«Je souffre bien, mon cher Robert, et je dois supporter tous vos

mauvais traitements; vous me plaindrez. Il y a deux jours, vos

lettres étaient tristes, mais bonnes; aujourd'hui, vous

m'accablez sans un motif de plus. Le premier jour où je vous ai

connu, je vous ai dit mon caractère. Vous dites que je ne vous

ai pas aimé, vous savez bien le contraire, et pourtant, quand

vous me faisiez pleurer et souffrir par votre froideur ou quelque

vérité qui me blessait mortellement, bien que vous vinssiez me

combler après de bontés et de caresses, je me révoltais, et

chaque jour, j'arrachais petit à petit cet amour qui tenait

encore toute ma vie. Je vous voyais faire des extravagances pour

des chevaux et des chiens. J'étais jalouse du plaisir qu'ils vous

donnaient loin de moi. Je sais bien que, pour arranger tout cela,

vous me disiez de vous suivre à la chasse; je n'en avais pas la

force; je me déchaînais après un plaisir que vous me préfériez,

du moins en apparence. Mon ambition était bien modeste alors; je

vous disais souvent:

--Oh! si j'avais un jour douze cents francs de rente, je serais

effacée. Mais vous me combliez de cadeaux, je sortais en voiture

avec vous, je vivais comme une reine, et quand je vous disais:

J'ai peur de l'avenir!... vous me répondiez qu'une des anciennes

domestiques de votre mère était heureuse avec six cents francs de

pension... C'est qu'elle n'avait jamais connu les vices que vous

nous mettez au cœur. On oublie ce que l'on a été, surtout quand

dans ses souvenirs on retrouve l'opprobre et la misère. Moi, je

n'ai pas oublié l'hôpital où j'ai été, où j'aurais voulu rester,

parce qu'en sortant j'allais mourir de faim; Saint-Lazare, où je

voyais de malheureuses vieilles femmes qui se vantaient d'avoir

été jeunes et belles, et qui venaient de commettre un délit dans

la rue pour se faire arrêter, parce qu'elles n'avaient ni pain ni

asile; je ne l'ai pas oublié, je ne l'oublierai jamais. J'ai

voulu me faire une autre fin, j'aimais à vos dépens... Je

prévoyais votre ruine. J'aurais voulu vous voir marié... Je me

serais résignée à cette séparation pour votre bonheur; mais

l'idée ne m'était jamais venue que vous pourriez prendre une

autre maîtresse. Vous pouviez tout sauver en vous mariant. J'ai

pris ailleurs ce que je ne voulais ni vous demander, ni prendre

de vous. Je n'ai pu supporter la douleur de vous savoir près

d'une autre; j'ai payé bien cher mon retour à vous. Le peu que

j'avais, je l'ai mis à votre disposition; j'aurais voulu vous

donner ma vie.

»Avec le temps l'inquiétude me prit, et je vous demandai de me

reconnaître mon argent. C'était mal, mais j'avais peur. Cette

peur m'a donné un ennui continuel. J'avais tout en espérance,

rien en réalité. La nuit je me tourmentais; le jour je cachais

mon inquiétude sous le luxe. Cette femme que vous aviez prise,

j'ai lutté d'amour-propre avec elle... je la rencontrais partout;

alors, bijoux, dentelles, voitures, j'ai tout désiré... pardon,

ce n'était pas un combat contre vous... non, je vous aimais. A

cet amour se mêlait quelquefois de la rage... je voudrais

aujourd'hui donner ma vie pour réparer le passé; j'avais pour la

solitude la peur que vous aviez du mariage. La destinée est

écrite, on ne la conduit pas, on la suit. Je crois que vous

auriez pu faire autre chose de moi. Je trouve vos accusations

tellement exagérées, que je fouille ma vie passée avec vous et

que je m'excuse un peu en pensant que je ne vous ai jamais menti.

Vous avez voulu me régénérer en me donnant votre nom. C'est

aujourd'hui que je serais infâme si j'acceptais ce que vous

m'offrez, puisque je sens que je ne pourrais remplir ce devoir

sacré. L'ennui, cette ombre de nous-mêmes, s'est accroché à moi

pour toujours. Je n'ai plus de jeunesse, j'ai perdu ma gaieté. Je

suis entrée au théâtre, parce que je ne voulais pas qu'on se

réjouît de notre séparation. Si j'avais ma petite fortune, je

quitterais ce luxe qui cache tant de larmes, et je m'habituerais

à la vie modeste avec laquelle je dois finir. Je vous ai aimé, je

vous aime encore. Vous avez été et vous serez mon seul, mon

dernier amour. Ce n'est pas à cause du malheur qui vous frappe

que je ne suis pas près de vous, mais l'isolement et l'oisiveté

me feraient mourir; vous ne m'avez jamais connue autrement. Je

suis une misérable créature que votre mépris désespère.

Pardonnez-moi, je vous en supplie les mains jointes. J'ai été

peut-être plus coupable que je ne le pense; mais je ne l'ai pas

médité. Écrivez-moi, mais pas de ces mots que contient votre

lettre, ou ne m'écrivez plus jamais. Je penserai à vous comme on

pense à Dieu. Je respecterai votre souvenir comme celui de l'ange

qui vous a tendu la main. Croyez-moi, si mon corps est avili, il

y a une place bien pure où je vais renfermer l'offre que vous

m'avez faite... Tout ce que j'ai est à vous, disposez-en. Je

voudrais vous rendre un peu du bien que j'ai reçu de vous. Il

faut que je vous voie. Il est impossible que vous preniez un

parti aussi désespéré... Ah! répondez-moi... je deviens folle!...

Je vous aime.

»CÉLESTE.»

C'est lorsqu'on est malheureux qu'on voit les gens qui vous aiment; je

cherchais un refuge contre mon désespoir. J'allai chez Page, qui me conta

ses peines. Nous pleurions ensemble, car la douleur était aussi chez

elle. Elle venait de perdre sa petite Marie. Je ne rentrais chez moi qu'à

regret: ma première apparition dans ce logement avait commencé par une

scène qui avait failli me coûter la vie; je sentais qu'il continuerait à

me porter malheur.

Pour m'aider à la résignation, voici ce que Robert me répondit:

/#

»Je vous avais priée de ne jamais m'écrire. Vos lettres me font

mal, et je souffre assez sans que vous vous acharniez après les

débris de mon existence.

»Toutes vos paroles ont été mensonges. La place de votre cœur a

été, comme celle de votre boudoir, partagée avec le plus

offrant... Je ne rougis pas de mon dévouement pour vous. Je ne

regrette rien. Vous n'aviez qu'une chose à me donner en échange

de mon amour, c'était votre personne. Vous l'avez vendue, aux uns

pour de l'argent, aux autres pour du plaisir. Moi, je vous

donnais mon existence, vous l'avez salie. Vous voudriez voir où a

pu me conduire une ruine physique et morale, conduite avec

dessein, acharnement, préméditation, comme vous l'avez fait; vous

l'aviez annoncé à tout le monde, vous avez tenu parole. Soyez

bien heureuse de votre triomphe. Je ne me mettrai plus sur les

rangs pour disputer un amour que je n'ai plus le moyen de payer.

Je pars le 10 pour Alger; votre argent vous sera remis. Ne pensez

pas plus à moi qu'à Dieu, c'est un blasphème. Le mensonge doit

s'arrêter là.

»ROBERT.»

En lisant cette lettre, je payai en une heure de souffrance tout ce qu'il

avait pu faire pour moi. Nous étions quittes, et, à mon tour, je songeai

plus à me venger qu'à me justifier.

»Je me révolte à la fin, et je suis fatiguée de recevoir des

mauvais traitements que je ne mérite pas. Lorsque je vous ai

connu, et que vous m'avez emmenée à la campagne, chez vous,

j'avais quelques dettes; peu de chose m'aurait suffi; vous auriez

pu me le donner en vous gênant un peu. Pourtant, vous m'avez

laissée venir et chercher près d'un autre ce dont j'avais besoin.

J'ai joué, et après avoir payé mes dettes les plus pressées,

acheté quelques robes, nous avons remporté, à la révolution, un

peu d'argent qui me restait. Aujourd'hui, vous me traitez comme

la dernière créature du monde; et quand même j'aurais voulu, plus

tard, éviter la misère pour l'avenir, serais-je plus coupable

qu'il y a cinq ans? Je vous renvoie votre lettre qui me soulève

le cœur. Je ne puis supporter une correspondance qui me

désespère. Je suis lasse de pleurer. Jamais une bonne parole.

Adieu... Regardez votre passé, et vous verrez s'il est juste de

m'accabler ainsi. Avant de me connaître, vous aviez déjà fait de

grands pas dans la voie de la prodigalité, est-il juste de me

rendre responsable de tous vos malheurs? Adieu, je tâcherai que

vous n'entendiez plus parler de moi, mais je ne vous oublierai

jamais.

»CÉLESTE.»

FIN DU TROISIÈME VOLUME

TABLE

Pages

XXV. Vive la réforme! 1

XXVI. La roulette. 14

XXVII. La Pépine. 27

XXVIII. Déceptions. 43

XXIX. L'insurrection de juin. 50

XXX. La vie de château. 65

XXXI. Le jardin d'hiver.--Richard. 80

XXXII. Le choléra.--Ma filleule. 113

XXXIII. Irrésolutions. 126

XXXIV. Le théâtre des Folies-Dramatiques. 140

XXXV. Où l'orgueil va-t-il se nicher? 149

XXXVI. Ma voiture. 156

XXXVII. Londres. 173

XXXVIII. 202

XXXIX. 224

XL. 238

XLI. 257

XLII. 266

XLIII. Les usurières de l'âme.--Un dîner

chez de nouvelles connaissances. 272

XLIV. Une folie. 288

XLV. Départ. 307

Mémoires de Céleste Mogador, Volume 3 · 第 14 / 14 段