--Pourquoi? parce que je ne vous fais pas de scène; mais je ne

regretterai qu'une chose de vous, votre amitié; c'est moi qui devrais

vous demander pardon, nous serons amis. Je n'oublierai jamais ce que vous

avez fait pour moi. Restez avec cette femme, ne venez plus chez moi. Si

vous m'aimez encore, je vous ferais souffrir sans le vouloir; le monde

est inhumain. On est heureux de faire aux autres le mal qu'on vous fait à

vous-même. J'ai gros à dépenser, n'en soyez pas la victime.

--Non, non, je ne veux pas vous quitter.

Il s'attachait à mes mains qu'il couvrait de larmes.

--Je me tuerai si vous ne me pardonnez pas.

--Allons, je vous ai déjà prié de ne pas me dire de choses stupides, vous

ne voulez pas me quitter, soit; vous me prêterez votre bras, vous

m'accompagnerez partout; mais j'aurai le droit, moi, de vous quitter

n'importe où, vous ne serez plus que mon ami. Ne me demandez pas une

bonne parole, je suis incapable de la dire. Partez; en descendant, vous

commanderez ma voiture, il faut que je sorte, j'ai besoin d'air. Je me

sens mourir; vous reviendrez me chercher à neuf heures, je veux aller au

Ranelagh.

Quand je fus seule, je m'habillai avec tout ce que j'avais de plus beau;

je mis du rouge pour cacher ma pâleur. Je montai en calèche, si bien

parée, que tout le monde s'arrêtait et disait en me voyant passer:--Que

cette femme est heureuse!--Quand j'arrivai aux Champs-Élysées, beaucoup

de gens parurent étonnés; enfin on finit par m'arrêter et me

dire:--Tiens, vous n'êtes donc pas morte? on m'avait assuré que vous vous

étiez tuée cette nuit; vous avez bien fait de faire semblant.--Je

supportai vingt railleries de ce genre.

Toutes mes connaissances savaient ce qui s'était passé pendant la nuit,

tout le monde voulait voir la femme pour qui Mogador s'était donné des

coups de couteau. Robert faisait force plaisanteries pour se venger de M.

Richard, et disait à qui voulait l'écouter:--C'est insupportable, les

femmes m'arrachent.

J'allais partout où je pouvais le rencontrer; et je déployais un luxe

effréné que Richard encourageait en me comblant des choses les plus

belles.

Robert vint un matin me voir. Il prit un air dégagé, en me disant:

--Je viens savoir comment vous vous portez.

--Je pourrais vous répondre à mon tour: il était inutile de venir, vous

me dérangez, j'attends M. Richard, et puis vous m'avez rencontré cinq

fois, je vais bien; vous n'avez donc plus peur de moi, que vous revenez?

--Non, me dit-il, je vous trouve jolie. Voulez-vous me donner à déjeuner?

Le couvert est mis.

--Je suis désolée de vous refuser, mais j'attends quelqu'un.

--Eh bien! vous le renverrez.

--Et vous que ferez-vous en échange?

--Je renverrai ma locataire.

A ce mot, je sentis mon cœur bondir, mais je ne puis dire si ce fut de

haine ou de joie.--Bien sûr, lui demandai-je?

--Bien sûr.

--Soit! marché tenu.

Richard sonna, je fus lui ouvrir, et je le priai de ne pas entrer.

--Allez, lui dis-je, retrouver Mlle Adèle, je vous ai dit que je

prendrais ma liberté quand j'en aurais besoin. Robert est là.

Aujourd'hui, je puis vous dire la vérité, je ne cède pas à mon cœur,

mais à mon amour-propre.

--Adieu, me dit-il, vous ne me reverrez jamais.

Je ne pris pas garde à ce mot qu'on dit si souvent, et puis j'étais trop

occupée de ma vengeance.

Robert chercha à se justifier. Il avait un air vainqueur dans toutes ses

paroles qui m'exaspérait; pourtant je fus douce, humble. Il crut mon

caractère brisé à tout jamais, car j'employais la prière pour qu'il

restât auprès de moi.

--Oui, me dit-il, je vous aime encore un peu, mais je suis le seul; je ne

sais ce que vous avez fait aux femmes, toutes vous détestent. Judith m'a

écrit, elle ne peut vous souffrir. Toutes ces plaisanteries me fatiguent,

et j'ai pris un parti, je vous verrai de temps en temps, nous garderons

chacun notre indépendance.

--Je ne sais, mon cher ami, à quel propos Mlle Judith peut vous écrire

sur mon compte, je ne la connais que de vue.

--Elle prétend que vous lui avez écrit pour avoir une invitation chez

elle, et qu'elle vous a refusée.

--Vraiment, mon cher Robert, je m'étonne que vous, un homme d'esprit,

vous prêtiez attention à des caquets de femme; je vous ai dit déjà que je

n'avais fait d'avance qu'à une seule femme, pour la faire mentir, c'est à

Ozy; puisque vous êtes en correspondance avec Mlle Judith, pourquoi ne

vous a-t-elle pas montré ma lettre?

--Je ne la vois pas, je crois même ne lui avoir jamais parlé, je ne sais

même plus comment il se fait que nous nous soyons écrit. Ce dont je me

souviens, c'est qu'elle me disait, dans une lettre, que je ne devrais pas

être si fière de ma conquête, que la prise de Mogador ne datait pas

d'hier. Je lui ai répondu qu'après avoir consulté les historiens anciens

et modernes, j'avais découvert que Judith avait mis la tête d'Holopherne

dans le sac, longtemps, mais bien longtemps avant la prise de Mogador;

elle m'a renvoyé la lettre.

Je ne sais ce que tout cela signifie, je n'ai jamais cherché à la

connaître.

Pour vous montrer que je ne vous mens pas, je vous enverrai ses lettres.

En effet, il me les a données plus tard, je les ai; et je n'ai jamais

rien compris à ce commérage dont je fus la victime plus tard.

On servit le déjeuner.

Robert fut d'une gaieté qui me faisait mal.

--Allons, me dit-il, quittez cette figure d'enterrement, je vais donner

de l'argent à cette femme qui est chez moi, lui faire louer un

appartement, je viendrai vous chercher à six heures pour dîner. Vous

voyez que je n'ai pas peur de vous!

--Bien, lui dis-je, mais ne l'oubliez pas, car j'ai le droit d'aller vous

chercher, et j'irai.

Il partit; quelques minutes après, on me remit une lettre de Richard.

«Je vous ai dit, Céleste, que je ne vous reverrais plus; vous

comprenez que pour tenir cette promesse, il faut que je parte,

loin, bien loin. Un de mes amis va en Californie, je pars avec

lui; je connais votre caractère mieux que vous-même; vous avez de

la haine et du fiel au cœur, ce sont les mauvais traitements des

autres qui vous ont rendue comme cela, car vous étiez bonne; dans

l'état où vous êtes, vous avez besoin, pour vous soulager, de

rendre à quelqu'un tout ce qu'on vous a fait; je vous ai donné

l'occasion de ne plus me ménager, vous vous en êtes emparée avec

cruauté. Si ce n'était que cela, je ne partirais pas encore, je

me cacherais sur votre passage et je pourrais vous voir de loin.

Mais je vous ai trompée sur ma position, je suis ruiné; il me

reste à peine de quoi faire mon voyage. Vous perdre est la seule

chose qui me rende malheureux, je reviendrai dans quelques

années: je serai toujours le même. Si je suis riche, j'irai vous

demander si vous avez besoin de moi. Adieu, je vous aime. Je n'ai

jamais aimé que vous et n'aimerai jamais que vous...

«RICHARD.»

Cette nouvelle me terrifia; son départ m'eût été indifférent, mais sa

ruine m'épouvanta. Pauvre garçon! qu'allait-il devenir? Je lui écrivis

de suite pour lui offrir ce que j'avais; on répondit à ma femme de

chambre qu'il avait quitté l'hôtel le matin même et qu'il n'avait laissé

qu'une lettre pour moi au concierge. Le remords me mordit au cœur.

Robert était cause de ce malheur autant que moi; il était peut-être mon

complice involontaire, mais c'était la conséquence de tous ses caprices.

Qu'il prenne garde à lui, qu'il ne rie pas de tout ce qui arrive, je me

servirais de lui pour venger Richard.

J'attendis six heures, la tête en feu; ils sonnèrent enfin, Robert ne

vint pas.

Je me promenais de long en large, impatiente, nerveuse, je me disais: Il

ne viendra pas, il joue avec mon désespoir, il a ce qu'il voulait;

Richard lui a cédé la place, il rit de ce qu'il a fait. Et je le

laisserais jouir de ce triomphe près de cette femme! ah! il ne l'a pas

cru, il ne peut pas le croire!

Sept heures!

--Louise, donnez-moi un manteau, un chapeau.

--Madame, me dit cette fille, je vous en prie, ne sortez pas dans cet

état.

--N'ayez pas peur, lui dis-je, il n'y a pas de danger pour moi, et je

partis.

Arrivée rue Joubert, je trouvai le valet de chambre; il me connaissait

depuis longtemps, c'est moi qui l'avais fait entrer à la campagne chez

Robert.

--Où est votre maître? lui dis-je.

--Il est sorti, madame, il est allé dîner, mais il rentrera de bonne

heure, car il donne une soirée; il m'a dit qu'il serait de retour à huit

heures.

--Bien; et cette femme est avec lui?

--Oui, madame.

--Où sont ses effets?

--Là, dans le cabinet de toilette.

--Éclairez-moi.

Je passai dans cette chambre, où je trouvai une grande malle et des robes

éparses. Je fis enfermer le tout dans la malle, et j'ordonnai au valet de

chambre de faire porter cela à l'hôtel des Princes.

Il obéit.

--Maintenant, dis-je, mon cher Robert, à nous trois. D'abord à nous deux.

Ensuite j'ouvris sa boîte à pistolets, avec la ferme résolution de lui

brûler la cervelle, et de me tuer après, s'il ne faisait pas ce que

j'allais ordonner. Heureusement pour lui, je ne trouvai pas de capsules;

car, quand sa voiture s'arrêta, je me mis à la croisée; je le vis, en

phaéton découvert, prenant cette femme dans ses bras pour l'aider à

descendre; mon sang ne fit qu'un tour, et je l'aurais tué, oh! j'en suis

sûre, il ne serait pas remonté; j'étais d'une adresse rare pour une

femme, je faisais au tir dix-neuf mouches sur vingt balles; j'avais une

réputation de force qui ne m'aurait pas fait défaut ce jour-là; ma main

était froide, mais elle ne tremblait pas.

Je les attendais dans le salon, tout était éclairé pour la soirée. Les

murs étaient en cuir repoussé blanc et or, les meubles en brocatelle

verte; des glaces partout reflétaient les bougies; le tapis à haute laine

blanche et à fleurs rouges et vertes étouffait le bruit de mes pas, je

n'entendais que mon cœur. On poussa un ressort, une porte recouverte de

glaces s'ouvrit, entrant de chaque côté dans les panneaux de la muraille.

Cet appartement avait été décoré pour Mlle Rachel. Tout y rappelait le

goût de la grande artiste.

Robert parut et resta saisi. On n'avait pas osé lui dire que j'étais là.

--Eh bien! est-ce que ma présence vous étonne? Est-ce que vous m'aviez

oubliée?

Il resta confus.

Sa compagne entra. Elle me regardait, m'écoutait sans comprendre.

Je m'adressai à elle.

--Est-ce qu'il ne vous avait pas dit qu'il était venu chez moi ce matin,

qu'il devait venir me chercher pour dîner? Il aurait dû vous prévenir,

c'eût été poli... Dites donc à madame que je ne mens pas, vous voyez bien

qu'elle doute.

--C'est vrai, dit Robert, qui, dominé par mon regard, n'osait me

démentir. Je suis allé prendre de vos nouvelles; je vous avais promis ce

que vous me demandiez, mais j'ai réfléchi, et puis je ne pouvais renvoyer

madame du matin au soir, il me faut le temps de lui trouver un logement

convenable.

--Ah! lui dis-je, eh bien! mais il me semble que vous l'avez trouvée à

l'hôtel des Princes, et qu'il ne faut pas tant de temps pour y retourner;

je me suis chargée de ce soin, je viens de faire retenir un appartement

où j'ai déjà fait porter ses malles.

Robert fut tout abasourdi.

La pauvre provinciale prit un air stupide.

Enfin Robert retrouva la parole.

--Voyons, Céleste, je vous en prie, pas de scène, pas de violence, je

vous promets que madame partira demain. Elle sait bien qu'elle ne doit

pas rester près de moi, mais aujourd'hui j'attends du monde.

--Et vous me priez de m'en aller! En vérité vous me faites rire; je vous

avais prévenu, je vous avais dit: Ne revenez pas. Vous êtes revenu. Vous

avez pris un engagement. Ce n'est pas une promesse que vous avez le droit

de retirer. C'est un marché que nous avons fait. J'ai payé, Richard est

parti. A vous maintenant; vous attendez du monde, eh bien, je ne suis pas

de trop, je vais leur donner la fête complète. La provinciale me dit:

--Mais si monsieur ne vous aime plus et s'il m'aime...

--Je ne vous connais pas, mademoiselle.

--Je suis dame.

--Tant pis pour vous; je ne m'adresse pas à vous, je n'aurais rien voulu

vous dire de désagréable, mais, puisque vous ne connaissez pas assez le

monde, ce qui m'étonne beaucoup à votre âge, sachez que, quand même il ne

m'aimerait plus, il ne pourrait encore vous aimer. Après une grande

passion, le cœur a besoin de repos. Vous seriez mille fois plus jolie

que vous n'auriez pas encore pris ma place. Vous le connaissez à peine,

vous ne pouvez pas l'aimer.

Elle se mit à pleurer, car mes paroles étaient confirmées par le silence

de Robert.

--Allons, lui dis-je, je ne veux pas mettre madame dehors à cette heure,

vous allez me suivre, demain il fera jour.

Il vit qu'il n'y avait pas d'autre parti à prendre pour éviter un malheur

ou un scandale, et il obéit.

Il lui dit quelques bonnes paroles pour la consoler, s'excusa de sa

faiblesse et lui jura que s'il l'avait connue plus tôt il l'aurait

adorée, mais qu'on ne disposait pas de sa tendresse.

Il donna l'ordre à son domestique de dire à tous ses amis qu'il remettait

la partie à huitaine.

Nous rentrâmes chez moi silencieux.

Il se posa en victime de mon caractère, me vanta sa nouvelle conquête, et

me dit:

--Je vous ai suivie pour éviter une scène ridicule.

Tout cela m'était égal. Je ne sentais rien au cœur que ma volonté; il

était près de moi, peu m'importait la cause.

Mon air froid et résigné, malgré les traces d'une douleur profonde

restées sur mon visage, le firent changer peu à peu; il se rendit

complétement, me demanda pardon, m'assura n'avoir jamais cessé de m'aimer

une heure.

Le lendemain, cette femme lui écrivit chez moi pour lui demander plus

d'argent qu'il ne lui en avait laissé; il le lui envoya afin de s'en

débarrasser.

Je fus, avec lui, m'assurer qu'elle était bien partie, l'appartement

était vide il ne put s'empêcher de rire, elle avait voulu avoir un

souvenir de cette maison et avait emporté un énorme pâté de foie gras.

XLI

A Paris, tout ce qui peut occuper les pauvres d'esprit prend une

publicité énorme. On me montra au doigt dans les promenades; chacun

racontait mon histoire, on voulait voir ma rivale: elle était jolie: elle

se disait victime de sa confiance; elle était mariée et avait beaucoup

d'enfants dans son pays; elle se rendit intéressante et trouva un si

grand nombre de curieux et de consolateurs, qu'elle ne tarda pas à

devenir, comme moi, une de ces tristes célébrités, une de ces femmes qui

dévorent la fortune et l'avenir.--Elle prouva tant et si bien sa

reconnaissance à ceux qui s'intéressaient à elle, que je fus étonnée de

l'étendue de son cœur; on ne pourra jamais lui reprocher d'en avoir

manqué, à celle-là.--Elle aima passionnément vingt personnes de ma

connaissance; ses autres faiblesses furent des caprices. Tout le monde

fut content.

Je me croyais arrivée au plus haut degré de l'infamie. Je m'étais

trompée, j'avais encore une marche à monter, un nouveau monde à voir de

près.

Robert reçut huit jours plus tard. Je fis les honneurs de la soirée. On

me plaisanta beaucoup. On me parla des succès de la provinciale, qui

voulait absolument avoir une voiture comme moi; tout cela m'agaçait, car,

malgré moi, j'étais jalouse, je la détestais et j'éprouvais un certain

bonheur à lui faire envie.

On jouait gros jeu; Robert perdait. Il n'eut pas dans toute la nuit un

instant de veine.

Ceux qui gagnaient son argent riaient et lui disaient: On ne peut avoir

tous les bonheurs. Quand on a deux femmes qui vous aiment, cela justifie

le proverbe: Malheureux au jeu, heureux en amour.

Il était beau joueur, pourtant je voyais une sueur imperceptible lui

perler au front.

J'essayai de lui faire une observation.

--Bien! lui dis-je: allez! et je le regardais avec plaisir, car je

connaissais sa gêne, et je savais que le lendemain il regretterait de ne

pas m'avoir écouté.

La partie finie, il avait perdu dix-huit mille francs.

Il sortit de bonne heure pour tâcher de faire de l'argent. Ses biens

étaient hypothéqués, il ne trouva personne que des usuriers qui lui

demandaient vingt-cinq pour cent. Il me conta ses peines et me dit:

--Je ne sais comment faire, il me faut cet argent ce soir, je dois à des

gens que je connais à peine.

J'eus un moment de joie sauvage en pensant qu'il serait mon obligé et je

lui fis cette proposition, où, je l'avoue, mon cœur n'était pour rien.

--Vous savez, lui dis-je, que mon grand-père est riche; il a tenu

cinquante-huit ans un hôtel. Le gouvernement vient de l'exproprier, il a

reçu l'argent de sa maison; si vous voulez, je vais vous faire prêter par

lui les vingt mille francs dont vous avez besoin. Cela ne vous coûtera

rien ou très-peu.

Il accepta.

Je revins au bout d'une demi-heure et lui remis vingt mille francs en

coupons de rentes d'Espagne.

--Tenez, lui dis-je, payez tout le monde; on vous les prête, pour vous

donner le temps de trouver de l'argent à des conditions raisonnables.

Il me promit de me les remettre au bout de huit jours.

Il recevait une fois par semaine--soit qu'il espérât se rattraper, soit

qu'il voulût s'étourdir, il joua de nouveau et perdit encore.

Il avait dans son cabinet de toilette une boîte à bijoux à plusieurs

compartiments; dans celui du fond, les casiers étaient faits de manière à

mettre vingt mille francs en rouleaux d'or. Robert avait reçu de chez lui

dix mille francs, qu'il avait déposés dans ce meuble. Il avait placé à

côté une bourse en perles d'acier, où il avait mis toutes sortes de

monnaies d'or et des pièces étrangères de diverses grandeurs. Il pouvait

y en avoir pour huit cents francs. Je regardais tout cela avec peine, car

j'avais le pressentiment qu'il le perdrait encore. Il avait invité plus

de monde que de coutume, quelques femmes, pour me distraire: Hermance,

Brochet, P. M..., et une petite femme qu'un de ses amis lui avait amenée.

Elle avait une belle voix, se destinait au théâtre et se disait élève de

Duprez. Sa figure était dure, pourtant elle était aimable et me comblait

de caresses. Etant arrivée la première, elle vint dans le cabinet de

toilette m'aider à m'habiller. Elle ne jouait jamais. Vers les deux

heures du matin, après le souper, elle demanda la permission de se

retirer. Personne ne s'y opposa. A cinq heures tout le monde partit;

Robert ouvrit sa boîte pour payer; la clé de cette boîte était attachée à

la chaîne de sa montre qui se trouvait sur la cheminée; le verre en était

cassé. Il prit quelques mille francs, paya, puis, quand il fut seul, il

fit son compte.

Je m'étais endormie sur un canapé; il me réveilla et me dit:

--Vous avez pris la bourse qui était là...

--Moi! mais non, vous savez bien que je n'ai pas joué.

On chercha partout; on se perdit en conjectures. Une seule personne était

restée: Robert ne pouvait pas douter des gens qu'il avait reçus. Il pensa

aux domestiques. Comme le soupçon est affreux, et qu'il eût fallu

renvoyer tout le monde, ou se méfier de tous, il me vint une idée.

--Écoutez, lui dis-je. A mon retour de Londres, Maria est venue me voir;

elle voulait aussi savoir quelque chose, elle me proposa d'aller chez une

somnambule. Je la menai chez Alexis Didier; je ne croyais en aucune façon

au somnambulisme, et comme je lui en voulais un peu, je résolus de lui

faire une méchanceté, me disant: S'il répond à la question que je vais

lui faire, par exemple, je croirai. Nous partîmes. C'était jour de

séance publique. Il avait beaucoup de monde; je lui donnai des cheveux,

je lui pris la main, et je lui demandai où était la personne à qui ces

cheveux appartenaient. Est-il en France? se porte-t-il bien? Alexis se

mit à rire et me répondit:

--D'abord, vous dites _il_, c'est _elle_ qu'il faut dire; ces cheveux

sont ceux d'une femme, elle se porte très-bien, elle est ici, ce sont les

vôtres.

Je regardai autour de moi effrayée; pourtant je voulus encore une preuve,

et je lui dis: Je crois que vous vous trompez.

--Non, me dit-il en riant plus fort, ce n'est pas mal inventé ce que vous

faites; vous venez d'entrer dans une chambre sombre, vous allumez une

bougie, on vous attend à côté, vous fermez la porte pour que l'on ne vous

voie pas; vous vous coupez des cheveux; tiens, vous les recoupez en

petits morceaux; les voici. Et il me rendit le papier que je lui avais

donné.

J'étais étourdie de ce qu'il venait de me dire. C'était l'exacte vérité;

j'eus peur de cette puissance inconnue qui lisait la pensée. Maria me vit

si pâle, si émue, qu'elle n'osa l'interroger, dans la crainte qu'on ne

lui dît des choses que personne ne devait entendre.

--Je reviendrai, dit elle, quand il sera seul. Nous partîmes.

Je fus longtemps à me remettre, et comme je sentais que cela m'aurait

influencé l'esprit, je me promis de n'y jamais retourner; mais

aujourd'hui, le cas est assez grave, et si vous voulez, nous irons le

consulter de bonne heure et avant que personne ne connaisse encore ce

vol.

Mon idée parut bonne et nous nous rendîmes chez Didier, rue

Grange-Batelière, avec un ami de Robert qui assista à la séance.

Lorsqu'Alexis fut endormi, on lui présenta la boîte, fermée à clef, il

désigna la couleur et la forme de l'intérieur; le métal lui donna du mal

à distinguer; pourtant, il en vint à bout; et dit:

--Il y a de l'or au fond. Vous venez d'en prendre dedans.

--Oui, lui dit Robert, mais une autre personne y a touché. Voyez bien.

--Menez-moi chez vous, dit Alexis, en faisant le geste d'un homme qui

vous suit; il dépeignit l'appartement et dit: Je vois une femme qui

s'habille, elles sont deux, la plus grande sort. Celle qui reste est

petite, brune, elle a une robe claire et un ruban rouge autour du cou.

Elle se lisse les cheveux; elle écoute à la porte; elle prend quelque

chose sur la cheminée, c'est une clé. Oh! elle la laisse tomber, il y a

quelque chose qui vient de se casser, c'est une montre. Elle se lève,

elle ouvre votre boîte, elle prend sans regarder. Ce n'est pas de l'or

qu'elle prend, c'est gris, c'est de l'acier, ah! je vois, c'est une

bourse; il y a dedans des pièces étrangères, de grandes pièces; elle ne

la met pas dans sa poche, elle l'attache sous sa robe au cordon de son

jupon. Elle sort de la chambre, elle va près de la grande dame, elle

n'est pas effrayée du tout.

--Pouvez-vous me conduire près d'elle? demanda Robert, émerveillé comme

moi de ce qu'il nous disait.

--Oui, dit-il, attendez.

Il fit tous les détours comme s'il marchait, puis nous dit:

--Nous voilà rue B. C'est la seconde porte en entrant à gauche, elle loge

au quatrième. Oh! mais elle n'y est pas, il y a des femmes, sa mère et sa

sœur, la robe d'hier est sur le lit.

--Mais elle, dit Robert, la voyez-vous? Qu'a-t-elle fait de la bourse?

--Attendez que je la suive! Tiens, c'est une actrice, non, ce n'est pas

un théâtre; il y a beaucoup de monde et l'on chante, elle va sortir.

Nous nous rappelâmes qu'elle nous avait dit être au Conservatoire.

--Venez, me dit Robert, je vais chez elle, l'argent m'est égal; mais il

faut qu'elle me rende la bourse, elle me vient de ma mère.

Nous courûmes rue B. Il nous avait parfaitement indiqué. Il y avait deux

femmes au quatrième qui nous prièrent d'attendre. Elle rentra presque

aussitôt. Elle devint livide en nous voyant. Pourtant elle était hardie

comme un page et elle nia effrontément. Robert lui dit que si, le

lendemain, il n'avait pas la bourse, il la ferait arrêter. Ce fut elle

qui nous fit une scène, elle voulait nous faire demander cent mille

francs de dommages-intérêts...

Elle quitta Paris la nuit même, et resta quelques années sans reparaître.

XLII

Robert avait perdu une partie de l'argent qu'il voulait me rendre: il

recherchait le monde. C'étaient tous les jours des dîners et des fêtes.

Je ne lui disais plus rien; je ne combattais plus ses prodigalités, je

les partageais et quelquefois même je les encourageais. Quand il avait

fait quelque extravagance nouvelle, quand il m'apportait quelque présent

de grande valeur, je ne lui disais même pas merci. Parée de ses dons,

radieuse dans mon orgueil, je me faisais un trophée de sa ruine. J'aurais

pu m'appliquer un mot célèbre: «L'ingratitude est l'indépendance du

cœur.» Je m'étais fait un petit raisonnement infâme, qui me dispensait

des remords comme de la reconnaissance. Je me disais que ce que Robert

ne me donnerait pas à moi, il le donnerait probablement à sa provinciale.

Avec cette idée absurde, une femme jalouse et mal élevée boirait la mer

pour ne pas laisser une goutte d'eau à un poisson.

Nous avions de nouveaux amis et amies... Mme Ré... femme très-élégante et

très-adroite, était la voisine de Robert; elle nous invita à passer la

soirée chez elle. Elle avait un appartement admirable; là était la plus

grande partie de ses charmes.

Un jour, Az.... me fit un reproche de la voir.

Mémoires de Céleste Mogador, Volume 3 · 第 11 / 14 段