«Je te pardonne tout le mal que tu me fais. Quoi!... quand je

te dis que je t'aime, que je souffre, tu ne trouves pas dans ton

cœur l'écho d'un souvenir! C'est mal, Céleste, d'être ingrate.

Tu ne m'as pas pardonné un moment de vivacité, tu m'as reproché

de ne plus t'aimer... peux-tu être injuste à ce point... Le jour

où tu ne m'as plus aimé, tu as eu assez de pitié pour moi pour me

le cacher, pour me mentir jusqu'au jour où tu as cru m'avoir

assez payé l'amour que j'avais pour toi. Merci, mon enfant...

pourquoi n'avoir pas fait durer mon rêve quelques heures de plus?

Il était si doux pour moi; si tu savais pourtant comme, dans un

baiser, je te donnais d'amour, de tendresse, de passion! comme

ces baisers venaient de loin, du fond de mon cœur! Que n'ont-ils

versé sur le tien un peu de ce feu qui me brûle? Oh! tu ne

m'aimes plus aujourd'hui, tu ne me comprends pas... c'est donc

fini, je ne te verrai plus... je vais partir, aller bien loin!...

Pourquoi montrer mes larmes? On en rit, et tout cela te ferait

pitié, voilà tout. Oh! reviens à moi, je te demande pardon de

tout ce qui a pu t'offenser, je ne le pensais pas. Viens me voir

au moins pour me dire adieu, je ne t'ai jamais fait de mal. Ne

m'abandonne pas ainsi, je t'aime... reviens, et tu auras plus que

tu n'as pu rêver! Je ne puis vivre sans toi... Viens, viens,

c'est mon cœur qui t'appelle. Je suis malade dans mon lit...

Refuseriez-vous un peu de pitié à un homme dont le seul crime est

de vous avoir trop aimée... le laisseriez-vous mourir sans un mot

de consolation!... Non, je connais votre cœur, vous viendrez, je

vous attends!...»

Le lendemain, il y avait des courses au Champ-de-Mars... Je fis atteler

ma calèche pour y aller. En descendant, je trouvai des roses plein ma

voiture... Je pensais que c'était une galanterie de Richard et je partis

en emportant un petit mot que je voulais mettre moi-même chez Robert, et

où je lui disais:

«Vous m'aimez aujourd'hui, parce que je suis à un autre; s'il

n'était plus là, vous ne vous baisseriez pas pour me ramasser à

terre. Je vous ai bien prévenu! Avant de prendre un parti, mon

cœur a crié! Vous savez bien que je vous aime, et vous m'avez

plaisantée, raillée. Je suis partie... Vous m'avez écrit des

injures... j'ai tout supporté, sans vous faire un reproche!...

j'avais le cœur gros. Je vous quitte, je vais aux courses. Il

faut bien que je jouisse de mon luxe, de mes succès! J'ai fait le

malheur de trois personnes; on va m'admirer... je suis à la

hauteur de ces femmes que je méprisais. Des chevaux, des

voitures, avec cela, on n'a plus besoin de son cœur... la vie

est un pont qui traverse l'âme. Au commencement, il y a l'amour;

à l'autre bout, l'ambition, l'orgueil.

»J'ai commencé avec vous par le premier; vous m'avez poussée, je

suis sortie par l'autre. C'est votre ouvrage. Tous les reproches

que vous me faites, je les jette sur vous... mon cœur n'est-il

pas une hôtellerie mal famée!... Je vous en chasse pour vous

éviter d'être en si mauvaise compagnie.

»CÉLESTE.»

Je donnai cette lettre à un commissionnaire... Je doutais trop de mon

courage pour la remettre moi-même.

XXXVIII

Le lendemain, à dix heures, le médecin qui m'avait soignée place de la

Madeleine, et que Robert avait gardé, demanda à me parler. On le fit

entrer dans ma chambre.

Après m'avoir saluée assez froidement, il me dit:

--Si étrange que vous semble ma démarche près de vous, soyez persuadée,

mademoiselle, que je viens de moi-même; je sors de chez M. le comte de

***. C'est la quatrième visite que je lui fais depuis hier six heures. Je

l'ai soigné deux fois; il a eu une attaque très-violente, le sang

l'étouffe, il a le délire. Son valet de chambre m'a dit que cette nuit il

avait ordonné vingt fois qu'on vînt vous chercher; on n'a pas osé le

faire. Je viens vous prier d'y aller, ne fût-ce qu'une heure. Il a du

chagrin, c'est le plus grand de son mal. Je ne sais quelle est votre

position vis-à-vis l'un de l'autre, mais je n'ai pas hésité, me rappelant

que sur un mot de moi, il vous avait emmenée chez lui, à la campagne,

vous voyant dangereusement malade.

Mon cœur avait cessé de battre.

Je ne pris pas le temps de répondre, je pris un châle, un chapeau, et je

dis au docteur:--Partons! je suis prête.

Quand j'arrivai chez lui, rue Royale, je fus effrayée; les domestiques

couraient de droite et de gauche; Robert venait d'avoir un accès

terrible, on m'engagea à ne pas entrer dans la crainte que ma vue ne lui

fît mal. Je n'écoutai rien et j'entrai dans sa chambre. Il était bien

changé; ses joues étaient pâles, ses yeux brillants comme des éclairs. Je

m'approchai de son lit; il me regarda deux ou trois minutes; puis, comme

sortant d'un rêve, il se pencha hors de son lit, et me saisissant le

poignet, il me dit:

--Oh! c'est vous; venez plus près, que je voie comment est faite la

figure d'une femme qui peut causer tant de douleurs. Votre baiser, c'est

celui du serpent, il empoisonne! Les goules boivent le sang, vous, vous

dévorez le cœur, vous le déchirez avec vos ongles, et, quand votre

victime est à l'agonie, vous apparaissez, non pour lui porter secours,

mais pour jouir de votre œuvre de destruction! Qui donc vous amène?

C'est l'enfer qui vous envoie! Mais je ne suis pas mort; j'ai encore

assez de force pour vous écraser comme une vipère! Il me serrait le

poignet à me le briser; je n'osais dire un mot, faire un mouvement; il

était fou! Il se mit à rire et me dit:--Tu pâlis, tu as peur. Le charme

est tombé; je te vois telle que tu es. Par quelle magie m'as-tu donc

séduit, fille de Satan? C'est du feu que tu as mis dans mes veines;

maintenant tout est dans ma tête.

Il me lâcha pour porter ses deux mains à son front. Sa chemise se tacha

d'un sang noir; la saignée qu'on lui avait faite venait de se rouvrir. Je

sonnai, le médecin lui rebanda le bras après l'avoir laissé saigner, et

m'assura que c'était une bonne chose.

En effet, Robert me parut plus calme et me dit, comme s'il me voyait

seulement:

--Ah! te voilà; tu as bien fait de venir. Il y a si longtemps que je

t'attendais. Je vais me lever; je suis courbaturé. Tu vas rester près de

moi, n'est-ce pas? J'ai besoin de te voir. Où étais-tu donc? Il me semble

qu'il y a longtemps que je ne t'ai vue.

--Oui, lui dis-je, je vais rester près de vous, je ne vous quitterai

plus.

J'ôtai mon châle et mon chapeau. Je me tins assise à la tête de son lit,

sans oser respirer.

Il me parla de choses et d'autres, puis s'endormit.

Le médecin me dit en partant:

--Ne le quittez pas; il est sanguin, il pourrait avoir de nouvelles

crises, je viendrai demain de bonne heure. S'il y avait du nouveau,

envoyez-moi chercher.

Une fois seule avec le silence et mon malade, je pensai à ma situation, à

Richard que j'allais désoler; mais je ne pouvais abandonner Robert dans

un pareil moment. Je m'approchai d'une table où il y avait de quoi écrire

et je commençai une lettre pour Richard:

«Mon ami, je suis indigne de votre amour! C'est la tête bien

basse que je vous demande pardon du mal que je vais encore vous

faire. Oubliez-moi, je suis une ingrate, indigne de vous. Louise,

ma femme de chambre, vous remettra cet argent que je ne puis

garder. Ne cherchez pas à me voir.--Partez, s'il le faut, mais

oubliez.--Robert est dangereusement malade, je suis près de son

lit et ne sortirai de sa chambre que lorsqu'il sera hors de

danger. Ne croyez pas que je sois tombée dans un piége et que je

cherche à excuser ma conduite par un mensonge; je ne suis pas

prisonnière, les portes sont ouvertes. Je reste parce qu'il me

semble que je remplis un devoir. Je vous ai connu trop tard,

Richard, sans cela je vous aurais aimé comme vous méritez de

l'être.--J'ai cru, en entrant ici, que Robert allait me tuer. Je

regrette qu'il ne l'ait pas fait; ma vie est une des plaies du

monde; je fais souffrir ceux qui m'aiment et je suis malheureuse

au milieu d'eux. Ne me maudissez pas, mon ami. Plaignez-moi. Je

suis une mauvaise étoile, je porte malheur!--J'ai au moins une

consolation, c'est de ne jamais vous avoir menti.--Dans quelques

années, je serai seule, abandonnée; je me souviendrai alors de ce

que j'ai perdu en vous, je verserai des larmes bien amères; mais

il sera trop tard, et vous serez vengé. Adieu! Un peu de courage

vous sauvera d'une vie de regrets. Pardonnez-moi!

»CÉLESTE.»

Je fis venir ma femme de chambre, je lui remis cette lettre. Robert

dormait toujours; la sueur lui tombait du front; il était agité. Il se

réveilla tout à coup en m'appelant.

Je passai huit jours sans le quitter; j'avais défendu qu'on m'apportât

aucune espèce de lettres; je ne voulais pas qu'une seule plainte arrivât

jusqu'à moi. Je sentais trop combien j'en méritais.

La maladie de Robert n'avait pas changé son caractère. Il se mettait en

fureur contre moi sans motif, quelquefois il sonnait son domestique pour

ne pas me demander sa tisane que j'avais près de moi. Il me disait de

m'en aller, que ma présence lui faisait horreur. Comme je pleurais sans

répondre, il me demandait pardon de ses emportements, m'embrassait les

mains et me disait:--Je t'aime plus que ma vie; si je ne te voyais plus,

je deviendrais fou!

Sa nature robuste triompha du mal. Au bout de quelques jours, il était

rétabli. Il me laissa aller chez moi, après m'avoir fait jurer de revenir

de suite.

Je trouvai quatre lettres de Richard, la première contenait ceci:

«Pourquoi vous ai-je connu, Céleste? Je ne vous dirai ni injures,

ni reproches, je laisse cela à cet homme que vous me préférez. Ce

qu'il aime en vous, c'est moi. Quand j'aurai fui au bout du monde

un tourment que je ne puis supporter, il vous quittera alors, sûr

que je ne serai plus là toujours trop heureux de vous recevoir.

Vous vous rappellerez mes paroles, vous penserez peut-être à

moi. Souvenez-vous que je vous ai offert ma vie, mon nom, et que

pas un amour ne peut se comparer au mien. Ce n'était pas assez de

m'abandonner à mon désespoir, il faut encore que vous m'insultiez

en m'offrant de reprendre de l'argent que j'ai été si heureux de

vous offrir. Vous me le renverriez que je le donnerais aux

malheureux.--Il y a un jour de votre passé que vous pouvez

presque racheter avec cette somme; gardez-la, c'est tout ce que

je vous demande en partant. Je vais chez une de mes sœurs; je

n'ai plus la force de souffrir. J'ai passé quatre jours sous les

fenêtres de la rue Royale, espérant toujours vous apercevoir

derrière un rideau.--Ah qu'ils ont été longs ces jours!

J'aimerais mieux mourir que de les recommencer.»

Les autres lettres étaient dans le même genre, toujours douces et pleines

de regrets.

Ma mère vint me voir.

Quand elle était délaissée d'un côté, elle se souvenait de moi. Elle me

conta toutes ses peines.--Après lui avoir fait promettre qu'elle ne

verrait plus Vincent, je lui promis que je lui achèterais un bureau de

tabac ou un hôtel garni, espérant que ce serait une grande distraction

pour elle. Elle trouva ce qui lui plaisait, et trois jours après, je

l'établissais rue et hôtel Cléry.

Trois mois se passèrent.

Robert était horriblement triste; il était bon, mais il avait au fond du

cœur une peine qui le dévorait. Mon voyage à Londres lui revenait sans

cesse à l'esprit. Un chiffon, une parole le lui rappelaient. Alors il

tombait dans des rêveries si tristes, que son sourire me faisait mal.

Richard était toujours dans sa famille; je tremblais de le voir revenir,

car c'eût été bien pis encore. Mes seules querelles avec Robert avaient

pour objet les cadeaux qu'il ne cessait de me faire. S'essayant en vain

de modérer ses dépenses, il était horriblement gêné, mais les marchands

qui lui vendaient, ces usuriers habiles, lui renouvelaient à chaque

échéance ses valeurs et lui doublaient en deux ans ses mémoires.

Un jour, un de ses parents vint me voir; c'était un gros homme,

très-spirituel. Quoiqu'il fît grand étalage de son intérêt pour Robert,

il ne lui aurait pas donné vingt-cinq louis; mais il était prodigue... de

conseils.

--Voyons, me dit-il, vous aimez Robert? Eh bien, vous ne le lui prouvez

guère! Comment, vous le laissez se ruiner comme un niais! Conseillez-lui

donc de se marier. Qu'est-ce que vous en ferez quand il n'aura plus un

patard? Raisonnez-le un peu, il vous écoutera. Si ce malheur-là lui

arrivait, je serais bien désolé, mais je ne lui donnerais pas un sou,

j'ai des charges.

--Mon Dieu! lui dis-je, il n'en est pas là et ne vous demandera rien. Je

lui ferai part de l'intérêt que vous lui portez et je tâcherai de lui

faire comprendre vos bons avis.

J'ai toujours été bien folle, mais toutes les fois qu'on m'a fait

entendre le langage de la raison, j'ai fait un grand effort pour

l'écouter. Si cela n'a pas duré longtemps, c'est la faute de ma nature

bien plus que celle de ma volonté.

Le soir je parlai à Robert de son avenir. Je lui disais:

--J'ai peur pour vous. Je suis plus raisonnable maintenant; si vous

vouliez vous marier, je ne me fâcherais pas avec vous; je partirais de

Paris, si ma présence vous gênait; vous m'écririez de bonnes lettres,

auxquelles je répondrais avec mon cœur. Nous passerions de ce grand

amour à l'amitié qui dure toujours.

--Oui, me dit-il, vous avez raison, conduisez-moi, dictez ma conduite;

mais je veux vous voir, vous avoir près de moi dans l'avenir. Nous allons

partir pour le Berry; nous achèterons une petite maison où vous mettrez

tout ce qui est à vous et qui se trouve chez moi à la campagne.

Ce fut convenu, et nous partîmes quelques jours plus tard. Nous trouvâmes

une délicieuse maisonnette, dont le parc donnait dans la forêt.

Impossible de chasser sans que j'entendisse le son du cor et les

aboiements des chiens.

Ma présence dans le pays était d'un mauvais effet pour les nouveaux

projets de Robert; il se chargea de tout arranger dans mon ermitage et je

revins à Paris.

En arrivant, je fus voir ma mère. Elle n'avait rien trouvé de plus joli

que de louer l'appartement du premier à M. Vincent. La colère me prit et

je leur donnai congé à tous les deux. Je revendis l'hôtel presque de

suite.

J'écrivais à Robert, qui s'ennuyait horriblement au Berry, mais qui y

restait pour bien prouver au monde qu'il ne me voyait plus.

Je commençais à être heureuse dans ma solitude, parce que j'étais

tranquille; mais il n'était pas dans ma destinée de me reposer des

émotions: quand un ennui disparaissait, un autre revenait. Un jour, à

quatre heures, on m'annonça M. Richard. Je restai clouée à mon fauteuil.

J'aurais voulu ne pas le recevoir, pour éviter une explication qui

m'était pénible. Il me donna la main et ne me fit pas un reproche.

--Ma chère Céleste, j'arrive. Croyez bien que je me suis informé; on m'a

assuré que M. Robert était dans ses terres, et je me suis présenté chez

vous, espérant que vous auriez toujours un peu d'amitié pour moi. Mais

comme le cœur des femmes est un abîme dont on ne connaît jamais le fond,

si j'ai trop espéré, je me retire.

J'en étais quitte pour la peur. Je m'attendais à une scène, et ce qu'il

me disait n'était pas embarrassant du tout.

--Vous êtes et vous serez toujours le bienvenu. Je craignais vos

reproches, et comme je sais que je les mérite, je ne voulais pas les

entendre.

--Je ne vous en ferai plus; il n'y a pas de scène possible entre nous.

Non, Céleste, je ne vous fatiguerai pas de plaintes qui vous irriteraient

contre moi. J'attendrai; je vous aimerai autant dans dix ans

qu'aujourd'hui.

J'avais été bien gâtée, bien adulée, mais je ne pus m'empêcher de rire;

je ne croyais pas aux amours qui durent dix ans.

--Je ne vous demande rien que la permission de venir vous voir

quelquefois.

--Mais certainement, tant que vous voudrez.

C'était bien imprudent, cela: en voici la preuve. J'écrivais toujours à

Robert; je n'avais pas cru nécessaire de l'informer du retour de Richard;

je ne sais qui s'en chargea, ou bien il le devina.

Un jour, j'avais invité à dîner Maria. C'est un nouveau personnage, qui

mérite que je vous fasse son portrait et que je vous raconte dans quelles

circonstances je l'ai connu.

Maria est une grande femme, fort jolie de figure; mais elle a l'air dur

et est extrêmement maigre. Je l'avais connue dans le temps où j'allais à

Versailles.

Je la retrouvai à un bal à l'Odéon, bal donné par M. Lireux, directeur du

théâtre à cette époque. Il était très-bon pour les femmes; il les

rassemblait en masse, se promenait dans la salle de danse, faisait un

choix et les emmenait souper dans le foyer des artistes. Je dois vous

dire, pour mettre sa moralité à l'abri, qu'il n'y avait jamais moins de

quarante personnes.

J'étais allée à ce bal masqué avec Marie la blonde. Son amant lui avait

donné rendez-vous; comme toujours, il avait manqué, et Monrose, que je

connaissais un peu, m'avait engagée à souper avec les autres artistes. M.

Lireux me reçut très-bien. J'avais un joli costume et je crois me

rappeler qu'on me fit les honneurs de la soirée. Il y avait à ma droite

une grosse fille, aux narines évasées, aux grands yeux à fleur de tête;

c'était Clara Fontaine.

Elle regardait avec envie le costume de Maria. Elle vivait dans le même

monde. Il semble aux grisettes du quartier latin que tout doit être en

commun; quand l'une est mieux mise que l'autre, la dernière prend sa

revanche en méchancetés. Le souper était magnifique, on enfonçait des

caisses de pâtés de foie gras, les truffes et le vin de Champagne étaient

servis à profusion. Maria avait une attitude grave au milieu des têtes

échauffées; elle mangeait avec précaution, car elle avait gardé ses

gants. Clara, qui se croyait tout permis parce qu'on était en carnaval,

lui dit de sa jolie voix pointue:--Pourquoi donc manges-tu avec tes

gants, est-ce que tu as la gale?

La pauvre Maria devint pâle, puis pourpre, ne put rien répondre, les

larmes lui vinrent aux yeux.

Je trouvai cela si méchant que, quoique je ne connusse Maria que de vue,

je pris sa défense et je dis à Clara:

--Pourquoi donc lui demandez-vous si elle a la gale? Est-ce que vous

espérez la lui avoir donnée?

--Moi! dit-elle en poussant un cri hébété. Et elle posa ses deux larges

mains sur la table pour montrer qu'il n'y avait aucune trace.

--Cachez donc cela, lui dis-je, ce n'est pas propre devant le monde.

Elle resta la bouche et les narines ouvertes, sans trouver un mot à me

répondre.

Maria vint me remercier.

Lireux, Monrose et Bernard-Latte, qui étaient encore garçons, car ils se

sont mariés depuis, je crois, me donnèrent raison, et Maria fut mon amie.

J'avais en face de moi M. Milon, l'acteur. Il me parut très-fat, étudiant

ses poses; il se regardait et avait l'air si content de lui, que je

quittai ma place pour lui démasquer la glace qui était derrière mon dos.

Je dis à Maria: Venez-vous danser? Elle avait un costume d'homme, elle

fit le cavalier. Voilà qu'en faisant je ne sais plus quelle figure, je

marche sur le pied d'une femme en domino qui était derrière moi. Elle me

pousse très-fort en m'appelant bête! Cela lui avait échappé, mais elle ne

m'avait pas moins appelée bête, ce qui me déplut beaucoup; elle

raccommoda la phrase en m'appelant horreur de femme!

Je me retournai et lui tirai la barbe de son masque, en lui disant:--Vous

êtes donc bien jolie, vous!--C'était un vrai singe.

Je me mis à rire en disant:--Voyez comme madame a le nez bien tourné pour

m'appeler horreur!

Grand Dieu! qu'avais-je fait! Il n'y avait qu'une femme, une femme comme

il faut dans le bal, c'est celle qui m'avait appelée bête et que j'avais

démasquée.

Elle, furieuse, cherchait partout le commissaire.

On me conseilla de me sauver; je n'en fis rien et j'eus tort, car on vint

me prier de passer au bureau de police.

C'est pour le coup que j'eus envie de courir. Je me préparais à dire à la

dame que je la trouvais superbe; heureusement pour moi que Louis Monrose,

qui est aussi bon garçon que bon acteur, vint à mon secours. Je

commençais à avoir très-peur.

Il prouva au commissaire que si cette dame n'avait pas mis son pied sous

le mien, je n'aurais pas pu marcher dessus. Il obtint ma grâce et

m'emmena en haut.

Lireux rit beaucoup de mon histoire et resta mon ami quelque temps.

Nous allions souvent le voir, parce qu'il avait de grandes caisses

d'oranges dans son cabinet; elles étaient bonnes; j'étais privilégiée,

j'en emportais toujours six.

Voilà comment j'avais connu Maria; puis je l'avais perdue de vue jusqu'au

jour où on l'appela Maria la Polkeuse et moi Céleste Mogador. C'est la

fille d'un honnête ouvrier. On dit que chacun a un défaut; j'envie ces

gens-là, parce que moi j'en ai plusieurs; mais si Maria n'en avait qu'un,

il était de taille.

Si je me permets de parler ainsi de mes bonnes amies, c'est qu'elles ne

se sont pas gênées sur mon compte, pas même mes ex-amis, qui, lorsque

plus tard j'ai débuté aux Variétés, dans la _Course au plaisir_, m'ont

très-maltraitée. Les oranges s'étaient changées en pierres.

Donc, Maria aurait pu lutter d'orgueil avec le paon; elle était devenue

très-élégante, se promenait à pied aux Champs-Élysées avec des robes de

velours à queue; et quand, par hasard, en sortant de l'Hippodrome, je la

rencontrais, elle me regardait du haut de sa grandeur sans me saluer.

Cela ne me faisait aucune peine, parce que je m'étais fait une petite

philosophie à moi à l'égard des femmes.

Elle trouva que son nom ne faisait pas bien sous un chapeau à plumes et

se fit appeler Mme de Saint-Pase.

Longtemps après s'être mise sous la protection de ce nouveau saint de sa

création, elle me raconta de l'air le plus important du monde que son

père était un grand seigneur; qu'il menaçait de la faire enfermer si elle

continuait à porter son nom de Saint-Pase; qu'elle était fort embarrassée

sur le choix d'un nouveau nom.

--Eh bien! lui dis-je, est-ce que vous ne vous appelez pas Maria?

--Ah! me dit-elle, ne m'appelez jamais ainsi.

Je lui dis franchement qu'elle devrait se résigner, parce que,

quoiqu'elle fît, on dirait toujours en la voyant: Voilà Maria la

Polkeuse.

Elle faillit avoir une attaque de nerfs. Quand elle fut remise, elle me

dit:

--C'est cela, j'ai mon idée.

Un mois après, je la demandai au concierge qui me répondit: _Connais

pas!_

Je m'en allais de mauvaise humeur; heureusement elle se mit à la fenêtre

et me rappela.

--Pourquoi partez-vous donc?

--Dame! on m'a dit qu'on ne vous connaissait pas.

--Ah! je comprends. C'est qu'on m'appelle aujourd'hui Mme la comtesse

Marie de Bussy.

Elle avait pris son nom au sérieux; tout chez elle était marqué d'une

couronne.

--Dites donc, Maria, voulez-vous que je vous donne mon avis sur votre

changement de titre et sur vos armoiries.

--Oui.

--Eh bien! c'est que vous avez l'air de vous être meublée et habillée

chez un fripier. Autant ces choses sont belles quand elles vous

appartiennent, autant elles vous rendent ridicule quand on s'en pare sans

en avoir le droit.--Vous êtes une bonne fille, je vous aime bien, c'est

pour cela que je vous donne un conseil. Quand on prend une femme comme

nous, on sait ce qu'elle est; on ne ment guère plus facilement aux autres

qu'à soi-même.

Il paraît que mon avis était stupide, car elle vint dîner chez moi dans

une voiture marquée de _trois couronnes_ grandes comme la lune.

Il était cinq heures, son couvert était mis, lorsque Richard vint me

faire une visite.

On sonna derrière lui, je crus que c'était mon invitée; je prie Richard

d'ouvrir; c'était Robert!

Mes sens ne firent qu'un tour; je ne trouvai pas une parole.

--Bien! dit Robert en regardant les deux couverts sur la table, je sais

ce que je voulais savoir; puis s'adressant à Richard, il lui dit:

--Vous avez voulu épouser cette fille; ne faites jamais une pareille

folie. On les paye, elles ne méritent pas d'autre sacrifice. Je vous la

laisse, elle est bien à vous désormais.

La leçon ne plaisait pas à Richard, car sa figure se crispa. De son côté,

Robert semblait le provoquer de son œil ardent. Je me sentais mourir: un

malheur allait arriver si je ne trouvais pas un moyen de l'éviter.

Je joignis les mains en regardant Richard. Il comprit sans doute, car il

lui répondit de l'air le plus affable du monde:

--Je vous remercie de l'avis, monsieur; vous la connaissez, je crois,

depuis quatre ans? Eh bien! dans quatre ans, je vous donnerai une

réponse.

Robert sortit, me lançant un regard plein de mépris qui me retourna

jusqu'au fond du cœur.

Je priai Richard de me laisser seule.

Maria arriva. Elle fit son possible pour me consoler. Un malheur était

devant moi, je courais au-devant de la pensée.

Si Maria avait un ridicule, elle avait des qualités.

Elle vint plusieurs jours me voir et tâcha de chasser mes tristes idées

par de bonnes paroles.

Robert, pour sauver son amour-propre, qu'il croyait engagé dans cette

rencontre chez moi, chercha une femme avec laquelle il pût se montrer

dans les endroits publics. Il trouva, dans une table d'hôte, une

provinciale qu'un monsieur avait amenée à Paris, moyennant une somme

de... Il lui offrit le double de ce que l'autre avait promis. Elle savait

qu'il avait une maîtresse qu'il aimait, qu'elle allait servir à rendre

une autre femme jalouse; elle accepta ce rôle et le remplit avec

impudence. La vérité me force à dire qu'elle était jolie.

Richard venait à chaque instant me dire: J'ai rencontré votre Robert avec

sa maîtresse. Il aurait dû mieux vous remplacer.

Il ne comprenait pas le mal qu'il me faisait.

Maria, de son côté, venait me dire:--Ah çà, votre Robert est fou. Il sort

avec une femme, en voiture découverte, et quelle femme encore! elle a la

tournure d'une botte de paille.

Tous frappaient à la même place et en même temps. La douleur ne pouvait

pas être plus forte, il fallait que le fiel qu'on me versait au cœur

débordât sur quelqu'un.

Mémoires de Céleste Mogador, Volume 3 · 第 9 / 14 段