--Qu'avez-vous donc fait à Richard? Pardonnez-moi à mon tour ce que je

vais vous dire, mais je crois que ce soir il perd la tête dans tous les

sens: le voilà maintenant qui est fou de vous; il prétend que vous l'avez

magnétisé, que vous lui avez jeté un sort, qu'il n'y a que vous de belle

au monde et qu'il veut absolument vous revoir.

--Ah ça! il me croit donc bien blessée de son opinion sur mon compte

qu'il se donne tant de mal? Rassurez-le, je n'y pense plus; j'ai bien

autre chose en tête.

Pendant ce temps, Richard causait avec Victorine; il était temps de

partir. Il me demanda la permission de me reconduire. Je le remerciai et

nous partîmes seules.

--Il est charmant, me dit Victorine, en le suivant des yeux..... Il faut,

ma chère, refaire les proverbes à votre usage; pour vous, les jours se

suivent et se ressemblent: voilà deux bals, deux conquêtes..... A propos,

ajouta-t-elle en riant, cette aventure commence comme l'autre. Attendons

le dénoûment; seulement vous me laissez un rôle odieux et monotone. Je

fais concurrence à l'almanach Bottin. Je n'ai pas besoin de vous dire

qu'il m'a demandé votre adresse.

Un pressentiment me serra le cœur.

--Vous ne la lui avez pas donnée, j'espère.

--Si fait. Vous avez besoin de distraction, voilà une belle occasion, et,

sur ma foi, une douce vengeance.

--Oui, vous avez raison; mais il ne viendra pas: il a fait tout cela par

politesse.

--Il ne viendra pas! dit Victorine en sonnant le cocher qui dépassait sa

porte; soyez bien sûre que vous le verrez demain à quatre heures.

Bonsoir; si vous n'avez rien de mieux à faire, venez dîner demain avec

moi.

Je rentrai chez moi à moitié endormie, et, en défaisant mes fleurs, je

pensais à Robert.

Victorine avait raison: cette aventure commençait comme l'autre. Hélas!

elle ne devait point avoir le même dénoûment, et je me disais:

--Si ce Richard allait m'aimer? Il est beau, aussi beau comme homme que

Mlle B... peut être jolie comme femme! Si un jour nous sortions ensemble

et si, étant à son bras, je pouvais rencontrer Robert, il verrait alors

que je ne suis pas abandonnée; que si je l'aimais, ce n'était pas parce

que j'avais besoin de lui. M. Richard n'est pas noble, je sais son nom,

mais qu'importe! il est si élégant, si distingué; pourvu qu'il vienne!

Et je m'endormis.

Ce désir, qui n'était qu'une ombre, se réalisa pour notre malheur à tous

les trois. Voilà pourtant comme un mot, prononcé avec irréflexion dans le

désordre d'une fête, peut étendre son influence sur la vie tout entière.

XXXII

LE CHOLÉRA.--MA FILLEULE.

Je me levai de bonne heure. J'allai voir Caroline à l'hospice; elle était

dans les douleurs, et je reçus des mains du docteur une petite fille, si

mignonne, si délicate, que je me dis:

--Elle ne pourra jamais vivre.

Ce fut la pensée du médecin, car il me demanda si j'allais la tenir sur

les fonts de baptême.

--Oui, docteur.

--Eh bien! il faut la baptiser de suite.

--Mais je n'ai pas de parrain, et puis, je veux la faire baptiser à

l'église du Roule; on pourra bien attendre jusqu'à demain matin.

La fille de salle me dit:

--Mais, madame, il y a ici une chapelle; un garçon sera parrain.

J'étais sur le point d'accepter, malgré ma répugnance. L'idée que cette

enfant était née et qu'elle serait baptisée à l'hôpital me rendait

triste; pourtant le temps pressait et j'allais dire oui! quand la petite

fille se mit à crier et à remuer avec une vigueur dont je la croyais

incapable. Il me semblait qu'elle me disait: «J'attendrai bien à demain.»

Le père était là; il me demanda de tenir la petite avec un de ses amis

qu'il amènerait.

--Je serai ici demain, à dix heures.

M. Richard tint parole; à quatre heures il était chez moi. Je le

plaisantai beaucoup sur son changement subit. Je lui demandai s'il

s'occupait de politique.

--Vous êtes méchante! Est-ce que vous m'en voulez toujours?

--Moi! je vous assure que je ne vous en veux pas.

--Eh bien! acceptez à dîner demain avec votre amie et mon cousin; c'est

le seul moyen de me persuader que vous ne me gardez pas rancune.

--Vous êtes bien aimable; je ne vous garde pas rancune, mais je refuse;

j'ai trop à faire, je suis marraine.

--Vous serez libre à six heures, je viendrai vous prendre.

--Non, vous m'enverrez votre cousin; vous irez prendre Victorine.

--Oh! vous voyez, vous n'êtes pas franche, vous gardez une

arrière-pensée.

--Non, non, faites comme je dis, ou je n'y vais pas.

--Dès que c'est un ordre, j'obéirai. Adieu.

Le lendemain, à neuf heures, j'étais à l'hospice avec mon petit paquet.

J'habillai ma filleule à qui tout était trop grand. Je fus obligée de

faire des pinces à son petit bonnet. En entrant à l'église, mon cœur se

serra. On célébrait un beau mariage; je pensai à Robert, et deux larmes

tombèrent de mes yeux sur le front de la petite fille que je tenais dans

mes bras. Je les essuyai. Cette première goutte d'eau tombée sur la tête

de ce petit ange avant le baptême était impure. Je montrai la place au

prêtre, qui l'essuya avec l'huile sainte.

Quand il me dit que mon devoir était de lui servir de mère si elle

devenait orpheline, je le promis; je lui donnai le nom de Solange en

souvenir du Berri, le mien pour qu'elle se souvînt de moi. En sortant de

l'église, je la serrai sur mon cœur. J'avais envie de me sauver avec

elle; il me semblait qu'elle était à moi. Je pensai à sa mère qui

l'attendait et je pris le chemin de l'hospice; je la remis à regret dans

son berceau. Il fallait s'occuper d'une nourrice; je me chargeai de ce

soin. Je ne revins la voir que le surlendemain.

Robert avait bien pris son parti; il n'avait pas cherché à me voir. Je

n'avais pas cherché à le rencontrer non plus, mais je souffrais.

Je trouvai Caroline pâle, les yeux hagards; quand elle me vit, elle se

dressa et me dit.

--Avez-vous une nourrice?

--Oui, elle viendra demain.

--Oh! madame, ce n'est pas demain qu'il faut qu'elle vienne, mais

aujourd'hui. La mortalité est dans cette salle; depuis que vous êtes

venue, il est mort cinq femmes et quatre enfants. Voyez, en face, en

voilà encore une qui sera morte aujourd'hui. J'ai peur; je vous en

supplie, emmenez mon enfant.

Je crus que la fièvre de lait lui montait au cerveau.

--Soyez tranquille, ne vous tourmentez pas, il n'y a pas de danger,

demain n'est pas loin.

--Mais regardez donc en face, madame.

Et elle retomba en arrière. Je traversai la salle et, en effet, je vis

quelque chose d'affreux; une jeune femme, qui pouvait avoir vingt-deux

ans, tenait dans ses bras un petit enfant nouveau-né. Elle cherchait à

lui faire prendre le sein, qu'il refusait. Elle était blonde, la peau de

sa poitrine était blanche, sa figure était violette; elle souffrait

apparemment beaucoup; elle criait, se tordait. Je tournai la tête.

J'arrêtai une fille de salle qui faisait son service et je lui demandai

ce que cela voulait dire. Elle leva les yeux au ciel sans me répondre.

--Tenez, lui dis-je en lui glissant cinq francs dans la main, ayez bien

soin de cette femme qui est là.

--Ah! c'est vous qui êtes la marraine de sa fille? emmenez-la de suite.

Si vous pouviez emmener la mère! mais il ne faut pas y compter.

Elle me quitta pour donner des soins à la malade.

--Vous avez vu? me dit Caroline.

--Oui, mais c'est une maladie personnelle.

--Non, madame, non, c'est quelque chose d'extraordinaire: emmenez ma

fille, puisque vous me l'avez promis. Aussitôt qu'on pourra me mettre

dans une voiture, j'irai chez vous.

--Certainement, mais il ne faut pas vous tourmenter. J'emporte Solange;

la voiture des nourrices où je suis allée, rue de la Victoire, ne repart

que dans trois jours. Je la garderai chez moi. Vous êtes bien

tranquille, n'est-ce pas? Je reviendrai demain vous voir.

Elle me remercia d'un signe, et j'emportai comme une plume cette pauvre

petite créature, que bien certainement je sauvai de la mort. Je la donnai

à la nourrice, la lui recommandant comme ma propre fille. C'était une

femme de Guiscar, bien fraîche. Elle m'avait inspiré de la confiance, et

j'étais tranquillisée sur le compte de la petite, qui était pleine de

vie; elle n'était pas méchante, je ne l'avais pas entendue pleurer une

fois.

J'avais, en attendant Caroline, pris une Allemande qui avait travaillé

chez moi à la journée. C'était une ouvrière, mais elle faisait tout par

complaisance. Nous étions au 19 mars 1849. Ce jour-là, l'hospice Beaujon

était tout en émoi; on déménageait les salles; les femmes en couches, qui

se trouvaient au rez-de-chaussée furent montées au second; tout était

lavé et d'une propreté irréprochable. Partout, malgré ces précautions, la

mort se promenait à pas de géant et faisait une terrible moisson. Depuis

l'entrée de Caroline, dix-sept femmes et enfants avaient été enlevés

presque subitement. La mortalité était de deux tiers plus forte pour les

femmes en couches. La pauvre Caroline, en me voyant, reprenait des

couleurs; elle était heureuse. Je lui disais:

--Notre fille va bien; comment vous trouvez-vous?

--Mieux! Ici nous avons plus d'air; voyez-vous, c'est toujours malsain;

allez, on a beau faire, je suis sûre qu'il y a la peste.

--N'allez pas vous mettre des idées comme cela en tête pour retarder

votre guérison.

Et, pour la rassurer, je fis le tour de la salle en m'arrêtant à chaque

lit. Ce que j'avais lu et ce qu'on m'avait dit sur le choléra ressemblait

tellement à ce que je voyais, que je demandai l'interne de service et je

le priai de me dire franchement ce qu'il savait.

--Eh bien, mademoiselle, si vous tenez à la vie de cette pauvre femme,

emmenez-la, quoiqu'il n'y ait pas neuf jours. Nous cachons le plus

possible cette affreuse nouvelle; il n'y a plus d'illusion à se faire,

c'est le choléra.

--Demain, son mari me l'amènera; faites signer sa pancarte.

Cette nouvelle la fit sauter de joie, car elle avait bien peur, et c'est

la moitié du mal. Le lendemain, un fiacre s'arrêtait à ma porte; j'ouvris

la fenêtre, je vis Caroline. Elle entra plutôt portée que conduite par

son mari. Je reculai épouvantée, tant elle était changée. Ses yeux

étaient enfoncés, ses joues creuses, ses lèvres noires; je la fis coucher

dans mon lit et envoyai chercher mon médecin, celui de Robert... La

petite partait le lendemain. Je la fis changer de chambre. Le docteur la

regarda longtemps et me dit:

--Faites partir l'enfant sans qu'elle la voie; il ne faut pas l'approcher

de son lit.

On ne peut pas enlever un enfant à sa mère sans qu'elle l'embrasse.

Je cherchais ce que je pourrais faire.

--Adèle, dis-je à mon Allemande, allez me chercher du camphre en poudre.

J'en mis dans les langes de ma petite filleule, dans son bonnet, dans son

fichu, et je la donnai à sa mère pour qu'elle lui fît ses adieux.

Elle la prit dans ses bras, la serra contre sa poitrine, et, collant ses

lèvres sur sa figure, ne bougea plus.

Je tremblais, car son souffle fiévreux pouvait l'empoisonner en

l'enveloppant. Je me penchai sur le lit et la lui retirai.

--Vous allez l'étouffer. C'est à moi aussi, et puis il faut qu'elle

parte.

Elle me laissa faire sans résistance. L'enfant partie, je me sentis plus

à mon aise.

J'allai coucher chez Victorine.

Mon médecin venait deux fois par jour; il me prit à part le troisième

jour et me dit:

--Elle est perdue; puisque son mari reste près d'elle, allez-vous-en chez

votre amie, vous vous feriez mal.

--Oh! mon cher docteur, ne vous occupez pas de moi; si je valais quelque

chose, il y aurait du danger; mais je ne vaux rien, il n'y a rien à

craindre; et puis, s'il y avait une exception pour moi, ce serait un

grand service que Dieu me rendrait. Et vous êtes sûr, docteur, qu'il n'y

a plus de ressource? Elle a un enfant, appelez toute votre science;

faites venir un de vos confrères, mais sauvez-la.

--J'ai fait tout ce que je pouvais faire, il n'y a plus d'espoir.

Je quittai cette pauvre femme, le soir à six heures, pour aller chez

Victorine; je rêvai toute la nuit de Caroline: elle allait mieux, elle

venait me chercher. A sept heures je me levai.

--Qu'allez-vous faire chez vous? me dit Victorine, vous avez bien le

temps.

--Non, il faut que je parte. Voilà deux heures que je m'entends appeler.

C'est sans doute une suite naturelle de ma préoccupation, mais cela m'a

réveillée.

En montant la rue d'Amsterdam, qui conduisait chez moi, je rencontrai

une petite actrice nommée Virginie Mercier, que j'avais connue aux

Délassements et qui était au Vaudeville. Après lui avoir demandé de ses

nouvelles, je lui dis:

--Oh! vous me voyez bien triste; je rentre chez moi toute tremblante,

j'ai peur que la mort n'y soit!... Et je lui contai ma position.

--Voulez-vous que j'aille avec vous?

--Vous me feriez bien plaisir.

Quand j'entrai chez moi, Caroline était raide, ses yeux étaient fermés.

L'Allemande me fit signe qu'elle croyait tout fini; mais que depuis deux

heures la malade me demandait, en disant:

--Je veux voir madame, allez la chercher! et elle criait très-fort.

Je m'approchai du lit et l'appelai. Son corps fit un mouvement, ses yeux

s'ouvrirent à moitié et se tournèrent vers moi.

--A-t-elle demandé un confesseur?

--Non, madame; on lui en a proposé un, elle a pleuré.

--Je lui pris la main et lui dis:

--Caroline, m'entendez-vous?

Elle fit un mouvement qui disait:

--Oui.

--Eh bien, mon enfant, vous me demandiez; que me vouliez-vous?

Elle fit remuer son menton, sans parler, et me montra sa main; les doigts

étaient morts. Il y avait grand feu à la cheminée; je demandai des

serviettes et les fis chauffer, aidée de Virginie, et lui en mis aux

pieds, aux mains, sur le ventre et sur la poitrine. On les changeait

toutes les secondes.

Elle fit un mouvement de bien-être, ses yeux ne me quittèrent pas; elle

se réchauffa peu à peu, la parole lui revint.

--Ma bonne maîtresse, je vous attendais.

--Eh bien! je suis là, je ne vous quitterai plus; mais je vais vous

gronder. Pourquoi n'avez-vous pas voulu recevoir un prêtre? Est-ce que

cela vous fait peur?

--Oui.

--Pourquoi? leur parole console et chasse le mauvais esprit. J'en envoie

chercher un, entendez-vous? nous prierons ensemble.

Son mari m'avait compris, il était allé à l'église. Elle regarda partout,

me fit signe de me baisser, et me dit:

--Vous aurez soin de ma petite fille, n'est-ce pas? _Elle n'aura que

vous._

--Oui, j'en aurai soin, et vous aussi. Vous irez mieux ce soir. Voilà

votre mari.

Elle voulut me faire un signe, je ne compris pas.

Le prêtre lui parla; elle murmura:

--Oui.

Virginie et moi nous nous mîmes à genoux au pied du lit.

Pendant la prière, elle se débattit, son corps roula presque à terre:

nous la relevâmes; elle voulut parler, les crampes lui tordaient les

membres; elle fit une contorsion épouvantable, se détendit, et retomba la

bouche et les yeux ouverts.

Je crus voir une vapeur passer; elle venait de rendre l'âme!

Chacun fit sa prière; Virginie partit. Le mari de Caroline sortit avec le

prêtre; je restai seule avec la morte. Je mis ma main droite sur son

front encore tiède, la main gauche sur mon cœur, et je lui fis le

serment d'élever sa fille, de veiller sur elle et d'en faire une honnête

femme; car je savais que son père ne pourrait rien. Il n'était pas le

mari de Caroline, il était marié à une autre femme; sans moi, la pauvre

petite n'avait que les Enfants-Trouvés.

Le corps de la morte se décomposa si vite que personne ne voulut la

garder. Celui qui se disait son mari, sans doute pour oublier son

chagrin, était allé au cabaret. Je la gardai moi-même. Je passai la nuit

à lire dans la chambre voisine.

Quand on vint la chercher, je l'accompagnai à l'église, rue Caumartin; je

la quittai à la sortie. Elle devait lire dans mon cœur et s'en aller

tranquille, sûre que sa fille serait heureuse.

XXXIII

IRRÉSOLUTIONS.

J'avais donné congé de mon logement qui était trop loin; j'avais loué,

boulevard Poissonnière, 24, un joli appartement au second sur le devant.

Mon intention était de rentrer au théâtre.

Richard venait me voir quelquefois.

Mon déménagement fait, je m'informai de ce que faisait Robert. Il était

parti en Vendée chez une parente.

Richard m'aimait-il vraiment? je lui avais fait subir bien des épreuves.

J'avais besoin de croire à l'affection de quelqu'un; ce fut sa force sur

moi. Il était extrêmement doux et constamment affectueux.

Une chose lui faisait de la peine; c'était de m'entendre toujours parler

de Robert; mais soit par distraction, soit que j'y pensasse plus que

jamais, je ne pouvais pas m'en empêcher.

Je ne savais pas au juste quelle était la position de Richard. Les uns

lui donnaient une grande fortune, d'autres peu; comme il avait beaucoup

d'amour-propre, il laissait exagérer.

Il me restait pour tout mobilier une salle à manger en vieux chêne, et un

magnifique lit, le reste ayant été emporté en Berri.

Richard m'envoya son tapissier avec ordre de me donner à son compte tout

ce dont j'aurais besoin.

Paris est la ville aux merveilles! Deux jours après, mon appartement

était meublé.

Pour toutes ses bontés, Richard recevait à peine un remercîment, un

sourire. J'étais triste; l'amour que j'avais pour Robert était maître de

moi; je me livrais un combat inutile. L'oubli que j'appelais de toutes

mes forces me fuyait et me laissait mordre par le souvenir. Je cherchais

en vain un motif de désillusion. Robert était un de ces hommes qui font

tout bien, qui plaisent à tout le monde; grand seigneur dans les plus

petites choses, bon, généreux, brave, un esprit vif, franc; tout le

monde l'aimait, et moi plus que tout le monde. La passion embellit tout;

pourtant ceux qui l'ont connu savent que je n'exagère pas.

Richard avait de grandes qualités, mais il ne ressemblait en rien à cette

nature exubérante d'ardeur et d'imagination; il était doux et bon. Peu de

temps après mon installation, il vint me chercher un soir pour dîner.

Nous étions sur la porte de l'allée quand je vis Robert; il s'arrêta en

face de nous, regarda Richard et me dit:

--Puis-je vous dire un mot?

Sa vue inattendue m'avait bouleversée; je tremblais, ne sachant que

répondre.

--Eh bien, dit Robert, vous déciderez-vous?

Je regardai Richard qui, sans le connaître, l'avait deviné; il était pâle

d'émotion et de colère. Je le priai des yeux en lui disant:

--Voulez-vous être assez aimable pour aller m'attendre à la Maison d'Or?

je vous rejoins dans cinq minutes.

--Bien sûr, au moins! me dit Richard en regardant Robert qui semblait le

défier. Et leurs regards se rencontrèrent avec un éclair de menace.

--Allez, lui dis-je en le poussant un peu, je vous le promets.

Il se retourna en s'éloignant. Robert, les bras croisés, le suivait des

yeux; puis s'adressant à moi, il me dit:

--Je vous ai dérangée, ma chère, j'en suis fâché; mais j'arrive à

l'instant et n'étais pas au fait. Il est bien, ce monsieur; vous n'avez

pas perdu de temps; j'avais à vous parler d'affaires; vous êtes pressée,

je m'en vais. J'aurais dû savoir que quand on a quitté une femme comme

vous quelques heures, il faut écrire pour ne pas se rencontrer avec

d'autres; chez Mogador les instants sont comptés.

Je sentais le persiflage arriver; je voulais l'arrêter.

--Le temps perdu, Robert, c'est celui que j'ai passé et que je passe à

vous aimer, malgré moi, j'en conviens; en échange de cela, j'espère que

vous ne venez pas pour me dire des choses pénibles. Je ne vous ai rien

fait; vous m'avez prise et quittée. J'ai souffert et je souffre encore;

je ne vous ai pas adressé une plainte, un reproche. Le droit que vous

aviez de me quitter, je l'avais de vous remplacer. Je n'ai pas de

fortune, j'aurais mieux aimé mourir que de vous demander quelque chose.

--Charmant! de sorte que c'est par affection pour moi que vous avez

accepté les bienfaits d'un autre. Alors vous ne l'aimez pas, cet homme?

La voix de Robert s'était radoucie, et sa figure était triste.

--Non, malheureusement!

--Eh bien! restez avec moi; n'allez pas à ce dîner: vous me devez bien

cela; j'ai tout rompu; je ne puis me passer de vous; mais si vous sortez,

je pars et ne vous reverrai jamais.

--Je vous aime toujours, Robert; ce que vous venez de me dire me rend

bien heureuse; pourtant, au prix que vous y mettez, je ne puis accepter.

Ne pas aller retrouver M. Richard serait une méchante grossièreté. J'ai

été bien contente de le trouver; je n'ai reçu de lui que des marques

d'attachement; je ne puis être ingrate: je vais y aller. Après le dîner,

je rentrerai et je lui écrirai que je ne puis le voir, si vous me

promettez de ne jamais me reprocher un tort qui est votre ouvrage.

J'avais dit mon dernier mot; Robert avait trop d'esprit pour ne pas

comprendre que j'avais raison.

--Allez, me dit-il, je vous attends.

J'arrivai à la Maison d'Or. Richard poussa un cri de joie en me voyant.

--Oh! que j'avais peur que vous ne vinssiez pas! Eh bien! comment votre

entrevue avec M. Robert s'est-elle passée?

--Mais comme elle devait se passer, bien. Je vais le revoir

tout-à-l'heure, nous avons à parler d'affaires.

--Quoi! dit Richard, vous allez le revoir après dîner?

--Oui, mon ami.

--Voyons, Céleste, ne me mentez pas; vous me sacrifiez, n'est ce pas?

Vous me quittez? C'est mal! Je ne veux ni vous faire de reproches, ni

vous donner de conseils. Vous m'en avez assez appris sur son caractère

pour que je vous prédise ceci: C'est qu'il vous rendra malheureuse et

qu'il vous quittera avant un mois. Revenez à moi alors, à moi qui vous

aime pour vous et non pour moi. Je ne puis lutter contre lui, vous

l'aimez; je dois me résigner, attendre.

Il me prit les mains, les embrassa, me disant:

--Partez, votre présence me fait mal; mais ne m'oubliez pas.

Je montai en voiture; il s'éloigna vite. Je m'aperçus avec douleur qu'il

avait dû se faire violence pour prendre ce parti.

Je venais de sacrifier beaucoup à Robert; il m'attendait et me reçut

froidement. Il ne devait passer que quelques jours à Paris; son projet

était de repartir dans la semaine; il n'avait sans doute pas songé à

m'emmener, les événements seuls venaient de le décider.

Il regardait chez moi chaque chose nouvelle avec un sourire de mépris, et

me disait que tout cela était de mauvais goût.

Je défendais ce qu'on m'avait donné.

Robert en prit du dépit et il lui vint en tête une folie: il m'apporta

une parure d'émeraudes et de diamants, digne de l'écrin d'une reine. Je

regardai éblouie, ne voulant pas croire qu'un pareil trésor fût à moi.

Quand je fus remise de mon étonnement, je lui fis des reproches.

--Je n'aurai jamais l'occasion de mettre de si belles choses, et puis

cela doit être si cher! Vous avez eu tort, vous me faites de la peine.

Il me répondit poliment que cela ne me regardait pas.

Dois-je avouer que la première impression passée, je pris assez aisément

mon parti de ce magnifique cadeau? Depuis, je me suis bien blasée sur les

bonheurs de la coquetterie; mais je n'en étais pas encore arrivée à ce

degré de stoïcisme; aussi, pour être complétement franche, je dois

convenir que, me laissant aller à toute ma joie, je n'en dormis pas

pendant deux nuits; je me réveillais en sursaut, croyant qu'on enfonçait

ma porte.

Cette parure, qui se composait d'un bracelet, d'une broche, de boucles

d'oreilles, de bagues, aurait pu valoir, chez un marchand consciencieux,

vingt mille francs; elle avait peut-être coûté à Robert le double chez

son bijoutier du Palais-Royal. Cet homme avait pris l'habitude de vendre

si cher à Robert, quand il n'avait pas de fortune, que, pour ne pas

ouvrir les yeux de ce dernier, il continuait son métier avantageux. Sa

figure me déplaisait et je ne voulais jamais avoir recours à lui pour la

plus petite chose. Mes pressentiments ne m'ont jamais trompée: je le

voyais apparaître dans ma vie comme un traître de mélodrame.

Robert paraissait charmé de mon enchantement, et il profita de cela pour

me dire:

--Faites vos malles, je vous emmène.

Pardonnez-moi de vous conduire aussi souvent sur la route du Berri; mais

je suis obligée de suivre le fil de mon existence, et ce n'est pas la

faute de mon récit, si cette existence s'est vingt fois embarrassée dans

les mêmes broussailles. La légende de mes amours avec Robert a été une

légende de voyages. Nous étions partis de points si différents, que nous

devions faire beaucoup de chemin pour nous rejoindre.

J'étais en Berri depuis quinze jours à peine, que les mêmes scènes

recommencèrent.

--Voyons, Robert, vous me rendez malheureuse, et vous n'êtes pas heureux;

vous me dites souvent des choses pénibles sans motifs. Vous avez des

regrets dont je suis la cause; voulez-vous que je m'en aille?

Mémoires de Céleste Mogador, Volume 3 · 第 5 / 14 段