[Note 53: Jacques de Fonteny n'est guère connu, et, comme

on va le voir, il mériteroit de l'être à plusieurs titres.

Il faisoit partie de la _Confrérie de la passion_, non

pas sans doute comme acteur, puisque, d'après l'Estoille,

il étoit boiteux, mais comme poète certainement. Il prend

la qualité de _confrère de la passion_ dans le recueil

de _Pastorelles_ publié en 1615 par J. Corrozet, in-12,

sous le titre de _le Bocage d'Amour_. Il s'y trouve deux

_pastorelles_ en vers, l'une _le Beau pasteur_, qui étoit

bien de notre Fonteny, puisqu'il l'avoit déjà donnée dans

la _Première partie de ses ébats poétiques_, Paris, Guill.

Linocier, 1587, in-12; l'autre _la Chaste bergère_, qui,

bien que publiée aussi sous le nom de Fonteny, appartenoit

réellement à son camarade S. G. de la Roque, puisque

celui-ci l'avoit déjà fait paroître séparément sous son

nom, en 1599, à Rouen, chez Raph. du Petit-Val. Il est vrai

que La Roque auroit pu la prendre, pour se l'attribuer,

dans la première édition du _Bocage d'Amour_, donnée en

1578, et mentionnée dans la _Bibliothèque du théâtre

françois_, t. 1, p. 220. Dans ce même ouvrage, il est parlé

d'un autre recueil de notre auteur, _les Ressentiments de

Jacques de Fonteny pour sa Celeste_, 1587, in-12, dont fait

partie la pastorale en 5 actes _la Galathée divinement

delivrée_. Quand les comédiens italiens vinrent en France,

Fonteny se mit aussitôt à imiter leur théâtre. A peine

Francesco Andreini, chef de la troupe de _li Gelosi_,

avoit-il donné, en 1607, la première partie de sa grande

pièce matamore _le Bravure del capitan Spavento_, que

notre _confrère de la passion_ la publia en françois sous

le titre de: _les Bravacheries du capitaine Spavente_,

traduictes par J. D. F. P. (Jacques de Fonteny, Parisien).

M. Brunet, trompé par la première de ces initiales, a

dit que cette traduction étoit de _Jean_ de Fonteny;

mais, selon moi, c'est bien _Jacques_ qu'il faut dire.

En 1638, Anthoine Robinot publia pour la seconde fois

cette traduction avec le titre nouveau de _le Capitan,

par un comédien de la trouppe jalouse_. Cette seconde

édition est mentionnée dans le _Catalogue Soleinne_, sous

le nº 804, avec une note où, après avoir fait ressortir

l'influence que cette pièce put avoir sur notre théâtre,

dont le _matamore_ fut dès lors l'un des personnages

indispensables, l'on ajoute: «La première édition du

_Capitan_ doit être bien antérieure à celle de 1608, la

plus ancienne qui soit citée par la bibliographie.» C'est

une erreur, puisqu'en effet, je le répète, la première

partie de l'ouvrage d'Andreini, dont celui-ci n'étoit que

la traduction, avoit paru seulement en 1607. (V. le curieux

travail de M. Ch. Magnin sur le _Teatro celeste_, Revue

des deux mondes, 15 décembre 1847, p. 1103, note.) Fonteny

sacrifioit volontiers à la mode en littérature: nous venons

de le voir pour les comédies italiennes, dont il se hâta de

se faire le traducteur au moment de leur premier succès;

nous allons en avoir une autre preuve par son volume

d'_Anagrammes et sonnets, dédiés à la reine Marguerite_,

qu'il publia en 1606, in-4, c'est-à-dire au moment où ce

genre de casse-tête poétique commençoit d'être en vogue.

L'Estoille, dont Fonteny étoit l'ami, reçut de lui, en

présent, ce volume d'anagrammes, et voici comment il en

parle: «Le vendredi 5 (janvier 1607), Fonteny m'a donné

des anagrammes de sa façon, qu'il a fait imprimer pour la

reine Marguerite, où entr'autres il y en a ung tout à la

fin qui est sublin et rencontré de mesme, tiré, ainsi qu'il

dit, de l'Escriture, fort convenable à la qualité, vie et

profession de la ditte dame, dans le nom de la quelle, qui

est Marguerite de Valois, se trouve: _Salve, virgo mater

Dei_. Il y en a encores un autre de mesme qu'il y a mis,

qui suit cestui-ci, de pareille estofe et grace; les quels

deux il semble avoir reservés pour la bonne bouche, afin

que d'une tant belle conclusion, et si à propos, on jugea

tout le reste, qui ne vault pas mieux.» Par bonheur un

autre présent accompagnoit celui-là et le faisoit passer,

quoi que ce fût aussi, mais dans un genre bien différent,

un ouvrage de Fonteny: «Le dit Fonteny, ajoute l'Estoille,

m'a donné pour mes estrennes un plat de marrons de sa

façon, dans un petit plat de faïence, si bien faict qu'il

n'y a celui qui ne les prenne pour vrais marrons, tant

ils sont bien contrefaits près du naturel, se rencontrant

plus heureux en cest ouvrage qu'en celuy des anagrammes.»

Quelques semaines après, Fonteny, qui avoit encore quelque

présent de vers à se faire pardonner, gratifia l'Estoille

de la même manière. «Fonteni le boiteux, écrit celui-ci,

m'a donné ce jour (20 fév. 1607) un plat artificiel de sa

façon, de poires cuites au four, qui est bien la chose la

mieux faite et la plus approchante du naturel qui se puisse

voir. Il m'a donné aussi son _Oenigme de la cloche_.»--Mon

ami M. de Montaiglon, frappé comme moi de ces deux passages

de l'Estoille qui nous font connoître un imitateur de

Palissy très intéressant et très imprévu, pense, avec

raison, que la grande F placée sous une assiette de fruits

émaillée faisant partie de la collection des faïences du

musée du Louvre pourroit bien être l'initiale de notre

Fonteny.]

_A Messire Henry de Mesmes, sieur Dirval, Conseiller du Roy en ses

conseils d'Estat et privé et Lieutenant civil au Chastelet de Paris._

ANAGRAMME.

Henry de Mesme, lieutenant civil,

Mine divine, lumière en Chastelet.

SONNET.

Mine divine où ses traicts on contemple,

Quy font juger à celuy qui les voyt

Qu'un rare esprit le ciel vous reservoit

Où l'equité dresseroit un saint temple,

Vous en donnez une preuve très-ample

Et confirmez l'espoir que l'on avoit

Que vous feriez tout ce qui se pouvoit

Pour la Justice, à toutz servant d'exemple.

Jeune et savant en droict, vous surpassez

Beaucoup de vieux quy ont esté placez

Où vous donnez vos sincères sentences.

Miracle grand d'estre, en l'avril molet

De vos beaux ans, lumière en Chastelet,

Pour dissiper l'obscur des circonstances.

JACQUES DE FONTENY.

* * * * *

_L'Oeuf de Pasques ou pascal._

Je vous invoque, ô Dioscures,

Miraculeuses genitures,

Fils d'un oeuf, et Helène aussy,

Qui fut de Paris le soucy;

Et le doux fruict de la promesse

Que lui fit Cypris la deesse,

Lorsque, juge, il la prefera

A Junon, et luy defera

La pomme d'or que la Discorde,

Ennemie de la Concorde,

Prepara pour troubler les cieux;

Voyez-moy d'un oeil gracieux;

Suppliez pour moy vostre père,

Par les amours de vostre mère,

Que je chante aussy doucement.

L'oeuf qui chantoit mignardement

Ses passions sur le rivage

D'Eurote[54] quand sous le plumage

D'un cygne blanc il se cacha

Pour prendre, sans qu'on l'empescha,

Avec vostre mère affinée,

Les plaisirs deuz à l'hymenée.

L'oeuf ne sauroit trop se vanter:

Quel los il a que Juppiter

Deux oeufs luy-mesme voulut pondre!

N'est-ce pas assez pour confondre

Ceux quy de l'oeuf ne font point cas?

Luy quy peut tout, pouvoit-il pas

A vous, ses chères creatures,

Ordonner d'autres enclotures

Que d'un oeuf, si l'oeuf n'eust esté

Digne, par sa propriété,

De vous tenir neuf mois en serre?

Celuy dedans l'ignorance erre

Quy de l'oeuf ne sçayt la valeur.

Par l'oeuf on prouvoit son malheur

Ou son bonheur; jadis les mages

De l'oeuf tiroient divers presages;

Sur un brasier ils le mettoient

Et diligemment ils guettoient

S'il ne jetoit point par ses pores

Quelque sueur, mesme encores

S'elle sortoit par ses costez

Ou par ses deux extremitez:

Car, si par sa coque fendue

Sa liqueur etoit espandue,

C'estoit un presage asseuré

Que le ciel avoit conjuré

Contre celuy quy faisoit faire,

Pour savoir son sort, ce mystère.

Orphée s'en est delecté

Et en a escrit un traicté

Quy l'_Oocospique_ s'appelle[55].

Ceste façon n'estoit nouvelle

De vaticiner par les oeufs

Si les desteins seroient heureux

Ou si l'issue pretendue

Auroit la fortune attendue.

Nos pères des siècles passez

Ont pratiqué cest art assez;

De l'oeuf ils savoient la cabale.

Livia devina qu'un mâle

Naistroit d'elle, ayant en son sein

Couvé un oeuf d'où un poussin

Sortit cresté, vray pronostique

Qu'un jour dessus la republique

Des Romains il domineroit,

Et que l'aigle decoreroit

Ses estandartz. La Destinée

Parfeit la chose devinée,

Car Livia veit son enfant

Estre un empereur triomphant.

De l'oeuf on tire mille augures,

Mille infaillibles conjectures,

D'où l'on voist naistre bien souvent

Un effet quy n'est decevant.

L'oeuf est le symbole du monde;

L'air et le feu, la terre et l'onde,

En luy sont unis et compris;

Les oeufs sont aymés de Cypris.

Si quelqu'un veut l'avoir propice,

Il faut, en chaqu'un sacrifice

Qu'on lui prepare, offrir des oeufs;

Et lors elle exauce les voeux.

Bacchus, quy nous donna la vigne,

Tenoit tout sacrifice indigne

Et vain où l'oeuf mistic n'estoit;

Des oeufs en trophée on portoit

Aux festes de ses bacchanales[56];

Quand on chaumoit les cereales[57],

Les aousterons[58] portoient des oeufs,

Et crioit-on malheur sur eux

S'ils les laissoient cheoir par mesgarde.

Le proverbe encore se garde

Qu'on dit aujourd'huy: «Garde bien

De casser vos oeufs[59]! N'est-ce rien

Doncques de l'oeuf? Il a puissance

De chasser toute la nuisance

Qu'apportent les mauvais esprits,

Si nous croyons les vieux escripts

De l'antiquité, de manière

Que c'estoit chose coustumière,

Par entre eux se voulant purger,

De se faire suffemiger

Avecque la vapeur du souffre;

Le demon impur ne la souffre;

Il la fuict et crainct son odeur.

Celuy quy estoit luscrateur[60]

Et chief de la ceremonie

Avoit l'une des mains garnie

D'un cierge ardent; en l'autre main

Il tenoit un bassin tout plain

D'oeufs, avec quoy, faisant la ronde

Autour d'une maison immonde,

Tant par dedans que par dehors,

Il cuidoit nettoier le corps

Et la maison de malefice,

Si grand fust-il, rendant propice,

Par ce moyen, le ciel à ceux

Quy s'estoient lustrez par les oeufs.

De là vient, comme je presume,

Que, retenant de leur coustume,

On denomme ores l'oeuf pascal

Quy s'appeloit jadis lustral,

Non qu'à present il serve à faire,

Comme leurs oeufs, pareil mystère,

Que deffend la religion;

Mais il donne l'advision

De se lustrer au jour de Pasque,

Où il faut que le chretien vaque

A servir Dieu d'un coeur lavé,

Où l'ord pesché ne soit trouvé.

Quy ne le faict tombe à sa perte

Dans la damnation apperte.

L'oeuf, en marque de netteté,

De l'un à l'autre est présenté.

Pour ceste cause, il est utille

A tous et en vertus fertille.

Des oeufs on faict les oingnements

Donnant de prompts allegements

A la toux, au rheume, aux bruslures,

Aux chatarrhes froids, aux foulures.

On tire une huille des moieux

Salubre et propice aux gousteux;

Des blancs durcis une huille on tire

Bonne au mal des yeux, qu'on admire

Pour oster l'inflammation

Et reprimer la fluxion

Qui tombe dessus, de manière

Que la douleur s'en tire arrière.

L'oeuf guarit les convulsions

Et les choliques passions,

Le humant avec eau-de-vie.

Si quelques dames ont envie

D'avoir un blanc pour se farder

Et se faire plus regarder,

Elles calcinent la coquille

Des oeufs, et font poudre subtille

Avec l'eau d'ange[61] la meslant.

Ce fard rend leur teinct excellent,

Blanc comme laict, sans qu'il importe

A leur santé en quelque sorte.

La coque d'oeuf blanchit les dents;

La pellicule du dedans

Guarit les lèvres crevassées;

Les personnes interessées

Du flux de sang ont guerison

S'elles prennent avec raison

Des cendres de coques d'oeufs faictes;

En fin, les playes plus infectes

Avec huille d'oeufs on guarit.

L'oeuf plus qu'autre chose nourrit;

Il est salubre à la personne,

Au mat de coeur remède il donne;

En medecine il est requis

Comme nutritif et exquis,

Bien cordial, et il sustente

Le malade, qu'il alimente

Sans luy causer opression;

Il faict tost sa dijection,

Le ventre il n'empesche et ne charge.

Ceux qui dans Rome avoient la charge

Des festins les plus somptueux

Pour le premier servoient des oeufs[62]

Avant tous mets, pourveu qu'ils fussent

Fraischement ponduz ou qu'ils n'eussent

Qu'un jour au plus; ils estimoient

Tant ces oeufs frais, qu'ils les nommoient

Le laict de poulle, et acheptèrent

Toutes les poulles qu'ils trouvèrent

Oeuver sans cesser, les gardant

Avec soing de tout accident,

Comme chose très necessaire

Et à la santé salutaire.

En Macedoine il se trouva

Qu'une poule en un jour oeuva

Deux fois neuf oeufs, qui tous portèrent

Deux petits poussins, quy donnèrent

Aux augures à deviner.

Mais où me vay-je pourmener?

Veux-je de l'oeuf faire un volume?

N'arresterai-je point ma plume,

Quy se perdra dans les escrits,

Voulant de l'oeuf dire le prix?

L'oeuf sert à tout: des Spitamées

Les maisons n'estoient point fermées

Qu'avecque des coquilles d'oeufs

Et des plumes aux entre-deux;

Ils avoient coustume de faire

Avec chaux vive et de la claire

Des oeufs un aiment qui tenoit

Leurs pierres et les conjoingnoit.

Depuis, plusieurs s'en servirent

En leurs ouvrages, et refirent

Les vaisseaux et vases brisés.

Les paintres se sont advisés

De s'en servir en leurs peintures[63]

Et les doreurs en leurs dorures

Qu'ils font sur les livres[64]. On faict

Un vernis luisant et parfaict

Avec l'auben, qui donne grace

Aux tableaux, sans que tort il fasse

Aux couleurs, et se peut oster

Quand on veut, sans rien y gaster.

On en use en maints artifices;

Les amants les trouvent propices

Pour mettre des lettres dedans

Et, malgré les mieux regardants,

Faire savoir à leurs maîtresses

Leurs volontez et leurs detresses

En ce quy leur est survenu.

De là le proverbe est venu,

De porter le poullet[65]. On use

De l'oeuf encor une autre ruse:

L'histoire ancienne nous dict

Qu'un jour Alexandre entendict

Par le moyen de quelque lettre

Mise en un oeuf, qu'on voulut mettre

Un mauvais dessein en effect

Où son ost[66] eust esté defect

Par Darius. On peut escrire

Sur un oeuf ce qu'on ne peut lire

Que par dedans, ayant osté

La coque avec subtilité.

Il sert à mille autres surprises,

Mille jeux, mille galantises:

Ne fait-on pas des oeufs aller

Comme oiseaux amont dedans l'air

Quand ils sont remplis de rosée

Dont l'herbe est en may arrosée[67]?

Mais, pour avoir ce passe-temps,

On les met aux rays bluetans

D'un soleil ardent, qui les tire

Après qu'il a fondu la cire

Quy clost la rosée. Avec l'oeuf

Qu'on met sur un brasier de feu,

Ne voist-on pas la flamme esteindre

Et sa vehemence restraindre?

L'oeuf peut tout, estant accomply

Et de tant de vertus remply,

Qu'il semble qu'il soit l'epitome

Des merveilles nées pour l'home.

Les Selenites font des oeufs,

Et les hommes qui naissent d'eux

Sont plus fortz ayant cinq années

Que nous aux virilles journées,

Si cela qu'Herodote dict

Pour veritable entre en credit,

Puisse un jour nostre grand monarque,

Vainqueur du temps et de la Parque,

Voir ces femmes et leur pays

Et ses lys y estre obéis!

Avant que finir ce poème,

Je vous prieray d'un zele extrême

De mesmes cest oeuf achepter

Qu'humble je vous viens presenter,

Comme feist ce consul de Rome

Quy songea qu'il trouvoit grand somme

D'or et d'argent dans un sien clos.

Reveillé qu'il fut, tout dispos,

Alla voir si c'etoit mensonge

Ce qu'il avoit veu en son songe.

Il n'y trouva qu'un oeuf; de quoy

Il fut aussy content en soy

Que s'il eust trouvé davantage.

L'oeuf, disoit-il, j'acomparage

A un très precieux thresor:

Son moyeu represente l'or,

Sa glaire l'argent; de manière

Qu'ainsy que chose singulière

J'estime l'oeuf en l'imitant.

Soyez de ce present content.

[Note 54: L'_Eurotas_. Les cygnes de ce fleuve étoient

célèbres.]

[Note 55: Ce traité se trouve avec les _Hymnes_, etc., à la

suite des anciennes éditions des _Argonautica_ d'Orphée;

mais, comme tout le reste, on sait à présent qu'il n'est

pas de lui.]

[Note 56: Plutarque dans ses _Symposiaques_, au bizarre

chapitre: _Quel des deux a été le premier, de la poule ou

de l'oeuf?_ parle de cet usage.]

[Note 57: C'est-à-dire quand, après la moisson, l'on

faisoit avec le blé fauché ces grandes _meules_ qu'on

appelle _chaumiers_ dans la Beauce.]

[Note 58: Moissonneurs, ceux qui font l'_aoust_.]

[Note 59: S'il falloit se bien garder de casser un oeuf

plein, il falloit aussi se hâter de le briser sitôt qu'on

en avoit vidé la coque. C'étoit un usage sacré chez les

Romains (Pline, liv. 28, ch. 2), et que nous avons conservé

comme simple règle d'étiquette: «Après votre soupe, que

mangeâtes-vous? dit l'abbé Delille à l'abbé Cosson dans

la fameuse conversation qu'a rapportée Berchoux.--Un

oeuf frais, répond l'autre.--Et que fîtes-vous de la

coquille?--Comme tout le monde, je la laissai au laquais

qui me servoit.--Sans la casser?--Sans la casser.--Eh

bien! mon cher, on ne vide jamais un oeuf sans briser la

coquille.» (Notes du poème _la Gastronomie_.) Grimod de la

Reynière (_Almanach des gourmands_, 3e année, p. 349-350)

se préoccupe de cet usage, et assure qu'il a beaucoup

réfléchi pour en deviner le motif. Pline, qui en a parlé

le premier, ne le savoit pas bien lui-même. «Au reste,

dit l'illustre gourmand, il n'y a nul inconvénient à s'y

soumettre.»]

[Note 60: _Lustrateur_, qui tenoit et présentoit l'eau

lustrale.]

[Note 61: Eau de senteur fort en renom depuis le temps

de Rabelais, qui la cite au chap. 55 de son livre 1er,

jusqu'à Corneille, qui en parle dans sa comédie de _la

Veuve_ (act. 1er, sc. 1re). Elle étoit composée d'iris de

Florence, de storax, de bois de rose, de santal citrin,

etc. Les Espagnols avoient aussi une eau des anges (_agua

de angeles_), mais qu'ils composoient autrement. D'après

la recette qu'en donne un commentateur de _Don Quichotte_

(2e partie, ch. 32), il paroît que la fleur d'oranger

y dominoit. L'_eau d'ange_ se seroit ainsi rapprochée

de l'_eau de naffe_, dont nous avons parlé dans notre

tome 4, p. 362, et qu'on nous assure être la même chose

que l'eau de fleur d'oranger, bien que, dans le passage

du _Décameron_ cité par nous, Boccace les distingue

formellement.]

[Note 62: On commençoit par les oeufs et l'on finissoit par

les fruits, comme chez nous. De là le proverbe: _Ab ovo...

usque ad mala_, depuis le commencement jusqu'à la fin.]

[Note 63: Au moyen âge, lors même qu'on se servoit de

l'huile et de la gomme pour la plupart des couleurs, il

y en avoit quelques unes pour lesquelles on recouroit au

blanc d'oeuf. «Le vermillon, dit le Moine Théophile, la

céruse et le carmin doivent se broyer et s'appliquer avec

du clair d'oeuf.» (_Diversarum artium schedula_, liber 1,

cap. 27).]

[Note 64: Dans les manuscrits, pour appliquer l'or, l'on

s'étoit toujours servi d'un mélange de vermillon et de

cinabre, broyé dans un clair ou blanc d'oeuf. (_Idem_, cap.

31.) Quant aux relieurs, ils durent toujours faire usage du

blanc d'oeuf pour leurs dorures; aujourd'hui encore ils ont

soin de _glairer_ préalablement la partie sur laquelle la

feuille d'or doit être appliquée.]

[Note 65: C'est la première fois que nous voyons expliquer

ainsi le nom de ces billets doux, qu'on appeloit aussi

_chapons_. (V. notre tom. 1er, p. 12.) Nous préférons,

l'étymologie que donne Le Duchat, lorsqu'il dit dans son

_Dict. étymologique_ de Ménage (Paris 1750, in-fol.), qu'on

appeloit ainsi les billets doux parcequ'on les plioit en

forme de poulet, «à la manière, dit-il, dont les officiers

de bouche plient les serviettes, auxquelles ils savent

donner diverses figures d'animaux». Le Duchat auroit pu

appuyer son explication du passage de l'_Ecole des Maris_

(act. 2, sc. 5) où Isabelle raconte à Sganarelle comment un

jeune homme

... a droit dans sa chambre une boîte jetée

Qui renferme une _lettre en poulet cachetée_.]

[Note 66: Armée.]

[Note 67: Dans les _Nova antiqua_ de Paschius, au chapitre

où il est parlé des tentatives faites par l'homme pour

s'élever dans les airs, l'on trouve d'intéressants détails

sur la manière dont on préparoit les oeufs pour qu'ils

pussent monter comme de petits aérostats.]

_Catéchisme des Courtisans, ou les Questions de la Cour, et autres

galanteries._

_Cologne._ M.DC.LXVIII.

Pet. in-12[68].

[Note 68: Il en avoit paru une première édition en 1649, s.

l., in-4 de 8 p., avec ce titre, _Catechisme des courtisans

de la cour de Mazarin_. Les pièces qui suivent ici, et qui

sont toutes, sauf une seule, d'une époque postérieure à

1649, ne s'y trouvoient naturellement pas.]

_Demande._

Qu'est-ce que Dieu?

_Response._

C'est l'autheur de toutes choses.

D. Qu'est-ce que le monde?

R. C'est le grand oeuvre de Dieu.

D. Qu'est-ce qu'un homme de bien?

R. L'amour des anges et la haine du diable.

D. Qu'est-ce qu'un pecheur?

R. L'hostellerie des demons.

D. Qu'est-ce qu'un impie?

R. Un demon incarné.

D. Qu'est-ce qu'un predicateur?

R. Un homme dont on croit la parole sans suivre son conseil.

D. Qu'est-ce qu'un moine?

R. L'epouvantail des enfans et le miroir de devotion.

D. Qu'est-ce qu'un jesuitte?

R. Un sage politique qui se sert adroitement de sa religion.

D. Qu'est-ce qu'un roy?

R. Un homme qui est toujours trompé, un maistre qui ne sçait jamais

son metier.

D. Qu'est-ce qu'un prince?

R. Un crime que l'on n'ose punir.

D. Qu'est-ce qu'un president?

R. Un homme d'apparence grave, dont la parole fait quelquefois tort

aux innocens, et souvent peur aux coupables.

D. Qu'est-ce qu'un jeune conseiller?

R. Un homme qui chatie en autruy ce qu'il commet luy-mesme, et qui

parle plus du bonnet que de la teste.

D. Qu'est-ce qu'un advocat?

R. Un hardy qui, par de fausses raisons, persuade ce qui ne fut

jamais.

D. Qu'est-ce qu'un procureur?

R. Un homme qui avec la langue fait vider la bourse de sa partie sans

y toucher.

D. Qu'est-ce qu'un chicaneur?

R. C'est un adroit qui, par des moyens subtils, sçait mesler le bien

d'autruy avec le sien.

D. Qu'est-ce qu'un huissier?

R. C'est un homme qui se rejouit du mal d'autruy, et qu'on peut

enrichir à coups de poing[69].

[Note 69: Ou à coups de bâton, comme celui des _Plaideurs_:

... Frappez,

J'ai quatre enfants à nourrir.]

D. Qu'est-ce qu'un bourreau?

R. Un meurtrier sans crime.

D. Qu'est-ce qu'un soldat?

R. Un homme qui, sans estre criminel ny filosofe, tue et s'expose

librement à la mort.

D. Qu'est-ce qu'un capitaine?

R. Un desesperé volontaire.

D. Qu'est-ce qu'un riche homme?

R. Celuy que la fortune flatte pour le perdre.

D. Qu'est-ce qu'un pauvre?

R. Celuy qui n'a nulle obligation à la fortune.

D. Qu'est-ce qu'un financier?

R. C'est un voleur royal.

D. Qu'est-ce qu'un partysan?

R. Un sangsue du peuple et un larron privilégié.

D. Qu'est-ce qu'une femme?

R. Un singe raisonnable[70].

[Note 70: C'est l'idée développée par Etienne Pasquier

dans la lettre que nous avons déjà citée (V. notre t. 2,

p. 196), et aussi dans la jolie facétie _les Singeries des

femmes_ (V. notre t. 1, p. 56-65).]

D. Qu'est-ce qu'une putain?

R. Un ecueil dont les sages se retirent et où les foux font naufrage.

D. Qu'est-ce qu'un amoureux?

R. Un miserable qui attire la moquerie du monde s'il ne reussit pas,

et la medisance, s'il reussit.

D. Qu'est-ce qu'un cornard?

R. Un homme dont un chacun dit du bien, et à qui personne ne porte

envie.

D. Qu'est-ce qu'un page?

R. Un serviteur qui est souvent d'aussy bonne maison que son maistre.

D. Qu'est-ce qu'un valet?

R. Un mal necessaire.

D. Qu'est-ce qu'un pedant?

R. Un supost de folie.

D. Qu'est-ce qu'un comedien?

R. Un homme qu'on paye pour mentir.

D. Qu'est-ce qu'une devote?

R. Une idole vivante et un demon en chaine.

D. Qu'est-ce que de l'argent?

R. C'est ce que l'on perd quand on est jeune, ce que l'on cherche

quand on est vieux, et le premier mobile de toutes choses.

D. Qu'est-ce que les habits?

R. C'est ce qui couvre nostre honte et decouvre nostre vanité.

D. Qu'est-ce que la mort?

R. L'egalité de toutes choses.

D. Qu'est-ce que le tombeau?

R. Le lit des mortels.

D. Qu'est-ce que les cloches?

R. Le tambour des pretres.

D. Qu'est-ce qu'un medecin?

R. Un bourreau honorable.

D. Qu'est-ce qu'un favory?

R. Le batiment de la fortune.

D. Qu'est-ce que les courtisans?

R. Rien de ce que l'on en voit.

D. Qu'est-ce qu'un ministre?

R. L'idole de la cour.

D. Qu'est-ce que les charges?

R. Une honorable gueuserie.

D. Qu'est-ce que la cour?

R. L'attrait de la jeunesse et le desespoir de la vieillesse.

D. Qu'est-ce qu'un devot?

R. Un hermite mondain.

D. Qu'est-ce que le mariage?

R. Une loge des martirs vivans.

D. Qu'est-ce qu'un abbé?

R. Un reformateur interessé du temporel des moynes[71].

[Note 71: Allusion aux réformes qu'on introduisoit dans les

monastères pour les ramener à un système d'abstinence et

d'économie dont profitoient les revenus que touchoient les

abbés.]

D. Qu'est-ce que la vieillesse?

R. L'ouvrage du temps.

D. Qu'est-ce que la jeunesse?

R. Passage à la vieillesse ou sagesse.

D. Qu'est-ce que la beauté?

R. La domination des hommes et complaisance des femmes.

D. Qu'est-ce que des mouches?

R. Les balles des mousquets des demons.

D. Qu'est-ce que Paris?

R. Le paradis des femmes, le purgatoire des hommes et l'enfer des

chevaux[72].

[Note 72: Sur ce proverbe, que nous avons déjà trouvé en

germe dans une pièce de 1619, V. notre t. 2, p. 284.]

_Instruction de la loi mazarine, par Dialogues[73]._

[Note 73: Mailly, dans l'_Esprit de la Fronde_, t. 5, p.

819, a reproduit tout entière cette petite pièce.]

D. Estes-vous Mazarin?

R. Ouy, par la grace de Dieu, qui est mon interest.

D. Qui est celuy qu'on doit appeler Mazarin?

R. C'est celuy qui, ayant esté admis au gouvernement de l'estat,

croit et fait profession de la doctrine mazarine.

D. Quelle est la doctrine mazarine?

R. C'est celle que les tyrans françois ont enseignée, et que les

partisans embrassent de tout leur coeur.

D. Est-il necessaire de sçavoir cette doctrine?

R. Ouy, si l'on veut bien faire ses affaires et son profit en ce

monde.

D. Quel est le signe de Mazarin?

R. C'est le signe de la croix imprimé sur l'or et sur l'argent.

D. Comment se fait-il?

R. En prenant de toutes mains au nom du roy.

D. Pourquoy cela?

R. Parce que sous le nom et sous l'autorité du roy on peut exiger

tout ce que l'on veut sur le peuple.

D. Quelle est la fin de la loy mazarine?

R. C'est de se rendre maistre absolu du roy, des princes, du

Parlement et du peuple.

D. Combien de choses sont necessaires pour parvenir à cette fin?

R. Cinq, à sçavoir: obseder l'esprit du roy, luy donnant de

mauvaises impressions contre les princes, le Parlement et les

peuples; secondement, jetter la division dans la maison royalle;

troisiemement, rendre nuls tous les arrests du Parlement par ceux du

conseil; quatriemement, tenir une puissante armée qui ravage tout;

cinquiemement, promettre beaucoup plus qu'on ne veut donner à ceux de

son party.

D. Quelle est la foy mazarine?

R. De croire que, tout estant au roy, on le peut prendre sans estre

obligé de restituer à personne.

D. Où est compris le sommaire de cette foy?

R. Dans les articles suivans, divisez en douze poincts: Je croy

au roy pour mon interest, lequel est tout puissant à faire agir

toutes choses, et à Mazarin, son unique favory, qui a esté conceu

de l'esprit mercenaire, nay du cardinal de Richelieu. Il a souffert

sous Gaston et la Fronde, est mort pour son ministère, est descendu

aux enfers, est assis à la dextre de Lucifer, et de là viendra pour

persecuter les vivans. Je croy à son esprit et à l'eglise du malin,

ou plutost à la congregation des partysans, au gouvernement des

estats, manyement des finances, à la resurrection des imposts et à la

maltote eternelle.

D. Combien de choses en general doit sçavoir un Mazarin?

R. Trois, sçavoir: ce qu'il doit croire, ce qu'il doit faire et ce

qu'il doit demander.

D. Où est compris ce qu'il doit croire?

R. Au Credo, lequel il doit sçavoir par coeur.

D. Qu'est-ce qu'il doit faire?

R. Il doit caresser et flatter tous ceux de qui il espère du bien.

D. Qu'est-ce qu'il doit demander?

R. Plus qu'il ne luy sera dû, et par dessus encore quelque benefice

ou recompense.

D. Quelles sont les vertus theologales du mazarinisme?

R. Trois, sçavoir: ambition, avarice et vengeance.

D. Quelles sont les vertus cardinales?

Variétés Historiques et Littéraires (05/10) Recueil de pièces volantes rares et curieuses en prose et en vers · 第 3 / 19 段