--Et moi, je vous dis que demain vous me sacrifierez, si c'est son bon

plaisir; je suis le plus malheureux des hommes!

Il se laissa tomber sur une chaise, et fondit en larmes!

Je n'eus pas le courage de lui dire un mot de consolation, car je

souffrais autant que lui. L'éloignement et l'isolement dans lesquels

Robert vivait étaient ma force; mais l'idée de le savoir à Paris,

peut-être avec une autre femme, me torturait. Je n'entendais que ma peine

et le pauvre Richard était oublié.

--Voyons, lui dis-je, n'allez-vous pas faire l'enfant, et m'ôter mon peu

de courage. Je ne le verrai plus, vous savez que je ne ferai jamais un

pas à sa rencontre; il m'a déjà oubliée, pourquoi m'avoir dit que vous

l'aviez vu; j'aurais ignoré sa présence.

--Je vous l'ai dit, Céleste, parce qu'il venait de ce côté, j'ai cru

qu'il sortait de chez vous; je crois qu'il est revenu sur ses pas et

qu'il m'a vu entrer ici.

Oh! l'égoïsme des grandes passions! Comme la nature est cruelle, comme le

cœur est sans pitié pour les souffrances des autres, quand il saigne de

ses propres blessures!

Richard, cet homme si bon, si dévoué, je le regardais avec fureur.

J'aurais voulu le voir loin de moi. Au bout de quelques instants, il ne

me fut plus possible de supporter cette torture. J'avais absolument

besoin d'être seule.

--Tenez, Richard, allez chez vous, j'irai vous voir demain.

--Vous me renvoyez.

--Non, mon ami, je vous prie de me laisser seule, je suis souffrante.

Il se répandit contre moi en reproches, hélas! trop justes. Mais je

n'étais pas disposée à les entendre.

Sa résistance me fatigua. J'ordonnai ce que je venais de demander. Il

parut désolé, je n'y pris pas garde; j'étais aussi malheureuse que lui.

Robert était à Paris et n'avait pas cherché à me voir! Je ne lui avais

même pas laissé un souvenir d'amitié; pourquoi? Que lui avais-je fait?

J'eus vingt fois l'idée de prendre mon chapeau et d'aller courir les rues

jusqu'à ce que le hasard me fît le rencontrer.

Ma bonne, qui montait, m'apporta une lettre; elle était de Robert, et

contenait ces mots

«Je viens passer quelques jours à Paris: si vos occupations de

théâtre ne vous retiennent pas trop, venez me serrer la main, je

demeure rue Royale, et vous offre à dîner; si vous ne pouvez

accepter, venez toujours cinq minutes, j'ai à vous parler.»

Je pris un petit fiacre et me rendis chez lui. C'était peut-être bien une

faiblesse, mais la passion peut-elle inspirer autre chose?

Son appartement était à l'entre-sol, je vis sa figure derrière un rideau,

il m'attendait.

--Comment, me dit-il, en venant au-devant de moi, une femme si élégante

que vous sort en fiacre; votre amant n'est pas généreux; je vous avais

pourtant bien lancée.

Je le regardais étonnée.

--Si c'est pour me dire cela que vous m'avez écrit, c'était inutile. Si

peu qu'on me donne, je ne vous demande rien.

Je me dirigeai du côté de la porte. Il me rappela et me dit:

--Bon, vous avez le caractère mal fait à présent. Pardonnez-moi et

faisons la paix. Je vous aime assez pour ne pas perdre de vue ce qui vous

intéresse, je sais que vous êtes rentrée au théâtre; c'est un piédestal:

vous devez avoir du succès comme femme; les hommes sont assez bêtes pour

se monter la tête en regardant toutes ces baladines; enfin, si cela vous

convient, tout est pour le mieux; je comprends maintenant pourquoi vous

étiez si pressée de me quitter. Faites-vous de brillantes affaires? Oh!

ne vous fâchez pas, vous pouvez me dire cela en ami; je veux vous aider;

une fille comme vous ne peut sortir à pied, la police pourrait l'arrêter;

je vais vous faire cadeau d'une voiture.

Il marcha sur moi. Ses yeux étaient ardents, ses lèvres blanches, il me

faisait peur; je reculai de quelques pas, je le croyais fou.

Il reprit.

--Vous voyez bien que j'avais quelque chose à vous dire; j'ai à vous dire

que vous ne m'inspirez plus que du dégoût. Quel moyen aviez-vous donc

employé pour me fasciner? C'était de la magie, n'est-ce pas? Un honnête

homme ne peut aimer une créature comme vous; j'étais fou quand je vous

ai menée dans le château de mes pères. Pour vous, je me suis perdu dans

la considération du monde. Que m'avez-vous donné en échange? un corps

flétri, une âme vile, vous avez été ingrate, ignoble; vous n'avez pas

respecté un seul jour le souvenir d'un homme qui avait tant fait pour

vous.--Voilà ce que je voulais vous dire, vous pouvez aller le répéter à

M. Richard qui vous attend sans doute en bas.

Il démasqua la porte pour me laisser passer.

Le sang m'était monté à la tête et m'avait aveuglée. Je faillis tomber à

la renverse. Revenue à moi, je sentis mon cœur et mes artères battre

violemment. La colère m'enveloppa, je devins une furie.

Je m'avançai à mon tour sur lui.--Ah! vous m'avez fait venir pour

m'injurier; et de quel droit, s'il vous plaît? Du droit qu'a un lâche de

faire une mauvaise action, du droit qu'on prend d'accuser les autres de

ses torts pour s'excuser à ses propres yeux. Vous ai-je rien demandé?

Ai-je cherché à vous détourner d'une bonne résolution? Vous ai-je

entraîné à toutes ces folles dépenses? Me suis-je plainte de vos

caprices? Vous devriez avoir honte du reproche que vous venez de me

faire. Car je ne vous l'ai pas caché, je suis fille inscrite; il eût été

beau à vous de m'aider à sortir de cette position avant de me conduire

chez vous; si je ne vous avais pas confié cet affreux secret sur

moi-même, vous me feriez aujourd'hui verser des larmes de sang; mais je

vous regarde en face et je n'ai aucun reproche à me faire; vous m'avez

prise, quittée, puis reprise et quittée; vous ne vouliez plus de moi, un

autre m'a aimée. C'est un grand crime, n'est-ce pas? Comment! vous me

jetez à la porte et un autre se permet de me ramasser! Si on pouvait

noyer les femmes avec lesquelles on a vécu, cela serait plus commode,

n'est-il pas vrai, monsieur le comte? Que voulez-vous? la justice est mal

faite.

J'eus un rire nerveux qui me fit atrocement mal; je sortis en courant,

j'étouffais. Dans la voiture je fondis en larmes. Je courus chez Richard

lui raconter tout ce qui venait de se passer.

Il me plaignit et me reprocha doucement d'y être allée.

Je rentrai chez moi dévorée par la fièvre; c'en était trop. Robert me fit

demander, il regrettait sans doute le mal qu'il m'avait fait, car il me

connaissait. Il avait dû comprendre tout le désespoir que j'avais au

cœur. Je refusai de le voir; il arriva derrière son domestique. Il ferma

la porte du salon et vint s'asseoir près de moi; je me levai, j'allai

ouvrir mon armoire; je pris dedans tous les bijoux qu'il m'avait donnés

et je lui dis:--Une seule chose peut vous amener ici, monsieur, c'est le

désir de ravoir ce que vous m'avez donné: je vous le rends, mais comme je

ne veux pas qu'en sortant vous portiez ces bijoux à une autre, je les

brise. Et levant l'écrin au-dessus de ma tête, je le lançai de toutes mes

forces dans la chambre.

La boîte s'ouvrit, les diamants, les émeraudes et les perles roulèrent de

tous côtés.

--Vous êtes folle! me dit-il en poussant la boîte du pied.

--Eh bien, oui, je suis folle de rage, je vous hais; je me vengerai de

vous sur le monde entier, si je le peux. Allons, je n'ai plus rien à

vous, sortez; mais sortez donc; vous voyez bien que je ne veux pas

pleurer.

Je venais heureusement de gagner un fauteuil. Je me sentis défaillir,

j'avais des colères affreuses, dangereuses même, car je perdais la

raison. Quand la réaction arrivait, je fondais en larmes: puis j'étais

malade plusieurs jours.

Robert sonna, me fit donner un verre d'eau et me dit:

--Ma présence ne devrait pas vous irriter, Céleste; j'ai eu tort et je

venais vous demander pardon. Que voulez-vous? hier en arrivant

j'accourais pour vous voir; car je n'avais fait ce voyage que pour me

rapprocher de vous, j'ai rencontré M. Richard. Il venait ici, cela me

fit perdre la tête; quand je vous ai reçue, j'étais encore sous cette

influence.

Il voulut me prendre la main, je la retirai. Exaltée par la colère, je

criais:

--Mon Dieu! faites-moi donc mourir! Oh! je me tuerai pour me délivrer de

vous, Robert, et d'un monde qui me fait payer bien cher ma déchéance.

Maudit soit le jour où j'ai fait le premier pas sur cette route qu'on

vous montre, dans l'ombre, couverte de fleurs et d'illusions! Éclairez-la

donc, mon Dieu! Faites donc voir l'abîme au bout! montrez les serpents

qui vous suivent et qui vous fascinent pour avoir votre jeunesse par

lambeaux. Allez-vous-en, laissez-moi, je suis maudite.

Robert se mit à genoux et chercha, par de bonnes paroles, à calmer

l'espèce de délire dans lequel j'étais tombée. Quand je revins à moi,

j'avais un peu oublié; ses yeux étaient pleins de larmes; il me disait:

--Pardonne-moi; je te jure de ne jamais recommencer.

--Je peux vous pardonner, Robert, mais je ne vous promets pas d'oublier.

Je passai toute la journée du lendemain dans mon lit; il ne me quitta

point.

Je reçus une lettre de Richard:

«Je vous ai attendue toute la journée. Vous ne savez donc pas ce

que c'est que d'attendre quand on aime comme je vous aime? Plutôt

que de vous perdre tout à fait, je me résigne à tout; mais je veux

vous voir, ne fût-ce que cinq minutes. Céleste, je vous ai aimée

parce que j'ai cru que vous aviez bon cœur; ayez pitié de moi. Si

je ne vous voyais pas demain, je ferais un malheur. Je sais bien

que vous ne m'aimez pas comme _lui_, mais j'ai droit à votre

amitié. Vous ne pouvez me réduire au désespoir, moi qui donnerais

ma vie pour vous épargner une larme. Je veux croire que vous

n'êtes pas libre de vos actions, pour avoir le courage d'attendre

jusqu'à demain.

»RICHARD.»

Il avait raison, et sa prière était si douce qu'il m'eût été impossible

de la repousser. Pourtant j'avais horreur de mentir, de tromper; c'est

peut-être le seul privilége de la triste vie que je menais, de pouvoir

dire la vérité, si dure qu'elle soit. Les détours que je dus employer me

firent hésiter, et je dis à Robert: «Mon ami, je vais au théâtre, où je

suis attendue.»

Il était, depuis cette scène, d'une tendresse et d'une douceur dont on ne

peut se faire idée.

--Va, me dit-il, je t'attends ici.

Arrivée sur le boulevard, je me retournai pour regarder ma fenêtre. Il y

était et me suivit des yeux aussi longtemps qu'il put m'apercevoir.

Quand j'arrivai chez Richard, il avait une grande boîte près de lui; il

avait écrit plusieurs lettres, il écrivait encore.

--Ah! c'est vous! me dit-il en se levant, si pâle qu'il me fit de la

peine; je vous remercie d'être venue. Ce qui m'était le plus douloureux,

c'était de mourir sans vous revoir.

--Mourir! lui dis-je en lui prenant les mains pour le faire asseoir près

de moi; mourir! vous, si jeune, si beau, qui devriez être si heureux!

Voulez-vous bien ne jamais prononcer ce mot-là.

--Pourquoi pas, me dit-il, quand c'est le seul moyen de retrouver le

repos perdu? Voyez, j'ai passé la nuit à écrire.

Il me montra les lettres que j'avais déjà vues, puis il ouvrit la boîte,

prit un des pistolets qui se trouvaient dedans, et me faisant voir qu'il

était chargé, il me dit:

--Je n'ai peur que d'une chose, c'est de me manquer.

Les plus douces natures sont celles qui éprouvent les plus violentes

douleurs. Je ne doutai pas un instant qu'il ne me dît vrai, et que sa

résolution ne fût prise.

Je courus près de lui.

--Remettez ce pistolet à sa place, Richard, vous me faites peur.

--Vous avez tort, Céleste, la mort! c'est le bonheur pour moi. Je vous

aime comme un insensé, ce n'est pas de l'amour, mais du délire. Vous ne

pouvez pas m'aimer; vous voyez bien qu'il faut que je meure. Qui donc me

regrettera? mon père a été empoisonné à Maurice, j'avais douze ans. Ma

mère est morte, j'en avais quinze. Personne ne me donnera une larme.

J'ai voulu vous mettre à l'abri du besoin.

Je vous laisse tout ce que j'ai; quand vous serez malheureuse, pensez à

moi, on ne vous aimera jamais comme je vous aime.

En me disant tout cela, il tournait son pistolet dans ses mains;

j'entendis un bruit, il venait de l'armer. Je me jetai sur lui et

j'essayai de lui arracher son pistolet. Dans cette lutte, il y eut une

seconde où le canon se trouva tourné du côté de ma figure.

--Lâchez-moi, disait-il, prenez garde à vous.

--Non, répondis-je en redoublant d'efforts, tuez-moi si vous voulez, la

perte ne sera pas grande; mais, je vous en conjure, ne vous faites pas

de mal.

Il fit un mouvement pour se dégager, le coup partit de côté et en l'air;

la balle venait de briser mon portrait.

On accourait dans la pièce voisine, il me fit signe de ne rien dire; je

m'appuyai à un meuble; son domestique entra tout effrayé!

--Ah! pardon, monsieur, de vous déranger, mais cette détonation...

--Ce n'est rien, dit Richard, je jouais avec mon pistolet, la détente est

si douce que le coup est parti malgré moi.

Quand il fut sorti, Richard regarda mon portrait. La balle avait déchiré

le front. Puis se retournant de mon côté, il me dit:

--Voyons, puisque vous ne voulez pas que je me tue, qu'est-ce que vous

pouvez pour me faire supporter la vie?

--Je peux vous jurer, Richard, que je suis votre amie la plus dévouée. Si

je vous avais rencontré plus tôt, comme je vous aurais aimé! Mais, que

voulez-vous? on suit sa destinée, on ne la fait pas! Patientez un peu.

Tout cela changera d'ici à quelques jours; peut-être pourrons-nous partir

ensemble? Nous ferons un grand voyage, si vous le voulez; mais ne me

désespérez pas, je viendrai vous voir.

--Vous me le jurez, Céleste?

--Oui, soyez raisonnable.

--Je vous le promets; quand reviendrez-vous?

--Après-demain.

Je rentrai chez moi tout émue de cette scène. Robert me regardait les

yeux, il cherchait à lire dans mon âme...

Quelques jours se passèrent ainsi; Robert me connaissait trop bien pour

ne pas s'apercevoir du changement qui s'opérait en moi; certes je

l'aimais plus que tout au monde, mais je ne pouvais briser le cœur de

Richard qui me menaçait sans cesse des plus folles extravagances. Cette

position m'était pénible et me rendait triste, froide; Robert souffrait;

je n'osais lui tendre la main. Une ombre se plaçait entre lui et moi.

Il me dit un matin:

--Je pars ce soir, vous devez être heureuse; votre liberté vous est si

chère! Je voulais vous faire un cadeau avant de m'en aller, il n'est pas

prêt; vous le recevrez sans doute demain.

--Mais, mon ami, je n'ai besoin de rien; vous avez eu tort de faire une

dépense, quelle qu'elle soit.

--Si, ma chère enfant, votre théâtre est loin, il vous faut une voiture;

je veux que vous soyez élégante, heureuse; moi, je suis un triste

compagnon; vous serez plus gaie quand je ne serai pas là, je veux vous

laisser jouir de la vie.

Cette situation double me pesait tellement, que pour la première fois

j'accueillis la nouvelle de son départ sans regrets. Et puis, il faut

bien encore une fois que je dise tout, au premier mot de voiture, mon

imagination, toujours ardente pour les choses nouvelles, s'était

enflammée. Robert partit le soir. Je passai la journée du lendemain à

regarder par la fenêtre. A quatre heures, je vis un délicieux petit coupé

s'arrêter à ma porte, un homme sauta du siége, tenant un papier à la

main. Je descendis comme une flèche. L'on me demandait; cette voiture

était bien pour moi. Elle était attelée d'un joli cheval bai. Le harnais

était marqué à mon chiffre. Sur le panneau de la portière, une petite

jarretière entourait mes initiales avec cette devise: _Forget me not_. Le

coupé était peint en gros bleu: l'intérieur garni en soie de même

couleur. J'en fis dix fois le tour, je montai dedans d'un côté, je

descendais de l'autre, je touchais les garnitures d'ivoire, j'ouvrais et

fermais les glaces, je regardais les passants d'un air triomphant. Dans

ma pensée je leur disais: «Hein! qu'en dites-vous?» Ma joie s'arrêta

court devant une réflexion: je ne pouvais monter tout cela dans ma

chambre, où allais-je le mettre?

Tout avait été prévu. Robert avait loué écurie et remise rue Rougemont.

Le cocher, habillé à l'anglaise, avait reçu l'ordre d'arriver à quatre

heures, heure de la promenade. Je montai vite chez moi m'habiller. Dans

mon trouble, je mis une robe verte, un châle rouge, un chapeau jaune; je

devais avoir l'air d'un perroquet. Les deux heures que dure la promenade

au bois me parurent bien courtes; tout le monde poussait des _oh!_ et des

_ah!_ en me voyant. J'étais enchantée. Si ceux qui me regardaient ont

compris le mouvement de mes lèvres, je leur disais: «Elle est à moi, ce

n'est pas une voiture de louage.»

Ayant épuisé tous les regards des promeneurs, je rentrai chez moi.

Arrivée au coin du boulevard de la Madeleine, j'aperçus Richard. Oh!

misérable frivolité de la femme enchantée de son nouveau hochet! mon

premier mouvement fut un mouvement d'orgueil.

J'étais ravie qu'il m'eût vue. Je le saluai et l'appelai d'un signe.

Mais ma voiture ne parut pas lui faire autant de plaisir qu'à moi. Il

s'éloigna d'un air maussade.

Rentrée à la maison, je m'habillai d'une façon moins voyante, et me

résignai à aller, _à pied_, faire une visite à Richard.

Au lieu de me complimenter sur la beauté de mon équipage, il me dit

froidement:--Combien vous a-t-on fait de rentes pour entretenir ce train

de maison?

Je me grattai le front sans répondre; il avait raison, c'était une lourde

charge. Mais comme je voulais être heureuse, sans inquiétude, je fis la

grimace en lui disant:--Je pars demain pour Giscars: je vais voir ma

petite filleule.

XXXVII

LONDRES.

J'arrivai chez la nourrice sans qu'elle fût prévenue. J'entrai dans la

maison et trouvai seule, dans un berceau, une pauvre petite créature, si

pâle, si faible, qu'elle semblait sur le point de mourir; je reconnus sur

elle les effets que j'avais achetés pour ma filleule. Je soulevai

l'enfant: sa tête roulait sans force. La nourrice était aux champs. Elle

rentra au bout d'une demi-heure. Je courus au-devant d'elle.--Êtes-vous

folle de laisser ainsi seule cette enfant; vous n'en avez pas soin, elle

est malade, ce n'est pas ce que vous m'aviez promis. Je vous paye

pourtant plus que je ne vous dois; s'il lui arrivait malheur, prenez

garde à vous. La pauvre petite ne demandait qu'à vivre.

Cette femme me donna les plus mauvaises raisons. On habilla l'enfant qui

commençait à me sourire; je ne pouvais repartir que le soir, je passai

donc la journée là.

Le mari était rentré quelques instants après sa femme, et semblait au

moins aussi embarrassé qu'elle. Evidemment on me cachait quelque chose,

la petite se mit à pleurer; la nourrice la berça.

--Mais, lui dis-je, elle doit avoir faim.

--Ah! mon Dieu, madame, dit le mari, voilà ce qui nous gêne depuis que

vous êtes là; nous n'avons rien osé vous dire, mais l'enfant est sevrée

parce que ma femme est grosse.

--Malheureuse! m'écriai-je en me levant hors de moi, je ne m'étonne plus

de l'état où est ce pauvre ange; vous l'avez empoisonné avec votre

mauvais lait, et pour ne pas perdre l'argent que je vous envoie, vous

finissez de la tuer; misérable que vous êtes! Voilà comment vous désolez

tant de pauvres mères qui vous confient plus que leur vie, leur enfant;

c'est affreux à penser; je ne sais qui me retient de vous faire arrêter,

car cet enfant n'a pas huit jours à vivre. Allez de suite me chercher un

médecin.

Le médecin arriva au bout de quelques minutes; je lui montrai l'enfant.

--Pauvre petite, elle a souffert, elle est si délicate. Elles sont toutes

les mêmes, elles les sèvrent à trois ou quatre mois, et leur font manger

de la soupe aux choux avec des pommes de terre, comme à leurs porcs; ils

ont tous la pierre au bout de quinze jours. Celle-ci l'a aussi, mais vous

pourrez peut-être la sauver avec des soins.

J'avais envie de battre cette vilaine femme qui m'avait indignement

trompée. J'emmenai ma chère petite fille, et je revins à Paris en chemin

de fer, un paquet d'un côté, une bouteille de lait de l'autre et ma

filleule sur mes genoux.

J'avoue que j'étais un peu embarrassée. Je la gardai trois jours chez

moi, et après l'avoir bien placée, je m'occupai de ma belle voiture.

Robert vint à Paris; ma vie de dissimulation allait recommencer et me

faisait si peur que je pris un parti.

Je fus chez Richard et lui dis:

--Mon cher ami, je viens vous demander une preuve d'affection.

M'aimez-vous assez pour me faire un sacrifice?

--Pouvez-vous en douter?

--Je n'en doute pas, mais j'en serai plus sûre si vous faites ce que je

vais vous demander.

--De quoi s'agit-il!

--De mon repos. Robert est ici; je ne pourrais vous voir qu'en

tremblant; il faut se cacher, se méfier des passants, je ne puis

m'habituer à cette contrainte; ce qui ramène toujours Robert, c'est votre

présence, partez. Allez faire un petit voyage; vous m'avez dit que vous

aviez des affaires en Belgique. Partez de suite, allez à Bruxelles. Si

Robert me quitte, ce qui ne peut tarder, j'irai vous retrouver.

--Je vous gêne, vous voulez vous débarrasser de moi?

--Non, mon ami, mais je ne puis vivre ainsi; partez, je vous écrirai tous

les jours; si vous restez, je ne vous verrai plus.

Après mille objections, il me promit de partir le lendemain.

Je pris congé de lui en le remerciant de tout mon cœur.

Robert avait repris son appartement rue Royale, son caractère était d'une

inégalité extraordinaire; un jour il me comblait de tendresse, un autre

il me chassait, puis me demandait pardon et m'insultait de nouveau. A

chaque raccommodement, c'étaient des dons superbes. Il venait de me

donner une jolie calèche, doublée de gros bleu, qui lui appartenait, mais

qu'il avait fait marquer à mon nom. Il me fit encore présent de deux

beaux chevaux noirs que j'avais vus attelés à son phaéton, le jour où il

était venu me voir pour la première fois rue Geoffroy-Marie.

J'avais un des plus beaux équipages des Champs-Élysées, j'étais couverte

de bijoux, de cachemires, de dentelles; pourtant je pleurais bien

amèrement sous mon voile. Je ne pourrai jamais dire combien il me faisait

souffrir par son caractère. Il passait sans transition de l'insolence à

l'adoration. Mon cœur était un orage, ma vie un enfer. Comme j'étais

loin du temps où je me disais: Un jour viendra où je dominerai

complétement son caractère, où je faisais des plans de bonheur. Je vivais

sans but, sans espérance. De courtes joies, de longs ennuis, un désespoir

durable, voilà mon existence. Robert était aussi incapable de se détacher

de moi que de me rendre heureuse. Il devenait fou de rage, quand il

voyait qu'il ne pouvait chasser mon image de son cœur. Quelquefois,

après un dîner où la colère, plus que le vin, lui avait monté au cerveau,

il se croyait fort. Il voulait briser cette chaîne qui chaque jour se

resserrait davantage. L'exaltation tombée, il revenait à mes pieds plus

humble et plus passionné que jamais. Quand Richard était à Paris, sa

présence le mettait en fureur. Quand Richard était absent, comme il

n'avait plus rien à craindre, il était plus calme, mais il se

contraignait moins et je ne gagnais rien au change. Heureusement qu'il

se présenta une occasion de nous voir moins souvent et je la saisis avec

avidité.

On me fit demander au théâtre pour une nouvelle pièce appelée _les

Martyrs du Carnaval_.--Je me disais: «En me voyant moins, Robert m'aimera

davantage... il deviendra plus doux.» Ce fut encore pis.--Le théâtre

l'exaspérait, parce qu'on me faisait danser dans toutes les pièces.

J'arrivais souvent les yeux bien rouges!... les pauvres figurantes qui

gagnaient vingt-cinq francs par mois étaient plus heureuses que moi.

L'absence de Richard lui était toujours favorable dans mon cœur.

Lorsqu'il était à Paris, je ne m'occupais guère de lui. Il m'avait

habituée à le croire trop payé d'un sourire. Quand il n'était plus là, ma

pensée se reportait vers lui avec plaisir, avec reconnaissance. Ce

n'était pas de l'amour, c'était de l'attendrissement. Son souvenir

profitait de toutes les réactions que me causaient les violences de

Robert. Et puis, Richard m'écrivait des lettres si tendres, si

affectueuses. Le moyen de résister à une plainte si doucement exprimée!

«Bruxelles, 30 juin.

Mémoires de Céleste Mogador, Volume 3 · 第 7 / 14 段