Naturellement, ce fut sur Richard, que je pris en haine; je lui reprochai

tout ce que je souffrais. Il me demandait pardon du mal qu'il ne m'avait

pas fait.

Je reçus dans la journée un mot de Robert; il avait acheté un magnifique

appartement de quelqu'un qui partait. Tout était prêt; il en prit

possession du matin au soir. Il m'écrivait: «Venez me voir, j'ai à vous

parler de vos intérêts.»

Richard arriva comme je lisais ce mot, et sans savoir ce qu'il contenait,

il me dit:

--Votre Robert en débite de toutes les couleurs sur votre compte. Il a

dit hier à un de mes amis que vous iriez chez lui quand il le voudrait.

Je froissai la lettre avec colère.

Lorsque Richard fut sorti, je répondis:

«Qu'irais-je faire chez vous? chercher quelque insulte! Vous ne

m'avez jamais aimée; on ne méprise pas ceux qu'on aime, et je

sais tout ce que vous pensez et dites de moi. Adieu!

CÉLESTE.»

Une heure après, il m'écrivait encore:

«Vous mentez quand vous dites que je ne vous ai jamais aimée;

vous savez bien le contraire. Vous avez tenu des propos infâmes

sur moi. J'ai essayé de me sauver du ridicule que vous me jetiez

par du cynisme. J'ai voulu vous voir un instant chez moi, non

dans l'espérance de vous demander une consolation, mais pour

puiser du désespoir dans la haine que vous m'avez déclarée. Je

touche du bout du doigt la fin de toute souffrance, et je veux

finir entre la bouteille qui ne trompe pas et qui donne

l'ivresse qu'elle promet, et un pistolet qui me donnera l'oubli.

Un jour, en m'acquittant envers vous, les lettres que je vous ai

reprises vous seront rendues; elles ont été l'essence de mon

cœur et de ma vie. Je lis les vôtres avec bonheur; j'oublie ce

que vous êtes; pour moi, je rêve et j'adore. Jouissez de la vie

de plaisir; mais, prenez garde, on vieillit vite, et quand le

cœur, qui ne vieillit pas, a besoin de tendresse et d'affection,

il est épouvantable de ne rencontrer dans les souvenirs que les

reproches, et souvent la haine et le mépris.

»ROBERT.»

C'était comme un fait exprès ce jour-là; je ne fus pas seule une minute.

En cherchant à me distraire, tout le monde m'assommait.

Je me dis, en cachant ma lettre: J'irai chez Robert demain.

XXXIX

--Venez au Cirque, me dit Richard, cela vous distraira; il y a une belle

représentation à bénéfice.

Je m'habillai après dîner, et nous partîmes à huit heures.

La salle était splendide de lumières et de toilettes. J'étais triste...

tout cela me parut sombre. Tout à coup, la salle s'illumina pour moi...

mes yeux furent éblouis. Le bruit que faisait mon sang, en me

bouillonnant au cœur, couvrait celui de l'orchestre! mes paupières,

comme dilatées par la belladone, fixaient et regardaient sans voir!

La tête me tourna, et je me sentis vaciller sur mon siége, comme au

départ d'un navire en mer.

Richard me regarda, puis, me prenant le bras d'un air dur et colère, il

me le serra en médisant:--Comme vous êtes pâle; remettez-vous donc, ou

vous allez vous trouver mal. Je fis un effort... je relevai ma tête

abattue par cette vision, et je me trouvai face à face avec Robert. Lui

aussi était bien pâle! Placé à ma droite, sur un banc plus élevé que le

mien, il se mit à causer avec cette femme dont on m'avait parlé et me fit

sans doute remarquer, car elle se mit à parler haut, à faire mille

extravagances pour attirer mon attention... Elle lui parlait,

s'approchant si près de sa figure, que dix fois je crus qu'elle

l'embrassait! Je n'y pouvais plus tenir: je demandai à Richard de me

reconduire.--Non, me dit-il, il verrait trop votre émotion, je le veux,

et si j'ai le droit de vous demander quelque chose en échange de ce que

j'ai fait pour vous, je vous prie de faire bonne contenance jusqu'à la

fin du spectacle.--Je ne répondis rien, et je regardais avec une fixité

effrayante les chevaux qui tournaient devant moi. Richard me dit, en me

prenant la main:--Voyons, Céleste, je vous en prie, ménagez un peu mon

amour-propre; vous savez que j'en ai toujours fait bon marché; mais

aujourd'hui, devant tout ce monde qui nous observe, ne me couvrez pas de

ridicule, faites-vous violence, une heure seulement! Je vois que vous

souffrez, je vous plains; pourtant je souffre autant que vous! Vous avez

l'air hagard, vos yeux sont pleins de larmes prêtes à couler... Céleste,

Céleste, je vous en supplie!...

J'entendais bien tout ce qu'il me disait, il avait raison; pourtant, je

ne pouvais me secouer sous cette douleur, plus forte que tout ce que

j'avais pu imaginer. Il me serra la main plus fort... Je revins un peu à

moi, et je me mis à rire comme doivent rire les fous quand ils souffrent

ou qu'ils sont bien malheureux!--Allons, me dit Richard, vous avez fait

beaucoup pour moi aujourd'hui; nous sommes quittes... Venez, je vais vous

reconduire chez vous.

Je me levai, mes genoux fléchirent; je m'appuyai sur son bras. Je

regardai Robert; ses yeux se rencontrèrent avec ceux de Richard. Je me

sentis frissonner comme si les lames de deux épées froides et aiguës

m'eussent traversé le cœur.

Je me laissai reconduire comme un enfant; j'étais engourdie, sans savoir

d'où venait ce mal qui me rendait folle.

Arrivée à ma porte, Richard me dit:--Adieu, Céleste, je vous remercie

encore; je vous laisse, votre douleur a besoin de solitude... Je suis

attendu par des amis à la Maison-d'Or; je vous aurais offert de vous y

emmener, mais le repos vous est nécessaire. Et il me quitta.

Seule, ma fièvre reprit toute sa force!... Je pris la dernière lettre de

Robert: il m'aimait toujours, puisqu'il m'écrivait: «Je finirai entre une

bouteille de vin, qui tient ce qu'elle promet: l'ivresse; et un pistolet,

qui donne l'oubli.» Mais cette femme, pourquoi l'a-t-il?... pour se

sauver de ce qu'il appelle le ridicule; il ne l'aime pas.... Il refusait

de se marier parce qu'il n'avait pas le courage de dire à une autre: Je

t'aime! Oh! demain, je le verrai!

Je me couchai, espérant trouver dans le sommeil un peu de calme; mais ce

fut en vain... mon cœur saignait de tous les côtés; le sang me montait

au cerveau; le délire me prit plus fort!... Je me levai, m'habillai,

comme si une voix m'appelait au dehors.

--Louise, dis-je à ma femme de chambre, venez avec moi, ne me quittez

pas, quoi qu'il arrive! ma raison s'en va... courons après, ou je suis

perdue. Et, prenant la lettre de Robert qui m'indiquait sa nouvelle

adresse, je pris ma course par les boulevards. Arrivée rue Joubert, je

m'arrêtai, effrayée de ce que j'allais faire! J'eus envie de retourner

sur mes pas, ma raison n'obéissait plus, et je sonnai à la porte cochère.

Il était près d'une heure du matin. On m'ouvrit, et je montai sans rien

demander et laissant Louise sous la porte.

Arrivée au premier, je sonnai à faire trembler la maison; on ne me

répondit pas. Ce fut une joie et une peine. Il n'y avait personne, ou

bien on ne voulait pas me répondre. Tant mieux... qu'aurais-je dit?

J'allais redescendre, ce qui était raisonnable; mais la folie ne raisonne

pas, et, saisissant le cordon, je fis dix fois plus de tapage.

J'entendis une porte s'ouvrir, puis marcher, et une voix, celle de

Robert, demander: Qui est là?

Ma langue se glaça... Je m'appuyai au mur, car j'allais tomber!...

--Qui donc est là? reprit-il en ouvrant la porte du carré.

Puis, m'éclairant la figure de sa bougie, il reprit:

--Vous, ici! vous, à pareille heure! que me voulez-vous donc?

Je ne sus que répondre... je vis tant d'ironie sur sa figure, que je

compris qu'il allait se venger de moi.

--Voyons, me dit-il, je n'ai pas de temps à perdre; qu'avez-vous à me

dire?

--Moi, lui dis-je toute tremblante et lui montrant sa lettre, je viens

parce que vous m'avez écrit hier!

--Oh! fit-il en riant, c'est vrai, après déjeuner! Si ce n'est que cela,

vous pouvez vous en retourner, il n'y a pas de danger, je suis

très-heureux! Comment se fait-il que M. Richard vous laisse sortir à

pareille heure?... ce n'est pas prudent. Je l'en ferai prévenir demain.

L'air railleur avec lequel il me disait tout cela faisait, petit à petit,

reprendre le dessus à mon caractère violent. La douleur, se retirant de

mon cœur, faisait place à un gros orage. Il vit les éclairs dans mes

yeux et fit son possible pour m'exaspérer!

--Entrez, me dit-il en démasquant la porte. Je ne vous aime plus, vous me

dérangez beaucoup; mais je suis trop poli pour ne pas vous offrir de vous

reposer quelques moments. Il posa son bougeoir sur la table et me montra

un siége.

La pièce dans laquelle il m'avait fait entrer était une salle à manger,

aux panneaux et plafonds sculptés. Cette première pièce annonçait le luxe

et le goût des autres. Je regardais pour me donner une contenance, car je

n'osais dire un mot.

--Il paraît, me dit-il, que c'est une visite sans but que vous avez voulu

me faire, ma chère Céleste; vous avez mal choisi l'heure, mon enfant, car

je ne suis pas seul? mais, puisque vous êtes venue, c'est moi qui vous

dirai ma position et l'état de mon cœur, afin de nous éviter à l'avenir

de pareilles rencontres. J'ai été amoureux de vous, je le crois, du

moins; vous vous êtes moquée de moi; je me suis fatigué de ce rôle

ridicule, et, aujourd'hui, je ne vous aime plus; votre vue me dégoûte,

parce qu'elle me rappelle une faiblesse honteuse. Allez retrouver M.

Richard.

A mesure qu'il parlait, ses yeux prenaient une expression qui me faisait

peur; je lui dis en joignant les mains:--Voyons, Robert, ne m'accablez

pas!... quittez cet air railleur qui me glace, écoutez-moi cinq minutes

et je me retire. J'ai eu tort de venir, il faut me le pardonner... c'est

une puissance plus forte que ma volonté qui m'a conduite!... Pouvais-je

deviner que cette lettre ne contenait que mensonge et plaisanterie...

vous parliez de vous tuer... je suis venue... vous me renvoyez, je m'en

vais.

--Non, me dit-il, non, tu n'es pas venue par intérêt pour moi!... tu es

venue parce que tu m'as vu avec une autre femme, parce que tu as voulu

tenter ton empire sur moi! Eh bien! emporte ma réponse: Elle est là,

cette femme, derrière cette porte; elle entend tout ce que je te dis...

je l'aime! elle est belle, aussi belle que tu es laide! On dit qu'elle te

ressemble, et que c'est pour cela que je l'ai choisie... c'est possible!

tu es sa caricature.

--Robert, lui dis-je, me levant hors de moi... Robert, ce que tous faites

là est une lâcheté!... Vous m'insultez chez vous, vous devriez vous

respecter vous-même en n'insultant pas vos faiblesses passées. Si c'est

pour vous faire aimer de cette femme que vous me traitez ainsi, elle aura

mauvaise opinion de vous, car le même sort l'attend plus tard. Si je

dérange une de vos nuits de plaisir, j'en ai le droit, car vous avez

dérangé ma vie. Pourquoi m'avez-vous écrit à Londres?... Sans votre

lettre, je serais mariée aujourd'hui, je serais en Écosse, et je ne

viendrais pas vous troubler. Je savais bien que ce que vous aimiez en

moi, c'était vous!... je ne pouvais pas le croire, car j'ai plus de

grandeur d'âme que vous ne le pensez... Pour que vous sauviez votre

fortune par un mariage, je vous ai quitté pour ne pas être complice de

votre ruine presque certaine. J'ai accepté d'un autre ce que je ne

voulais ni vous demander ni accepter de vous... l'idée ne m'était pas

venue que vous pouviez prendre une autre maîtresse. Vous m'aviez juré

tant de fois de vous marier, le jour où tout serait fini avec moi, que je

voulais vous y aider. Vous n'avez pas un reproche à me faire, je vous ai

toujours prévenu; vous, vous m'avez menti en m'écrivant cette lettre...

Ah! ma tête se perd... je deviens folle!... Prenez garde, ne dites plus

un mot, car je commettrais un crime! La flamme de cette lumière est

rouge... tout prend cette couleur... adieu... ne revenez jamais à moi,

méfiez-vous... je ferai tout pour vous ramener... ce serait votre

fortune, votre vie, votre honneur qu'il me faudrait alors, pour oublier

cette nuit! Je donnerais ma vie pour que vous m'aimiez encore six mois.

Je fis un mouvement pour sortir. Il me barra le passage.

--Non, me dit-il, vous êtes trop agitée, vous ne partirez pas encore...

la colère vous va bien, je veux voir jusqu'où elle peut aller!... Vous me

dites de ne jamais retourner à vous... soyez tranquille, j'ai bien pris

mon parti, je suis bien fort! Je vous méprise, misérable créature que

j'avais ramassée dans la boue, qui m'avez sali pour me récompenser!... Je

vous ai servi d'échelle; c'était drôle de voir un homme de bonne

compagnie aimer une fille comme vous, l'emmener chez lui, cela a piqué la

curiosité, vous vous êtes mise à l'enchère, et vous vous êtes livrée au

plus offrant.

Je regardais autour de moi par quel moyen je pourrais me soustraire à

cette scène... Je vis un couteau sur l'étagère, je m'en emparai, et le

serrant avec force, je criai:--Pas un mot de plus, Robert... laissez-moi,

ou je vous tue!

Il se croisa les bras et s'appuya le dos à la porte de sortie.

--Enfin, fit-il en riant, je vous vois donc souffrir un peu! je vous

croyais de pierre... Laissez donc ce couteau, vous allez vous couper les

doigts.

--Ah! lui dis-je, tu crois que je ne conduirai pas cette lame jusqu'à ton

cœur, comme tu as conduit jusqu'au mien tes cruelles paroles! tu me

crois donc bien lâche? Tu crois donc que j'ai peur de la mort?... Eh

bien! fais ce que je vais te dire ou je vais te tuer!... Renvoie cette

femme qui a entendu tout ce que tu m'as dit!...

Il haussa les épaules sans bouger.

--Tu ne veux pas me croire!... Tiens, regarde, je commence par moi pour

que tu ne doutes pas... Et je m'enfonçai à deux reprises le couteau dans

la poitrine. La lame froide glissa sur mes côtes en les éraillant. Ce

déchirement fut moins douloureux que celui de mon cœur... Robert ne vit

pas de sang, et crut sans doute que j'avais fait semblant. Il vint à moi

pour prendre mon couteau...

--Va-t'en, lui dis-je, laisse-moi passer, et comme il ne se retirait pas

assez vite, je le frappai au bras droit. Son sang coula... A cette vue,

je retrouvai ma raison égarée; je lui demandai pardon.

--Je vous pardonne, me dit-il, mais sortez. Je fis quelques pas, je mis

la main à ma poitrine... Je sentis un bouillonnement tiède, puis un

plastron froid, je m'appuyai d'une main à la table, de l'autre je

voulais arrêter le sang. Je perdais ma vie et mes forces... La tête me

tourna, je sentis mon cœur cesser de battre, et je tombai à terre.

Quand je revins à moi, j'étais dans une grande chambre toute tendue en

velours grenat et garnie de passementerie d'or. J'étais étendue sur un

lit à la François Ier, doublé de satin blanc, et soutenu par quatre

colonnes dorées. Il y avait deux bougies allumées dans un grand

candélabre doré qui en portait au moins vingt. J'avais froid à la

poitrine; je portai la main pour étancher le sang... On m'avait mis une

grosse éponge à toilette, imbibée d'eau et de vinaigre, ce qui me causait

une douleur très-vive. On avait fait monter ma femme de chambre; elle

était assise dans un fauteuil. J'écoutais, retenant ma respiration, car

on causait dans la chambre voisine.

--Je te demande pardon, ma chère amie, disait Robert, de te faire passer

une si mauvaise nuit... Tu dois avoir froid... Sitôt que le jour sera

venu, j'enverrai chercher une voiture et je la mettrai dedans. Sa

blessure n'est pas dangereuse... le repos lui aura fait du bien.

Je me rappelais tout, et je fondis en larmes. Robert vint près de mon lit

et me dit:

--Êtes-vous mieux?... Ah çà, vous êtes folle, ma chère enfant, de me

faire pareille scène... Il me semble que je ne vous ai jamais dérangée...

Si je vous ai écrit, il fallait brûler mes lettres sans les lire. Vous

n'êtes pas une enfant; vous saviez ce que vous faisiez en me quittant, je

veux être libre.

Je regardais la porte restée ouverte; cette femme écoutait,--Oui, lui

dis-je, vous avez raison... Fermez cette porte, je m'en vais. Louise,

venez m'aider à m'habiller.

Il sortit; je l'entendis rire, de moi sans doute! mon cœur se brisa de

nouveau... Je n'avais plus de force que pour pleurer. Je voulus me lever,

je ne pus me tenir.... Il me fallut rester sur le lit et respirer du

vinaigre.

Louise cria:--Madame se trouve mal!...

--Encore, répondit Robert, et il vint l'aider à me soutenir.

La femme que j'avais vue au Cirque entra et parla à Robert; elle avait un

accent prononcé. Je crois qu'elle venait plus par curiosité que par

intérêt. Elle avait les cheveux courts, frisés à la Titus. Elle

ressemblait beaucoup à une des premières compagnes de ma vie.

Il y a certaines gens devant qui on souffre plus d'être humiliée!... Je

n'avais rien à lui dire... Je ne la connaissais pas... Je la priai

seulement de se retirer pour que je me préparasse à partir... Elle le

fit en riant, et je l'entendis embrasser Robert.

Je ne sais où je trouvai de la force..... dans ma haine, sans doute; mais

je sortis de cette chambre qui ressemblait à une tombe. Il ne me serra

pas la main.

Il faisait jour; Louise me portait plutôt que je ne marchais. Je

m'arrêtai de l'autre côté de la rue... la croisée était ouverte, sans

doute pour bien s'assurer que je m'éloignais. Après m'avoir vue partir,

Robert la referma.

Nous ne rencontrâmes pas une voiture. Je me traînai jusque chez moi, le

corps brisé, mais le souvenir vivant; ce souvenir, qui passait dans mon

cœur comme un fer rouge, me brûlait, et ne se calmait un peu qu'avec une

pensée de vengeance.--Pauvre Richard!... lui si bon, si dévoué, je

l'avais méconnu!... C'était ma punition. Mais que de peine on lui ferait

quand on lui raconterait cette scène, scène que je ne pourrais nier, car

j'avais sur la poitrine une énorme cicatrice.

--Voyons, me dit Louise, il faut vous coucher, madame, je vais aller

chercher un médecin.

--Non, lui dis-je, j'ai un devoir à remplir, il faut que je prévienne

Richard; il vaut mieux qu'il apprenne cette nouvelle par moi... Oh! les

forces me manquent!... Allez chez-lui... dites-lui de venir de suite!...

Elle sortit.--J'avais perdu beaucoup de sang... J'étais d'une pâleur

mortelle!... Mon Dieu! disais-je, reprenez donc ma vie... je souffre

trop!

XL

Louise revint.

--Oh! madame, me dit-elle, le concierge de M. Richard est fou!... Il ne

voulait pas me laisser monter, il me disait: Il n'y a personne... M.

Richard vient de sortir avec madame.

--Mais, lui ai-je répondu: Madame est à la maison... c'est elle qui

m'envoie!...

--Il resta tout sot et me dit: Mademoiselle, je vous en prie... Diable!

je viens de faire une bêtise, ce n'est pas elle qui était en haut; c'est

que, aussi, l'autre est de sa taille; surtout n'en dites rien à

madame.--Je lui ai promis de me taire, mais j'ai pensé que vous deviez

être instruite de cela, car, sans M. Richard la scène de cette nuit

n'aurait pas eu lieu.

Je me couchai, mes larmes coulèrent avec abondance. Quand je n'eus plus

de larmes, je repassai les événements. Mon cœur venait de se dessécher à

ce feu ardent de la douleur.

--Ah! m'écriai-je, dans un état de délire voisin de la folie; c'est

affreux de vivre comme cela, pourquoi ne m'a-t-on pas étouffée en venant

au monde? Que sont de misérables créatures comme moi sur la terre? La

honte de leurs parents, le remords et le mépris de ceux qui les ont

aimées. Est-ce qu'on aime une fille comme moi? On s'oublie quelques

heures près d'elle: puis après on la maudit, on la chasse; on lui dit ses

vérités; il a bien fait, Robert. Je suis si méprisable! mon Dieu! est-ce

que je ne suis pas assez punie? Mon Dieu! pourquoi ne voulez-vous donc

pas que je meure? et j'arrachais les compresses mises sur mes blessures

avec tant de force que mes ongles enlevaient la peau. J'aurais voulu

continuer, mais comme rue Geoffroy-Marie, mes forces physiques étaient

épuisées; je tombai sur une chaise; je cherchais à pleurer, mes paupières

étaient sèches et brûlantes.

Rien! me disais-je, il ne me reste rien. Oh! qu'il ne revienne jamais,

que son amour soit bien mort, car je me vengerais cruellement!

Robert! il a été sans pitié pour moi. Comme il m'a traitée devant cette

femme! Comme il m'a poussée du pied! et je ne l'ai pas tué! Comme il doit

me mépriser! Et Richard qui me retire son amitié, quand j'en avais tant

besoin; je perds tout à la fois.

Je suis seule au monde!...

Louise entra dans ma chambre, et me dit:--Madame, la nourrice est là avec

votre filleule, je lui ai dit que vous reposiez, que je ne savais pas si

vous pouviez la recevoir.

--Oui, lui dis-je, faites-la entrer; elle vient me rappeler que si je

n'ai personne qui m'aime, elle, pauvre enfant! n'a que moi sur la terre.

On m'apporta ma petite fille; elle était délicate comme une fleur. Je

cherchais la vie dans ses yeux, je n'y voyais que faiblesse et langueur.

Mon cœur retrouva des larmes. Pourtant la femme qui la gardait m'assura

qu'elle se portait bien, j'eus la force de sourire pour l'animer; le

pauvre ange me tint compte de cet effort; car elle me rendit caresse pour

caresse. Quand elle partit, je me sentis soulagée, sa présence m'avait

fait du bien; c'était la relique de mon âme. J'aurais voulu tout oublier,

pour ne penser qu'à elle, mais je ne pouvais pas, son souvenir

adoucissait ma douleur, il ne la guérissait pas.

Louise rentra me demander si je voulais recevoir M. Richard.

--Vous a-t-il dit quelque chose, sait-il que vous êtes allée chez lui ce

matin?...

--Je ne pense pas, madame, il ne m'en a pas parlé.

--Bien; faites entrer.

Je m'assis dans l'ombre, pour qu'il ne vît pas ma figure; il entra, vint

pour me prendre la main, je lui fis signe de s'asseoir en face de moi.

--Eh bien! mon cher Richard, comment avez-vous passé la nuit? Votre

souper à la Maison-d'Or s'est-il prolongé bien tard?

--Non, me dit-il, je suis rentré à minuit, vous savez bien que je

m'ennuie où vous n'êtes pas.

--Ah!... et vous sortez de chez vous?

--Oui, me dit-il d'un air calme qui ébranla la résolution que j'avais

prise de ne lui parler de rien.

--Tiens, on m'avait dit vous avoir rencontré ce matin, dehors?

Il changea de couleur et me dit:--En effet, je suis sorti de très-bonne

heure pour essayer un cheval; mais je suis rentré depuis.

--Cher Richard, quelle triste nuit vous avez dû passer! vous qui m'aimez

au point d'être jaloux de ma pensée?

--Oui, j'ai passé une mauvaise nuit, en pensant que, moi qui vous aime

tant, je ne puis rien pour vous rendre heureuse.

--Allons, lui dis-je, assez de comédie et de grimaces; dites-moi le nom

de celle qui vous a consolé pendant cette longue et triste nuit?

Il devint pâle.

--Ne cherchez pas d'histoire, c'est inutile, je sais tout, sauf le nom de

la femme; je veux le savoir!... pas de phrases perdues, un seul mot, son

nom, et je vous pardonne.

--Oh! Céleste, dit-il en se laissant tomber à genoux devant moi, vous me

trompez, vous ne me pardonnez pas! Oui, je suis un fou, un insensé, mais

je vous aime plus que ma vie. Je vous l'ai prouvé, Céleste, pardonnez un

moment d'ivresse; hier, à ce souper, je n'avais pas ma raison, et puis

vous m'aviez fait tant de peine!... Ah! cette femme... C'est elle qui m'a

entraîné. Céleste, pardonnez-moi; quittez cet air glacial qui me fait

mal, accable-moi de reproches, je les mérite; mais pardonne-moi.

--Je vous ai demandé son nom, je veux savoir si c'est une de mes chères

amies, afin de lui faire mes compliments de l'intérêt qu'elle vous porte.

--Non, vous ne la connaissez pas; je ne la reverrai jamais. Je voudrais

ne l'avoir jamais vue, elle ne sait pas tout le mal qu'elle me fait

aujourd'hui.

--Vous pleurez!... un homme! c'est pousser trop loin le besoin de mentir.

Vous avez vu Robert avec une femme; vous vous êtes dit: il la quitte, je

puis la quitter aussi. Vous vous trompiez, quand vous disiez m'aimer,

c'est lui que vous aimiez; je ne vous en veux pas, je ne vous aime pas,

je ne vous ai jamais aimé, vous le savez bien. Voyons, ne pleurez pas

comme cela, vous me portez sur les nerfs, je ne vous fais pas de

reproches, vous étiez libre, je vous suis assez reconnaissante pour vous

souhaiter d'être heureux avec une autre. Est-elle jolie?

--Ah! Céleste, Céleste, vous êtes sans pitié, vous n'avez pas de cœur.

--De la pitié, est-ce qu'ils en ont eu pour moi, cette nuit? Je n'ai pas

de cœur? si, puisqu'il me fait mal. Et je lui contai tout ce qui s'était

passé, pourquoi je l'avais envoyé chercher. Il était si bon, qu'il ne me

fit pas un reproche; il ne cherchait qu'à s'excuser.

--Vous m'avez demandé le nom de cette femme? Elle se nomme Adèle Célier.

--Ah! lui dis-je, je l'ai vue deux fois, c'est une jolie personne,

grande, blonde, n'est-ce pas? Vous avez bon goût.

--Céleste, vous êtes cruelle.

Mémoires de Céleste Mogador, Volume 3 · 第 10 / 14 段