J'avais lu les livres de Mme Sand, et je me faisais une fête de visiter

les paysages qu'elle avait décrits. J'allai voir la Mare-au-Diable.

Quelle déception! Je trouvai une mare pleine de vase, ornée de beaucoup

de canards. Je me désillusionnai sur le pays que j'avais cru enchanté.

Tout le monde avait la fièvre. Chacun était grêle, maigre; les figures,

même ordinaires, sont rares; l'esprit est lourd. On se croirait au fond

de quelque contrée sauvage, tant la civilisation est en retard. Les

paysans sont minables, leurs petites chaumières sentent la misère; quand

on entre chez eux, cela fait mal à voir; ils vivent plus misérablement

que des sauvages; nul soin d'eux-mêmes, nul souci de la santé et de la

vie de leurs parents. Ainsi, un homme âgé de soixante-seize ans, qui

demeurait près de nous, était malade; on n'avait pas voulu demander le

médecin, parce que cela coûtait de l'argent. Le jour même où je l'appris,

le docteur vint nous voir: je le priai d'aller faire une visite à ce

pauvre vieillard.

Il s'y rendit aussitôt, et après avoir regardé le moribond:

--Toujours de même, dit-il à la fille qui était là, vous m'envoyez

chercher quand il n'y a plus de ressource.

Savez-vous ce qu'elle répondit?

--Oh! monsieur le _médechin_, c'est-y dommage que j'_avons_ pas su ça _à

ce_ matin.

--Pourquoi? fit le docteur.

--Parce que j'_aurin_ acheté des épingles pour ensevelir mon père.

--C'est pas la peine, dit le vieillard à sa fille, tu en trouveras sur la

cheminée dans un petit pot.

On n'a pas d'idée d'une pareille sauvagerie. Ils se laissent mourir; eh

bien! ils ont tous un champ, un pré, une locature; le plus malheureux a

un peu de bien. Il ont abrégé leur vie pour l'amasser; ils se laissent

mourir plutôt que d'y toucher.

Le peu d'argent que Robert me donnait servait à des aumônes; je ne

pouvais voir cette misère sans un serrement de cœur; qui ne les voyait

pas chez eux en était moins frappé. Ainsi, le dimanche, quand le

_cornemuseu_ passe, chacun sort; les filles ont une coiffe blanche, un

tablier de soie; les gars, comme on les appelle, ont un bourgeron,

quelquefois une veste bien propre, le grand chapeau de feutre noir à

larges bords; ils s'accouplent et suivent la musique jusqu'à la place où

l'on danse; puis les bourrées commencent; depuis midi jusqu'à six heures

on n'arrête pas; à la fin, on ne voit plus qu'un nuage de poussière.

Le lendemain la place est marquée par un grand creux fait par les

danseurs; les hommes, qui se privent de tout dans la semaine, boivent du

vin le dimanche; le premier verre leur porte à la tête; ils ne s'arrêtent

plus. Il est impossible de leur faire comprendre qu'un peu tous les

jours leur ferait du bien, leur donnerait de la force à l'ouvrage; ils ne

veulent pas et boivent, s'ils le peuvent, quatre litres le dimanche. On

oublie la messe pour le cabaret; le pasteur se plaignait beaucoup et

venait faire sas doléances à Robert, qui n'en pouvait mais.

Je ne sais si l'on m'aimait dans le pays à cette époque, mais je suis

certaine qu'on ne me haïssait pas et que mon installation au château ne

faisait aucun tort à Robert. Je payais quelquefois la musette; Robert

permettait qu'on dansât dans le parc. C'était grande fête: on m'invitait,

je dansais la bourrée ou la boulangère; quoique j'eusse le jarret solide,

ils me rendaient des points.

Le piqueur avait trois filles; l'une d'elles s'appelait Justine, petite

brune de treize ans. Elle avait tant fait, tant tourné autour de moi, que

j'avais fini par l'avoir toujours à mes côtés. Elle était charmante,

bonne, travailleuse; je lui montrais à faire de la tapisserie. Je

l'habillais, elle était raisonnable comme une femme, et, je crois,

m'était très-attachée. Le soir on jouait au volant.

Le jardinier avait deux filles; l'une d'elles venait souvent avec nous.

Elle avait seize ans; elle était aussi forte que moi et de ma taille. On

trouvait qu'elle me ressemblait. On ne voyait jamais sa sœur, parce

qu'elle était épileptique; on la gardait à vue, toujours quelqu'un

restait près d'elle. On la disait d'une beauté rare. Un jour, j'entrai

dans sa chambre, et quoique je fusse prévenue, je restai toute surprise

du spectacle qui frappa mes regards. Je vis, près de la cheminée, assise

dans un fauteuil, une délicieuse créature; elle ne bougea pas; je lui

parlai, elle remua les lèvres, tourna les yeux d'un air inquiet et ne

répondit rien. Sa sœur accourut du dehors.

--Oh! pardon, madame, elle ne vous répondra rien, elle est idiote; elle

nous donne bien du mal, allez. Quand ses attaques la prennent, elle nous

fait signe de la coucher; on n'ose pas la quitter, on a toujours peur du

feu avec elle. Dans notre pays, en Bourgogne, les médecins ont renoncé à

la soigner; le bon Dieu ferait mieux de la reprendre, car elle souffre

bien par moments. Hier, nous avions fermé toutes les portes, nous avions

peur que monsieur le comte ne l'entendît; elle jetait les hauts cris.

Heureusement qu'il y a loin d'ici au château. La voilà calme pour

quelques jours. C'est qu'elle est si forte, quand elle se débat dans ses

crises, que nous ne pouvons pas en venir à bout... elle se donne des

coups... elle se meurtrit... enfin c'est pitié de la voir.

Je ne pouvais détacher mes yeux de cette figure; celle de qui on parlait

ainsi était calme, immobile; son regard suivait nos lèvres; il était

beau, languissant; sa peau d'un blanc transparent, ses lèvres rouges, ses

dents petites et blanches, ses traits d'une régularité irréprochable lui

donnaient l'air d'une poupée de cire, d'un automate. Je lui dis quelques

paroles: elle regarda sa sœur, comme si l'une avait la vie des deux. Je

sortis les larmes aux yeux, me demandant comment Dieu avait créé quelque

chose de si parfait, s'il ne voulait pas lui donner l'existence de l'âme

et les clartés de la raison.

L'hiver commençait à venir. Robert était heureux à l'idée que bientôt il

allait chasser à courre. A part quelques petites querelles d'amoureux, le

temps passait vite. Pourtant j'étais souvent tourmentée de l'avenir. Je

voyais bien passer des moments de tristesse dans la pensée de Robert,

mais il ne me disait rien. Ses amis de Paris venaient le voir; il se

mettait en quatre pour les bien recevoir; il y parvenait, mais cela lui

coûtait cher, car sa générosité dépassait tout ce qu'on peut imaginer; il

ne savait rien faire avec mesure.

Un jour, Robert nous dit, pendant le dîner.

--Si vous voulez, demain matin, nous irons chasser un lièvre dans les

brandes; Céleste sera de la partie.

Tout le monde fut enchanté; Montji surtout, qui est une de nos anciennes

connaissances; c'est le peintre qui avait fait le portrait de Lise et

plus tard le mien. Robert l'avait connu par moi et lui avait dit à la

révolution: «Les arts vont souffrir, voulez-vous venir chez moi à la

campagne?» Montji avait accepté et d'aussi bon cœur il accepta la partie

de chasse, quoiqu'elle ne fût pas sans danger pour lui, car il ne maniait

pas aussi bien le cheval que le pinceau.

A cinq heures, tout le monde était prêt; les chevaux sellés piaffaient

dans la cour. Montji, qui en venant au château ne s'était pas attendu à

monter à cheval, n'avait rien apporté. Robert fut obligé de lui prêter

bottes, veste et culottes. Le tout lui était une fois trop large; sa

casquette lui tombait sur les yeux. Il montait une petite jument appelée

Henriette, qui, sans être méchante, était chatouilleuse. A peine se

fut-elle mise à trotter que Montji nous fit mourir de rire: quand il

serrait les jambes, elle ruait; quand il les écartait, il perdait

l'assiette et s'accrochait à la crinière.

Il aurait bien voulu rester en arrière, mais Henriette n'était pas de son

avis. Elle avait été montée par le piqueur, elle ne voulait pas quitter

les chiens. Le pauvre Montji était toujours devant, bien malgré lui,

faisant des sauts de deux pieds de haut sur sa selle. Il était brave,

mais j'avais grand'peur, car je le voyais à chaque instant perdre

l'équilibre. Il ne savait pas ce que c'était que la bride ou le bridon.

Je lui avais arrangé les deux dans les mains, et de peur de ne plus

savoir les reprendre, il ne les avait pas encore lâchés.

Arrivés au bout de l'avenue qui avait une lieue, nous débouchâmes dans

une étendue immense; c'était la brande, terrain inculte qui appartenait à

Robert. Dans d'autres pays, on appelle cela lande. C'était une magnifique

chasse. Cela paraissait uni comme une grande route, et en effet, à part

quelques petits fossés ou bouchures, on suivait un lièvre ou un renard à

vue. Le piqueur découpla vingt chiens qui se mirent à quêter ensemble,

explorant chaque touffe de bruyère. La Tembel, chienne d'attaque, qui

maraudait un peu, donna de la voix; tous se rallièrent à elle, et un

grand lièvre lui bondit devant le nez et vint passer dans les jambes de

nos chevaux.

L'imprévoyant Montji poussa un grand cri de joie; Henriette, voyant les

chiens lancés, partit comme une flèche. Montji ne s'attendait pas à cela;

sa casquette s'enfonça sur ses yeux. Il lâcha la bride pour la relever.

Henriette profita de cette liberté; le pauvre Montji prit la crinière

d'une main, la selle derrière lui de l'autre, et, ainsi cramponné,

s'abandonna à la fougueuse passion pour la chasse de mademoiselle

Henriette. Je les suivais de près; il sautait les fossés, les bouchures,

comme le vent. Heureusement pour lui, le lièvre se rasa, les chiens

perdirent la voie, revinrent sur le contre-pied; Henriette s'arrêta. Il

n'avait aucun mal, mais il avait été secoué comme un prunier. Robert et

Martin rirent de bon cœur, moi aussi, parce que ma peur était passée.

Montji était en train de s'arranger, quand les chiens, retrouvant la

piste à l'improviste, s'élancèrent de nouveau. Henriette reprit sa course

avec l'infortuné Montji à cheval sur son cou, près de ses oreilles. Quand

il le put, il mit pied à terre, et la punition d'Henriette fut d'entendre

la chasse sans la suivre. Elle avait toujours le nez et les oreilles

tendus du côté des chiens; il était impossible de perdre la chasse en

forêt avec elle, si on la laissait aller où elle voulait.

Après avoir bien rusé, les chiens avaient pris leur lièvre, raidi par la

course. On rallia les chiens qui gambadaient de tous côtés, car il y

avait énormément de gibier. Montji remonta Henriette, qui fut plus calme

et fit sa retraite au pas. Nous rentrâmes à onze heures. Le déjeuner fut

gai aux dépens de Montji, qui faisait la grimace pour s'asseoir.

Les chasses en forêt sont bien autre chose. Je croyais savoir monter à

cheval, je m'étais fait illusion. On chassait le sanglier dans la forêt

de Châteauroux, à six lieues du château. Le piqueur, ses chiens et ses

chevaux de relais partirent la veille pour coucher près du rendez-vous.

Le piqueur se leva à trois heures, fit le bois avec son limier. De notre

côté, il fallut se lever à quatre heures; ces jours-là, Robert faisait sa

barbe, mettait sa culotte de velours blanc, la botte molle, le gilet

chamois, la redingote bleu foncé à parements et collet de velours

cramoisi, le ceinturon d'or, le couteau à poignée d'ivoire, la toque de

velours noir, le cor de chasse, et le costume était complet. Il lui

allait à merveille. La cravate blanche était de rigueur. Une fois en

chasse, il s'occupait peu de moi; il était tout à saint Hubert. Les

matinées étaient froides; nous partions soit en break, soit à cheval; à

neuf heures précises, nous étions aux Trois-Fouinots, magnifique

carrefour de la forêt, où l'on fixait le rendez-vous. Les arbres y sont

gigantesques; c'est la futaie réservée par le gouvernement pour la

marine. Sans la voir, on ne peut se faire une idée de cette magnificence

de la nature.

C'est donc là qu'on se réunissait. Trois valets de chiens gardaient, à

chaque coin des routes qui se traversent, chacun un relais de vingt

chiens. Quatre domestiques tenaient en main les chevaux de selle; tous

portaient la livrée de Robert, marquée aux armes de sa maison; tous les

gardes de la forêt étaient réunis autour du feu qu'ils nous avaient fait.

On se chauffait en attendant le rapport.

Huit routes faisaient le tour du rond-point. Chacun regardait si l'on

voyait le piqueur. Robert, comme dans la _Barbe-Bleue_, disait souvent:

«Ne voyez-vous rien venir?» A une de ces demandes, un garde répondit:

«Voilà Pinoteau;» c'était le premier piqueur. Tous les chiens dressèrent

l'oreille et prêtèrent attention, comme s'ils comprenaient ce qui allait

se dire. Pinoteau arriva, tiré par son limier, qu'il tenait en laisse.

--Eh bien! dit Robert, as-tu une bonne brisée au rapport?

Pinoteau secoua la tête d'un air triste:

--Monsieur le comte sait bien que je fais ce que je peux, et que quand je

ne le contente pas, ce n'est pas ma faute. (Pinoteau faisait toujours des

phrases.) Je n'ai rien de bon; il a plu cette nuit; les voies sont

mouillées. J'ai trouvé une harde, mais mon chien l'a perdue. J'ai fait le

pied d'un ragot; il a tourné toute la nuit, il est parti au petit jour du

côté du bois de Saint-Maur.

--Bien, dit Robert en fronçant les sourcils, si La Feuille (c'était le

nom du second piqueur) n'a pas été plus adroit que toi, je ne chasserai

pas.

La Feuille arriva.

--Eh bien? dit Robert.

--Monsieur le comte, j'ai un solitaire de deux cent cinquante. Je l'ai

trouvé à la bauge, derrière la maison du garde; mon chien donnait à me

couper les mains, il filait sur Ardentes. J'ai fait le tour de son

enceinte, je suis sûr qu'il n'est pas sorti.

Robert sauta à cheval.

--Alerte! dit-il; mettez les chiens à l'attaque! Attention à vos relais!

A ce moment, tous les chiens se mirent à hurler d'impatience. On leur

distribuait des coups de fouet; la douleur leur arrachait quelques cris

plaintifs; mais ils continuaient à japper de plus belle. Robert me salua

en me faisant signe de le suivre. Je le suivis. Mais quelle rude

récréation que celle-là! Piquer sous bois, enfoncer dans des ornières où

mon cheval entrait jusqu'au poitrail, recevoir des branches dans la

poitrine... Certainement, il y a un moment d'enivrement quand c'est bien

lancé, que les chiens donnent de la voix: cette musique est superbe et

vous entraîne; mais quand les chiens perdent ou qu'ils prennent le

change, cela manque de charme.

Mon premier enthousiasme se refroidissait peu à peu et je commençais à

réfléchir que c'était un plaisir dangereux et que j'aurais pu me tuer.

Robert était transporté; il ne pensait à rien, pas même à moi qui étais

derrière lui. Je dois même dire, que dans la crainte que je ne fusse

tentée de lui parler et de lui donner des distractions, il me perdait

volontairement. Enfin, le soir, on avait forcé le monstre; mais il avait

fait tête aux chiens: Il y en avait quatre de tués et six de blessés.

Nous rentrâmes brisés de fatigue. Je pleurai les chiens; je pris la

chasse et les sangliers en horreur parce que je voyais en eux des rivaux.

Je vous ai dit que la jalousie n'était pas mon moindre défaut.

XXXI

LE JARDIN D'HIVER.--RICHARD.

Ces grandes expéditions dans la forêt recommençaient trois fois par

semaine. Pendant quelque temps je les suivis pour ne pas rester seule;

mais cela était décidément trop dur pour une femme et à cause de ma santé

je fus forcée d'y renoncer. Ma vie redevint triste et je pressentis

qu'une fois encore mon bonheur allait m'échapper. Robert ne m'aurait pas

sacrifié une heure de son plaisir favori.

Je passais presque toutes mes journées et mes soirées seule, dans un

grand salon où le vent soufflait par toutes les ouvertures. Plusieurs

fois je dis à Robert:

--Mon ami, je m'ennuie; est-ce que vous ne pourriez pas rester plus

souvent avec moi? Je n'aime pas la campagne, je suis habituée au bruit,

au mouvement de Paris; pour vivre ici, il faut que je vous aime beaucoup.

Je sais que vous ne pouvez pas vivre à Paris, parce que vous n'avez pas

assez d'argent. Si le temps que vous passez ici vous servait à faire des

économies, je prendrais patience, mais la chasse vous entraîne à des

dépenses folles. Je n'ai plus l'air d'être pour quelque chose dans votre

vie, et pourtant je vous jure que je vous fais un grand sacrifice en

restant ici: car on ne fait pas son caractère, et l'isolement m'est

antipathique.

--Pourquoi y restez-vous? Est-ce que je vous y retiens de force? J'aime

la chasse, je prétends chasser tant qu'il me plaira; ceux à qui cela ne

conviendrait pas sont libres. Quant à des observations, je n'en reçois de

personne; si une parente m'en faisait, je ne la reverrais plus. Je sais

parfaitement ce que je fais et où je vais. Si je mange mon argent, je

n'en demanderai à personne.

Je quittai le salon et rentrai dans ma chambre pour pleurer.

Jamais il ne m'avait parlé comme cela.

Si les joies étaient vives, avec mon caractère les douleurs étaient

grandes. Il m'avait dit tout cela devant dix personnes; il ne me restait

plus qu'à partir le lendemain. Je préparai toutes mes affaires pour mon

départ. J'avais le cœur déchiré. Je me cherchais un tort qui le

justifiât, et n'en trouvais pas.

Il entra dans ma chambre et me dit tout étonné:

--Que faites-vous donc?

--Vous le voyez bien, je fais mes malles, je partirai demain.

--Partir! pourquoi cela?

--Parce que, pour une réflexion qui était juste, vous m'avez mise à la

porte. Eh bien! nous sommes seuls, et je vous le répète: ce train de

maison vous ruine. Vous ne pourrez pas le continuer sans vous adjoindre

une autre fortune, il faudra vous marier; alors vous me renverrez quand

je me serai faite à cette vie; vous m'aurez montré le ciel, pour me

rejeter dans mon enfer. On monte facilement de la misère à la grandeur,

mais pour descendre de la grandeur à la misère, on souffre; quand on a du

cœur, on se brise. Vous m'avez fait sentir durement, aujourd'hui, que

j'étais chez vous; cela n'est pas généreux. C'est une fatale idée que

vous avez eue de m'amener ici. Vous vous êtes fait du tort, et à moi vous

m'avez montré les secrets et le bonheur d'une vie que je devais toujours

ignorer; chaque chose me devenait chère ici. Folle, qui se permet de

s'attacher à ce qui vous sert ou vous appartient! Sotte, qui se croirait

digne de pitié, si, après avoir passé quelques années ici, on la chassait

pour en recevoir une autre!... Mais regarde-toi donc, misérable, regarde

donc ton passé, c'est ton ombre!... Vous avez raison, Robert; moi aussi

j'ai raison: je n'aime pas la campagne; c'est une tombe où je mets ma

gaieté. Quand je ne ris pas je pense et quand je pense je pleure. Quel

intérêt voulez-vous que je prenne à tout ce qui m'entoure? Qu'est-ce que

cela me fait que les peupliers poussent et gagnent vingt sous par an?

est-ce que c'est à moi? Mariez-vous; pendant que vous chasserez, cela

amusera votre femme. Moi, j'aime les bals, le théâtre, je veux m'en

aller; je pleure, ce n'est pas parce que je vous regrette, c'est... Ah!

je ne sais pas pourquoi je pleure.

--Vous pleurez, parce que vous avez mal aux nerfs; je ne comprends pas un

mot de tout ce que vous venez de me dire. Je ne vous ai rien fait de

blessant; si je l'ai fait, je vous en demande pardon; mais il ne faut pas

abuser de moi. Je vous aime, vous le savez trop bien. Souvent, je suis

triste, j'ai un remords, et puisque vous m'avez dit tout ce que vous

aviez sur le cœur, j'en ferai autant. Je vous ai amenée ici, c'était

rompre avec le monde. Je vous ai fait coucher dans la chambre de ma mère,

vous, Céleste, qui tout-à-l'heure pâlissiez en regardant votre passé dans

cette glace! pardonnez-moi ce mot, mais c'était une profanation; vous

avez de bonnes qualités, mais vous êtes _vous_! Ma famille se révolte

depuis qu'elle vous sait près de moi; il ne se passe pas de jour que je

ne reçoive des lettres qui me demandent votre éloignement. Je n'en ai pas

le courage. Vous êtes ma faiblesse. Je pense à ce que je suis et à ce que

je pourrais être si je ne vous avais pas connue; si j'ai un regret, je

l'oublie en vous embrassant. Ne me faites pas de peine, restez près de

moi, ne vous faites pas de chagrin; personne ne vous aimera plus que moi.

Vous regrettez Paris: nous irons dans quelques jours; j'ai moi-même des

intérêts qui m'y appellent. Allons, défaites votre malle, laissez-vous

aller à la vie, sans penser au lendemain.

Je fus quelques jours bien sombre, j'avais repris ma gêne d'autrefois.

Marie, cette domestique que j'avais depuis longtemps, se faisait faire la

cour par le valet de chambre de Robert; il le sut et me pria de la

renvoyer. Je le fis à regret. Ma vie devenait une contrainte volontaire;

je m'enfermai et ne quittai plus mon métier. Je me reprochais ma

présence là.

--Allons, me dit Robert, préparez-vous, nous allons passer un mois à

Paris; j'ai reçu des lettres d'affaires.

J'embrassai Justine; j'allai voir ma pauvre idiote qui commençait à me

connaître; je fis mes adieux à chaque chose, car il me semblait que je ne

reviendrais pas.

En route, Robert me dit qu'il ne pouvait demeurer chez moi, parce qu'il

emmenait son cuisinier et son valet de chambre.

--Mais, jusqu'à ce que vous ayez trouvé?...

--J'ai écrit, on m'a arrêté un appartement, cité d'Antin; je vais y

descendre.

Il m'avait caché tout cela; il y avait donc une arrière-pensée dans ce

voyage.

--Voyons, Robert, dites-moi la vérité; vous ne savez pas mentir, vous

êtes trop loyal. Pourquoi venez-vous à Paris?

--Je viens à Paris pour vous y ramener, Céleste. Je ne veux pas vous

quitter, mais je dois le laisser croire; il faut que j'aille dans le

monde, mes parents le désirent. Vous irez au bal de votre côté; nous

voyant ainsi l'un sans l'autre, on croira notre liaison rompue; vous

viendrez tous les soirs, en vous cachant. Il faut arranger toutes vos

affaires chez vous, reprendre une domestique. Voilà de l'argent, je vous

donnerai cent francs toutes les semaines.

Mon sang bouillonnait; c'était encore une rupture.

--Eh bien! je ferai ce que vous dites; il y a un bal au Jardin d'Hiver,

samedi: j'irai.

J'avais demandé une femme de chambre qui sût faire les robes; une se

présenta, je la regardai à peine.

--Savez-vous travailler, faire les robes? je vous préviens que j'ai

beaucoup à faire; j'arrive de la campagne, je n'ai rien à me mettre, et

je vais au bal samedi.

Elle n'était pas causeuse.

--Si madame veut m'essayer, elle verra si je lui conviens.

Une fois d'accord sur le prix, je l'arrêtai; et lui dis:

--Pouvez-vous commencer de suite?

--Oui, madame.

--Eh bien, faites-moi cette robe de crêpe noir à cinq volants découpés,

et, sur chaque volant, trois petits rubans de satin.

Je commandai une couronne de chèvrefeuille d'or dans un feuillage vert;

cette toilette était originale, et avait quelque chose de triste qui

s'harmonisait avec mon cœur.

Robert m'avait vue m'habiller; j'espérais qu'il serait jaloux, qu'il

allait m'empêcher de sortir. Il n'en fit rien.

--Tenez, il manque une chose à votre toilette.

Et il me remit un écrin contenant une magnifique croix en diamant.

Je la pris sans joie, quoiqu'elle fût bien belle; ce devait être un

cadeau d'adieu.

--Vous êtes charmante comme cela, vous allez faire tourner toutes les

têtes; amusez-vous bien. Avez-vous trouvé beau le bouquet que je vous ai

envoyé? Gardez-moi une petite place dans votre souvenir, au milieu de ce

tourbillon qui va vous entraîner.

--Voulez-vous que je n'y aille pas?

--Si, allez-y: d'abord, je suis sûr que cela vous amusera; ensuite il le

faut. Avez-vous fait prévenir votre amie? est-ce elle qui vient vous

prendre?

--Non, je vais la chercher.

--Alors je vais vous conduire chez elle.

Arrivés à la porte de Victorine, il ne m'avait pas dit un mot. Décidément

il ne m'aimait plus. C'était une rupture polie.

Il m'embrassa et partit en me disant:

--A demain.

Entrée chez Victorine, je me mis à pleurer.

--Ah! mon Dieu! me dit-elle, ces larmes, cette robe noire... est-ce que

nous allons à l'enterrement? J'allais mettre une robe de velours grenat,

je vais en mettre une grise, vous me passerez bien le demi-deuil.

--Ne riez pas, chère amie, je souffre beaucoup. Robert me quitte; il se

marie.

--Quand j'ai reçu votre lettre, hier, où vous me disiez qu'il fallait

absolument aller avec vous au bal du Jardin d'Hiver, je me suis bien

doutée qu'il y avait quelque chose comme cela. Il ne faut pas vous

tourmenter, vous deviez vous y attendre; vous n'espériez pas, sans doute,

qu'il allait vous épouser? Prenez-en un autre.

--Je ne pourrai jamais l'oublier. Si vous saviez comme je l'aime!

--C'est pour cela qu'il vous quitte.

--Non, ses affaires sont embarrassées.

--Tiens! je le croyais si riche.

--Oui, il est riche; mais il a des goûts dispendieux, il a des charges

énormes: la chasse, cela lui coûte bien cher!

--Il est riche, et il ne vous garde pas! c'est qu'il est plus ambitieux

qu'amoureux. Choisissez quelque joli garçon dont les passions soient

tournées à l'inverse, qui ait plus d'amour que d'ambition, et moquez-vous

de Robert; il sera jaloux, vous quittera tout-à-fait ou vous reviendra.

Mémoires de Céleste Mogador, Volume 3 · 第 3 / 14 段