D. Quelle est la charité du mazarinisme?
R. L'amour de soy-mesme, par lequel on aime son interest plus que
toutes choses, et son prochain en souhaitant son bien.
D. Quels sont les commandemens de la loy du mazarinisme?
R. Le premier: Un seul interest tu adoreras et aimeras parfaitement.
2. En vain l'argent du roy ne manieras, ny de l'Estat pareillement.
3. Les occasions observeras, peschant en eau trouble fortement.
4. Les favoris honoreras, afin que tu dures longuement.
5. Leur homicide point ne seras, de fait ni volontairement.
6. Luxurieux un peu seras, de fait et de contentement.
7. Faux temoignage tu diras pour servir l'Estat promtement.
8. Le bien d'autruy convoiteras, si tu ne le peux autrement.
7. L'oeuvre de chair desireras, de jour et aussi nuittement.
10. Continuellement voleras le peuple en le tirannisant.
D. Quels sont les principaux commandemens de Mazarin?
R. Ce sont les cinq grosses fermes[74].
[Note 74: Les cinq grosses fermes données à bail pour
un nombre d'années fixes étaient les gabelles, la vente
exclusive du tabac, les entrées de Paris, les droits de
traite et le domaine d'occident.]
D. Quelles sont les bonnes oeuvres?
R. C'est de faire jeuner, mettre tout à l'aumosne et envoyer les gens
de bien à l'hospital.
D. Qu'appellez-vous pesché d'origine?
R. C'est d'estre frondeur.
D. Ce pesché ne peut il s'effacer?
R. Ouy, pour une grande somme d'argent, et allant rendre hommage à
l'idole de Mazarin?
D. Quelles sont les dernières choses qui arriveront à l'homme Mazarin?
R. Quatre: le jugement, le supplice, la mort et l'enfer.
Si cette loy semble etrange à quiconque la lira, qu'il n'en suive pas
la maxime pour s'acquerir des serviteurs, s'il ne veut le diable pour
son roy et la damnation eternelle pour recompense. Dieu par sa sainte
grace nous en delivrera un jour, et purgera le royaume de cette
peste.
_Autre Catéchisme, à l'usage de la Cour ecclésiastique de France
contre le Jansenisme[75]._
[Note 75: Cette pièce, sous une forme pareille, est d'un
tout autre temps et d'un tout autre esprit. Elle dut
paroître en 1665, c'est-à-dire trois ans avant d'être mise
dans ce petit recueil, et à l'époque même où Alexandre V
envoya le fameux _formulaire_, qui, reçu en France par une
déclaration enregistrée, y devint l'arme de la proscription
la plus violente contre le jansénisme.]
D. Estes-vous chrestien?
R. Ouy, par la grace de Dieu!
D. Qui est celuy que vous appelez chrestien?
R. Celuy qui croit et propose tout ce qui est dans le saint
formulaire.
D. Qu'est-ce que formulaire?
R. C'est ce qui a esté nouvellement affiché dans tous les quartiers
de Paris, et que nous pouvons appeler du chrestien le signe.
D. Pourquoy l'appelez-vous le signe du chrestien?
R. Parceque sa vertu nous a delivré d'une puissante heresie.
D. Quelle est cette heresie?
R. C'en est une qui comprend aujourd'huy toutes choses, et qui n'est
comprise de personne.
D. Me direz-vous bien qui est l'autheur?
R. Jansenius.
D. Le croyez-vous fermement?
R. Ouy, je le croy avec autant de fermeté que m'en peut donner une
foy ecclesiastique.
D. Qu'est-ce que vous appellez une foy ecclesiastique?
R. C'est celle qui nous fait soumettre à ce que l'on nous y prescrit
purement, et pour ne pas rendre nous et nostre bien devolutoires.
D. Quoy? seroit-on traité comme un heretique si on n'avoit pas cette
foy?
R. Sans doute, parce que l'on seroit recherché des sentimens de la
compagnie de Jesus, et c'est estre veritablement excommunié que de ne
faire corps avec Jesus-Christ.
D. Mais ce qui n'est point contenu dans le symbole des apostres
peut-il faire matière de foy?
R. On n'en doute pas à present, pourveu que ces articles, que l'on
nous oblige à croire, nous ayent esté formulez par les successeurs
des apostres.
D. Qui sont ces successeurs?
R. Ce sont nos grands evesques congregez et assemblez à Paris par
l'esprit de la cour.
D. Quel est l'esprit de la cour?
R. C'est l'esprit de la politique.
D. Sçavez-vous par coeur ce nouveau symbole que ces grands evesques
nous ont formulé?
R. Peut-estre m'en souviendray-je; le voicy, si je ne me trompe: Je
croy en l'eglise de Paris et en l'esprit de politique qui la conduit
par le ministère de nos evesques de cour, poussez par l'aigreur des
jesuittes, dont le talent est de sçavoir faire quelque chose de rien.
D. C'est assez. Je voy bien que vous estes sçavant en vostre creance;
je ne veux plus que vous demander une chose.
R. Je vous repondray si je le puis.
D. Que croyez-vous de cette eglise de Paris que vous avez nommée au
premier article de vostre symbole?
R. Je croy qu'hors d'elle il n'y a point de salut ny d'esperance
d'aucun bien dans le monde.
D. C'est bien dit; mais est-on en sureté de croire seulement ce
qu'elle veut que nous croyions?
R. Non, la foy ne suffit pas sans ses bonnes oeuvres.
D. Que reste-t-il donc à faire pour monstrer que l'on est fidelle?
R. Il ne reste qu'à signer le formulaire et à retirer un certificat
de sa signature[76]; c'est s'acquitter pleinement de son devoir,
et c'est mettre la dernière main à son salut en cour et à sa bonne
fortune à Paris.
[Note 76: Les refus de signer le formulaire furent très
nombreux. Quatre évêques, ayant à leur tête Henri Arnaud,
qui occupoit le siége d'Angers, refusèrent tout d'abord de
s'y soumettre. Les dissidences, suivies de troubles graves,
durèrent jusqu'à ce qu'en 1668 Clément IX eut tout apaisé
par un accord qui s'appela _Paix de l'église_.]
* * * * *
_La Passion de M. Fouquet._
LE CARDINAL MAZARIN, _mourant_.
Celuy que je baiseray, c'est celuy-mesme, prenez-le.
M. LE TELLIER.
Il a voulu se faire roy[77].
[Note 77: Allusion au vaste projet de révolte qu'avoit
conçu Fouquet, dont le plan détaillé fut trouvé dans ses
papiers, et qui, selon M. P. Clément, à qui l'on doit
la publication de cette curieuse pièce, fut, malgré les
dénégations du surintendant, la véritable cause de sa
condamnation. V. le travail de M. Clément sur Fouquet (_le
Correspondant_, 25 avril 1845, p. 257 et suiv.) V. aussi la
lettre de Mme de Sévigné du 4 décembre 1664.]
M. COLBERT.
Il a peché en trahissant le sang du juste.
M. SEGUIER[78].
[Note 78: Le chancelier, président de la chambre de justice
devant laquelle avoit été renvoyé Fouquet.]
Prenez-le, et jugez-le selon vostre loy.
LE PREMIER PRESIDENT.
Je suis innocent du sang du juste et en lave mes mains[79].
[Note 79: Il n'eut point en effet à prendre part au procès.]
M. BERNARD[80].
[Note 80: L'un des vingt-deux juges du surintendant, vota
pour le bannissement.]
Je ne trouve pas de preuve assez convainquante.
M. BOUCHERAUD[81].
[Note 81: C'est Boucherat, alors maître des requêtes et
depuis chancelier. Il étoit de la commission chargée de
la poursuite du procès. C'est lui qui avoit été chargé de
mettre les scellés chez le surintendant. Mme de Sévigné se
moque du chancelier, qui tous les jours se faisoit faire la
leçon par Boucherat.]
Bienheureux celuy qui ne se trouve pas en la compagnie des mechans!
M. RENARD[82].
[Note 82: Conseiller de la Grand'Chambre, l'un des plus
favorables d'entre les vingt-deux juges. C'est lui qui fut
surtout frappé de l'aisance et du sang-froid de Fouquet.
«Notre cher et malheureux ami, écrit Mme de Sévigné
(2 décembre 1664), a parlé deux heures ce matin, mais
si admirablement que plusieurs n'ont pu s'empêcher de
l'admirer. M. Renard a dit entre autres: Il faut avouer que
cet homme est incomparable; il n'a jamais si bien parlé
dans le Parlement. Il se possède mieux qu'il n'a jamais
fait.»]
Vous ne repondez point aux choses que l'on vous demande.
M. BRILLAC[83].
[Note 83: Conseiller au Parlement et l'un des vingt-deux
juges. Il vota pour le bannissement pur et simple, et
repoussa avec vigueur l'idée du dernier supplice, auquel
quelques uns vouloient condamner Fouquet. Son intimité avec
les auteurs, qui presque tous étoient les protégés et,
chose rare, les fidèles défenseurs du surintendant, fut
peut-être pour quelque chose dans son indulgence. Il étoit
surtout au mieux avec Racine, à qui, selon les _Mémoires_
du fils, il apprit les termes de palais nécessaires pour sa
comédie des _Plaideurs_.]
Je ne trouve point de sujet pour le condamner.
M. PUSSORT[84].
[Note 84: Henri Pussort, conseiller d'Etat, oncle maternel
de Colbert, et qui, bien que récusé tout d'abord par
Fouquet, fut l'un de ses juges les plus acharnés. Quand
vint son tour de donner son _avis_, il parla quatre
heures «avec tant de véhémence, tant de chaleur, tant
d'emportement, tant de rage, dit Mme de Sévigné, que
plusieurs juges en furent scandalisés, et l'on croit
que cette furie peut faire plus de bien que de mal à
notre ami.» Pussort vota pour la mort. Dans l'espèce de
complainte qui fut faite sur ce procès, avec un couplet
flatteur ou satirique pour chacun des vingt-deux juges,
suivant qu'il avoit été indulgent ou sévère, voici le
_lardon_ qui lui échut:
Monsieur Pussort
Harangua fort;
Mais par malheur il prit l'essor,
Et sa sotte harangue
Fit bien voir au barreau
Qu'il a beaucoup de langue
Et fort peu de cerveau.]
Si vous ne le condamnez, vous n'estes pas amy de Cæsar.
M. TALON[85].
[Note 85: Procureur général dans le procès. Il y mit trop
d'intégrité et de conscience au gré de Colbert, et l'on
trouva moyen de le faire renvoyer et remplacer par M. de
Chamillart.]
Il faut qu'un homme meure pour tout le peuple!
M. BERRIER[86].
[Note 86: Agent de Colbert, qui dirigeoit le procès avec la
plus incroyable passion. M. d'Ormesson, dans son _Journal_,
le donne comme l'homme le plus décrié de Paris. En dix-huit
mois seulement il avoit fait, lui qu'on chargeoit de sévir
contre les concussions de Fouquet, pour plus de 1,800,000
livres d'acquisition. «C'étoit, dit M. d'Ormesson, un
fripon hardi et capable de toutes choses.» Sur la fin du
procès, se voyant renié et abandonné de tout le monde, il
devint littéralement fou. V. lettre de Mme de Sévigné du 17
décembre 1664.]
A quoy bon chercher d'autres preuves?
LES PROVINCIAUX.
Prenez, prenez-le, et le crucifiez!
MADAME DU PLESSIS[87].
[Note 87: Mme du Plessis Bellière, dont le maréchal
de Créqui avoit épousé la fille. Elle étoit fort amie
de Fouquet, et avoit même été, à ce qu'il paroît, la
confidente de ses prétentions sur l'amour de Mlle de La
Vallière.]
Je suis triste jusques à la mort.
M. FOUQUET.
Seigneur, je leur pardonne: ils ne sçavent ce qu'ils font.
M. BERNARD.
Vous me renierez trois fois avant que le coq chante.
M. DE LA BAZINIÈRE[88].
[Note 88: Trésorier de l'Epargne, époux de la fameuse
Mlle de Chemerault. Il étoit mort avant 1649. On dit de
lui dans le _Catalogue des partisans_: «La succession
de La Bazinière ne doit pas être exempte d'une légitime
recherche, sa naissance et la condition de lacquais où il
a esté eslevé ne pouvant pas lui avoir donné les avantages
d'une si grande fortune que celle où il est mort.» L'abbé
de Marolles (_Paris, ou la description succinte de cette
grande ville_, in-4) cite l'hôtel que La Bazinière avoit
fait construire dans le quartier Richelieu parmi les plus
beaux de Paris.]
Ne vous assurez pas sur la faveur des grands.
M. JEANIN.
Je suis mené au supplice comme un agneau innocent.
M. DE GUENEGAUD.
S'il est possible, que je ne boive point cette couppe.
M. GIRARDIN.
Si Dieu ne bastit la maison, ceux qui travaillent travaillent en vain.
M. MONNEROT[89].
[Note 89: Fameux financier du quartier Richelieu, dont il
est parlé sous le nom de Moncrot, défiguré exprès, dans les
_Mémoires_ de Daniel de Cosnac, t. 2, p. 29. V. aussi le
_Catalogue des partisans_, où ce qu'on prête ici à Monnerot
sur sa crainte de voir éplucher ses fautes se trouve
justifié.]
Seigneur, si vous epluchiez nos fautes, qui est celuy qui sera juste
devant vous?
M. DE LORME.
Seigneur, ne me reprenez point dans vostre colère!
M. BRUANT[90].
[Note 90: Bruant des Carrières, principal commis de
Fouquet.]
Il a vu la mer et s'en est fuy.
M. FOUQUET.
Seigneur, vous les connoistrez par leurs oeuvres.
* * * * *
_Le Confiteor de Monsieur Fouquet._
Dans ce funeste estat où chacun m'abandonne,
Et contre moy les loix exercent leur pouvoir,
La mort, la triste mort, n'a plus rien qui m'etonne,
Et je dis de bon coeur, pour faire mon devoir,
_Confiteor._
Les respects que chacun me rendoit à toute heure,
Tous ces divins honneurs que partout on m'a faits,
Ces superflus lambris et mes riches demeures,
Tout cela m'engageoit à ne penser jamais
_Deo._
Je n'eus point d'autre but que de ruiner la France;
A ces desseins pervers mon esprit s'employoit,
Et par là je m'estois acquis tant de puissance
Que partout on me comparoit
_Omnipotenti._
Je foulois sous mes pieds et la pourpre et l'ivoire,
Chez moy l'or et l'argent s'entassoient à monceaux;
Je mettois en ces biens mon bonheur et ma gloire,
Et j'aimois ces objets plus que tous les tableaux
_Beatæ Mariæ._
Bien que je prisse à toutes mains,
Jamais mon coeur ne peut rien rendre,
Et j'avois de si grands desseins
Que, pour y reussir, partout il falloit prendre
_Semper._
Sur chacun j'ay fait ma fortune,
J'ay volé le marchand, j'ay volé le bourgeois,
Et je me souviens qu'autrefois
J'ay ravy l'honneur à plus d'une
_Virgini[91]._
Jamais toute la terre humaine
N'eut sçeu peser tous mes tresors;
Elle auroit employé vainement ses efforts.
Puisqu'un fardeau si lourd auroit fait de la peine
_Beato Michaeli Archangelo._
Dans ce comble d'honneur, rien ne m'estoit contraire;
Je fondois mes grandeurs en balets, en festins;
J'estimois plus la Cour qu'ensemble tous les saints,
Je fis cent feux pour elle, et jamais un pour plaire
_Beato Johanni Baptistæ[92]._
Je n'eus point de respect pour le saint evangile;
En tous temps, en tous lieux, je meprisois la croix;
En vain à me precher on employoit sa voix,
Cette peine eut esté tout ensemble inutile
_Sanctis apostolis Petro et Paulo,
omnibus sanctis et tibi, Pater._
Mais tout ce qui me rend encor plus criminel,
Et qui redouble mon martyre,
Le trouble que j'ay fait est tel
Que pour m'en excuser je n'ay point lieu de dire
_Quia._
Pendant ce temps fatal de ma gloire passée,
L'estat où je vivois eblouit ma raison;
Je me plaisois de voir la France renversée,
Et ne disois jamais pour mes crimes un bon
_Peccavi._
Le peuple, cependant, contre moi murmuroit;
Le paysan trop foulé crioit sur moy vengeance;
Un chacun, en un mot, surpris de ma puissance,
Disoit enfin tout haut que toujours je prenois
_Nimis._
Bien que j'eusse troublé l'Estat et les affaires,
Qu'il sembloit que la France eut ployé sous mes loix,
Et que tout fut reduit aux dernières misères,
J'en avois projetté bien d'autres, toutesfois,
_Cogitatione._
Ouy, j'avois des desseins que je n'oserois dire,
Et par lesquels j'allois bientost tout opprimer,
Et je n'y puis penser
Que mon coeur ne souspire
_Verbo._
Mais, si, pour renverser la France,
A cent desseins pervers j'appliquois tous mes soins,
Si des grands pour cela j'employois la puissance,
Moy-mesme aussi je n'y travaillois guère moins
_Opere._
Mais, puisqu'enfin il faut perir,
Et que sur moy les loix exercent leur justice,
Sans murmurer on me verra mourir
Et confesser tout haut qu'on m'a vu au supplice
_Mea culpa._
[Note 91: C'est une paraphrase du vers de Boileau fait pour
Fouquet:
Jamais surintendant ne trouva de cruelles.]
[Note 92: Jean-Baptiste Colbert.]
_Fin._
_Sur les armes de Messieurs Fouquet, Le Tellier et Colbert._
Le petit escureuil est pour tousjours en cage,
Le lezard, plus rusé, joue mieux son personnage;
Mais le plus fin de tous est un vilain serpent
Qui s'avançant s'elève et s'avance en rampant[93].
[Note 93: Un des griefs de Colbert contre Fouquet,
c'est que celui-ci avoit fait peindre à Vaux, lors des
grandes fêtes données au roi, un écureuil poursuivant une
couleuvre, avec ces mots: _Quo non ascendet!_ L'écureuil,
c'étoit Fouquet; la couleuvre, Colbert, qui s'étoit
en effet donné un _coluber_ pour armes parlantes. Il
le mettoit partout. On le trouve encore sur la façade
récemment réparée, c'est-à-dire défigurée, d'une maison
qu'il avoit fait bâtir rue du Mail, nº 9. Le coluber
symbolique se voyoit dans la coiffure du macaron qui
décoroit la clef de voûte de la porte cochère; il se trouve
encore gracieusement enroulé dans les volutes du chapiteau
corinthien qui surmonte les pilastres.]
_Exil de Mardy-Gras, ou arrest donné en la Cour de Riflasorets,
establie en la royalle ville de Saladois, par lequel, nonobstant la
garantie des Epicurois et Atheismates, opposition des esleuz de la
Frelauderie, malades, pauvres, artisans, amoureux, dames, gueux et le
fermier de la boucherie de Caresme, Mardy-Gras avec tous ses supposts
est banny du ressort et empire de ladite Cour pour le temps et espace
de quarante et un jours._
_A Lyon, par les supposts de Caresme._
1603. In-8.
ADVERTISSEMENT AU LECTEUR AMY.
Benevole lecteur de Caresme, nous t'eussions peu donner avec plus
d'apparat et de figures ce petit procès contre Mardy-Gras, mesmes
y eussions peu mettre les plaidez, non en forme compendieuse d'un
_veu_ de procès, comme tu vois, mais en toute leur splendeur, avec
leurs loys et paragrafes, et y adjouster encor la disposition dudit
Mardy-Gras de ses biens, s'en allant en exil, comme il luy est
permis par l'arrest, si le temps nous en eust donné le loisir;
mais tu recevras ceci en intention que s'il t'agrée de le faire en
meilleure forme, ni plus ni moins que les procès d'amour, et en bref
après Pasques. Vis cependant content et ne te despite pour chose que
tu verras icy, mais prens le tout en bonne part et ayme-moy. Adieu.
* * * * *
_Quatrain._
Lecteur, ne pense pas que, faute de sagesse,
Ay faict parler ainsi ce livre follement;
Mais pense que je veux, sous tel deguisement,
Te forcer de l'Église à la divine adresse.
* * * * *
Arrest intervenu sur le procez intenté en la cour souveraine de
Riflasorets, establie en la ville de Saladois,
Entre noble maistre Megrinas _Caresme_, prince du Jeusne et de la
Penitance, seigneur souverain de la Discipline, frère germain de
l'Aumosne, protecteur de la Charité, etc., demandeur en pocession
de temps et autrement en excez, et le sindic des Penitantiates
et Jeusnamites, et le procureur général du souverain ressort de
Saladois, joint à luy, d'une part;
Et hault et puissant prince Grossois _Mardy-Gras_, idole des Affamés,
empereur des Yvrognes, roy des Gormands, seigneur souverain de la
Desbauche, archiduc des Epicuriens, comte des Athées, marquis de
Frelaudois, baron de Paillardise, sire de Paresse, captau[94] de
Feneantise, visconte des Bons-Compagnons, capitaine des Tirelaines,
lieutenant general du grand empereur des Fausses-barbes, et ses
supposts, Pensard, Crevard, Jambonois, Bodinois, Sossissois,
Godivois et autres, etc., deffendeur autrement anticipé et appelant
du conservateur des priviléges, droits, noms, raisons et actions,
intelligences, executions, renommée, quatre-temps, vigiles et
foires du grand et petit Caresme, et les desputés des cantons
epicurois et atheismates, prenans la cause en garantie pour ledit
hault prince Mardy-Gras, et les esleus de la Frelauderie, et les
sindics des malades, fiebvreus, pulmoniques, catareux, sciatistes,
gouteux, verolés, coliquistes, frigidistes, migranistes, pieristes
ou gravelistes, chassieux et autres semblables ou soy-disants tels,
et les chefs de la noble confrairie de pauvreté et necessité des
Artisants, et les amoureux mignons, meneurs soubs bras, Narcisses
des villes, Adonis de rues, courtisans de boutique, supposts de bal,
muguetteurs[95] de filles, senteurs de vesses, odorateurs de pets,
rabats blancs aux sales chemises, cureurs de dents aux ventres creux,
mesnagers d'amour, fondeurs de larmes, distilateurs de souspirs
et autres, et les dames popines[96], grasses, maigres, fardées,
grelotées, et autres _hujusdem generis_, et les Cap-d'escouade des
gueux et mendians, et les fermiers de la boucherie de Ceresme[97],
intervenans au procez, d'autre;
[Note 94: Pour _captal_, mot de la langue d'Oc qui se
prenoit dans le sens de _chef_ et _seigneur_. On connoît,
au temps des guerres de du Guesclin, le fameux _captal de
Buch_. Alain Chartier l'appelle souvent _captau de Buch_.]
[Note 95: Le même mot que _muguet_, tant employé depuis
Etienne Pasquier (V. _Lettres_, t. 1, p. 23) jusqu'à La
Fontaine et Molière. Selon le P. Labbe (_Etymologie des
mots françois_, Paris, 1661, in-8, p. 351), c'étoit un
dérivé des mots _musqueter_ et _musqueterie_, dus à la mode
de se parfumer de _musc_ qui infecta tout le XVIe siècle,
et dont parle Merot dans son épigramme à Guill. Cretin:
Mais vous, de haut savoir la voye,
Sçaurez par trop mieulx m'excuser
D'un grand erreur, si fait l'avoye
Qu'ung amoureux de musc user.]
[Note 96: C'est-à-dire mignonne de visage et de taille et
d'une grande propreté dans l'ajustement. On disoit plus
souvent poupin et poupine. Au XVIIe siècle, c'étoit un mot
qui vieillissoit.]
[Note 97: Dans toutes les villes, un boucher affermoit,
à ses risques et périls, le droit de vendre de la viande
pendant le carême aux malades à qui leur état plus ou moins
grave avoit fait accorder par l'Eglise la permission d'en
manger. Si la santé publique étoit satisfaisante, c'étoit
un homme ruiné; s'il arrivoit quelque bonne épidémie,
il faisoit sa fortune. A une lieue d'Orléans se trouve
une jolie maison qui s'appelle la maison du _rhume_,
parcequ'elle fut bâtie par un de ces fermiers de la
boucherie de carême avec les bénéfices qu'une bienheureuse
_grippe_ lui avoit fait faire.]
Veu par la court souveraine de Riflasorets, establie en la ville
de Saladois, le procès dont est question; sommation faite par
noble maistre Megrinas Caresme, prince de Jeune, etc., à haut et
puissant prince Grossois Mardy-Gras, idole des Affamez, empereur des
Yvrongnes, etc.; à ce qu'attendu que les sept semaines avant Pasques
pendant lesquelles, sans trouble, empeschement ny sedition dudit
Mardy-Gras ni de ses supposts Pansard, Crevard, Jambonier, Boudinois,
Saussissois, Godivois et autres, il devoit regner, devoient commencer
le lendemain 12 de fevrier, an 1603, ledit Mardy-Gras et ses supposts
eussent à vuider par tout le jour de toute la jurisdiction de la
ville de Saladois et cour de Riflasorets, en datte du 12 desdits mois
et an; signé: Harant-Blanc, notaire royal.
Assignation donnée audit Mardy-Gras pardevant le conservateur des
priviléges, droits et raisons, vigiles, quatre-temps et foires du
grand et petit Caresme, à la requeste dudit Caresme, en date desdits
jour, mois et an; signé: Megrinet, sergent royal.
Acte de comparition dudit Caresme pardevant ledit conservateur, et
deffaut donné audit Mardy-Gras; signé: Matafan, greffier, en date du
13 desdits mois et an.
Acte contenant l'appel dudit Mardy-Gras en la cour souveraine de
Riflasorets, en datte desdits jour, mois et an, lettres royaux
d'anticipation sur l'appel intenté par ledit Mardy-Gras; signé:
Vinagret, controlleur en la chancellerie; ensemble assignation
donnée sur lesdites lettres d'anticipation audit Mardy-Gras, à la
requeste dudit Caresme, à ce qu'il vint proposer ses causes d'appel
en la cour, le lendemain, jour d'audiance, suyvant les coustumes
et reglements de ladite cour de Saladois; signé: Megrinet, sergent
royal, en datte desdits mois, jour et an.