mais je suis un misérable d'avoir pris cet argent; tu t'es cruellement
vengée; il faut que je te le rende de suite; depuis que je sais d'où il
vient, je ne vis plus. Je souffrirai de te quitter, pourtant il le faut.
Je vais tâcher de me marier, sans cela il me resterait à peine de quoi
vivre, ma terre vendue. Je ne puis te donner une hypothèque chez mon
notaire, ma famille le saurait, on croirait que c'est un cadeau que je te
fais, on crierait; cela gênerait mes projets. Voici ce que je te propose.
Je vais te faire des lettres de change, sitôt que je le pourrai je te les
payerai; si à l'échéance je n'étais pas en mesure, tu prendras un
jugement et je te consentirai hypothèque. Il faut que je parte dans
quelques jours, je vais faire un petit voyage à Lyon, je ne puis garder
cet appartement. Demain nous irons chez le propriétaire, je le prierai de
t'accepter pour locataire à ma place, j'espère qu'il ne me refusera pas;
tu viendras demeurer ici, puisque ce logement te plaît.
--Et le mien, lui dis-je, que vais-je en faire? Car pour être plus près
de chez lui, j'avais loué rue Joubert un petit pavillon, très-joli, mais
un peu triste.
--Eh bien! me dit-il, tu le loueras.
Deux jours après, le bail était à mon nom.
Ma mère avait été malade, elle était seule et venait me voir assez
souvent. J'eus peur de me laisser aller à quelque nouvelle faiblesse. Je
passai mes valeurs à l'ordre de ma mère, en lui recommandant de ne me les
rendre sous aucun prétexte. C'était la fortune de ma petite fille
adoptive.
Je trouvai l'occasion de louer mon logement et de vendre tout mon
mobilier. J'avais le cœur gros de vendre des grands ouvrages de
tapisserie qui me rappelaient mon séjour en Berry. Mlle Amanda, c'est
elle qui voulait acheter mon mobilier, en avait grande envie et me
faisait toutes sortes de flagorneries.
Robert m'engageait beaucoup à accepter. Il me donnait tantôt une raison,
tantôt une autre, mais le vrai motif, c'est que tout me venait de Richard
et que cela lui déplaisait. Poussée par l'un, tourmentée par l'autre, je
vendis ce petit pavillon-hôtel vingt mille francs. Il était meublé d'une
façon charmante, belles pendules, tapis dans toutes pièces, meubles en
chêne et bois de rose; pianos, orgue, rideaux; tout y était complet.
On me régla à trois ans.
Robert partit.
Toute à mes intérêts et à mon emménagement, je m'aperçus à peine de son
absence; pourtant il me quittait pour se marier, peut-être n'allais-je
plus le revoir. Je fus quelques jours sans lui donner un regret. J'allais
chez l'une, chez l'autre; les heures s'envolaient comme un songe.
Une de mes nouvelles connaissances, que j'avais amenée chez moi, aperçut
ma filleule.
--Tiens, me dit-elle, c'est une bonne idée que vous avez eue là, vous
semez pour récolter; elle sera jolie, il faudra en faire une danseuse;
elle gagnera de l'argent et vous rendra ce qu'elle vous coûte.
Je me sentis passer un frisson, il me sembla voir la mère, l'entendre me
répéter le serment que je lui avais fait, et je répondis:--Non, jamais je
n'en ferai une danseuse; elle sera riche, mais si j'étais obligée de lui
donner un état, ce ne serait pas celui-là.
--Oh! dit-elle en riant, est-ce que vous craignez les faux pas?...
Je ne répondis rien et nous partîmes.
Je m'arrêtai place de la Madeleine, et je montai chez Mlle Page.
Je venais de rompre moralement avec mes autres connaissances. Ce mot
cynique qu'on venait de me dire au sujet de ma fille adoptive m'avait
bouleversée. On pouvait donc croire que je l'élevais pour la vendre, la
perdre; cette pensée me faisait si mal que je ne pouvais retenir mes
larmes.
La pauvre petite Page ne me consola pas par sa gaieté. Elle souffrait au
cœur; sa vie était dominée par une grande passion qui la ravageait
physiquement et moralement; elle était amaigrie, ses joues étaient pâles,
ses yeux brillants encore, parce qu'ils étaient pleins de larmes. Elle
était malheureuse en tout; elle avait une petite fille qu'elle voyait
mourir de langueur; l'art était impuissant. La pauvre petite poitrine de
cette enfant râlait toujours; la mort venait à pas lents, comme pour
déchirer plus longtemps le cœur de la pauvre mère; souvent je l'ai vue,
en dînant chez elle, laisser tomber son pain, regarder sa fille en
extase, puis pleurer sans faire un mouvement. Elle ressemblait à une
belle statue de la douleur; mon cœur partageait sa peine, et je m'y
attachai comme à une sœur. Ce n'étaient pas ses seuls chagrins; elle
était si jolie, si mignonne; sa voix était si douce, que comme femme et
comme actrice le public l'adorait.
Aussi était-elle jalousée de ses camarades de théâtre, qui ne savaient
qu'imaginer pour lui faire des méchancetés. La santé de Page était
délicate et j'avais peur de la voir tomber malade.
Pour pouvoir vivre plus près d'elle, il me vint une idée, j'étais seule,
je disais: Robert ne reviendra pas.
--Allons, me dis-je; cela me distraira. Et je demandai à Page de me faire
entrer aux Variétés.
Elle me présenta à M. C..., directeur; il promit de m'engager; je lui
écrivis que je voudrais que cela fût fait de suite. Il me fit revenir à
son cabinet; il n'est pas assez beau physiquement, pour que je vous fasse
son portrait. Ce jour-là il ne me parut pas trop maladroit: il me fit
signer un engagement où il me donnait douze cents francs d'appointements,
avec un dédit de vingt mille francs.
Ces demoiselles crièrent beaucoup de mon admission.
Ce fut pour la pauvre Page une source de mauvais propos auxquels elle ne
prit pas garde, car elle savait bien avoir en moi une véritable amie.
On me donna deux rôles dans la _Revue de cinquante et un_; j'étais en
répétition quand Robert arriva de Lyon.
--Eh bien, me dit-il, je ne pourrai jamais me marier; j'ai été refusé net
à cause de toi, je n'ai plus qu'un parti à prendre, je vais vendre mes
chevaux, mes chiens, réformer les trois quarts de ma maison et nous
resterons ensemble.
--Mais, mon ami, je ne puis retourner avec vous; croyant que vous ne
reviendriez plus, je suis entrée dans un théâtre, j'ai un dédit et je
répète. C'est du reste une bonne résolution que vous prenez là de vendre
beaucoup de choses; moi-même je ne puis soutenir ce train de maison;
vendez la calèche, le grand coupé que vous m'avez donnés et deux chevaux;
plus tard je vendrai mon petit coupé et la petite voiture.
Il parut fort contrarié de mon engagement, mais il ne me fit pas de
reproches. Il vendit ses chevaux, ses voitures et ne resta à Paris que
quelque temps.
Amanda me demanda si je voulais vendre des bijoux, que j'en avais trop,
et puis que je devais en être dégoûtée. Je lui répondis qu'on ne se
dégoûtait pas de ces choses-là, que j'étais assez raisonnable pour
consentir à m'en défaire si je trouvais une bonne occasion.
--Eh bien, me dit-elle, vous n'en trouverez jamais une meilleure; on
vous payera dans trois ans avec vos meubles, réfléchissez bien que cela
vous fera un beau capital.
Je consultai Robert, qui me répondit:--Cela vous regarde; il me semble
que vous ferez bien.
J'avais vingt-cinq ans, je voulais que ma petite fille fût riche; je
consentis. Je donnai les factures, je vendis un peu moins que cela
n'avait coûté; seulement je fis trois ans de crédit sans intérêts.
Page m'approuvait.
Un soir, Robert me dit:
--J'ai rencontré un jeune homme que je connais, le pauvre garçon m'a fait
de la peine; il est désolé, on va l'arrêter. Je pourrai peut-être
empêcher cela, car c'est mon bijoutier qui le poursuit; je l'ai fait
demander.
--Prenez garde, lui dis-je, de vous mettre une mauvaise affaire sur les
bras; vous savez mon opinion sur votre bijoutier. C'est un fin renard,
méfiez-vous...
Hélas! il ne tint pas compte de ma recommandation; quelques jours plus
tard, tout était consommé. Robert avait répondu d'une somme de vingt
mille francs pour un homme qui n'était pas solvable. Je le grondai
pendant huit jours; il me répondit que ce pauvre jeune homme voulait se
tuer.
--Enfin, lui dis-je, quoi qu'il en soit, vous avez été joué.
Robert partit pour la campagne, je le priai de surveiller ma petite
maison, je voulais faire bâtir à côté de la locature un pavillon; Robert
m'engagea, à cause de la position près de la forêt, à construire un
rendez-vous de chasse, que je pourrais toujours louer un bon prix
jusqu'au jour où je l'habiterais.
Je lui dis que je m'en rapportais complétement à lui, et que tout ce
qu'il ferait serait bien fait.
Il partit et je débutai. J'étais toujours mauvaise. J'avais aussi peur
qu'aux Folies. Page m'encourageait, elle me donnait de si bons conseils
que j'étais forcée d'en profiter. Les journaux prenaient la peine de
m'abîmer; ils disaient que mes pas avaient vieilli. Enfin, j'avais à
peine vingt-cinq ans, et ils m'envoyaient aux Invalides. Quelques-uns
s'imposèrent à moi; plus ils sont petits, moins ils ont d'abonnés, plus
ils sont méchants; si on ne souscrit pas, ils vous abîment.--Arnal et
Déjazet ne sont pas à l'abri de leurs morsures. C'est une lourde charge
pour les pauvres artistes qui gagnent leur vie avec bien de la peine, et
qui sont obligés de s'abonner à trois ou quatre mauvais journaux qui
disent tous la même chose. Le journal _le Corsaire_, ce chien hargneux de
la littérature, me mordait au sang.
Celui qui se déchaînait le plus après moi faisait aussi des pièces;
j'avais la consolation de me dire: Il est plus mauvais auteur que je ne
suis mauvaise actrice, car on le siffle et moi on ne me siffle pas.
J'allais jouer une nouvelle pièce, _Paris qui dort_. M. C... me dit:
--Il faut absolument que vous alliez voir M. J...; il est mal disposé
pour vous.
--Dame! que voulez-vous que j'y fasse, s'il ne m'aime pas, je ne puis
forcer son goût.
--Si, me dit-il, il faut y aller dans l'intérêt de la pièce, il vous
recevra bien.
--J'en doute, je n'ose pas...
--Si, si, reprit M. C..., faites-le pour moi.
--Eh bien, pour ne pas vous désobliger; j'irai.
Je fus le même jour chez Amanda qui le connaissait beaucoup, puisqu'elle
était toujours dans sa loge les jours de première représentation. Je la
priai de me recommander à son ami. Hélas! j'oubliais que je l'avais
obligée, et qu'à partir de ce jour-là, elle ne pouvait plus me souffrir,
c'est l'usage. Elle n'en fit rien, ou fit le contraire.
J'entrai citez M. J..., le cœur décroché d'avoir monté ses cinq étages,
et terrifiée de peur à l'idée de me trouver en face d'un si grand
écrivain. Il me reçut en parlant à son perroquet avec qui il continua la
conversation.
Je perdis contenance, et il me fallut bien des efforts pour lui dire:
--Monsieur, je sais que vous êtes prévenu contre moi. Mon passé me
condamne dans votre opinion; pourtant, je voudrais travailler
sérieusement le théâtre; votre jugement a tant de poids, je viens vous
supplier de ne pas dire de mal de moi. Plus tard, si à force de travail
j'arrive, je vous remercierai de ne pas m'avoir écrasée au départ.
--Ah! me dit-il, mademoiselle, j'en suis fâché, mon feuilleton est fait,
et d'ailleurs je ne passerai certainement pas sur le mot: _Il faut du
chique pour les pincer_, que vous dites dans votre rôle.
--Mais, monsieur, ce n'est pas moi qui ai fait la pièce.
Son air glacial m'avait bouleversée, et je sentis des larmes rouler dans
mes yeux.
Il me trouva sans doute ridicule; mais il fit des changements à son
feuilleton. Je l'avais échappé belle.
Victorine vint me voir le lendemain.
--Ah! ma chère, me dit-elle, vous vous êtes fourrée en enfer; quand il
faut vivre avec les journalistes, avec les auteurs, avec les acteurs,
autant vaudrait prendre un billet de logement à la barrière du Combat,
dans la niche des chiens. On serait moins mordu, moins déchiré.
--Connaissez-vous Vervenne, qui a été un peu au Vaudeville, il y a quinze
ans? Elle m'a dit l'autre jour qu'elle était engagée aux Variétés. Je
vous la recommande, celle-là; si jamais elle vous fait une méchanceté, ce
qui pourrait arriver, demandez-lui de montrer devant tout le monde le bas
de ses jambes, et vous serez vengée. Un jour je suis allée la voir, on
m'a fait attendre une heure; j'allais m'en aller, quand sa femme de
chambre me dit mystérieusement:--Attendez encore cinq minutes, madame
finit de sécher.
--Comment, sécher?
--Oui, madame fait sa figure avec du blanc liquide, alors faut qu'elle
sèche.
Robert, depuis mon entrée au théâtre, était venu plusieurs fois à Paris.
Il avait vainement cherché à me remmener.
Je trouvais dans la vie de théâtre une distraction, un mouvement qui ne
contribuait pas peu à me le faire oublier.
Voyant que je ne voulais pas absolument retourner avec lui, il prit sa
terre en dégoût et la mit en vente. Il m'écrivait lettres sur lettres;
ces lettres étaient tour à tour tendres, bonnes, méchantes, brutales;
elles m'irritaient au point que mille fois je le priai de ne plus
m'écrire. Alors, il se répandait en plaintes, en lamentations. Malgré mon
parti bien arrêté de rompre avec lui, je trouvais encore dans les
souvenirs du passé de bonnes paroles pour lui inspirer du courage et pour
l'amener doucement à cette séparation.
«Du courage, lui disais-je, mon cher Robert, il faut sortir de
là, il y a eu trop de choses entre nous pour que nous puissions
être heureux désormais. Il faut que tu penses à ta fortune, à ton
avenir; je souffre de cette séparation. Mais il faut faire mentir
ceux qui disent que tu touches à ta ruine. Ne donne pas ce
plaisir à tous ces gens qui sont jaloux de toi. Je ne suis plus
que ton amie, je fais des vœux pour ton bonheur.
»CÉLESTE.»
Il me répondait:
«Je n'ai besoin ni de vos conseils, ni de vos avis; je ne suis
plus assez riche, vous ne voulez plus me voir; soit! vous
n'entendrez plus parler de moi.»
Six heures après, je recevais une autre lettre.
J'avais reçu d'un auteur, M. Philoxène, une invitation à un bal qu'il
donnait à l'occasion du réveillon. Je n'avais pas envie d'y aller; mais
tous mes camarades me dirent d'y venir, que ce serait très-amusant, qu'il
y aurait beaucoup d'artistes.
Je mis une robe décolletée, les bijoux qui me restaient; un ami m'envoya
un bouquet, que je pris pour ne pas le désobliger, car cela m'embarrasse
généralement.
Quand j'entrai dans le salon, je fut toute désappointée. Il y avait
beaucoup de monde, toutes les actrices des Délassements-Comiques et des
Folies-Dramatiques; elles étaient en toilette de ville, c'est-à-dire en
robes montantes. Tout le monde me regarda comme une curiosité. J'étais on
ne peut plus gênée. Il ne restait qu'une place où je pusse m'asseoir; je
priai un monsieur de m'y conduire, me promettant bien de n'en pas bouger
de la soirée.
Sur ce même canapé, il y avait une dame en robe rouge. Je ne regardai pas
sa figure et je me plaçai à côté d'elle; mais elle se leva, fit un bond
au bout du salon, comme si je l'avais brûlée.
Tout le monde se regarda.
Je reconnus Mlle Judith. Je devins plus rouge que sa robe.
Tous ces messieurs s'empressèrent autour de moi pour me venger de cette
malice. Cela me procura le plaisir de faire la connaissance de M. Henri
Murger, et je commençais à savoir gré à ma voisine d'avoir quitté sa
place. Je gagnais au change.
Ses amis lui firent des reproches de cette brusquerie; elle se mit à
bouder.
Vers la fin de la soirée, M. Murger écrivit sur le fond de son chapeau un
couplet sur chacun des convives qui restaient. Il mit ces couplets sur
l'air d'une romance de Quidant.
Dans la galère nous étions vingt rameurs.
Il me vengea en faisant ceux-ci pour moi:
Pour vexer la comédienne
Qui n'a que des bijoux en toc,
Céleste qui dans le Maroc
Jadis a choisi sa marraine,
Derrière un jardin tout en fleurs
S'avance en princesse hautaine.
Dans les salons de Philoxène
Nous étions quatre-vingts rameurs.
Dans le marbre de ses épaules,
Golconde incrusta ses écrins,
Visapour constella ses mains,
On dirait une nuit des pôles.
En voyant toutes ses splendeurs,
Judith va bouder Holopherne.
Dans les salons de Philoxène
Nous étions quatre-vingts rameurs.
J'étais toute fière que l'auteur du _Bonhomme Jadis_, de la _Vie de
Bohême_, eût un instant laissé courir son crayon et sa pensée sur mon
compte. Il avait, en une heure, fait quarante couplets sur ses amis; j'en
avais deux, trop aimables sans doute.
Décidément, les dédains de la jolie juive m'avaient porté bonheur.
J'allais jouer une nouvelle pièce, quand je reçus cette lettre de Robert:
«Céleste, je ne puis vivre ainsi. J'ai trop compté sur mon
courage, je ne puis vivre sans vous. Écoutez ce que je vous
propose. Si vous avez eu de l'amour pour moi, il a duré ce que
dure un feu d'artifice, une fusée, un rêve, une fête de nuit.
Tout a brûlé et je suis écrasé; j'ai le cauchemar, il me
poursuit; je me réveille la nuit en sursaut, je crois t'entendre
chanter gaîment à table, au milieu des gens qui n'ont que
des désirs sans amour, et qui te disent:--Je t'aime! je
t'aime!--Sais-tu ce que c'est que d'aimer comme je t'aime? C'est
de la folie! Je suis fou, je t'offre plus que ma fortune, je
t'offre ma vie, mon _nom_, mon honneur. Je vais réaliser ce que
je possède. Je vends ma terre dans quelques jours, nous pourrons
être heureux loin d'ici. Ne me refuse pas; j'ai bien réfléchi. Je
n'aurai jamais un regret, si tu me rends heureux.--Réponds-moi de
suite.
»ROBERT.»
Je ne pouvais en croire mes yeux. Je relus cette lettre vingt fois. J'en
étais si étourdie que je ne pus répondre de suite. Mon orgueil me
criait:--Accepte! Mon cœur me dicta la lettre suivante:
«Mon cher Robert, je vous renvoie cette lettre, dont je suis
indigne et qui ne peut être adressée à une femme comme moi. La
douleur et l'isolement ont égaré vos esprits. Que de regrets vous
auriez quand la fièvre, qui vous conseille, serait passée. J'ai
pu vous suivre dans une vie de dissipation, cela n'a fait de tort
qu'à votre fortune; mais vous prendre votre honneur, votre
nom. Ah! mon ami! brûlez cette lettre, c'est celle d'un
insensé.--Oubliez-moi, je vous ai toujours dit que je ne me
marierais jamais. A cette époque, vous me disiez en riant:--Pas
même avec moi? et je vous répondais:--Moins avec vous, Robert,
qu'avec un autre, à cause de mon passé et de votre caractère
violent; votre couronne de comte me ferait une couronne
d'épines; je ne pourrais plus regarder ces pauvres réprouvés avec
lesquels j'ai vécu, et je n'aurais jamais le droit de regarder
une honnête femme.--Un reproche, et je me tuerais.--Je vous
disais cela, il y a quatre ans, je vous le répète aujourd'hui;
vous me remercierez plus tard. Il y a deux routes: la vôtre et la
mienne; laissez-moi Mogador, restez Robert de ***.--Sortez de
cette crise, que vous oublierez avec un peu de courage, je serai
toujours votre amie.
»CÉLESTE.»
XLV
DÉPART.
Je n'avais pas de secrets pour Page. Je lui contai ce que je venais de
faire.
--Tu as peut-être eu tort, me dit-elle.
--Non, il m'aurait fait payer cher sa faiblesse; toutes les scènes que
j'ai eues avec lui ont effeuillé mon amour. Je ne le rendrais pas
heureux. Je suis au théâtre, j'y reste. Je vais travailler avec ardeur.
Je ne serai heureuse que le jour où je pourrai vivre indépendante.
J'aurai une petite fortune, mais il me faut attendre encore quelques
années. Je voudrais que Robert prît le parti de voyager. Il va vendre ses
biens. J'ai peur qu'il ne se fasse illusion; enfin, il lui reste des
parents riches, il ne sera jamais malheureux, au lieu que moi, quelle
perspective aurai-je? le suicide!
Six jours plus tard, je reçus une nouvelle lettre de Robert; cette lettre
était longue, terrible, et me porta un coup dont je fus bien longtemps à
me remettre.
«Oh! fou! mille fois fou, celui qui croit que, parce qu'on a tout
donné, on se souviendra de vous; ce que l'on vous donne en
échange, c'est un conseil, c'est un peu de pitié. On vous dit:
Pardon de vous avoir fait souffrir, oubliez-moi, ayez du courage,
travaillez à tout réparer; voilà le souvenir qu'on vous garde...
Et puis la lettre terminée, la corvée finie, on rit, on fait de
nouvelles amours... Le pauvre fou courbe la tête sans se
plaindre, car se plaindre est une lâcheté... J'avais tout,
fortune, jeunesse; j'ai tout jeté au vent. Il ne me restait que
mon nom à vous offrir, c'est trop peu... Honte et infamie sur
moi! J'ai tout sacrifié pour vous, et vous allez jusqu'à me
reprocher ma faiblesse. J'ai été stupide, n'est-ce pas, de
vouloir faire de vous une femme de cœur? J'espérais un mot de
vous, vous avez bien fait de ne pas m'écrire. Vous n'avez même
plus l'effronterie de me mentir par lettre.
»Misérable nature que la vôtre! vous que j'ai entourée de tous
mes soins pour faire oublier votre nom, vous à qui j'offre
l'oubli du passé, je viens de faire bénir votre maison... Oh! je
vous vois rire d'ici, vous dont le cœur ne peut comprendre un
bon sentiment. Votre prédiction sera accomplie: vous ne m'aurez
quitté qu'avec mon dernier sou. Je viens d'apprendre ma ruine...
Un homme d'affaires à qui j'avais donné un pouvoir en blanc pour
vendre un domaine pendant mon absence, abusant de ma confiance,
vient de vendre ma terre pour la moitié de sa valeur. Combien
a-t-il reçu? Je l'ignore; pour moi je suis perdu.
»Je vais partir et ne reviendrai que quand, fatiguée, honteuse de
ces ignobles hommages, que vous recherchez et pour lesquels vous
m'avez sacrifié, vous me rappellerez. Je tâcherai de vous faire
oublier les souillures de votre cœur. Allez, Céleste, que toutes
mes larmes retombent sur votre existence, comme des larmes de
feu. Je vous ai aimée, comme on aimerait un ange. Dieu me punit;
je vous quitte sans haine. Il ne me reste qu'une vie pauvre,
isolée, dont je me délivrerai. Ma cervelle rejaillira jusque sur
votre robe de théâtre et votre lit de plaisir. En vendant mes
biens, j'avais fait porter chez vous mes papiers et mes portraits
de famille. Je vais partir, y laissant tout, jusqu'à mes effets
personnels. Vendez-les, car tout souvenir de moi serait un
remords. Je n'irai pas à Paris, je ne veux pas vous donner la
jouissance d'une destruction morale et physique.
»Je vous offrais mon nom, je ne vous reverrai jamais comme ma
maîtresse. Vous auriez pu être ma bonne étoile; vous ne m'avez
pas trouvé digne de vous. Fou que j'ai été de croire à de bons
sentiments, qui, chez vous, étaient gâtés le jour où vous veniez
au monde. Le 10, je pars pour l'Afrique.
»Je veux oublier, oublier, car les souvenirs comme les miens
tuent. Vous, vous irez en Russie. Comme les femmes y sont
heureuses! Peu d'amour et beaucoup d'argent! Votre théâtre doit
faire monter vos actions. On se dira: C'est Céleste Mogador! Son
Robert est ruiné, il est parti pour l'Afrique. Je vous ai donné
une bonne devise pour votre voiture, c'est une recommandation
pour les passants.
»La passion que j'ai pour vous est une énigme pour tout le monde,
pour moi-même; pour aimer, il faut estimer, et je vous méprise.
Cette lettre est bien longue, c'est la dernière, c'est le chant
du cygne, car pour moi la vie est finie. Il est bien permis à un
homme qui meurt de jeter un regard en arrière. J'étais né pour
être aimé, car j'avais le cœur plein de tendresse et d'amour;
j'avais besoin d'être aimé, mon cœur est brisé, ma vie est
finie... Plus d'amis, plus de parents, je m'en vais bien loin.
J'espère y trouver la mort ou y reconquérir, à mes propres yeux,
une estime qu'on ne peut plus avoir pour moi. Le monde est
sévère, mais il est juste. Je ferai mon devoir en honnête homme,
et il me pardonnera mon passé. Quant à vous, continuez longtemps
cette vie de plaisir; tâchez que cette nuit n'ait pas de matin,
car le réveil sera affreux. Vous connaîtrez alors l'abandon; il
ne vous restera plus rien que la misère, la vieillesse
hideuse!... Cette enfant que vous élevez vous méprisera... Vous
verrez comme elles sont longues les nuits qu'on passe à
pleurer... Ne m'écrivez plus!
»ROBERT.»
Jamais je ne pourrai exprimer ce que j'ai souffert à la lecture de cette
lettre. Je restai plusieurs heures en larmes; mon cœur était nâvré,
abattu. Il me fallut faire sur moi-même un grand effort pour répondre: