mauvais traitements; vous me plaindrez. Il y a deux jours, vos
lettres étaient tristes, mais bonnes; aujourd'hui, vous
m'accablez sans un motif de plus. Le premier jour où je vous ai
connu, je vous ai dit mon caractère. Vous dites que je ne vous
ai pas aimé, vous savez bien le contraire, et pourtant, quand
vous me faisiez pleurer et souffrir par votre froideur ou quelque
vérité qui me blessait mortellement, bien que vous vinssiez me
combler après de bontés et de caresses, je me révoltais, et
chaque jour, j'arrachais petit à petit cet amour qui tenait
encore toute ma vie. Je vous voyais faire des extravagances pour
des chevaux et des chiens. J'étais jalouse du plaisir qu'ils vous
donnaient loin de moi. Je sais bien que, pour arranger tout cela,
vous me disiez de vous suivre à la chasse; je n'en avais pas la
force; je me déchaînais après un plaisir que vous me préfériez,
du moins en apparence. Mon ambition était bien modeste alors; je
vous disais souvent:
--Oh! si j'avais un jour douze cents francs de rente, je serais
effacée. Mais vous me combliez de cadeaux, je sortais en voiture
avec vous, je vivais comme une reine, et quand je vous disais:
J'ai peur de l'avenir!... vous me répondiez qu'une des anciennes
domestiques de votre mère était heureuse avec six cents francs de
pension... C'est qu'elle n'avait jamais connu les vices que vous
nous mettez au cœur. On oublie ce que l'on a été, surtout quand
dans ses souvenirs on retrouve l'opprobre et la misère. Moi, je
n'ai pas oublié l'hôpital où j'ai été, où j'aurais voulu rester,
parce qu'en sortant j'allais mourir de faim; Saint-Lazare, où je
voyais de malheureuses vieilles femmes qui se vantaient d'avoir
été jeunes et belles, et qui venaient de commettre un délit dans
la rue pour se faire arrêter, parce qu'elles n'avaient ni pain ni
asile; je ne l'ai pas oublié, je ne l'oublierai jamais. J'ai
voulu me faire une autre fin, j'aimais à vos dépens... Je
prévoyais votre ruine. J'aurais voulu vous voir marié... Je me
serais résignée à cette séparation pour votre bonheur; mais
l'idée ne m'était jamais venue que vous pourriez prendre une
autre maîtresse. Vous pouviez tout sauver en vous mariant. J'ai
pris ailleurs ce que je ne voulais ni vous demander, ni prendre
de vous. Je n'ai pu supporter la douleur de vous savoir près
d'une autre; j'ai payé bien cher mon retour à vous. Le peu que
j'avais, je l'ai mis à votre disposition; j'aurais voulu vous
donner ma vie.
»Avec le temps l'inquiétude me prit, et je vous demandai de me
reconnaître mon argent. C'était mal, mais j'avais peur. Cette
peur m'a donné un ennui continuel. J'avais tout en espérance,
rien en réalité. La nuit je me tourmentais; le jour je cachais
mon inquiétude sous le luxe. Cette femme que vous aviez prise,
j'ai lutté d'amour-propre avec elle... je la rencontrais partout;
alors, bijoux, dentelles, voitures, j'ai tout désiré... pardon,
ce n'était pas un combat contre vous... non, je vous aimais. A
cet amour se mêlait quelquefois de la rage... je voudrais
aujourd'hui donner ma vie pour réparer le passé; j'avais pour la
solitude la peur que vous aviez du mariage. La destinée est
écrite, on ne la conduit pas, on la suit. Je crois que vous
auriez pu faire autre chose de moi. Je trouve vos accusations
tellement exagérées, que je fouille ma vie passée avec vous et
que je m'excuse un peu en pensant que je ne vous ai jamais menti.
Vous avez voulu me régénérer en me donnant votre nom. C'est
aujourd'hui que je serais infâme si j'acceptais ce que vous
m'offrez, puisque je sens que je ne pourrais remplir ce devoir
sacré. L'ennui, cette ombre de nous-mêmes, s'est accroché à moi
pour toujours. Je n'ai plus de jeunesse, j'ai perdu ma gaieté. Je
suis entrée au théâtre, parce que je ne voulais pas qu'on se
réjouît de notre séparation. Si j'avais ma petite fortune, je
quitterais ce luxe qui cache tant de larmes, et je m'habituerais
à la vie modeste avec laquelle je dois finir. Je vous ai aimé, je
vous aime encore. Vous avez été et vous serez mon seul, mon
dernier amour. Ce n'est pas à cause du malheur qui vous frappe
que je ne suis pas près de vous, mais l'isolement et l'oisiveté
me feraient mourir; vous ne m'avez jamais connue autrement. Je
suis une misérable créature que votre mépris désespère.
Pardonnez-moi, je vous en supplie les mains jointes. J'ai été
peut-être plus coupable que je ne le pense; mais je ne l'ai pas
médité. Écrivez-moi, mais pas de ces mots que contient votre
lettre, ou ne m'écrivez plus jamais. Je penserai à vous comme on
pense à Dieu. Je respecterai votre souvenir comme celui de l'ange
qui vous a tendu la main. Croyez-moi, si mon corps est avili, il
y a une place bien pure où je vais renfermer l'offre que vous
m'avez faite... Tout ce que j'ai est à vous, disposez-en. Je
voudrais vous rendre un peu du bien que j'ai reçu de vous. Il
faut que je vous voie. Il est impossible que vous preniez un
parti aussi désespéré... Ah! répondez-moi... je deviens folle!...
Je vous aime.
»CÉLESTE.»
C'est lorsqu'on est malheureux qu'on voit les gens qui vous aiment; je
cherchais un refuge contre mon désespoir. J'allai chez Page, qui me conta
ses peines. Nous pleurions ensemble, car la douleur était aussi chez
elle. Elle venait de perdre sa petite Marie. Je ne rentrais chez moi qu'à
regret: ma première apparition dans ce logement avait commencé par une
scène qui avait failli me coûter la vie; je sentais qu'il continuerait à
me porter malheur.
Pour m'aider à la résignation, voici ce que Robert me répondit:
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»Je vous avais priée de ne jamais m'écrire. Vos lettres me font
mal, et je souffre assez sans que vous vous acharniez après les
débris de mon existence.
»Toutes vos paroles ont été mensonges. La place de votre cœur a
été, comme celle de votre boudoir, partagée avec le plus
offrant... Je ne rougis pas de mon dévouement pour vous. Je ne
regrette rien. Vous n'aviez qu'une chose à me donner en échange
de mon amour, c'était votre personne. Vous l'avez vendue, aux uns
pour de l'argent, aux autres pour du plaisir. Moi, je vous
donnais mon existence, vous l'avez salie. Vous voudriez voir où a
pu me conduire une ruine physique et morale, conduite avec
dessein, acharnement, préméditation, comme vous l'avez fait; vous
l'aviez annoncé à tout le monde, vous avez tenu parole. Soyez
bien heureuse de votre triomphe. Je ne me mettrai plus sur les
rangs pour disputer un amour que je n'ai plus le moyen de payer.
Je pars le 10 pour Alger; votre argent vous sera remis. Ne pensez
pas plus à moi qu'à Dieu, c'est un blasphème. Le mensonge doit
s'arrêter là.
»ROBERT.»
En lisant cette lettre, je payai en une heure de souffrance tout ce qu'il
avait pu faire pour moi. Nous étions quittes, et, à mon tour, je songeai
plus à me venger qu'à me justifier.
»Je me révolte à la fin, et je suis fatiguée de recevoir des
mauvais traitements que je ne mérite pas. Lorsque je vous ai
connu, et que vous m'avez emmenée à la campagne, chez vous,
j'avais quelques dettes; peu de chose m'aurait suffi; vous auriez
pu me le donner en vous gênant un peu. Pourtant, vous m'avez
laissée venir et chercher près d'un autre ce dont j'avais besoin.
J'ai joué, et après avoir payé mes dettes les plus pressées,
acheté quelques robes, nous avons remporté, à la révolution, un
peu d'argent qui me restait. Aujourd'hui, vous me traitez comme
la dernière créature du monde; et quand même j'aurais voulu, plus
tard, éviter la misère pour l'avenir, serais-je plus coupable
qu'il y a cinq ans? Je vous renvoie votre lettre qui me soulève
le cœur. Je ne puis supporter une correspondance qui me
désespère. Je suis lasse de pleurer. Jamais une bonne parole.
Adieu... Regardez votre passé, et vous verrez s'il est juste de
m'accabler ainsi. Avant de me connaître, vous aviez déjà fait de
grands pas dans la voie de la prodigalité, est-il juste de me
rendre responsable de tous vos malheurs? Adieu, je tâcherai que
vous n'entendiez plus parler de moi, mais je ne vous oublierai
jamais.
»CÉLESTE.»
FIN DU TROISIÈME VOLUME
TABLE
Pages
XXV. Vive la réforme! 1
XXVI. La roulette. 14
XXVII. La Pépine. 27
XXVIII. Déceptions. 43
XXIX. L'insurrection de juin. 50
XXX. La vie de château. 65
XXXI. Le jardin d'hiver.--Richard. 80
XXXII. Le choléra.--Ma filleule. 113
XXXIII. Irrésolutions. 126
XXXIV. Le théâtre des Folies-Dramatiques. 140
XXXV. Où l'orgueil va-t-il se nicher? 149
XXXVI. Ma voiture. 156
XXXVII. Londres. 173
XXXVIII. 202
XXXIX. 224
XL. 238
XLI. 257
XLII. 266
XLIII. Les usurières de l'âme.--Un dîner
chez de nouvelles connaissances. 272
XLIV. Une folie. 288
XLV. Départ. 307