»Chère Céleste, vous m'avez ordonné de partir, votre repos en

dépendait, et je suis parti. J'avais peine à contenir mes

larmes... Vous, au contraire, vous aviez le visage riant et l'air

heureuse.--J'étais seul dans un des wagons du chemin de fer...

j'ai pleuré comme un enfant! Mais quand je pense à ma position,

j'ai le cœur rempli de tristesse!... Je vous aime et vous ne

m'aimez pas. J'en ai la malheureuse conviction! Vous plaignez les

autres, et pour moi vous êtes sans pitié! Vous ne m'avez pas

demandé ce que je deviendrais, seul à seul avec mon désespoir!

Non, cela vous importe peu. Je crois que vous ne savez pas encore

à quel point je vous aime!... Moi-même je l'ignorais!..... Tant

qu'on est heureux, on se laisse aller au bonheur. C'est à peine

si on en sent le prix... Mais vient-on à le perdre, alors on n'a

plus assez de larmes dans les yeux pour pleurer ce qu'on a perdu.

Si cet éloignement durait encore quelques jours, je n'y

survivrais pas; je saurais mettre un terme à mon martyre, à cette

rage concentrée qui me brûle et m'étouffe; oui, Céleste, je

mourrai pour vous, mais en mourant ma bouche n'aura que des

paroles d'amour et d'adoration. Alors je vous laisserai plus

heureuse avec d'autres amours.--Serez-vous donc inexorable pour

moi?... N'aurez-vous donc jamais un mot de consolation à me

dire?... J'ai une fièvre ardente... On me donne du quinine.....

Cela ne me fera rien!... Rappelez-moi et je serai guéri! Je

ferme les yeux et je me figure être près de vous!--Je suis bien

heureux alors, mais ce n'est qu'un éclair de bonheur qui

s'évanouit aussi vite qu'il est venu. Qu'ai-je fait pour être

aimé de vous? Rien, absolument rien, car je ne puis compter pour

quelque chose la folle passion que j'ai pour vous, passion qui,

je le sens bien, fera le malheur de ma vie, et ne finira qu'avec

elle... Cette lettre va vous ennuyer... Elle contient ce qu'elles

contiennent toutes, l'expression de mon amour!..... Les vôtres

aussi sont les mêmes!... Toujours la froideur, l'indifférence!...

Pourquoi ne me mentez-vous pas; il est si doux d'être trompé!...

On croit si facilement quand on est malheureux! Il me semble que

quand on est aimé comme je vous aime, on devrait au moins un peu

de pitié à celui qu'on fait tant souffrir! J'ai lu mieux que vous

dans votre cœur!... Vous croyez haïr cet homme... vous l'aimez

plus que jamais!

»Je reçois une lettre de vous...--Vous me rendez une liberté qui

m'est odieuse, et vous m'ôtez tout espoir de rapprochement!...

Ah! ne craignez rien, je ne vous ferai aucun reproche.

D'ailleurs, je n'en ai pas le droit, et mon amour pour vous est

trop grand pour que je ne baise pas encore la main qui me frappe.

Vous pouvez briser mon cœur, mais vous ne tuerez jamais mon

amour!... Je vais à Spa... J'ai besoin de me distraire... les

émotions du jeu me donneront peut-être un moment d'oubli! Un mot

de vous, un signe! et je serai à vos pieds!...--Je vous attendrai

toujours...

»RICHARD.»

Cette lettre était trop bonne. Pauvre Richard! je me reprochais d'avoir

fait son malheur..... mais il était jeune, et, j'espérais, l'absence le

ferait oublier.

En même temps que les _Martyrs du Carnaval_, on répétait, aux Folies, une

pièce appelée _Blanche et Blanchette_.--Dans le rôle d'amoureux, débutait

un jeune homme brun, mince, joli garçon, quoique d'une grande pâleur. Il

s'appelait Alexis Didier. D'abord je n'y pris pas garde, mais on contait

des histoires si extraordinaires sur son compte, que je le regardai plus

souvent. Je cherchais les occasions de lui parler, de l'écouter!... je ne

croyais pas au magnétisme, et je riais au nez des conteurs.

Didier est ce même somnambule que M. Dumas a étudié si longtemps... Il y

avait des séances chez lui... tout le monde y était allé, et en était

sorti convaincu de sa lucidité!... On m'avait offert de m'y conduire:

j'avais refusé, parce que je n'avais aucune confiance. On me dénonça à

Didier comme une incrédule incorruptible. Il venait à moi, nous causions

souvent ensemble... Quand sa causerie dépassait dix minutes, je me

sentais fatiguée, engourdie!... Quand il me prenait la main, il me

fallait un effort pour la retirer.

--Laissez-moi donc, Didier, on va dire que vous me faites la cour!... Il

me répondait sans ôter ses yeux de dessus les miens:

--Laissez-les dire!

--Mais non, je ne peux pas!... et je me sauvais, pas pour longtemps.

Quand j'avais fait quelques tours, je revenais à lui... il se mettait à

rire et disait:--Vous voyez bien que c'est vous qui me cherchez!...--Je

répondais oui, et je ne bougeais pas de place. Je trouvais cela stupide;

je me promettais, le lendemain, aussitôt ma pièce répétée, de quitter le

théâtre, car tout le monde riait de moi!... Bien sûr, on devait me croire

amoureuse de Didier; pourtant je n'y songeais pas.

Quand on jouait les deux pièces, la mienne passait en premier; il

n'arrivait donc qu'après moi au théâtre. Je disais aux personnes qui

étaient dans ma loge:--Tiens! voilà Didier qui arrive!

--Non, me répondait-on, sa loge est fermée!

--Je vous dis qu'il arrive, je l'entends bien... Et en effet, il était au

foyer ou sur la scène.

Un soir, au théâtre, je reçus un mot; il était de Richard.

«Il faut, me disait-il, que je vous voie demain... Venez chez

moi, ou je vais chez vous!»

Son retour m'était on ne peut plus désagréable, mais je ne pouvais

m'exposer à le laisser venir chez moi. J'allai le trouver.

Il était changé... il paraissait fatigué... il me fit asseoir et me dit:

--Je suis revenu, quoique vous ne m'ayez pas rappelé, ce à quoi vous ne

pensiez guère!... mais je ne puis vivre sans vous! Écoutez-moi bien,

Céleste, vous allez voir jusqu'à quel point cet amour tient à ma vie!

J'ai bien réfléchi, voilà ce que je vous offre: un avenir heureux,

honnête, qui vous aidera à oublier un passé dont je ne vous parlerai

jamais! Je vous donnerai quarante mille francs!... nous partirons de

suite en Angleterre, où je vous épouserai facilement, car je suis Anglais

et n'ai pas de parents!... Écoutez-moi jusqu'à la fin... vous n'avez pas

le droit de me refuser, car vous avez fait le mal, vous devez le réparer,

fût-ce même par un sacrifice. Ce n'est pas moi qui suis allé vous

chercher, c'est vous qui êtes venue à moi!... Je ne vous regardais pas,

vous m'avez fait tourner la tête de votre côté... c'est un jeu qui m'a

coûté cher, qui me coûtera la vie si vous me refusez.

Je ne savais que répondre.--Ce qu'il me disait était vrai... je cachai ma

figure dans mes mains pour pleurer...

--Je ne puis accepter ce que vous m'offrez!... c'est de la folie, vous

n'y avez pas réfléchi!...

--Pardon, me dit-il, si bien et si longtemps, qu'il me faut votre réponse

de suite.

--Mais c'est impossible!...

Il se leva comme un fou... j'eus peur, je l'attirai près de moi et lui

dis:

--Voyons, mon ami, soyez raisonnable!... J'étais si loin de m'attendre à

ce que vous me dites, que j'en suis étourdie... donnez-moi le temps de me

remettre... Et puis, êtes-vous sûr que cela puisse s'accomplir à

Londres?... Allez-y deux ou trois jours, vous reviendrez me chercher

quand je vous aurai écrit.

--Vous me trompez, Céleste, vous ne m'écrirez pas!

--Je vous jure que je vous écrirai.

--Je vous crois, et je pars ce soir.

Il était heureux... moi je revins triste. Je lui écrivis, mais pour le

faire renoncer à cette folle idée.

A quelques jours de là, je déjeunais chez Robert, rue Royale, avec un de

ses amis. Au milieu du repas, il me chercha querelle comme à

l'ordinaire... cela commença pour un rien, et, comme à l'ordinaire

encore, cela finit par un violent orage.

--Une fois pour toutes, lui dis-je, que me reprochez-vous?

--Ce que je vous reproche, c'est d'avoir empoisonné mon cœur d'un amour

qui rougit d'avoir pour idole Mogador!--Je vous hais parce que... je vous

hais, enfin, parce que je vous aime.

Il passa dans sa chambre et me laissa avec son ami, qui me dit:

--Mais il est fou!

--Oui, et d'une méchante folie. Il vaudrait mieux se quitter que de vivre

comme cela.--Voilà pourtant ce que j'ai refusé pour lui... Et je lui

contai ce que Richard m'avait offert.

--Si c'est vrai, me dit-il d'un air de doute, vous avez eu bien tort de

refuser, dans votre intérêt et dans celui de Robert, car il se ruine! Il

faut absolument qu'il se marie.

--Vous savez bien qu'il a essayé cent fois et que cela a toujours

manqué...

--Parce qu'il vous savait là, et qu'il n'y a jamais pensé sérieusement.

Il ne pouvait manquer de réussir s'il l'eût désiré, avec son nom, son

esprit et sa fortune. Si vous étiez partie, mariée, et qu'il n'eût plus

d'espoir, vous verriez qu'il en finirait.

Robert rentra, il regrettait sa mauvaise humeur et faisait son possible

pour me la faire oublier; mais quand mes yeux étaient mouillés de larmes,

ces larmes séchaient lentement.

Je reçus une lettre de Richard. Malgré ce que je lui avais écrit, il me

répétait les mêmes offres, en me suppliant d'accepter.

Cette proposition était trop sérieuse pour y répondre sans réfléchir, car

il ne s'agissait pas seulement de mon bonheur, mais encore du sien!

Le théâtre m'ennuyait!... Il faut, pour être acteur, une vie

régulière.--Il est difficile d'être gaie en scène, de chanter, de danser,

de faire rire les autres, quand le cœur est triste.

Didier continuait, pour convaincre mon incrédulité, à exercer sur moi une

influence magnétique qui me fatiguait!... Quelquefois je me fâchais; il

me disait en riant: Commencez-vous à croire?--Je répondais: Non! pour ne

pas céder; car je ne pouvais me dissimuler qu'il se passait en moi

quelque chose d'extraordinaire. Il augmenta, par je ne sais quels moyens,

son influence. Je le suivais pas à pas dans le théâtre... je savais

presque toujours où il était, sans le voir. Cela m'inquiétait,

m'irritait. Bien que cela ne fût qu'une plaisanterie, je commençais à

trouver qu'elle durait trop longtemps.

Un jour que Robert avait Montji à dîner, il me querella encore. Je

n'avais jamais été patiente... Ce jour-là, moins que les autres, j'étais

disposée à l'être. La scène devint si terrible, que mon secret m'échappa.

--Après tout, mon cher ami, croyez-vous que j'aie besoin de vous?

Croyez-vous qu'en sortant, derrière le seuil de votre porte, je ne

trouverai pas un ami qui me tendra la main? Mais... je n'aurais pas

d'asile, je ne saurais où manger, que je ne resterais pas avec vous, si

vous devez continuer à me traiter de la sorte! Si vous ne m'aimez plus,

ou si vous êtes furieux de trop m'aimer, je n'en suis pas cause, et vous

n'avez pas le droit de me rendre la vie dure comme vous le

faites!--Pourquoi, quand vous m'avez renvoyée, venez-vous me

rechercher?... Votre caractère est une raquette, mon bonheur est le

volant... je ne veux plus vivre comme cela. Écoutez ce que je vais vous

dire: je dois écrire demain le parti que j'ai pris; votre réponse va

dicter la mienne! je vous aime encore: la preuve, c'est que je suis

ici!... On m'a offert de m'épouser et de me donner quarante mille francs

de suite, si je voulais vous quitter. J'aurais voulu ne jamais vous le

dire, mais, avant de prendre une résolution, je veux que vous me donniez

votre parole d'honneur de ne plus me traiter comme vous le faites depuis

quelque temps. Cette vie est un enfer! mieux vaut nous quitter pour

toujours...

--Bravo! dit-il en riant aux éclats, la comédie est bien jouée, la scène

de chantage bien inventée; mais, ma chère enfant, je ne suis pas votre

dupe. Qui donc vous donne d'aussi bonnes leçons?

Ah! on veut vous épouser... On vous offre de l'argent pour me quitter, et

vous venez me le dire pour que je vous garde au même prix!... Eh bien!

voilà ma réponse: Si ce que vous dites est vrai, je vous engage à

accepter. D'abord mon intention n'est pas de vous garder longtemps, et

puis, quand même, je ne vous saurais aucun gré d'un sacrifice auquel je

ne crois pas!...

Etre soupçonnée d'un pareil stratagème me parut plus odieux que tout le

reste...

Je sortis exaspérée, jurant de ne plus le revoir, et bien décidée à

partir. J'allai au théâtre, je suppliai M. Mouriez de me donner la

permission de m'absenter quelque temps. Il me l'accorda.

Je rentrai chez moi.

On me remit cette lettre de Robert.

«Quand on aime une femme indigne de soi et qu'on se sent trop

faible pour la quitter, on se fait sourd et aveugle, c'est ce que

j'aurais dû faire. On ne crée pas ce que Dieu lui-même serait

impuissant à recréer. Le cœur d'une fille comme vous ressemble à

une hôtellerie mal famée. Le passant honnête, qui s'y aventure

par hasard, attire sur lui toutes les railleries des hôtes

ordinaires. Quand un bon sentiment nous vient au cœur, les

mauvaises passions, maîtresses du logis, l'en chassent bien vite.

Vous dites que je ne vous ai pas aimée, mais l'amour que j'ai eu

pour vous est ma seule excuse; si je ne vous avais pas aimée, je

serais le dernier des misérables. Votre semblant d'amour, à vous,

a commencé par une caresse et finit par un chiffre. Je ne suis

pas assez riche. Vous êtes libre.

»ROBERT.»

Je prenais la plume pour écrire à Richard. Ma femme de chambre l'annonça.

L'impatience l'avait ramené.

Je poussai un cri de joie. Il me demanda ma réponse,--je lui dis: Quand

partons-nous?...

--Demain soir, si vous voulez.--Il vous faut le consentement de votre

mère, et je désire que vous placiez cet argent avant notre départ.--Il

posa sur ma toilette un portefeuille que je lui rendis.

--Non: je ne veux pas de cet argent; plus tard, nous verrons.

--Je veux que vous le placiez avant de quitter Paris... Ce n'est pas une

grande fortune, mais cela vous aidera à élever votre petite fille! Quoi

qu'il arrive, ces quarante mille francs sont à vous.

J'étais confuse de tant de générosité! J'allais peut-être refuser encore,

quand je songeai à ces paroles de Robert: _Si c'était vrai, vous ne me le

diriez pas!_ Je pris le portefeuille, et le montrant dans ma pensée à

Robert, je lui disais: _Vous voyez bien que je ne mentais pas._

Tout fut prêt le lendemain soir; le consentement donné, l'argent placé.

Nous partîmes. Je recommandai de m'envoyer mes lettres poste restante.

Je faillis me trouver mal quand le chemin de fer m'emporta. Je cherchai

vainement à entourer de mes pensées celui qui faisait tout pour moi,

celui qui allait me donner son nom. Mon cœur rebelle saignait en pensant

qu'il s'éloignait de Robert. Je me faisais honte à moi-même. Ma volonté

était impuissante; je pouvais diriger mon corps, non mon amour.

Richard me demanda si j'étais heureuse... je ne répondis rien pour ne pas

mentir.

Une fois embarquée, j'eus plus de liberté; je pus pleurer. Nous eûmes une

très-mauvaise traversée.

Richard était presque sans connaissance, tant il souffrait! Deux

personnes, sur peut-être trois cents, tinrent tête à l'orage et restèrent

debout. Je m'étais appuyée à une espèce de mât. Les bras croisés, je

regardais les vagues furieuses, qui me semblaient courir après notre

embarcation pour l'engloutir.

Je les attendais; j'étais prête à me laisser emporter par elles.

Quand le jour parut, j'appris que nous avions couru un véritable

danger... Nous nous étions perdus. Les voyageurs n'avaient pas figure

humaine... Un surtout, M. Eugène Crémieux, marchand de chevaux, que je

reconnus pour être un des fournisseurs de Robert, était effrayant sous

l'influence du mal de mer. J'avais remarqué, sur l'avant du bâtiment, un

grand monsieur qui, pendant la bourrasque, n'avait cessé de fumer son

cigare. Je demandai son nom à Richard qui venait de le saluer.

--C'est le prince de Syracuse.

--Eh bien! dis-je, il a le pied marin.

Arrivés à Londres, nous louâmes un grand appartement.

Dès ma première promenade, je pris cette ville en horreur. Le brouillard

interceptait le jour, et ne s'ouvrait que pour laisser passer une neige

noire qui tachait mon chapeau blanc et me mouchetait la figure. Je

rentrai furieuse. Je voulus me laver avec de l'eau et du savon; j'avais

l'air d'un ramoneur. Cela s'était étendu. La maîtresse de la maison, qui

était très-aimable et qui parlait français, me dit:--Madame ne connaît

pas Londres... Il ne faut pas sortir avec des couleurs claires dans cette

saison, et toujours avoir le soin de mettre un voile de gaze verte. Je la

remerciai, me promettant de ne pas suivre son conseil. Je n'avais pas

assez de courage pour m'habiller à l'anglaise.

Je venais de trouver le moyen de détacher ma figure avec du coldcream. Je

ne sortis plus qu'en voiture. Je visitai tous les monuments. Une chose

m'étonna: il fallait payer à toutes les portes pour entrer et pour

sortir, donner je ne sais combien de shellings pour voir quelques bijoux

dans une cage de verre. Je me disais que si les Français étaient comme

cela, les étrangers ne seraient pas assez riches pour tout voir. Je

trouvais cette rançon de mauvais goût. Ayant plus beau dans mon pays, je

ne visitai plus rien; j'étais triste, je m'ennuyais.

--Richard ne savait qu'inventer pour me distraire; il m'achetait tout ce

que j'avais regardé.

Le salon de notre appartement devint un magasin de robes, de dentelles,

de bijouteries.

Il avait tout disposé pour notre mariage. Le moment approchait, non sans

me faire grand'peur, car je doutais de moi, de ma résolution. Ce fut bien

pis après avoir été à la poste, où je trouvai une lettre de Robert. Il

avait gagné ma femme de chambre, et malgré ma défense, elle lui avait dit

où j'étais et comment il pourrait m'écrire. Je cachai cette lettre, car

Richard m'attendait et je n'osais la lire devant lui. Enfin il sortit; je

brisai le cachet avec un battement de cœur... Voici ce qu'il m'écrivait:

«Si vous recevez encore une lettre de moi, ne croyez pas que

j'espère un rapprochement entre nous. Vous m'avez vu assez

faible, c'est que j'espérais; mais aujourd'hui, à quoi puis-je

croire? Je croyais, avant le jour où vous m'avez manqué; depuis,

je n'ai plus cru à rien. Vous êtes restée dans le vrai, le

plaisir, le nouveau, le profit et une garantie pour l'avenir. Moi

qui ne vivais que par le cœur et l'imagination... j'ai cherché à

rompre... Je m'étais fait un faux courage... Vous m'avez

abandonné, tout m'a manqué. Il y a aujourd'hui une barrière que

je ne franchirai jamais. Avec vous, Céleste, je n'ai eu que

souffrance! j'ai souffert pour le passé, j'ai souffert pour le

présent, je souffrirai toute ma vie. Si vous épousez cet homme,

c'est une grande folie!... Une fois le caprice passé, il n'y aura

plus pour vous que reproche et amertume. La tête est tout chez

lui, le cœur n'y est pour rien. Si mes conseils peuvent être de

quelque poids dans votre conduite, je serai heureux de vous

rendre en bonheur tout ce que je souffre depuis votre départ

auquel je n'ai pas cru jusqu'à ce que j'en aie eu la preuve

matérielle. Je cherche partout une distraction que je ne trouve

nulle part; je n'ai pas le courage de la chercher jusqu'au bout.

La femme n'existe pour moi qu'en vous... J'ai lutté contre

l'impossible... pourquoi vous en voudrais-je?... N'ai-je pas eu

de vous tout ce qu'on pouvait en avoir? Cet homme sera-t-il plus

heureux de vos caresses que je ne l'ai été? En aura-t-il de plus

tendres? Cela n'est pas possible!... Une fois son imagination

assouvie, que lui restera-t-il?... Rien!--Je serai vengé de lui,

car il ne souffrira pas plus que je ne souffre.

»Vous m'avez reproché des lettres et des paroles inspirées par la

colère; elles vous ont froissée parce que vous n'avez pas su y

trouver tout ce qu'elles contenaient de passion et de

désespoir. La femme qui aime n'a d'autre moyen de prouver son

amour que par son dévouement, son abnégation; elle voudrait être

la dernière du monde entier, pour devoir tout à celui qu'elle

aime et en être fière. Vous avez été ainsi quand vous

m'aimiez.... quand vous ne m'avez plus aimé, je vous ai humiliée,

cela devait être.

»Pardonnez-moi de venir vous troubler au milieu de vos joies et

de vos plaisirs. Si ma lettre vous ramène à quelque sentiment

triste, vous trouverez immédiatement une consolation dans le

baiser que vous donnerez ou dans celui que vous recevrez.

»Adieu.

»ROBERT.»

Après cette lecture, je pleurai; pourtant j'étais heureuse; sa lettre me

prouvait qu'il m'aimait encore.

Richard rentra.... Je faillis perdre la tête, car je venais de faire un

projet de départ. Je ne pensais plus à lui.

Les formalités à remplir pour notre mariage étaient finies; le temps à

attendre par des dispenses acheté.

Richard me dit: --Allons, Céleste, c'est aujourd'hui que vous serez ma

femme, c'est la plus grande preuve d'amour que je puisse vous donner.

Rendez-moi heureux, et c'est moi qui vous serai reconnaissant.

Il m'avait commandé à Londres une toilette complète.... je m'habillai

machinalement... je n'osais rien dire... je ne voulais pas me marier, et

je ne savais comment lui faire comprendre que nous allions tous deux à

notre perte.

J'avais une robe de brocart gris-perle, un châle de dentelle noire, un

chapeau blanc.

--Cette toilette est de demi-deuil, lui dis-je, c'est horriblement

triste!

Il mit sur mon chapeau un magnifique voile qui avait été fait pour la

reine et qu'il avait acheté la veille.

Je me laissai conduire....., mais quand la voiture s'arrêta, la pensée,

la vie me revinrent.

--Non, non, dis-je au cocher, n'arrêtez pas, marchez!... Richard,

dites-lui de dépasser cette porte, il faut que je vous parle.

Je m'enfonçai dans la voiture, et me tins au coussin comme si l'on eût

voulu m'en faire descendre par la force.

Il donna ordre de retourner à l'hôtel. Il ne me dit pas un mot pendant la

route... je n'osais lever les yeux sur lui. Rendus à notre appartement,

il me montra un fauteuil, prit une chaise et me dit:

--Voyons, Céleste, qu'avez-vous à me dire?

Il me disait cela si doucement, il me regardait d'un air si bon, que je

ne sus que répondre... mon voile moitié baissé cachait ma rougeur... je

tremblais, mes dents claquaient.

--Dites-moi ce qui vous est arrivé?--vous ne répondez pas!... je vais

vous le dire. Vous venez d'avoir peur de ce que vous alliez me

promettre... Vous ne m'aimez pas, vous n'avez pas le courage de me donner

votre vie tout entière. Il n'y aurait pas dans ce refus de quoi vous en

vouloir, c'est de l'honnêteté... une autre aurait pris mon nom et

l'aurait traîné dans la boue. Je vous l'offrais avec confiance dans

l'avenir, vous ne voulez pas, vous ne m'aimez pas, vous ne m'aimerez

jamais; je tuerai mon amour ou il me tuera!

Il cacha sa figure dans ses mains pour pleurer. Je me jetai à ses genoux,

je lui demandai pardon du mal que je lui faisais.--Tenez, Richard, n'ayez

que du mépris pour moi, je suis indigne d'un amour comme le vôtre...

chassez-moi, je suis une misérable... mais je souffre!... ce n'est pas ma

faute... ayez pitié de moi, ne m'accablez pas de vos reproches, je ne

pourrais pas les supporter! Oh! j'étouffe! ma vue se trouble... je me

sens mourir.

Je perdis connaissance.

Quand je revins à moi, j'étais dans un fauteuil... on m'avait

déshabillée... la maîtresse de la maison me mettait une robe de

chambre... j'allais demander ce qui s'était passé... Richard me fit signe

de me taire.

Quand nous fûmes seuls, il me prit la main et me dit:--L'air de Londres

vous fait mal, Céleste, nous partirons demain. Il resta quelque temps

sans me parler, puis, me regardant avec colère, il reprit:--Comme vous

l'aimez, cet homme!

Le reste du temps se passa dans le silence. Nous partîmes le lendemain

avec des émotions bien différentes au cœur.

Arrivé à Paris, il descendit dans un hôtel, cité Bergère, car il avait

fait vendre son appartement pendant notre absence.

Robert sut bien vite mon retour... il m'écrivit plusieurs lettres que je

laissai sans réponse. Je ne m'appartenais pas... la reconnaissance me

faisait un devoir de rester auprès de Richard... je ne voulais pas sortir

avec lui, pour éviter une rencontre qui, je le savais, aurait eu des

suites terribles.

Je reçus une nouvelle lettre de Robert.

Mémoires de Céleste Mogador, Volume 3 · 第 8 / 14 段