Nous entrions au Jardin d'Hiver. La salle était splendide de fleurs, de

lumières et de diamants. On ne m'avait pas vue depuis longtemps; c'est un

gage de succès: on s'occupa beaucoup de moi. Je ne voulais pas danser;

pourtant, un jeune homme blond, grand, mince, à l'air distingué, m'invita

avec tant d'insistance que j'acceptai. Les conseils de Victorine

commençaient à fermenter dans mon âme. Je sentais, au travers de ma rage,

renaître tous mes projets de coquetterie, que le bonheur avait presque

effacés de mon souvenir. Mon danseur, qui, avec la vanité naturelle à son

âge, attribuait mon indulgence à un tout autre motif, m'accabla

d'assiduités toute la soirée. Je les souffris, dans l'espérance que le

jeu continuerait à lui plaire, qu'il chercherait à me voir, que Robert

s'en apercevrait et que la jalousie le ramènerait à mes pieds.

Seulement, le rival que je lui préparais avait-il assez d'avantages

personnels pour remplir cette délicate mission?

Je le regardai avec cette préoccupation, et le résultat de mon examen fut

qu'il était très-joli garçon.

Seulement, ne voulant pas m'en rapporter à moi, je consultai Victorine.

--Comment le trouves-tu? crois-tu qu'il soit assez bien pour rendre

Robert jaloux? il est si parfait, lui!

Je ne puis m'empêcher de rire, en pensant au sérieux avec lequel

Victorine procéda elle-même à son examen. Décidément, elle était digne de

ma confiance.

--Certainement, me dit-elle, il est très-bien. Il faut que Robert le

voie.

Mon danseur me demanda la permission de m'envoyer des fleurs, parce qu'il

avait abîmé mon bouquet en dansant.

Je ne dis pas positivement non, ce qui, dans tous les mondes possibles,

je crois, de la part d'une femme, veut dire oui.

L'adroite Victorine comprit ma réserve, et quelques instants après, elle

trouva moyen dans la conversation d'apprendre mon adresse à mon amoureux,

qui ne doutait déjà plus de son succès.

La patience de Victorine, du reste, était à bout.

--Quelle corvée je fais pour vous, ma chère! je m'ennuie ici à périr; je

ne connais personne: je ne peux pas dire du mal de gens que je ne connais

pas.

--Voulez-vous partir?

--Ah! oui, me dit-elle en se levant avec enthousiasme!

J'étais tellement absorbée par le souvenir de Robert, que je ne pensais

pas à ma belle croix qui avait pourtant attiré bien des regards envieux.

Au moment où nous prenions nos sorties de bal au vestiaire, beaucoup de

personnes entraient.

--Ah! dit Victorine, nous nous en allons au plus beau, regardez donc ces

deux coiffures; l'une ressemble à un potager, l'autre à une autruche.

--Tenez, regardez celles-là, en revanche, comme elles sont jolies!

Mmes Doche et Plumket entraient, coiffées de couronnes de pâquerettes

avec des toilettes charmantes. Ozy les suivait.

--Oui, elles sont bien mises, mais la couronne ne fait pas le nez.

--Oh! Vous ne dites pas cela pour Mme Doche; regardez-la donc.

--Oh! je n'ai pas besoin de la regarder, voilà vingt-cinq ans que je la

vois.

Rentrée chez moi, je repensai au Berri, où je venais d'être si heureuse

d'abord, si triste plus tard. «Comme ce souvenir est préférable à ces

faux plaisirs que je viens de voir, me disais-je en ôtant ma couronne!»

Et j'avais envie de pleurer. La fin de la nuit me parut longue; je fus

agitée. A midi, je reçus un magnifique bouquet de violettes de Parme

entouré de camélias blancs et une carte. C'était mon jeune homme de la

veille qui demandait la permission de venir me faire une visite à quatre

heures. J'hésitai; puis me rappelant ce que Victorine m'avait dit, je

répondis oui.

Robert arriva à deux heures; j'étais toute rouge, j'attendais l'effet de

mon bouquet. Robert s'approcha de la table, lut la carte et me dit:

--Vous connaissez ce monsieur? C'est le fils d'un agent de change; il est

gentil, mais on le dit bête, ce n'est pas votre affaire.

Une voiture s'arrêta à la porte. Il prit mon bouquet, ouvrit la fenêtre,

et de l'air le plus naturel, le laissa tomber comme par accident juste

sur la tête de la personne qui descendait de voiture et qui n'était autre

que le jeune homme qui me l'avait envoyé. Il ne prit pas la peine de le

ramasser, remonta en voiture et partit.

J'étais enchantée; cela ne lui avait pas fait grand mal, et Robert venait

de me laisser voir qu'il m'aimait toujours, puisqu'il était jaloux. Ce

fut lui qui, le soir, alla au bal. Le coude appuyé sur la table, la

figure sur ma main, je regardais ses préparatifs avec chagrin. Dans ce

monde où il allait, il devait y avoir des personnes si séduisantes!

jeunes, riches, belles, honnêtes! Mon souvenir ne devait pas passer le

seuil de ces portes; on le laissait tomber sur le tapis où on essuie ses

pieds en entrant.

Mon Robert était si beau, si élégant, qu'on devait le regarder beaucoup;

il me prenait envie de déchirer tout ce qu'il allait mettre.

Je l'attendis. A chaque voiture qui passait, j'allais ouvrir la croisée.

Quand il rentra, il me fit des reproches de veiller si tard.

La femme de chambre que j'avais prise était petite, brune; elle m'avait

dit être mariée à un cocher. Un jour qu'elle m'essayait un corsage, comme

je la trouvais grosse de taille, je lui dis:

--Est-ce que vous êtes enceinte, Caroline?

Elle devint rouge et me dit:

--Non, madame.

Je n'en parlai plus; elle travaillait comme un cheval, elle était

économe; j'étais enchantée d'elle.

Dans toutes les allées et venues de Robert, il y avait un mystère; il

écrivait beaucoup, recevait des lettres qu'il me cachait; en pareil cas,

un soupçon est une torture; je me rendais et me trouvais la plus

malheureuse des femmes. Je résolus de savoir ses secrets; je pris et

cachai, pendant qu'il déjeunait, la clef de son secrétaire qu'il avait

oubliée, ce jour-là, et quand je fus seule chez lui, j'ouvris le meuble

et en tirai sa correspondance avec avidité; je trouvai des lettres d'une

parente: toutes parlaient de moi dans des termes pénibles. Elles

disaient:

«En avez-vous fini avec cette fille?.... J'espère que vous ne la voyez

plus... Songez à votre avenir... Cette fois, au moins, ayez de la fermeté

dans votre résolution; c'est votre bonheur que nous voulons. Mlle B*** ne

demande pas mieux que de vous épouser; seulement, elle veut être bien

sûre que vous n'avez plus de mauvaises liaisons; je crois même que sa

famille vous fait surveiller; n'allez pas chez cette femme.»

Il avait cent lettres, toutes les mêmes.

Mon cœur se serra; je savais bien qu'elles avaient raison, que l'amour

de Robert céderait à ces attaques réitérées.

Je trouvai dans un tiroir une lettre de l'écriture de Robert: elle

n'était pas achevée, sans doute mon arrivée l'avait interrompue; elle

était adressée, sans doute, à un des parents de Mlle B***, et devait

répondre à un reproche qu'on lui avait fait à cause de moi; elle

commençait ainsi:

«Mon cher ami,

»En demandant la main de Mlle de B***, je sais à quoi je

m'engage, et je suis trop honnête homme pour ne pas remplir mes

devoirs. Quant à Mogador, dont on s'occupe beaucoup trop, je la

rencontre quelquefois; on a pu me voir lui parler dans la rue. La

pauvre fille ne m'a pas fait de mal, et je ne sais pas pourquoi

je passerais près d'elle sans la regarder.

»Vous savez, mon cher, ce que c'est que la vie de garçon, on

s'invente des distractions; je me suis inventé celle-là; j'ai eu

tort, mais que voulez-vous? on ne noie pas les filles avec

lesquelles on a vécu. Dès que je serai marié, je partirai avec ma

femme. Tâchez que Mlle de BB*** prenne un parti, qu'elle ne me

fasse pas attendre plus longtemps; pour un caractère comme le

mien, de longues épreuves ne valent rien. Demain; j'espère avoir

une réponse...»

La lettre s'arrêtait là. Mon cœur serré se dégonfla par les larmes;

puis, la haine du monde s'en empara. Qu'avais-je fait à tous ces gens

pour qu'ils s'occupassent de moi? Pourquoi s'acharnaient-ils à me prendre

Robert? Lui, pourquoi ne les repoussait-il pas? Non, il me gardait

jusqu'au dernier moment parce qu'il ne pouvait pas me noyer. Il me

trompait et n'attendait qu'une réponse pour me quitter. Est-ce que

j'attendrai cette humiliation? Est-ce que je n'aurai pas le courage de

souffrir? Allons, mon orgueil, réveille-toi!

Je replaçai les lettres, fermai le secrétaire et partis.

Arrivée chez moi, le concierge me donna ma clef.

--Où donc est Caroline? est-ce qu'elle est sortie?

--Oui, madame, mais elle ne rentrera pas; les douleurs l'ont prise, elle

est allée faire ses couches à l'hôpital, dans le faubourg Saint-Honoré.

--Comment! elle était donc enceinte?

--Est-ce que madame ne l'avait pas vu?

--Non; il y a un mois que je lui en ai fait un jour la question, parce

que je la trouvais énorme. Elle m'a dit être toujours comme cela, je n'y

ai plus pris garde. Si elle me l'avait avoué je ne l'aurais pas laissé

aller à l'hôpital. Savez-vous le nom de la salle?

--Oui, Sainte-Marie.

--Allez me chercher une voiture, je vais la voir.

En chemin, je pensais au parti que j'allais prendre. Écrire à Robert? Je

ne pouvais lui dire que j'avais lu ses lettres; il valait mieux avoir une

explication, y aller le soir comme si je ne savais rien, et attendre

qu'il me fît part de ses projets.

Je trouvai Caroline.

--Êtes-vous folle de vous sauver comme cela de chez moi? Pourquoi ne

m'avez-vous pas dit votre position, toute naturelle, puisque vous êtes

mariée?

Comme elle rougissait, je repris:

--Et puis, quand bien même vous ne le seriez pas, j'ai trop besoin

d'indulgence, pour n'en pas avoir pour les autres.

--Quel bonheur! Alors madame me reprendra quand je sortirai.

--Mais certainement, et si vous m'aviez fait part de votre position, vous

ne seriez pas ici.

--Oh! que vous êtes bonne, madame; et si j'osais vous demander...

--Quoi donc? osez toujours.

--D'être la marraine de mon enfant?

--J'accepte de grand cœur. Quand pensez-vous accoucher?

--Le médecin a dit que j'avais encore quatre à cinq jours.

--Bien; j'aurai le temps d'acheter une petite layette.

Caroline m'embrassait les mains. Je partis, sinon heureuse du plaisir que

je venais de faire à cette pauvre femme, du moins un peu soulagée.

En sortant, j'allai chez Victorine:

--Ah! dit-elle, on vient me voir, c'est qu'on a besoin de moi. Les amours

ne vont donc pas mieux? Finissez-en donc une bonne fois.

--Oui, c'est mon intention; demain tout sera fini. Je ne reverrai plus ce

château que j'avais arrangé avec tant de soin, ma petite Justine, qui me

tenait si fidèle compagnie; on brûlera tous les ouvrages faits par moi;

il m'enverra l'argent de mes meubles; il aura le droit de les offrir à

une autre; on ouvrira les fenêtres pour que le souffle impur que j'y

aurai laissé s'envole. Mon Dieu! mais tout cela est naturel; pourquoi

donc suis-je ainsi torturée?... Mon cœur est comme entortillé d'une

couleuvre qui lui ôte le sang et lui met du venin. Personne ne me fait de

mal, et je voudrais me venger. Je hais l'univers, je me hais moi-même.

Vous aviez raison, on vieillit vite. J'ai fini de vivre, moralement; mon

cœur ne s'éveillera plus. Allons, il le faut! Il y a bal demain au

Jardin d'Hiver, vous y viendrez avec moi?

Victorine prit son air le plus sérieux.

--Ma chère, tout ce que vous voudrez, mais pas cela; les bals m'ennuient

à mourir; d'abord, ma petite fortune ne me permet pas de suivre le luxe

de toutes ces folles d'aujourd'hui. Vous-même, ma pauvre Céleste, qui

venez de vivre deux ans en châtelaine, qu'avez-vous? Les bijoux et les

dentelles ne tiennent pas chaud longtemps quand on est malade.

Croyez-moi, dépensez moins en fanfreluches, allez moins au bal.

--Pensez-vous que j'aille à celui-là pour m'amuser? Non, il me faut de la

distraction pour oublier Robert. Il faut qu'on parle de moi, qu'on

m'aime, qu'on m'enrichisse. Venez encore demain, ce sera la dernière fois

que je vous le demanderai, et puisque vous allez venir demeurer dans ma

maison, je ne vous dérangerai plus.

--A cette condition, je le veux bien; j'irai même vous prendre; et tâchez

que tout soit fini, que je ne vous voie plus pleurer: ça rend laide, et

ce n'est pas gai du tout pour moi, quoique je ne sois pas sensible.

Le soir, je fus dîner chez Robert; comme à l'ordinaire, je fis tout mon

possible pour qu'il me parlât de ses projets; il ne me dit rien; son

valet de chambre préparait sa toilette.

--Vous sortez ce soir, Robert?

--Oui, je vais dans le monde.

La soirée se passa sans qu'une parole fût échangée entre nous. Quand sa

voiture s'éloigna, je me mis à écrire une longue lettre que je brûlai.

Il valait mieux lui dire tout cela... Je n'avais jamais eu si peu de

courage: ce que j'allais accomplir, c'était notre séparation. Cette idée

me rendait folle et me semblait impossible. Il était trois heures du

matin; je me promenais à grands pas dans le salon; ma tête brûlait. Ces

quelques heures me parurent plus longues que ma vie entière. Je le voyais

au bal, près de la personne qu'il devait épouser, lui sourire, lui dire:

«Je vous aime!» J'envoyai ma haine entre lui et elle, comme une furie

vengeresse; mon cœur était un brasier, dans lequel mon sang tombait

goutte à goutte et s'y brûlait, en m'envoyant au cerveau une fumée noire

qui troublait ma raison... Je voulais me tuer chez lui; je me disais:

«Est-ce que cela l'empêchera d'en aimer une autre? Le lendemain il ne

pensera plus à moi; il ne m'aime plus; il me ménage pour son

amour-propre; il ne veut pas qu'un autre m'ait tant qu'il sera là; et

puis, si ses projets manquent, s'il est refusé, on dira dans le monde: Il

tenait peu à ce mariage, il n'a pas quitté sa maîtresse. Je suis son

hochet... Prends garde, Robert, je te souhaite ce que je souffre; je suis

abandonnée de Dieu, je dois porter malheur.»

Une voiture s'arrêta; c'était lui!

J'appuyai ma main sur mon cœur pour l'empêcher de battre; il me faisait

trop de mal.

Robert entra, il avait l'air gai; sans doute il avait de bonnes

nouvelles, il espérait. Sa gaîté me mit en fureur.

--Pourquoi n'es-tu pas couchée? tu es pâle; est-ce que tu es malade?

--Oui, je suis malade; j'ai la fièvre... mais ce que j'ai, je puis me

soulager en vous le disant... Mademoiselle B*** a-t-elle enfin dit oui?

êtes-vous heureux? est-elle jolie? Comme vous devez l'aimer?

Il devint pâle mais ne répondit rien.

--Dites-moi donc que vous l'aimez! Pourquoi jouer cette grimaçante

comédie avec moi? Est-ce que j'en vaux la peine? Vous m'avez prise, vous

avez le droit de me quitter... Pourquoi vous gênez-vous? Il faut que

j'attende dans votre alcôve qu'une autre entre pour en sortir; peut-être

même après me continuerez-vous vos bonnes grâces; mais je ne veux les

restes de personne, je ne veux pas qu'on me vole une pensée. Vous me

volez, depuis quelques jours, en partageant avec une autre votre amour;

vous avez le droit de me le reprendre, mais en me prévenant. Vous savez

bien, je vous l'ai déjà prouvé, que je ne m'imposerai pas à vous, que je

ne ferai obstacle à rien. Pourquoi ne pas être franc? Doutiez-vous de mon

courage? Est-ce pour me ménager? l'idée n'est pas heureuse. Les coups à

la tête guérissent vite. Voyons, parlez-moi donc.

--Je ne sais qui vous voyez et qui vous monte ainsi l'imagination, ma

pauvre Céleste; vous n'êtes pas raisonnable. Vous connaissez ma position,

ma fortune, ma famille; vous ne comprenez rien aux exigences du monde...

Je cède aux désirs de mes parents, de qui le vœu le plus cher serait de

me voir établi. Je ne vous avais pas parlé de ces nouveaux projets, parce

qu'ils pouvaient manquer et que je reculais à l'idée de vous faire de la

peine inutilement; j'avais la présomption de croire que ce coup vous

irait au cœur; si j'eusse pensé qu'il ne troublât que votre tête, je

vous aurais tout dit le premier jour.

--Ah! si on pouvait noyer les filles avec qui on a vécu, cela serait plus

facile, on n'aurait pas d'explication à donner.

--Vous vous êtes permis de lire des lettres que vous ne deviez pas

regarder... Vous oubliez trop qui vous êtes, Céleste; ne me faites pas

regretter ce que j'ai fait pour vous. Votre cœur est bon, mais votre

manque d'éducation vous fait faire et dire des choses inconvenantes. Une

autre fois, sachez que les lettres qui ne vous sont pas adressées sont

sacrées, et que, fussent-elles à votre disposition, vous devez les

respecter... J'ai vos meubles chez moi: si je me marie, je vous les

payerai; je vous donnerai vingt mille francs. Vous avez peur de l'avenir,

ce sera un petit commencement de fortune... Nous ne nous verrons plus,

mais je vous promets de garder un bon souvenir de vous.

La nuit s'était passée; je mis mon manteau pour partir.

--Vous ne me donnez pas la main, Céleste?

--Si.

La sienne était glacée... Comme moi, il avait tout le sang au cœur.

Parler si souvent de larmes est fatigant; mais c'est qu'on en a beaucoup

quand on souffre... Je pleurais encore à midi, quand on m'apporta une

lettre et un paquet; il contenait les quelques objets laissés par moi

chez Robert... la lettre n'avait que deux lignes:

«Dès que je recevrai un peu d'argent, je vous en enverrai. De

loin, comme de près, je veillerai sur vous.

»ROBERT.»

Le soir, quand Victorine vint me chercher, je n'étais pas prête. Ce fut

elle qui m'entraîna au bal après m'avoir habillée comme une machine.

J'avais une robe de dentelle blanche, une coiffure de grenades; ma

toilette était belle, surtout éclatante.

--Allons, secouez vos chagrins, vous êtes ravissante; vrai, je vous

croyais plus forte que cela.

--C'est que je n'ai pas la force du premier jour, moi: la blessure est

profonde, mon amour s'en va, il me déchire en sortant.

Nous étions arrivées; la fête était plus brillante encore que la première

fois. Je dansai vis-à-vis de ma prétendue sœur... Quand je dis danser,

je veux dire se regarder debout, en face l'un de l'autre, car il y avait

tant de monde qu'on ne pouvait bouger.

Victorine était de très-bonne humeur, elle riait beaucoup et disait:

--Je danse, voilà des années que cela ne m'est arrivé! Cette Céleste me

fait sauter, avec son chagrin.

Sur les deux heures, la foule diminua un peu; le bal devint plus animé et

plus joli. Je sentis que le sombre nuage de tristesse qui me pesait sur

le cœur commençait à s'évaporer, et comme la danse a toujours eu pour

moi un charme presque irrésistible, j'aspirais les joyeuses fanfares de

l'orchestre et, une fois en train, je ne manquai ni une valse, ni une

polka, ni une mazurka. Il y avait beaucoup d'artistes. Hyacinthe faisait

du bruit pour quatre; on se pressait autour de lui; il montrait gratis

son grand nez et ses grandes mains; il dépensait son esprit à lui, qui

vaut bien celui que les auteurs lui font débiter d'habitude; son

directeur n'avait pas pensé à ces représentations-là, car il les aurait

défendues dans son engagement. Tout le monde l'entourait, se poussait

pour l'entendre; il était gai et s'amusait comme un enfant à suivre une

femme d'une quarantaine d'années qui était seule et habillée d'une façon

grotesque; il la poursuivait en l'appelant Elvire, et lui disait:

--Dansez avec moi, je vous aime, madame; ne soyez pas cruelle ou je vous

poignarde avec mon nez.

Grassot, qui est toujours le même, était aussi fou et aussi amusant; il

voltigeait autour des femmes, mais il s'arrêtait aux plus jolies, les

prenait par le bras et les tutoyait sans les connaître.

On commençait un quadrille: je fus me placer à l'autre bout de la salle;

nous avions fait une figure et nous attendions que notre tour revînt,

quand j'entendis prononcer mon nom très-haut.

--Tenez, voilà Mogador! regardez comme elle est belle!

--Vous trouvez? dit une autre voix; je ne comprends pas qu'on trouve

cette femme-là belle. C'est mon antipathie.

Je fis un petit mouvement pour voir celui qui m'arrangeait ainsi; c'était

le plus joli garçon qu'il fût possible de voir.

--Enfin, disait celui qui avait parlé le premier, tu ne peux pas lui ôter

ce qu'elle a. Elle te déplaît, cela ne l'empêche pas d'avoir de beaux

bras, une jolie taille, d'être grande, bien faite, d'avoir de beaux

cheveux, de jolis yeux et les dents blanches comme un jeune chien.

--C'est possible, reprit mon détracteur, je ne l'ai pas regardée.

--Tu es difficile.

Si au moins j'avais pu lui rendre la pareille, à ce bel indifférent! cela

m'aurait fait plaisir de le trouver laid; mais, en conscience, il n'y

avait pas moyen.

La seule chose qu'on pût dire de lui, c'est qu'il était trop beau pour un

homme. Après tout, me disais-je, les gens sont libres; mais c'est égal,

si peu coquette qu'on soit, on est vexé de savoir qu'il y a quelqu'un qui

vous trouve affreuse sans avoir pris la peine de vous regarder; aussi, la

contredanse finie, fis-je courir Victorine en tous sens.

Quand j'eus retrouvé mes jeunes gens, je repassai dix fois devant eux; je

faisais la roue comme un paon. J'aurais voulu que mon ennemi me regardât;

mais je perdis ma peine, il ne fit pas attention à moi; il semblait tout

occupé d'une femme qui n'était pas jolie du tout.

J'en pris du dépit et j'allais m'éloigner, quand le plus petit, qui était

son cousin, m'arrêta et me dit:

--Mademoiselle, vous dansez à ravir, et, si je n'étais pas si mauvais

danseur, je vous engagerais.

--Eh bien, monsieur, invitez-moi, vous ne connaissez peut-être pas votre

mérite; je vous accepte avec plaisir. Il m'offrit son bras, tout radieux.

J'espérais que son ami allait le suivre; pas du tout. Pendant la

contredanse, je lui dis:

--Vous aviez tort de ne pas oser m'inviter, je vous devais bien quelque

chose pour la manière dont vous m'avez défendue. Ce monsieur, là-bas, ne

m'aime guère; il ne veut même pas m'accorder les cheveux.

--Oh! vous avez entendu? C'est un maladroit! Il ne sait ce qu'il dit.

--Pourquoi donc cela? Il a probablement raison de me trouver laide. Les

goûts sont libres; mais il va contre moi jusqu'à la haine, jusqu'à

l'antipathie!...

--Quelle folie, madame! Puisqu'il est assez malheureux pour que ses

folles paroles soient arrivées jusqu'à vos oreilles, je vais vous

l'amener pieds et poings liés; il faut qu'il vienne s'excuser.

Je voulus le retenir, mais il m'échappa.

A la pantomime qui se jouait de loin, je vis bien que l'autre se

défendait; mais le petit était têtu et me l'amena.

C'était un jeune homme: il ne paraissait pas avoir plus de vingt-deux à

vingt-quatre ans. Il était grand, un peu fort, mais bien pris. Ses

cheveux et ses favoris blonds encadraient sa figure; il avait le teint

d'un blanc mat; ses moustaches fines laissaient voir sa bouche; les

lèvres étaient un peu fortes, bien faites, les dents blanches; il

souriait de côté, ce qui lui dessinait une fossette dans la joue et lui

allait à ravir; le nez fin, le front charmant, les yeux les plus doux du

monde; distingué, élégant; des pieds et des mains de créole; il avait de

quoi tourner la tête à toutes les femmes; on le regardait, on le suivait.

Pauvre Richard!

Je le répète, il était trop beau pour un homme.

Il venait à moi.

Victorine, qui n'avait rien vu, rien entendu de toute cette petite scène,

me poussa le bras et me dit:

--Voyez donc quel joli garçon!

--Oui, il vient nous parler; c'est mon ennemi.

--Ah! c'est dommage! S'il avait voulu s'y prêter un peu, en voilà un qui

aurait fait mourir votre Robert de jalousie.

Il était près du nous et paraissait fort embarrassé.

--Mon Dieu! monsieur, est-ce que je vous déplais au point de vous ôter la

parole?

--Oh! du tout, mademoiselle; je vous prie de croire que si j'ai parlé de

vous en ces termes, il y a une heure, c'est que je ne vous avais pas

regardée; il faut me pardonner, parce que je suis créole et

très-indolent; mais vous êtes charmante, et je vous fais, de bien bon

cœur, amende honorable.

--Prenez garde, monsieur, vous vous asseyez sur ma robe; c'est de la

dentelle, et vous n'êtes pas léger.

--Oh! pardon! je suis un maladroit; vous m'en voulez?

--Du tout, monsieur. Je suis de votre avis... sur mon genre de beauté,

bien entendu; ainsi, ne vous donnez pas de peine à chercher des

compliments qui me plairaient moins que votre franchise; j'ai surpris

votre opinion sur mon compte. Tout créole que vous êtes, vous ne l'auriez

pas dite, si vous aviez pensé que j'écoutais.

--Je veux vous convaincre que mon repentir égale mon crime et que je suis

de bien bonne foi dans ma rétractation. Vous avez pour moi, d'abord, une

grande séduction. Rien ne me touche plus que le son de la voix, et j'aime

votre son de voix... Comme vous avez de jolies mains! Mais j'étais fou de

ne pas avoir vu tout cela... J'ai trop mal débuté avec vous pour jamais

oser être bien ambitieux; mais je serais heureux de devenir votre ami.

--Non, monsieur, non; je perdrais plus encore dans votre esprit; le moral

est pire que le physique... Adieu, je vais danser.

Il resta pensif.

Une demi-heure après, le petit monsieur, qui était son cousin, vint près

de moi et me dit:

Mémoires de Céleste Mogador, Volume 3 · 第 4 / 14 段