recommençait. Il chassait plus que jamais; ses affaires s'embrouillaient
de plus en plus. Je voyais cela mieux que lui, qui paraissait être en
pleine sécurité. Un jour, à son retour de la chasse, je me plaignis de ma
solitude; il avait manqué son sanglier, ce fut moi qui payai la défaite.
--Ah ça! ma chère amie, vous êtes revenue de votre bonne volonté; vous
connaissez mon genre de vie; si je vous ai fait quitter des gens plus
amusants que moi, j'ai tâché de m'acquitter envers vous du sacrifice que
vous me faisiez; si vous trouvez que cela ne soit pas assez, faites un
chiffre.
Le ton dont tout cela était dit me fit un mal affreux; je pensai à
Richard si doux. J'étais près de Robert: on sacrifie vite, moralement, ce
que l'on a près de soi. Il pâlissait dans ma pensée à mesure que l'autre
s'y gravait.
Je répondis:
--Vous m'avez donné une belle parure; j'ai le droit et l'agrément ici de
pouvoir la montrer au soleil pour qu'il se mire dedans: cela ne peut me
distraire des jours entiers. Ce qui m'entoure est bien triste; ce
château porte malheur: votre jardinier vient de perdre ses deux filles en
moins d'un mois; Solange vient de perdre sa mère. Depuis quelques jours,
je fais des petites robes de deuil pour elle et ses sœurs; c'est à peine
si je vous vois. Je n'entends que des hurlements du matin au soir; la
rage est dans votre chenil. Chaque jour, il faut pendre un ou deux de ces
beaux chiens que j'ai presque élevés; le vent souffle dans vos vieilles
tours à les enlever; mon aversion pour la campagne augmente, et puis vous
êtes incertain du lendemain; je m'attends toujours à être renvoyée. Vous
ne pourrez me garder longtemps; vous faites des dépenses folles, ce train
de maison vous ruine. Vous m'avez faite la complice de vos folies en me
donnant une parure magnifique. J'étais plus heureuse les premiers jours
que je suis venue ici, et vous ne m'aviez pas payée, comme vous venez de
me le dire. Puisque nous sommes sur ce sujet, je vous dirai ce que
j'aurais voulu pour être heureuse près de vous: D'abord, vous voir
diminuer vos charges; mon amour pour vous et l'idée de vous encourager à
redresser votre fortune, m'auraient fait rester ici enfermée tant que
vous l'auriez voulu. Le premier jour où je vous ai connu, je vous ai dit
ma position; vous connaissez mon passé, mes craintes pour l'avenir et
celles de chaque jour. Vous m'auriez fait un grand plaisir en me plaçant
le quart de la valeur de cette parure.
Robert ne répondit rien. Me donnait-il raison, ou l'avais-je fâché!
Est-ce cela qui le décida à me quitter de nouveau? Quelques jours
s'étaient écoulés depuis cette explication; il était soucieux. Je lui dis
un matin:
--Qu'avez-vous, Robert? Est-ce un nouveau projet qui vous tourmente et
que vous n'osez m'avouer? Ma présence vous gêne ou vous déplaît.
--Non, Céleste, votre présence ne me déplaît pas, mais je viens de perdre
une somme assez importante à la Bourse; je suis préoccupé.
Je m'efforçais toujours de lui arracher sa pensée. Quand on est jaloux,
on cherche la vérité jusqu'à ce qu'on la trouve; alors on est dix fois
plus malheureux. J'avais un soupçon; à force d'insister, je lui donnai
une idée qu'il n'avait pas. C'est encore ce qui arriva cette fois.
--Oui, lui dis-je, vous avez perdu beaucoup, peut-être; il n'y a qu'un
mariage qui puisse vous sortir de l'embarras où vous êtes. Ne vous gênez
pas pour moi, et puisque vous tenez à ce château et à ces domaines,
prenez un parti, acceptez un mariage qui vous fasse deux fois
millionnaire. Pour vivre avec moi, il vous faudrait vendre tout cela; je
ne vous demanderai jamais une chose aussi extravagante; je regrette
seulement que vous soyez revenu me chercher. J'aurais dû vous refuser;
mais que voulez-vous? je vous aimais encore; un amour comme le mien ne
vaut pas un si grand sacrifice. Réfléchissez bien.
Il me tendit les mains en me disant:
--Vous avez raison, je suis un fou. On m'a proposé un parti superbe; je
refusais pour vous qui vous ennuyez ici et qui seriez plus heureuse à
Paris, au milieu de ces gens qui vous aiment et vous entourent. Que
puis-je pour vous? Ma vie est une vie de gêne; voilà déjà trop longtemps
que vous la partagez. Je vous rends votre liberté; vous partirez quand
vous voudrez.
--Demain vous me ferez conduire à la ville.
Je rentrai dans ma chambre, assez résignée, mais en faisant mes
préparatifs, un grand orage s'amassa sur mon cœur. J'avais beau me dire
que c'était moi qui avais cherché cette séparation, que c'était moi qui
l'avais amenée, le tonnerre grondait dans mon âme, et à tout, je
répondais:
«Il aurait dû ne pas accepter, tout quitter pour vivre avec moi, s'il
m'aimait.»
Je refusai de descendre dîner, et le lendemain, à dix heures, je le fis
demander.
--Comment allez-vous ce matin? me dit-il d'un air calme qu'il se donnait
peut-être, mais qu'il joua si bien qu'il me mit en rage.
--Vous êtes trop bon, je vais bien. Vous voyez que je suis prête; tâchez
que cette séparation soit la dernière. A toutes ces ruptures, mon amour
se brise et il finira par tomber en poussière. Tâchez que le vôtre, si
vous en avez, passe avec le mien, car je vous ferais atrocement souffrir;
le manque d'éducation a laissé en moi quelque chose de sauvage qui
souhaite le mal. Le jour où je ne vous aimerais plus, vous vous tueriez à
ma porte que je passerais par-dessus votre corps pour sortir. Ménagez-moi
ou n'ayez jamais besoin de moi. Il y a dans les gens de ma sphère la
haine et le besoin de se venger de ce qui est au-dessus d'eux; c'est à
peine si les grands peuvent se faire pardonner leur naissance, leurs
avantages à force de bonté. On se met près d'eux, on se mesure, et en se
voyant si au-dessous par la position, on se demande pourquoi cette
distance, surtout quand le cœur et l'imagination devraient vous
rapprocher. Celui qui est en bas se dit: Pourquoi ne suis-je pas à leur
niveau? Je suis en bas, Robert, je suis lasse de recevoir et de ne
pouvoir donner. Si j'étais à votre place, je vous rendrais bien heureux;
à la mienne, tout me fait souffrir; le mot le plus insignifiant est une
blessure. Vous riez; cette fierté vous fait pitié? Est-ce ma faute si on
n'a pas arraché à la fois de mon âme toutes ses qualités? Une seule est
restée; elle se débat dans la poussière des autres: je la laverai avec
mes larmes; elle me restera...
--Adieu, Robert, rappelez-vous cet entretien; si un jour vous étiez plus
malheureux que moi, vous verriez si je vous aime. Ce qui nous sépare,
c'est votre position, je la déteste. Je veux vous donner les baisers que
je vous donne, je ne veux pas les vendre. L'amour que j'ai pour vous ne
s'achète pas; ni vous, ni personne ne serait assez riche pour le payer.
Adieu! voyez, je vous quitte sans verser une larme. Vous appelez cela mon
orgueil, c'est ma fierté qui se réveille.
Il ne me retint pas. Il me dit, je crois, adieu, avec une volonté bien
arrêtée de ne plus me revoir.
XXXIV
LE THÉATRE DES FOLIES-DRAMATIQUES.
Je revins à Paris, désespérée, comme toujours; il fallait pourtant
prendre un parti. J'avais à m'occuper de moi, de l'avenir et de celui de
ma petite filleule Solange que j'appellerai désormais Caroline, en
souvenir de sa mère. J'avais de ses nouvelles; elle se portait bien.
C'était une consolation, mais mieux elle se portait, plus il fallait
songer à elle. Je résolus donc d'entrer dans un théâtre; je fis plusieurs
tentatives inutiles.
On m'avait bien dit de m'adresser à M. Mouriez, directeur du théâtre des
Folies-Dramatiques; mais il avait la réputation d'être brutal et je
n'osais l'aller trouver. Je pris le parti de lui écrire, lui disant qui
j'étais et ce que je désirais. Il me fit répondre par son régisseur qu'il
me recevrait le lendemain. Il n'est rien de tel que de faire une mauvaise
réputation aux gens pour qu'on les trouve charmants; c'est ce qui
m'arriva avec M. Mouriez. Je ne ferai son portrait ni au physique ni au
moral. Tout le monde sait que c'est un des meilleurs administrateurs de
théâtres qu'il y ait à Paris; il a fait sa fortune en payant bien ses
artistes: c'est le contraire de beaucoup d'autres. Ses conseils, quoique
un peu brusques, sont toujours bons; la preuve, c'est qu'une grande
partie des acteurs et des actrices qui ont du talent sortent de chez lui.
Tous ses anciens pensionnaires disent du bien de lui, lui sont
reconnaissants et le regrettent. Je suis du nombre.
Je me rendis donc à son cabinet; il me regarda de côté, car il écrivait,
et me dit:
--Vous voulez entrer dans mon théâtre?
--Oui, monsieur, et je serais bien contente si vouliez m'y admettre.
--Vous n'avez jamais joué?
--Si, monsieur, mais bien peu et très mal: une pièce à Beaumarchais, une
aux Délassements.
--Ce n'est pas beaucoup.
Il se retourna pour me regarder. Cet examen parut m'être favorable.
--Cela vous ferait donc bien plaisir d'être ici? Je dois vous prévenir
que j'ai des actrices qui vont bien, qu'il faut travailler, être exacte.
--Si vous voulez me prendre, je vous promets d'être exacte, je tâcherai
d'être bonne; si vous voulez m'essayer, vous ne me payerez pas pour
commencer.
Je crus l'avoir fâché, car il fit un saut sur son fauteuil et me répondit
sèchement:
--Mademoiselle, si, vous me convenez; je vais vous engager et vous payer;
je ne fais pas d'engagement pour rien. Je paye les gens qui me servent.
On m'a lu hier la parodie du _Juif-Errant_, vous débuterez dedans; il y a
un rôle de reine Bacchanale, cela vous convient-il?
Ma réponse fut ma signature au bas de l'engagement qu'il me présentait.
--Bien, me dit-il, allez! On vous lira la pièce dans quatre ou cinq
jours.
Je sortis radieuse. Si, quand on est malheureux on a besoin de conter ses
peines, c'est bien pis quand on a une grande joie. J'avais envie de crier
aux passants: «Je suis engagée aux Folies; on me paye, et on m'a dit
qu'on fournissait les costumes. Mais, pensant que cela manquerait
d'intérêt pour le public, je cherchais à qui je pourrais raconter cette
bonne nouvelle. J'étais en ce moment sur le boulevard Saint-Denis;
Richard y demeurait. Je ne pouvais, si ce qu'il m'avait dit était vrai,
trouver personne qui s'intéressât plus à moi, et je montai, après avoir
demandé s'il y était. En chemin, j'eus le temps de faire bien des
réflexions. Quoique son appartement fût très-joli, il était au cinquième
étage; ajoutez qu'arrivée au quatrième la peur d'être mal reçue me prit.
Je redescendis jusqu'au premier en me disant: Je l'ai quitté assez
brusquement; il m'a dit la phrase de rigueur: «Comptez toujours sur moi.»
Admettons qu'il ait eu un peu de chagrin, il aura trouvé beaucoup de
femmes pour le consoler; peut-être en ce moment y a-t-il chez lui une
jolie garde-malade qui achève sa guérison. Je descendais toujours; encore
un étage et j'étais dehors, mais je sentis dans ma poche mon cher
engagement; l'envie de le montrer me reprit si fort que je regrimpai
jusqu'au haut sans respirer. Je tirai la sonnette en pensant à ceci: que
s'ils étaient deux j'aurais à la fois un confident et une confidente. Ce
fut Richard qui vint m'ouvrir.
Je me mis à parler comme une pie; j'avais tant de choses à lui apprendre,
que cela dura vingt minutes sans qu'il en comprît un mot. Il faut dire
qu'il ne me prêtait pas une grande attention; il me regardait d'un air
étonné.
--Ah! lui dis-je, c'est comme ça que vous me recevez; vous ne me dites
même pas bonjour. Je m'en vais.
Il me barra le passage et se mit à rire.
--Je ne vous ai rien répondu, parce que je suis surpris de vous voir,
ensuite parce que vous ne m'en avez pas laissé le temps; vous n'avez pas
arrêté. Je vous remercie de m'avoir cru assez votre ami pour venir me
conter ce qui pouvait vous arriver d'heureux.
J'étais fâchée d'être montée; il avait l'air bien froid; je me sentais
mal à mon aise. Je me levai et lui dis:
--Et moi je vous remercie de m'avoir écoutée, je m'en vais... Il me fit
rasseoir.
--Reposez-vous encore un peu, c'est bien le moins, après avoir monté mes
cinq étages. Dites-moi donc comment il se fait que vous soyez libre?
--Ce n'est pas difficile à deviner. Robert m'a donné congé avec ordre de
quitter le Berri sous vingt-quatre heures; les dix heures de chemin de
fer étaient comprises dedans. J'étais assez faible de caractère pour lui;
maintenant que je suis engagée, mon dédit aura de la fermeté pour moi; je
ne partirai plus.
--Vous! me dit Richard d'un air triste, il n'aura qu'un signe à faire et
malheureusement vous y retournerez.
--Malheureusement? on dirait que cela vous vous fait de la peine;
pourtant vous ne m'aimez plus, n'est-ce pas?
--Je l'ai cru, j'ai tout fait pour cela, c'est mon mauvais génie qui vous
a amenée ici; si je ne vous avais pas revue...
--Eh bien! je m'en vais.
--Non, je vous en conjure, laissez-moi vous regarder; j'ai été si
malheureux de vous perdre, j'ai tant souffert!
--Ça ne vous a pas maigri.
--Vous riez toujours, Céleste. Voyons, vous êtes libre, j'oublie ce que
vous m'avez fait, restons amis; je crois que vous avez eu tort d'entrer
au théâtre, on y dépense plus qu'on ne gagne.
--Vous saviez bien, Richard, qu'il y a eu dans ma vie un jour fatal; je
suis forcée de traîner ma chaîne sans pouvoir la rompre.
--Oh! si je pouvais disposer de ma fortune, je vous ôterais bien vite ce
chagrin; mais restez avec moi, patientez et bientôt... Je ne veux pas
vous donner un faux espoir, ça fait trop de mal.
Je ne devinais pas sa pensée. Dans la crainte de me tromper, je ne
cherchai pas.
Il voulut me reconduire, et je me sentis soulagée d'avoir retrouve, si
empressé, cet ami que j'avais abandonné, sans m'inquiéter du mal que je
pouvais lui faire.
Je répétai aux Folies avec Lassagne, acteur très-aimé du public;
évidemment, il avait du talent, mais il en était trop sûr; il ne parlait
de rien moins que d'ouvrir un cours, afin de donner des leçons, des
conseils à Bouffé, à Arnal, à Odry.
Il ne m'aidait jamais en jouant; il profitait de mon embarras en scène
pour me jouer des tours; il ajoutait à son rôle. Je n'avais pas la
réplique, et je ne savais que devenir. Pour produire un effet, il aurait
fait siffler son meilleur ami.
Tout le monde le connaissait; on le tenait à distance. Il était aimé de
peu de personnes. Souvent, M. Mouriez lui parlait durement; Mme Odry, le
pria bien des fois de cesser ce qu'elle appelait ses _cascades_, sous
peine de le faire mettre à l'amende.
Il y avait, parmi les femmes, Angélina Legros; elle était là depuis
quinze ou seize ans et commençait à être trop marquée pour jouer son
emploi.
Dans chaque débutante elle voyait une rivale et ne la ménageait pas. Je
débutai précisément par un de ses rôles; j'avais besoin de me faire des
amies dans le théâtre, et j'avais eu la naïveté de compter sur elle;
mais je renonçai bien vite à cette illusion.
Je frappai à d'autres portes: j'entrai chez Dinah, jolie petite brune, un
peu bamban; je ne fus pas longtemps à m'apercevoir de ses défauts. Elle
avait toutes les petites faiblesses de l'enfance. Je passai à Duplessis:
celle-là était nulle. Il restait une voisine, Frenex, extraordinaire
créature, petite, maigre à lui compter les côtes, blond et rouge mêlés,
un nez comme il y en a peu, des dents comme il est aise de s'en procurer
pour son argent, la bouche grande, les cils et les sourcils blond
albinos; le tout peint en noir, blanc et rouge, était passable. Elle
avait de l'esprit, elle était mignonne, distinguée, bonne actrice,
capricieuse et coquette.
Une nouvelle amie était une conquête; aussi me reçut-elle très-bien; cela
dura quelques jours.
Elle était malheureuse en affections, je ressentis le contre-coup de sa
mauvaise humeur. Je suivis, triste de cette rupture, le couloir jusqu'à
la loge de Léontine.
Elle voit à peine clair, c'est un bien grand malheur; pourtant, cela lui
fera pardonner un petit ridicule: elle ne se voit plus bien, et se fâche
de ce qu'on ne veut pas lui faire jouer de jeunes grisettes. Elle a bon
cœur. M. Dennery la connaissait bien, quand il fait Chonchon dans la
_Grâce de Dieu_.
Les Folies ne sont pas comme les autres théâtres: il n'y a pas de foyer
pour les artistes; les coulisses sont si petites qu'on attend son entrée
dans sa loge; ces loges sont grandes et claires comme le dedans d'une
malle fermée; on s'y ennuie à périr, c'est pourquoi j'étais allée faire
une petite visite à toutes ces dames; mais les abords n'avait pas été
chose facile; toutes s'étaient écriées en apprenant que j'étais engagée
et que j'allais débuter aux Folies:
--C'est indigne de nous donner une Mogador pour camarade! Quelle estime
le monde aura-t-il maintenant pour les actrices des Folies?
Si la morsure d'un chien vous rend enragée, les méchancetés dirigées
contre vous à tout propos, souvent sans motif et toujours sans en avoir
le droit, peuvent bien vous rendre un peu méchante.
Une seule de mes compagnes me donna des conseils et fut très-bonne pour
moi, Mme Odry.
Quant aux hommes, c'était autre chose; Hensey, Coutard, Boisselot,
Hoster, tous étaient charmants pour moi, et se disputaient le plaisir de
me donner des avis dont j'avais grand besoin et que je m'efforçais à
suivre de mon mieux.
XXXV
OÙ L'ORGUEIL VA-T-IL SE NICHER?
Richard avait fait une cour assidue à Mlle Alice Ozy; il avait cessé tout
à coup; elle s'était informée du motif de cette subite froideur. Le motif
c'était moi. Elle me prit en grippe sans me connaître.
Un jour j'avais à dîner Richard et un de ses amis, le comte de B...
--A propos, dit celui-ci, après le dîner, viens-tu demain au bal chez
Ozy? Cela me ferait plaisir; j'ai peur de n'y connaître personne.
--J'irais bien, dit Richard, si on avait engagé Céleste.
--N'est-ce que cela, dit son ami tout joyeux, je vais lui demander une
invitation, c'est à côté. Je suis ici dans cinq minutes.
En effet, il fut à peine un quart d'heure. Je ne sais quel pressentiment
m'avertissait, mais je passai dans ma chambre, me promettant d'écouter.
--Eh bien? dit Richard.
--Eh bien! mon cher, tu ne me disais pas que tu étais en délicatesse avec
elle; elle m'a refusé net, et puis elle s'est ravisée, et m'a dit: Je
veux bien qu'il vienne, mais je ne veux pas recevoir Mlle Mogador; jamais
cette fille ne mettra les pieds chez moi. Fi! l'horreur! pour qui me
prenez-vous?
--Tais-toi, dit Richard, il ne faut pas dire cela à Céleste.
Je rentrai sans faire semblant de rien savoir; mon amour-propre était
engagé. Je me fis à moi-même la promesse que l'altière Ozy me recevrait
avant huit jours. Cela ne me paraissait pourtant pas très-facile. Je me
rappelai que Victorine la connaissait. Je fus la trouver. Elle me fit un
reproche d'être restée si longtemps sans venir la voir.
--Ma chère, je mérite encore plus vos reproches que vous ne le croyez,
car je ne viens aujourd'hui que parce que j'ai un service à vous
demander; mais il ne faut pas m'en vouloir, le théâtre me prend tout mon
temps.
--Je sais cela, me dit-elle en riant; je vous ai vue jouer il y a
quelques jours, vous n'êtes pas bonne.
--Je tâcherai que cela vienne.
--Quelle idée vous a prise d'entrer là?
--Je suis tout à fait fâchée avec Robert.
--Alors, c'est un coup de tête?
--Oui, mais ce n'est pas pour parler de ça que je suis venue vous voir.
Figurez-vous, ma pauvre amie, que j'ai reçu hier un grand affront. On a
demandé pour moi une invitation à Mlle Alice Ozy, qui a refusé dans des
termes qui m'ont blessée. Je veux la connaître, je veux qu'on me voie
avec elle; pouvez-vous m'aider?
--Non, je ne la vois plus; mais je suis étonnée de son dédain; son talent
ressemble au vôtre. Quant à votre nom de Mogador, vous pourriez faire
comme elle, en changer. C'est gentil, Alice Ozy, mais ce n'est pas son
nom.
--Ah! vous croyez?
--Je ne crois pas, j'en suis sûre. Il me semble qu'elle pourrait vous
recevoir de plain-pied. Eh! parbleu! elle est liée en ce moment avec Rose
Pompon. Vous devez connaître Rose Pompon!
--Oui, j'irai chez elle s'il le faut, mais Mlle Ozy me recevra. Adieu,
chère amie, ou plutôt à revoir. J'ai affaire et je n'ai que huit jours
pour achever cette conquête.
--Vous avez plus de temps qu'il ne vous en faut.
J'arrivai chez Rose Pompon, qui se mit à m'en conter de toutes les
couleurs. Il y avait chez elle une maîtresse de piano qu'elle chargea de
baisers, de compliments, pour Mlle Ozy. Je compris que cette femme
pourrait me servir. Je la priai de venir me voir le lendemain matin; elle
me dit qu'elle ne pouvait venir plus tard que dix heures, onze heures
étant l'heure des leçons de Mlle Alice.
Elle arriva le lendemain. C'était une jeune personne de quarante ans, qui
commença par me dire beaucoup de mal d'Ozy, bien qu'elle fût habillée des
pieds à la tête d'effets qu'elle tenait de sa générosité. Je ne l'avais
pas fait venir pour m'affliger sur l'ingratitude humaine.
J'abordai le sujet qui intéressait mon amour-propre.
--Figurez-vous, madame, que j'ai une envie démesurée de faire
connaissance avec Mlle Ozy. J'ai entendu dire que c'était une charmante
personne. Je ne me dissimule pas que cela est bien difficile, la
curiosité ne raisonne pas! Son appartement est, dit-on, somptueux.
--Et vous voudriez le voir, me dit-elle avec un petit air protecteur.
--Je l'avoue, c'était pour cela que j'étais allée chez Pompon; mais
doutant de son crédit, je n'ai rien voulu lui demander.
--Et vous avez bien fait! Mlle Alice en a par-dessus la tête de cette
Pompon. C'est une menteuse, elle promet toujours et ne tient jamais. Je
vais dire à Ozy que vous la trouvez jolie, que vous ne parlez que d'elle,
de son luxe. Envoyez-lui des fleurs et avant deux jours elle vous
demandera de vouloir bien lui faire une visite.
En effet, Ozy me fit dire par la maîtresse de piano que je faisais des
folies, qu'elle avait reçu de moi une corbeille magnifique et qu'elle me
priait d'aller voir l'effet qu'elle faisait dans son salon.
Je ne me fis pas prier et je n'eus pas à m'en plaindre. Elle fut
charmante, m'engagea à revenir le plus souvent possible. Le lendemain,
elle m'envoya demander si je voulais dîner avec elle au coin du feu. Ma
réponse fut accompagnée d'un superbe bouquet. Elle me fit un cours
complet de philosophie. Elle me parla de la _Bible_, de la grandeur et de
la décadence des Romains et de ses goûts simples et modestes. Elle me
répéta si souvent qu'elle était bonne, que je dus en être convaincue.
Je reçus une invitation pour son bal. Quelle belle occasion de mettre ma
parure d'émeraudes!
J'arrivai la première, car elle m'avait bien recommandé de venir de bonne
heure. Son appartement était littéralement inondé de fleurs et de
lumières. C'était le plus beau que j'aie jamais vu; elle avait un goût
exquis.
Le monde commençait à venir, Ozy était habillée simplement, ce qui lui
allait à merveille, car elle est très-bien faite.
Deux femmes entrèrent dans le salon; elle fut les recevoir.
Quand elle revint près de moi, je lui demandai:
--Comment appelez-vous ces deux dames?
--Mesdemoiselles Ber....
--Ce sont les deux sœurs?
--Non, c'est la mère et la fille.
La fille était maigre, longue comme un échalas; elle était habillée en
enfant avec une grande ceinture de ruban, elle prit un livre et alla
bouder dans un petit salon, disant que si elle avait su se trouver en si
mauvaise compagnie, elle ne serait pas venue.
La mauvaise compagnie, c'était moi; Ozy haussa les épaules et n'en fut
que plus aimable; quelques-unes de ces dames me firent bon accueil.
Beaucoup furent dédaigneuses et hautaines. Je ne suis pas méchante, mais
je pris leur signalement pour m'en souvenir à l'occasion.
Parmi toutes les femmes qui étaient dans ce salon, une me plaisait plus
que toutes les autres. Elle était jolie comme les amours, et elle avait
l'air fort aimable.
Je la suivais des yeux, je sentis que je l'aimais beaucoup, elle avait un
charme irrésistible; c'était la petite Page. Je n'osais lui parler. Ozy
refusa de me la présenter.
XXXVI
MA VOITURE.
Tout cela m'avait aidée à passer un mois. Le souvenir de Robert
m'apparaissait bien souvent; je me cachais pour pleurer.
Richard vint me voir, il était tout pâle.
--Qu'avez-vous donc, mon ami?
--Il n'est venu personne aujourd'hui?
--Non, pourquoi?
--Voyons, me dit-il, en me regardant comme un fou, ne mentez pas;
n'est-ce pas que vous l'avez vu?
--Ah çà, de qui me parlez-vous?
--De qui? mais de votre Robert que j'ai vu ce matin; il est à Paris; ne
faites donc pas l'ignorante, vous le savez bien.
Je ne pus répondre, mes jambes fléchirent; ce fut moi, j'en suis sûre,
qui devins pâle comme la mort; Richard me prit le bras et me dit en me
serrant avec colère: Vous voyez bien que vous l'aimez toujours; vous êtes
tremblante.
--Je ne vous ai jamais dit que je ne l'aimais plus. Je vous ai dit que je
n'irais plus chez lui.