mort de M. Balaigny.
Quatre livres des commoditez, profits et utilitez qu'on reçoit
d'avoir deux femmes en un mesme temps, avec la louange d'elles-mesmes.
Un livre de clemence, par M. d'Espernon, si vieux, et si effacé qu'on
n'y voit rien, dedié aux Provençaux, avec un discours, à la fin du
livre, où il refute l'opinion des poëtes.
Les inimitables grimasses du chevalier de Silly, dedié aux jeunes
gens de la cour.
Trois tomes escripts par le mareschal de Biron, le premier traictant
du depvoir des subjects envers leur prince; le deuxiesme, de la
recompense des loyaux serviteurs; le troisième, de la prudence qu'on
doit avoir pour se comporter finement, dedié au comte d'Auvergne.
L'apparition de Saincte Gertrude à Madame l'abbesse de
Maubuisson[173] estant au mal d'enfant.
[Note 173: Angélique d'Estrées, autre soeur de Gabrielle.]
Un Italien incogneu
En France tout seul est venu
N'ayant aucune compagnie;
Mais en France s'est bien trouvé,
Estant fort bien envitaillé
Pour resjouir sa grande amie.
Il a fort bien faict ses affaires
Et a gaigné de grands thresors.
Car, se donnant de grands efforts,
Soubs luy tout le monde faict taire.
Tous les thresors qu'il a conquis
C'est par fraude et par piperie;
Il a gaigné, par mon advis,
Pour faire duchesse sa fille.
Il n'y a François au monde quy ait l'esprit tel comme ceste nation
estrangère, car les plus beaux esprits de la France, en telle part
que ce soit, ne sçauroit si bien bastir sa fortune en estrange
pays comme fait une quantité de race coyonnesque quy se bastissent
incontinent au naturel des vrais François; ils leur veulent faire
accroire qu'ils sont meilleurs que ne sont les naturels du pays,
encore qu'ils feussent de Sainct-Denis ou d'Aubervillier, et veulent
dire comme les bonnes femmes de Paris, Aubervillier vaut bien Paris,
choux pour choux.
_Les nouvelles admirables lesquelles ont envoyées les patrons des
gallées qui ont esté transportez du vent en plusieurs et divers
pays et ysles de la mer, et principallement ès parties des Yndes.
Et ont veu tant de diverses nations de gens et de bestes que c'est
merveilles. Desquelles la declaration appert en ces presentes
lettres. Escriptes en la cyté d'Arjel, le VIe jour de may[174]._
[Note 174: Nous devons la communication de cette pièce très
curieuse à l'obligeance de notre ami M. Charles Livet, qui
l'a copiée avec le soin le plus minutieux sur l'exemplaire,
sans doute unique, que possède la bibliothèque de Nantes.
Elle est imprimée en gothique, in-8, sans pagination. Au
verso du premier feuillet, où le titre se trouve, l'on
voit une grossière gravure à sept personnages, dont un
assis au milieu sur un siége surmontant une estrade à deux
marches. Le même frontispice, nous dit M. Charles Livet,
se trouve en tête de la pièce intitulée: _L'Entrée du roy
à Romme_ (du mercredi dernier décembre 149.). Le dernier
chiffre ne s'y trouve pas, mais il faut lire 1494, car
il s'agit de l'entrée de Charles VIII dans la ville des
papes, le 31 décembre de cette année-là. M. Livet pense que
la pièce qu'il nous communique est du même temps, et je
partage cet avis. C'étoit le moment de la première et de
la plus vive curiosité qu'avoient dû exciter les voyages
et les découvertes de Colomb; il devoit courir par toute
l'Europe, au sujet de cette entreprise, aux incroyables
résultats, beaucoup de petits livrets du genre de celui-ci,
dans lesquels l'imagination populaire, remplie d'idées
singulières touchant l'existence de tout un monde fabuleux,
trouvoit moyen de renchérir encore sur ce que la réalité
étaloit de merveilles. M. Brunet cite, dans le _Manuel du
libraire_ (t. 3, p. 111), une pièce qui montre avec quelle
avidité la curiosité du peuple se fit partout un appât des
nouvelles qui venoient de ce monde récemment découvert.
C'est la traduction que Giuliano Dati fit en vers italiens
de la première lettre latine par laquelle Colomb annonça
au monde ancien le monde nouveau, M. Libri, qui possédoit
cette pièce très rare, dont voici le titre. _La lettera
(in ottava rima) dellisole che ha trovato nuovamente il re
dispagna_, etc., pense qu'on la chantoit dans les rues.
Quadrio, _Storia e ragione d'ogni poesia_, Milano, 1739,
in-4, t. 4, p. 48, en parle, mais lui donne à tort la date
de 1495, au lieu de celle de 1493. Le récit, fait aussi
sous forme de lettre, que nous donnons ici, fut peut-être
inspiré par le même événement; seulement, ne tirant point
comme l'autre ses faits d'une lettre du grand navigateur,
il est complétement fabuleux, comme ceux qui couroient
depuis long-temps sur les pays gouvernés par le prêtre
Jean. Quelques noms de lieux qui ont la prétention d'être
des noms espagnols prouvent toutefois qu'il peut s'agir
ici des pays que Colomb découvrit et baptisa pour le roi
d'Espagne.--La _cyté d'Arjel_, d'où la lettre est datée,
doit être la cité d'Alger.]
Nos très chiers et parfaictz amys seigneurs de Porion et de
Saint-Germain, frequentans la mer en la region occidentalle, nous
nous recommandons à vous et à tous noz amys de par delà, vous
faisans savoir que depuis nostre partement à la fortune des vens,
nous avons esté transportez en plusieurs pays et ysles en la mer.
Et premièrement en l'ysle de Coquelicaris, où les hommes sont de
merveilleuse figure et sont bonnes gens. Ilz nous ont consolez et
confortez en leur langaige, qui est bien estrange. Et ont le stature
de grandeur environ comme geans; leurs yeulx esclèrent la nuyt comme
torche, et voyent plus de nuyt que de jour; le nez long de trois piez
et la barbe longue jusques à terre, verte comme pré; la queue comme
ung lyon, et mengent ung mouton à l'heure. Ils boivent, le jour, la
mer sallée, et, la nuyt, chascun bien douze potz de vin; ilz sont
de telle nature que ils s'endorment par l'espace de trois jours et
trois nuytz, et, quant ilz sont reveilliez, ils font ung si grant et
si horrible cry qu'on les orroit braire de quatre à cinq lieues; ilz
tyrent à la charue comme chevaulx et font leur labour sans ayde de
bestes.
Leurs femmes sont petites comme nayns et ont deux queues, et sont
vestues de peaulx de garapotz, qui sont grandes bestes comme beufz;
la teste longue de six piez, le corps comme ung cerf et à six piedz,
ceulx de devant comme griffons, ceux du parmy[175] comme ung beuf, et
ceulx de derrière comme ung lyon; le poil jaune, vert, noir et blanc,
et long de trois piez.
[Note 175: Milieu.]
_Item_, les cocqs portent laine vermeille de quoy on fait les draps
fins, et sont grans comme grues, la creste blanche et longue d'une
aulne, et au bout la dicte creste a une pierre si excellente qu'on
ne la sçauroit estimer: car l'hostel où les dictz coqs seront, le
tonnoire, l'escler, la fouldre ne la tempeste n'y pourront faire
aucun mal, pour la grant vertu et dignité de la dicte pierre. Ilz ont
le bec large comme une becque, et les fault tondre tous les moys,
et les dictz coqs et poulies chantent tousjours ensemble si trez
melodieusement qu'ilz endorment les gens: car il semble que soient
luz[176] et harpes de ouyr leur chant.
[Note 176: Luths.]
Les poulles sont perses[177] comme azur et n'ont point de plumes, si
non en la queue, qui est blanche et comme miroer de paon, et ponnent
les oeufz tous cuytz, pour la grant chaleur qui est en eulx, et est
bonne et excellente viande; et qui les veult mengier clerez, il les
convient mettre en eau chaulde.
[Note 177: C'est-à-dire d'un bleu vert.]
_Item_, avons esté en une aultre ysle nommée l'ysle de Hude-Fridaga,
où les femmes ont deux couillons[178], et sont moitié noires et
moitié blanches, et filent la soye le plus excellentement que jamais
on sçauroit veoir. Les hommes ont les cheveulx trainans jusques en
terre et sont jaunes comme fil dor, et ne font rien, ne aussi ilz ne
veulent rien faire, sinon danser, ryre et galler.
[Note 178: Dans les _Prodiges de l'Inde_, manuscrit cité
par M. Berger de Xivrey, à la p. 117 des _Traditions
teratologiques_, il est parlé de femmes barbues qui ont
douze pieds de haut et portent une corne au nombril.]
En la dicte ysle a une manière de bestes qu'on appelle opy loripha,
grosse comme ung tonnel, et est toute ronde, le poil blanc, jaune,
noir et vert; le col long bien dix aulnes, et a la teste comme une
gargouille. Elle gette feu par la gueule, qui sent le souffre,
especiallement quant il tonne, et se resjouyst tant du tonnoirre
qu'on l'orroit braire et crier de plus de sept lieues.
_Item_, en l'ysle de Sosorogo, qui est grande, en la quelle nous
avons esté bien l'espace de trois sepmaines, et est auprès du pays
d'Albanie, merveilleuse cyté et grande près de Alexandrie, où madame
sainte Catherine fut née et où les marmotz sont. En ceste dicte ysle
les vaches n'ont point de cornes ne de queue, et semblent estre
painctes, et le laict quelles donnent semble estre vin blanc, et est
aussi bon que l'on sçauroit trouver, et sont tonsées deux fois l'an,
et de la laine qu'elles portent on en fait ces draps de veloux blanc.
_Item_, les chièvres ont le laict si aigre qu'il ne sert que de
verjus ou de vinaigre. Les moutons ont sept cornes[179] et deux
testes et la laine verte, et n'est loup qui en puisse approuchier,
tant sont courageux; ilz sont grans comme asnes et ont la queue
comme ung lyon. En ceste dicte ysle, les gens sont vestuz de peaulx
de pyrelmogues, qui est une beste de la grandeur d'un chat et de
longueur demye aulne; le poil de la couleur au col d'un mallart,
la teste comme ung synge, la queue comme une marmote blanche, et
est très excellente penne[180]; elle conserve et garde une personne
de plusieurs maladies, mais on n'en peut avoir ne pour or ne pour
argent, tant est precieuse la penne de ceste dicte beste.
[Note 179: Dans le précieux volume in-4 gothique possédé
par la Bibliothèque impériale: _Prestre Jehan à l'empereur
de Rome et au roy de France_, il est aussi parlé d'animaux
à sept cornes. M. G. Duplessis a publié cette légende,
d'après les meilleurs textes, à la suite de _la Nouvelle
fabrique des excellents traits de vérité_, Biblioth.
elzevirienne, Paris, P. Jannet, 1853. M. Ferdinand Denis en
avoit déjà donné un bon texte dans son petit volume: _Le
Monde enchanté_, Paris, 1843, p. 376.]
[Note 180: Sans doute pour plume.]
_Item_, en l'ysle de Tapilomugan, qui est auprès de Arcusie et de
Samarie, où les enfans mangent leurs pères et leurs mères quant ilz
sont anciens; et est auprès du mont Ostrac, où les oliphans[181] et
les griffons[182], sont, qui se combatent aux hommes du pays et leur
font grande guerre, et de l'autre part le pays où les hommes vivent
de l'odeur d'une pomme.
[Note 181: Les _éléphants_. Voir la légende de _Prestre
Jehan_ citée plus haut, et les _Traditions teratologiques_
de M. Berger de Xivrey, p. 407.]
[Note 182: Dans la légende de Prestre Jehan, les griffons
sont des oiseaux qui peuvent, en effet, aller de pair avec
les _oliphans_: «Ils portent bien ung beuf ou un cheval en
leur nid pour donner à manger à leurs petiz oyseaulx.»]
En ceste dicte ysle a une rivière grande qui descent dedans le fleuve
de Eufrates, lequel vient de paradis terrestre[183], où l'on pesche
des anguilles de quatre cens piez de long, et saillent hors de la
rivière pour ouyr le son de la loure[184], et en la dicte rivière
n'ose aller aucun navire où il y ait point de fer, car les pierres
qui sont au fons le saperoient et tireroyent au fons[185]. En ceste
dicte ysle a des oyseaulx grans comme oes, et, quant ilz sont nourriz
et quils peuvent voler, le père et la mère en chassent une partie,
et par dueil qu'ils ont ils volent si hault que le soleil les cuyt
et tue[186]; et puis quant ils sont cheuz on les menge, et est très
bonne viande, et en y a si grant nombre quilz en sont au dit pays
tous reffais.
[Note 183: V. aussi, pour une rivière qui descend «de
Paradis terrestre et est appelée Syon», le livre de
_Prestre Jehan_.]
[Note 184: Sorte de musette qui avoit donné son nom à une
danse grave dont elle régloit les mouvements.]
[Note 185: Tradition orientale qui se trouve dans les
_Mille et une Nuits_ (histoire des Trois Calanders).]
[Note 186: C'est ce qui arrivoit au phénix, d'après la
légende de Prestre Jehan: «S'en monte vers le ciel sy près
du soleil, tant que le feu se prent à ses helles, et puis
descend en son nid et se art.»]
_Item_, au mont de Tripho, en la partie orientalle, nous avons veu
ung chasteau fait d'esquailles de gouffiques et une roche de fin or
d'un costé, et d'autre costé tout de cristal; de la quelle montaigne
on ne voit point le couppel[187], et de grosseur tout entour deux
lieues, et au couppel de cette dicte roche a un oysel que est plus
grand que six griffons[188], le quel mengue tous les jours de trois
à quatre beufz; et n'est homme qui se osast trouver sur terre en ces
contrées à l'heure de sept ou de huyt, qu'il va repaistre; et, quant
vient environ neuf heures, il s'en va à son dit lieu, et tout le jour
il chante si haultement et si melodieusement que on l'ot de plus de
25 lieues, car il resonne son chant si treffort que tous les autres
oyseaulx de tout le dit pays laissent à chanter, et chacun oyseau se
mussent pour la crainte et tremeur du dit oyseau. Ce dit oyseau est
appelle pypharaum. Les oeufs qu'il pont sont gros comme ung baril,
et ne les peut-on casser, et semble qu'ilz soient paingtz de toutes
couleurs. Trois ou quatre fois la sepmaine il volle en l'air; il a
les yeulx si très reluisans que il semble estre feu, et est aucunes
fois bien quatre heures sans revenir. En l'air est pour regarder
où il prendra sa proye; il n'espargne foible ne fort; il se boute
plainement en la mer pour prendre le poisson, et s'il treuve une
balaine il la mettra à mort.
[Note 187: _Coupeau_, sommet.]
[Note 188: Dans la zoologie fantastique de tous les
peuples se trouve un oiseau gigantesque comme celui dont
on parle ici. Les Indiens ont le _garouda_, les Arabes ont
le _rokh_, dont les _Mille et une Nuits_ content tant de
merveilles. «Un jour, lit-on dans la 74e nuit, il s'abattit
sur un rhinocéros qui venoit d'éventrer un éléphant d'un
coup de corne, et il emporta dans ses serres le vainqueur
et le vaincu.»]
_Item_, au pied de la dicte roche a dix grans chasteaulx, lesquelz
sont tous faitz de pierres precieuses, et y a des femmes qui les
gardent; et en chacun chasteau a sept grosses tours, et en chascune
tour a un grand serpent de diverses couleurs, et moult merveilleux,
et dit-on que ces sept serpens signifient les sept pechiez mortelz
qui guerroient les dix commandemens que les dictes femmes gardent.
_Item_, nous avons esté en une autre ysle nomée Vulfephaton, en la
quelle a une rivière qui descend au fleuve de Gyon[189] qui vient
de paradis terrestre, et en ceste dicte ysle ne hante que femmes;
on ne les peut congnoistre d'avec les hommes, tant sont vaillantes
en guerre. Et auprès a une autre ysle qu'on appelle Tripongalagan,
et fault qu'ils passent une rivière qu'on appelle Magrouffa quant
ilz veulent habiter aux femmes, et se les femmes enfantent ung filz
masle, elles l'envoient demourer avec les hommes; se c'est une fille,
elles la tiennent et la nourrissent, et lui ardent la mamelle dextre,
affin, quant elles sont grandes, quelles puissent mieulx courir la
lance, car elles guerroient mieulx que les hommes[190].
[Note 189: Celui qui est appelé Syon dans la légende de
Prestre Jehan, et dont nous avons parlé dans une de nos
précédentes notes.]
[Note 190: C'est l'éternelle fiction des Amazones, qui a
parcouru toutes les régions. Selon M. de Humboldt, «elle
appartient au cercle uniforme et étroit de rêveries et
d'idées dans lequel l'imagination poétique ou religieuse de
toutes les races d'hommes et de toutes les époques se meut
presque instinctivement.» (_Histoire de le géographie du
nouveau continent_, t. 1, p. 267.)--Dans le _De monstris_,
reproduit par M. Berger de Xivrey dans ses _Traditions
tératologiques_, les Amazones apparaissent aussi sous le
nom d'_Androginæ_, telles que les avoit représentées Pline
(liv. 7, chap. 11), telles qu'on les voit ici. La légende
de _Prestre Jehan_ en parle aussi: «Et sachez qu'elles se
combatent fort, comme si elles fussent hommes; et sachez
que nul homme masle ne demeure avecques elles fors que neuf
jours, lesquels durant il se peut deporter et solacier
avecques elles et engendrer, et non plus, car autrement il
seroit mort.»]
_Item_, pareillement, en ensuivant toutes les choses dessus dictes,
nous avons veu ung grant et merveilleux poisson qui saulte sur la mer
plus de cinquante brasses en hault et de travers; il nage plus viste
et plustost que ung oyseau ne sçauroit voler, et si a les dentz si
fortes et si aguës que quant il empoigne ung batel, il le dessire
et le met en pièces, et quant on le veult appaisier, il convient
sonner ung gros tambour. Il a bien douze vingtz piez de long, et de
haulteur bien quarante piez; sa teste est toute ronde, ses oreilles
pendantes plus de vingt brasses; il a treize cornes, longues bien de
sept aulnes; il gette feu par les dictes cornes plus de cent brasses
à long; les yeulx plus gros que une chauldière à tainturier, et est
couvert d'esquailles, et ot-on sonner les esquailles, quant il naige,
de cinq ou sept lieues loing; il a la queue fourchée en quatre, et
fait esclisser la mer de sa queue plus d'une lieue de hault[191].
[Note 191: Ce poisson nous semble être tout à fait de la
même famille que le fameux _Kraken_, dont il est tant parlé
dans les relations des anciens voyageurs et dans quelques
livres de savants, tels que l'_Histoire anatomique_ de
Bartholinus, le _Mundus mirabilis_ d'Happelius et le
_De piscibus monstruosis_ d'Olaüs Wormius, où il est
appelé _Hafgufa_. C'est le dernier venu de ces poissons
merveilleux: il n'y a pas cinquante ans qu'un navigateur
prétendit encore l'avoir rencontré dans les mers du Nord,
au milieu des îles Orkeney; mais celui-là venoit trop tard,
en 1808, pour accréditer son mensonge. La science alors
avoit dit son mot sur le _Kraken_; l'on sçavoit que, sauf
les immenses proportions dont l'avoit gratifié la terreur
populaire, ce n'étoit autre chose qu'une sorte de sèche
gigantesque, appelée _sèche à coutelas_, qui se rencontre
parfois dans les mers du Nord. Le peuple, lui-même, n'y
croyoit plus guère en 1808, et je penserois volontiers que
le mot _craque_ (mensonge) étoit un souvenir de ce pauvre
_Kraken_ dont on lui avoit fait peur si long-temps, et
auquel il ne vouloit plus croire. Le comte de Provence,
qui auroit pu être l'un des premiers incrédules, fut aussi
l'un des derniers qui tâcha de s'en amuser. On connoît
l'article qu'il publia dans le _Journal de Paris_, puis en
brochure, sur la _grande harpie de mer_, appelée Coeleno,
nom sous lequel on voulut retrouver une altération de celui
de M. de Calonne, le rapace ministre (V. nos articles sur
les _Rois journalistes_, _Constitutionnel_ des 4 et 5
août 1852.) Au temps où parut la pièce donnée ici, l'on
croyoit sérieusement à l'existence de poissons de l'espèce
du _Kraken_. Le passage qui motive cette note en est la
preuve. Dans le _Nova typis transacta navigatio novi Orbis
Indiæ occidentalis_, etc., livre très singulier décrit par
le _Manuel_, on peut lire le merveilleux récit d'un monstre
de cette sorte qui, après avoir soulevé un navire, laisse
les marins dire très dévotement la messe sur son dos, puis
replonge dans la mer, remettant ainsi le bâtiment à flot
sans avaries. Dans un autre curieux ouvrage: _Recueil de
la diversité des habits qui sont de present en usaige tant
ès pays d'Europe, Asie, Afrique et illes sauvages, le tout
fait après le naturel_ par François Deserpz, Paris, 1562,
in-8, se trouve le portrait de l'_evesque_ ou _moine de la
mer_, dessiné d'après les dessins de _défunt_ le capitaine
Roberval et décrit très sérieusement: car, encore une fois,
l'on croyoit alors aux monstres dont on parloit, et l'on ne
faisoit pas comme le comte de Provence ou comme l'excellent
père Bougeant, de qui, selon Voisenon, la fabrication des
monstres étoit l'industrie: «Quand il avoit besoin d'argent
pour acheter ou du café, ou du chocolat, ou du tabac, il
disoit naïvement: _Je vais faire un monstre qui me vaudra
un louis._ C'étoit une petite feuille qui annonçoit la
rencontre d'un monstre très extraordinaire qu'on avoit vu
dans un pays très éloigné et qui n'avoit jamais existé.»
(_Oeuvres complètes_ de Voisenon, t. 4, p. 126.)]
Mon très chier cousin, j'ay entendu que aucuns de nos gens ont veu
des lymaçons qui sont gros comme des tonneaulx, et pareillement des
hanetons qui sont si grans et si merveilleux qu'il n'est homme qui y
puisse demourer.
_Item_, nous avons esté gettez si arrière le plus merveilleusement
que jamais homme vit du vent et de l'orage, qui nous a transporté en
bien peu de temps jusques au bas occident; et là nous n'avions point
de nuyt, et y avons esté trois moys sans revenir, et y avons veu
plusieurs et divers pays.
Nous avons esté en une grande et merveilleuse cyté, nommée la cyté
de Montane, où nous avons veu une montaigne la quelle a plus de cent
lieues de hault, et est ung pays de bestes sauvages, où les tygres
sont, les panthères et autres bestes moult merveilleuses; et si y a
des pyes qui sont plus grandes que grues, et n'est homme qui osast
aller seul sans estre accompaigné de cinq ou de six hommes, pour les
pies et autres oyseaulx qui sont dangereux et à craindre, et ont les
dictes pies le bec long bien une aulne.
_Item_, en ces pays a grans forestz, et sur tous autres arbres nous
avons veu ung grant arbre le quel a plus de trois lieues de tour de
ses branches, et n'en voit-on point le couppel, et est environné tout
d'eaue, et le fruyt qu'il porte est long comme une andouille et rend
le jus vermeil comme sang, et n'est point de si excellent vin, et
dedans chascun fruyt a une pierre precieuse qui esclère la nuyt comme
le jour, et ne porte le dit arbre que de trois ans en trois ans, et
auprès du dit arbre est la roche de Videquin, où toutes les bestes
sauvages du dit pays vont couchier dedans la dicte roche, pour la
crainte des chahuans, qui leur portent guerre la nuyt, car ilz sont
plus grans que griffons et sont en grant nombre.
_Item_, nous avons esté en ung lieu bien plus approuchable, venant
vers les parties de paradis terrestre, où il y a un prestre françois,
au quel prestre Jehan ou son vicaire a donné la cure de Cytrie, en
la quelle le dit curé a de disme du plus excellent blé que l'on
sçauroit demander, et pareillement des meilleurs vins, et tous les
ans bien cinq cens oysons, cinquante veaulx, deux cens aigneaulx qui
portent la laine verte, et n'ont non plus de queue que ung cynge, et
n'ont que une corne; outre plus bien quarante barilz de miel, car les
mousches sont grandes comme poulles[192].
[Note 192: Prestre Jehan, dans sa légende, conte les mêmes
merveilles du pays qu'il habite: «_Item_, en nostre terre,
y a habundance de pain, de vin, de chairs et de toutes
choses qui sont bonnes à soustenir le corps humain.»]
_Item_, nous avons esté au pays de Garganie par la mer Rouge, près
de paradis terrestre, où nous avons veu des choses admirables, comme
bestes sauvages et autres, et est ce dit pays tant fertille de tous
biens que cest merveilles. _Item_, nous avons veu la fronde et la
pierre de quoy David tua Goliath, et plusieurs autres choses qui
seroient trop longues à raconter.
_Item_, les poulles sont grandes à merveilles et n'ont point de
creste ne de queue non plus qu'un cynge, et n'ont aussi qu'une corne,
et ponnent les oeufs aussi gros que oes; et y a tant de paons qu'on
n'en scet que faire, si non que le dessus dit curé seroit bien
joyeux qu'il y demourast plusieurs François avec lui pour vivre
des biens qu'il a en la dicte cure; mais les gens de ce pays n'y
sçauroient bonnement vivre, pour l'intemperance de l'air, dont est
dommage.
Autre chose ne vous sçauroy que rescripre pour le present.
Recommandez-nous à tous noz amys de par delà. Dieu vous doint bonne
vie et longue.
Escript en la cité d'Arjelle, le VI jour de may.
Le vostre
VILLAGE
Conducteur des gallées de Provence.
_Cy finent les Nouvelles admirables que les capitaines des gallées
ont veues en diverses ysles de mer vers les parties orientalles._
_Le Gan de Jean Godard, Parisien._
_A N. Thibaut G. P._
_A Paris, chez Daniel Perier, demeurant rue des Amandiers, près le
Colège des Crassins._
1588.--In-8[193].