les coulisses d'un théâtre, mais elle n'aimait pas les femmes de théâtre.
Quand la pauvre petite disait un mot, on l'appelait bête. Elle était si
gentille! Il y a beaucoup de gens qu'on rend stupides avec cette phrase;
on tue l'intelligence qui pourrait sortir de son enveloppe.
Quand Az.... fut femme, elle voulut se venger de ce qu'on lui avait fait.
Elle devint très-acariâtre pour tout le monde, ne s'appliquant jamais
qu'à dire des méchancetés de ses chères sœurs, comme elle appelait
toutes ses camarades de théâtre. Moi qui l'ai étudiée, je sais qu'elle a
un cœur excellent. Son père s'est remarié. Elle a des petites sœurs
d'un second lit, qui ont perdu leur mère; elle l'a remplacée, a fait
élever les petites filles, qu'elle appelle ses enfants. Je l'ai vue se
priver pour eux; pourtant elle avait dix-huit ans: ce n'était pas la
raison qui la faisait agir, mais bien son cœur.
Elle me disait donc à cause de Mme Rémi:
--Pourquoi vas-tu chez elle? Je ne l'aime pas, moi, elle est trop
heureuse au jeu. Dans le temps elle donnait des soirées. On jouait entre
femmes; elle gagnait toujours, et quand nous n'avions plus d'argent elle
nous faisait jouer nos effets. Elle m'a gagné des boutons d'oreilles;
Brochet a perdu un très-beau cachemire; c'est Sarah qui a le plus perdu
chez elle. Aussi tout le monde la fuit.
Je fus étonnée de ce qu'elle me disait, et avant de le croire je m'en
informai à d'autres. Tout le monde me répéta la même chose.
Robert donna un bal travesti; il fut magnifique et me fit grand plaisir,
car il me donna l'occasion de me lier avec la petite Page.
Il y avait quelque chose de si doux, de si langoureux dans ses grands
yeux noirs, qu'ils me semblèrent être le miroir d'une belle et bonne âme.
Je fus aussi enchantée de voir de près ces grandes sommités dramatiques:
Mmes Octave, Nathalie, etc. Nathalie n'était pas dans ses jours de
gaieté! je ne pus la juger à sa valeur. Ce jour-là son esprit ordinaire
lui faisait défaut. Elle était venue pour chercher l'oubli d'un amour
perdu, et comme c'était une passion littéraire, elle arrosa le bal de ses
larmes. Je n'avais encore vu Mme Octave qu'au théâtre: c'était au moment
de son grand succès dans la _Propriété c'est le vol_. C'est une belle
personne et son caractère répond à la franchise de sa figure.
Je regardais toutes ces femmes avec curiosité. Je n'avais fait que les
entrevoir de loin; je les trouvai plus jolies de près; mais c'était
surtout au caractère de chacune que je désirais m'attacher; elles étaient
au moins cinquante.
Je m'arrêtai devant une Bretonne charmante; c'était la petite Durand.
Elle avait tout pour elle, jolie, bien faite. Je ne fus pas longtemps à
m'apercevoir qu'elle le savait trop et que cela même me la rendrait
antipathique. Je fis vis-à-vis dans un quadrille à une grande et belle
personne. Je cherchais où je l'avais vue pour la première fois, et pour
aider mes souvenirs je demandai son nom. On me dit: «C'est C..., une
actrice des Variétés.»
--Elle est jolie, dis-je à Az... qui se trouvait près de moi.
--Tu la trouves jolie, toi? elle est bête comme un chou.
--Que tu es drôle, ma chère amie; quand même elle serait bête, cela
l'empêche-t-il d'avoir une jolie figure?
--Et toi, tu es bien fatigante avec ta manie de trouver toutes les femmes
jolies; moi, je les trouve toutes laides, et puis, si tu savais comme
elles t'arrangent. Je m'étonne de les voir toutes ici.
--Voyons, Az..., tais-toi! Il faut être juste, c'est le moyen d'être
vraie.
La danse s'arrêta au bout du salon. Robert fit ouvrir une fenêtre.
C'était Mlle Page qui venait de se trouver mal; la chaleur l'avait
suffoquée. Je pris soin d'elle; elle me remercia et me dit en se
retirant:
--Vous seriez bien aimable de venir me voir.
Je le lui promis.
--Pauvre Page! disait une petite femme que je n'avais pas remarquée, elle
se serre trop; c'est ce qui la rend malade.
Bonne âme! dis-je en moi-même, en entendant cette phrase d'un faux
intérêt qui cachait une méchanceté.
--Viens-tu danser, Amanda? dit un grand jeune homme brun.
Je me plaçai derrière elle et la regardai longtemps. Elle était jolie de
figure, quoique ayant le nez un peu trop long et les lèvres minces. Elle
était petite, d'une maigreur grêle, elle était entortillée de tulle et
habillée avec beaucoup d'art. On voyait ses bras, ses mains osseuses. Je
fus malgré cela étonnée quand elle appela mademoiselle C...: Ma sœur. La
nature avait tant fait pour l'une et avait été si avare pour l'autre, que
je devinai sans les connaître, que A... devait envier B...
Ces fêtes donnée par Robert coûtaient fort cher. Il était triste quand
nous étions seuls, et cherchait à s'étourdir.
Il s'était commandé un coupé à huit ressorts; il me le donna.
J'allai voir Page; j'en fis mon amie. Je ne m'étais pas trompée; elle
était aussi bonne qu'elle était jolie.
Le temps passait et Robert ne me rendait pas cet argent que je lui avais
prêté. Je commençais à m'inquiéter, car je me perdais avec lui.
XLIII
LES USURIÈRES DE L'AME.--UN DINER CHEZ DE NOUVELLES CONNAISSANCES.
Robert avait affaire chez lui et partit en Berry pour deux jours.
Je fus engagée chez une actrice assez célèbre qui donnait un dîner de
femmes.
Nous étions huit, je ne dirai pas les noms: car comme moi peut-être
regretteront-elles un jour ces quelques années de leur vie. Je n'ai pas
le droit de les leur rappeler.
Je les indiquerai donc par les numéros de leurs places.
Nous attendions dans un joli salon que le dîner fût servi. La maîtresse
de la maison ouvrit une porte à deux battants: nous vîmes une belle salle
à manger ornée de vieux meubles de chêne, de chinoiseries, de peintures,
de curiosités sur des buffets énormes; cela ressemblait beaucoup à une
boutique; l'abondance y était, le goût manquait.
On se faisait des politesses les unes aux autres; on se donnait des airs
de grandes dames, pour se venger d'avoir mangé des pommes de terre dans
sa jeunesse. Je n'étais à leur hauteur que sur ce dernier point, j'en
avais mangé autant qu'elles; mais je ne savais pas adoucir ma voix,
prendre un lorgnon pour regarder dans mon assiette; j'avais gardé mon
vrai nom; je ne posais pas à tout propos mon bras en guirlande, mes mains
comme pour prendre un papillon.
Je savais bien que ces dames disaient: Elle manque de distinction--mais
j'étais moi.
On vint annoncer que le dîner était servi.
--Mesdames, dit la maîtresse de la maison, j'ai marqué vos places.
Numéro 1: Elle fit passer une grande belle fille à l'air doux et bête; le
numéro 2 était une petite, maigre, pincée; le numéro 3, une grande
ingénue insignifiante; le numéro 4, une provinciale; le numéro 5, une
femme qui avait dû être jolie dix ans plus tôt; le numéro 6, une bonne
et simple fille qui n'aimait les violettes qu'en diamants; le numéro 7,
moi; le numéro 8, la maîtresse de la maison, jolie blonde, quoiqu'elle
n'ait plus d'âge.
Le dîner venait de chez Potel et Chabot. Il y avait deux maîtres d'hôtel
qui m'embarrassaient un peu, car on paraissait ne pas vouloir se gêner
pour causer.
--Oh! ma chère, dit le numéro 2, votre dîner sera détestable, avec les
réchauds on mange froid. Chez moi, je fais servir à la russe, c'est
très-bon genre. Ah! je n'aime pas ce potage; pourquoi n'avez-vous pas
fait faire une bisque?
--Ma chère, répondit la maîtresse de la maison, c'est que vous avez
oublié de m'envoyer votre menu.
--Ton argenterie est jolie, dit le numéro 1 en pesant une cuillère, mais
j'aime mieux la mienne.
--Vous êtes bien heureuses, vous autres; moi je n'ai que douze couverts,
dit en grognant le numéro 5; j'avais essayé de tirer une carotte à _mon
époux_ pour qu'il m'en donnât, ça n'a pas pris.
--Tu t'y es mal prise, dit le numéro 2.
--Ah! je voudrais bien te voir aux prises avec lui, reprit le numéro 5;
il me faut intriguer un mois pour avoir une robe.
--Je crois bien, me dit tout bas le numéro 6, il ne sait comment se
débarrasser d'elle; elle le garde depuis quatre ans, en lui disant
qu'elle est enceinte et qu'elle va se tuer, elle et son enfant, s'il
l'abandonne.
--Ce que j'avais trouvé comme _truc_ n'était pourtant pas si bête;
j'avais invité plusieurs de ses amis à dîner; je lui dis le matin:--Mon
Dieu, mon ami, je n'aurai pas assez de couverts; si tu étais bien gentil,
tu m'en donnerais. A quatre heures, il m'envoya une boîte, j'étais
enchantée, ça ne dura pas longtemps, c'était son argenterie qu'il me
prêtait. J'en ai été pour mes frais; je ne connais pas d'homme plus dur à
la détente que celui-là.
--Dame, répondit le numéro 4, c'est que vous n'êtes pas raisonnable; il
est très-bon pour vous; il vous donne mille francs par mois et vous fait
beaucoup de cadeaux.
--On vous en donne bien deux mille, à vous, répondit le numéro 5 avec
aigreur, est-ce que vous croyez que je ne vous vaux pas?
--Pour le caractère, non, dit le numéro 4 en riant.
--Ni au physique non plus, me dit le numéro 6, elle a au moins trente
ans.
--Mais, continua le numéro 5 après une pause, je suis en train de lui
préparer un chantage soigné; vous savez qu'il adore les enfants; je crois
que si j'en avais un, il m'épouserait, tout marquis qu'il est. Eh bien!
je vais me mettre au lit, dire que je suis malade. J'ai trouvé quelqu'un
qui dira que je suis grosse; alors je pleurerai, je ferai tant qu'il
faudra bien qu'il me fasse des rentes.
--Ce n'est pas mal inventé, s'il coupe dedans, dit le numéro 8; mais
prends-y garde, il fait la bête plus qu'il ne l'est.
--Ah! dit le numéro 4, comment peut-on désirer un enfant! Je suis la plus
malheureuse des femmes, parce que j'en ai un tous les ans.
--Oui, dit le numéro 2, en la regardant, mais tu as un moyen pour qu'ils
ne te gênent pas.
--Tiens, dit le numéro 4, si je n'y mettais bon ordre, je serais
gentille: j'en aurais sept. J'aurais l'air de la mère Gigogne.
Mon cœur se serra. Cette femme était une infâme. Elle commettait ces
crimes pour garder son luxe; elle ôtait la vie à de pauvres petits êtres,
pour ne pas manquer une fête, un bal. Tout le monde le savait. Elle était
la maîtresse en commandite de plusieurs gens du grand monde; de ceux qui
ne se souviennent qu'ils ont un beau nom que pour le ridiculiser par
leurs modes, le salir par des vices, qui n'ont même pas la passion pour
excuse.
Ils riaient à chaque nouvelle délivrance de cette femme.
--A propos, dit le numéro 8, j'ai reçu une lettre de Belgique; il est en
sûreté, j'en suis bien aise, c'est un bon garçon.
--T'en a-t-il donné, celui-là! dit le numéro 6.
--Oh! oui, répondit le numéro 8, c'est qu'il m'aimait bien.
--Ah! fit le numéro 5, tu sais t'y prendre pour les pincer.
--C'est que j'ai joliment étudié l'homme, moi, répondit le numéro 8 avec
importance en vidant son verre de madère.
Les vins étaient excellents. Les maîtres d'hôtel, que cette conversation
amusait, versaient à plein verre; les têtes commençaient à s'échauffer.
Pour parler, on en disait plus qu'on ne voulait.
Moi, qui étais nouvelle parmi ces élégantes, j'écoutais d'un air stupide.
--Je crois bien, dit le numéro 4, qu'il fallait qu'il fût amoureux pour
trouver de l'argent après s'être ruiné. C'est égal, c'est heureux qu'il
soit parti; il t'aurait compromise.
--Il n'y avait aucun danger pour moi, reprit le numéro 8 en riant, si je
l'avais fait moi-même, à la bonne heure; mais pas si bête!
--Que faisait-il donc, demandai-je à ma voisine?
--Comment, me dit le numéro 5, vous ne savez pas cette histoire. Je vais
vous la conter.
Elle s'approcha de moi et me dit à demi-voix.
--Elle avait pour amant un petit jeune homme charmant et de très-bonne
famille. Il ne l'aimait guère au commencement; petit à petit il en est
devenu fou; elle le conduisait dans des ventes publiques, où elle lui
faisait acheter beaucoup de choses. Souvent c'était des meubles ou des
tableaux à elle, qu'elle avait envoyés. Il paraît qu'à force de brocanter
comme cela, ça devient une passion. Elle ne lui demandait jamais
d'argent; pourtant il fut ruiné en deux ans; elle voulut le renvoyer,
mais il disait qu'il allait se tuer. Ce n'est pas ça qui l'aurait fait le
garder; mais il la menaçait de commencer par elle; elle trouva un moyen
d'arranger les choses; elle donna des soirées pour faire jouer; on
soupait bien: il y avait beaucoup de monde; on jouait au lansquenet; elle
se mettait près de lui; il faisait sa main après elle; il passait des
dix, onze fois chaque coup. On poussait des hourrah autour de lui. Elle
ne jouait jamais sur sa veine, et des gens perdaient des sommes folles,
quoiqu'elle défendît toujours de jouer gros jeu. Elle acheta voiture,
chevaux et redevint d'une tendresse sans égale pour l'instrument de sa
fortune. Sa veine continua avec un bonheur insolent; s'il n'eût pas été
homme du monde, on l'aurait pris pour un grec. Il gagnait déjà plus de
deux cent mille francs, quand un monsieur qui avait perdu beaucoup,
s'aperçut que toutes les nuits notre amphitryon quittait sa toilette pour
mettre une robe de chambre. Le monsieur eut un soupçon parce qu'elle ne
voulait jamais changer de place. Elle disait: Je veux être près de _mon
petit homme_, je lui porte bonheur.--Il vint se placer entre eux deux, et
faisant semblant de plaisanter, il passa les mains sur ses deux poches.
Il sentit un paquet de cartes.
--Qu'est-ce que vous avez donc là? dit-il en les serrant dans sa main au
travers de sa robe et en la regardant en face. Malgré son aplomb, elle
devint livide; tout le monde s'en aperçut.
--Moi, dit-elle, ce sont de mauvaises cartes que j'ai ôtées afin que l'on
ne s'en servît pas.
--Ah! fit le monsieur avec un sourire qui n'était pas de bon augure,
montrez-les-moi donc.
Elle les tira vite de sa poche et les laissa tomber à terre; comme cela
elles furent mêlées. Chacun murmura sans oser rien dire, pourtant tout le
monde était sûr d'avoir été volé.
Son amant, qui ne se doutait de rien, disait tout étonné:--Eh bien!
est-ce qu'on ne joue plus? Chacun répondit à son appel en prenant son
chapeau. Cela le surprit, car elle lui passait les cartes. On assure
qu'il ne savait pas qu'elles fussent arrangées.
Comme cette aventure faisait beaucoup de bruit, elle l'expédia à
Bruxelles franc de port.
--Ah! lui dis-je, je me souviens avoir entendu conter cette histoire.
D'autres conversations étaient engagées, mais le no 8, dont il était
question, nous avait écoutées, et dit au no 6:
--Ma chère, vous avez un vilain défaut; c'est de toujours conter les
affaires des autres et jamais les vôtres. Si j'ai de beaux meubles, vous
avez de beaux bijoux; nous ne valons rien ni les unes ni les autres,
tâchons donc de ne pas nous jeter de pierres entre nous, puisque nous
sommes seules pour nous défendre.
J'aurais bien voulu savoir une petite histoire sur le no 6, et je dis au
no 8:
--Est-ce vrai tout ce qu'elle m'a dit?
--Non, me dit-elle, _puisque l'on ne l'a pas prouvé_; mais ce qui est
certain et prouvé, c'est qu'elle, elle fait de l'usure avec les pauvres
gens, elle prête à la petite semaine à la halle. Quand ses amants ont
besoin d'argent, elle leur dit: Je connais quelqu'un qui vous en prêtera.
Quelqu'un, c'est son frère. Il arrive et dit: «Je n'ai point d'argent
pour le moment, mais je viens d'acheter des diamants superbes, si vous
voulez, je puis vous les vendre.» Faute de mieux on les prend. L'amoureux
souscrit des lettres de change; elle garde tout, valeurs et diamants...
et le tour est fait. En ce moment même, elle en tient un à Clichy, et
vient d'avoir un procès avec les parents d'un autre.
--Que vous êtes drôle de parler de tout ça, dit en se levant le no 2,
qu'est-ce que ça fait? quand ça réussit, tous les moyens sont bons.
--Certainement, dit le no 1. Moi, je me suis fait faire soixante mille
francs d'acceptations par le mien. Que son père _tourne de l'œil_, et
vous verrez comme je le ferai mettre en cage s'il ne me paye pas. Mais je
n'ai pas de chance, ce vieux tient à la vie comme l'écorce à l'arbre.
Tous les jours, je me fais donner le bulletin de sa santé. Si j'étais
bien sûre qu'on ne me fît rien, je lui donnerais une _boulette_.
Nous commencions à rire à tout propos; le mot _boulette_ redoubla notre
gaieté.
Le no 1 ne disait pas grand'chose; le no 2 lui dit:--Conte-nous donc ton
histoire avec le Hongrois.
--Vous le voulez, dit-elle d'un ton calme, eh bien! figurez-vous,
mesdames, que toutes les femmes couraient après lui, parce qu'il était
très-riche. Mais il n'en gardait aucune. Je me suis dit: Il doit y avoir
un moyen de le captiver; et j'ai questionné son valet de chambre; il m'a
dit: «Monsieur est dévot, il va beaucoup à la messe.» J'y suis allée
plusieurs fois; il m'a vue près de lui, il m'a dit que j'étais un ange
égaré parmi vous, ça m'a valu de belles choses; seulement ça m'ennuie d'y
retourner, parce que j'attrape froid aux pieds.
--A propos, dit-elle au no 3, comment cela s'est-il passé avec ton homme
marié?
--Bien, répondit le no 3.
--Quoi donc? quoi donc? dirent en chœur toutes les femmes.
--Ah! dit le no 3, j'étais avec un personnage qui faisait tant de
mystère, qu'il me fatiguait. Je finis par savoir qu'il était marié, mais
que sa femme n'était pas à Paris; je lui dis que je voulais aller à un
grand bal, que je voulais avoir des boutons en diamant. Il cria misère,
mais je lui annonçai que j'en voulais ou que je ne le reverrais
jamais.--Eh bien, me dit-il, je ne puis en acheter, mais puisque c'est
pour un bal, je vais t'en prêter. Il m'apporta des dormeuses magnifiques,
qui étaient à sa femme. Je fus chez mon bijoutier, je fis enlever les
diamants et mettre du strass en place. Je les lui rendis; il n'y prit pas
garde. Au bout de quelques jours, sa femme revint à Paris. Je lui
demandai de nouveau s'il voulait m'acheter des boucles d'oreilles; il
refusa. Alors, je lui fis une scène affreuse.
--Ah! votre femme a des diamants et vous ne voulez pas m'en donner, eh!
bien, je suis contente de ce que j'ai fait; c'était pour rire, mais je
les garde; j'ai les diamants et elle aura du strass.
Il fit un saut en arrière, gronda, pria, menaça, et parut furieux.
--Tu n'as pas eu peur, lui dit le numéro 2.
--Non, je savais bien qu'il n'oserait rien faire, dans la crainte du
scandale.
--C'est bien joué, dirent les autres, tu es d'une jolie force à présent.
Il était minuit, je partis avec le numéro 6, qui me dit en descendant:
--Je ne veux plus voir personne, j'aime mieux vivre seule; elles sont
trop méchantes, une bonne fille comme moi est perdue au milieu d'elles.
Pour moi, sous l'influence d'une exaltation momentanée, je les
considérais toutes comme de grands hommes.
Rentrée chez moi, je m'endormis, étourdie de tout ce que j'avais entendu.
Les mauvaises pensées poussent dans l'esprit, comme les mauvaises herbes
dans un champ de blé. Si on ne les arrache pas, elles envahissent et
tuent la récolte, comme les qualités du cœur. On peut toujours faire un
pas de plus dans la voie du mal. Mon âme était trop mal cultivée pour que
les mauvais conseils n'y germassent pas bien vite. Ma tête travaillait,
je voulais aussi avoir une histoire à raconter, la première fois que je
me retrouverais avec ces dames. Oh! me dis-je, mais j'ai aussi fait mes
preuves; Deligny est en Afrique, Richard en Californie, Robert se perd.
On a souvent vu, j'ai vu moi-même des misérables attachés au pilori,
exposés en place publique, rire et être contents de leurs infamies, parce
qu'on parlait d'eux. D'autres, exposés près d'eux, pleuraient et
cherchaient à cacher leur figure; ils avaient commis le même crime,
puisqu'ils subissaient la même peine. Les uns faisaient horreur, les
autres pitié. Si j'avais regardé ma vie et mon caractère passés, j'aurais
vu que dans ce temps-là j'appartenais au vice honteux, mais pardonnable,
car il ne faisait tort qu'à moi. C'était la corruption sans masque; on la
voyait, et ses complices de quelques heures ne craignaient rien pour leur
avenir. Mon nouveau genre de vie était moins méprisé par le monde. C'est
une injustice. Ce qui porte le nom de femme entretenue est la sangsue du
cœur, l'usurière de l'âme.
Les hommes, qui ont créé cette milice de l'enfer, sont fiers de leur
ouvrage et mettent ces démons sur un piédestal. A pied, on ne les verrait
pas, ils leur donnent de magnifiques équipages pour qu'elles dominent, en
passant dans les promenades, leurs mères, leurs sœurs; quelques-unes,
encouragées par ces faiblesses, jettent en en passant un défi aux
honnêtes femmes. Ces créatures sont ignobles, leurs créateurs sont
infâmes; ils ont perdu ces âmes sans retour, mais la peine du talion les
attend. Ces appartements, qu'ils ont faits si beaux, c'est la tombe de
leur fortune; ils y laissent tout, jeunesse, avenir, honneur. A un moment
voulu, les rideaux de dentelle de soie se changent en linceul, les roses
en soucis, les parfums en poison. Alors, le malheureux qui s'est aventuré
dans cet abîme gémit; sa maîtresse lui apparaît, c'est un automate; Dieu
lui a repris la vie qu'il lui avait donnée en la créant. Le diable lui a
donné la parole, le mouvement, elle ne pense plus. C'est lui qui agit en
elle, et elle dit à l'amant qui pleure:
--Comment, vous êtes encore là, je vous avais fait dire de sortir.
Le condamné prie, rappelle ce qu'il a fait, ce qu'il a sacrifié.
--Pourquoi l'avez-vous fait?
--Parce que je vous aimais!
--Eh bien, alors, dit la maîtresse en s'éloignant, je ne vous dois pas de
pitié, car c'est à vous que vous vous êtes sacrifié. Puisque vous n'avez
plus rien, allez-vous-en.
Il voit clair alors, il voudrait renverser son idole, mais elle l'écrase
sous les pieds de ses chevaux.
Celles qui en sont arrivées là, c'est l'orgueil qui les a poussées, c'est
l'orgueil qui les punit. Elles ne s'arrêtent pas, elles ne voient pas
poindre la ride à leur front; elles ont fini ou finiront à l'hospice, en
prison ou à la Morgue; elles trouveront leur châtiment dans leur avenir,
mais leur passage a laissé un sillon terrible pour la société.
Que ne faisais-je alors toutes ces réflexions? C'est que depuis le jour
où j'avais voulu me tuer chez Robert, le démon s'était emparé de moi;
j'étais devenue méchante, ingrate, je me trouvais une excuse à tout;
enfin j'acquis bientôt la triste célébrité d'être une femme dangereuse.
On me reprocha moins cela que d'avoir dansé et de m'appeler Mogador. Si
un jeune homme me faisait la cour ou me parlait, ses parents le faisaient
partir. J'étais fière d'inspirer cette terreur.
XLIV
UNE FOLIE.
Je fus chez Robert. Il était de retour. Il avait eu de grands ennuis chez
lui pour ses affaires, n'avait pu se procurer d'argent, et sa tristesse
annonçait assez ses préoccupations.
Il cherchait à vendre sa terre, car il avait emprunté dessus près de
trois cent mille francs; bien qu'elle en valût huit cent mille, les
intérêts absorbaient les revenus. On lui en avait offert six cent mille
francs, il avait refusé. Je l'avais prié de me rendre de suite cet argent
prêté pour ses dettes de jeu. Il ne le pouvait pas.
Un jour, me voyant toute pensive, il me demanda ce que j'avais.
--Je pense à l'avenir, je voudrais bien te demander quelque chose, mais
j'ai peur de te fâcher.
--Moi, pourquoi diable veux-tu que je me fâche?
--Parce que je sais que tu n'as pas d'argent et que c'est mal de t'en
demander.
--Eh bien! me dit-il, toujours avec sa fierté hautaine, j'en ferai, si je
n'en ai pas; combien te faut-il?
--Mais je voudrais avoir ce que tu me dois, ou bien une garantie, s'il
t'arrivait malheur! tout le monde est mortel, je perdrais tout ce que
j'ai.
--Comment, cet argent est donc à toi?
--Oui, lui dis-je.
--Pourquoi m'as-tu trompé en me le donnant? me dit-il en devenant pâle
comme la mort.
--Parce que tu ne l'aurais pas accepté, si je t'avais dit:--C'est à moi.
--Oh! Céleste, c'est mal ce que tu as fait là, tu m'as fait le complice
d'une infamie; cet argent te vient...
Il n'acheva pas, une grosse larme coula sur sa joue...
--Oh! si j'avais su, dit-il, se levant enfin, je ne puis te les rendre de
suite, il faudrait vendre. Demain je chercherai. Je vais aller chez mon
homme d'affaires.
Ses démarches avaient été vaines, il était profondément triste.
Après le dîner, je lui demandai s'il voulait sortir.