Je n'osais refuser, j'avais promis. Pourtant, en ce moment où je devais

me tenir sur mes gardes, voir cette femme, recevoir ses effets, me

paraissait imprudent. Qu'y avait-il dans cette malle? Peut-être de quoi

me compromettre. Je cherchai un moyen de me défaire de tout cela sans en

trouver un de raisonnable. J'attendis donc au lendemain.

J'allais écrire, quand une voiture s'arrêta à ma porte. Je vis entrer la

Pépine; elle était tout en noir; elle serrait son voile sur sa figure,

comme quelqu'un qui se cache.

--Ah! lui dis-je, en lui ouvrant, j'étais au moment de vous écrire. Je

ne puis garder ces malles sans savoir ce qu'elles contiennent.

--C'est inutile, je viens les chercher, me dit-elle. Je quitte la France

cette nuit, je les emporte; j'ai repris ce qu'il m'avait volé; je pars

pour mon pays. Demain son tripot sera fermé; il sera arrêté, il ne pourra

courir après moi. Je suis bien heureuse, allez! Voilà dix ans que

j'attends cette vengeance; elle est complète. Adieu, ma chère amie, je

vous remercie; je ne vous reverrai peut-être jamais. Croyez-moi, n'allez

plus dans les maisons de jeu; on ne peut jamais distinguer les fripons

des honnêtes gens.

Elle m'embrassa, fit descendre ses malles par Marie. Je respirai plus

librement quand j'entendis sa voiture s'éloigner.

Huit jours s'étaient passés sans que j'eusse des nouvelles de la demande

qui avait été faite. Je reçus une longue lettre de mon naufragé; je

compris que la réponse avait été mauvaise, puisqu'il ne l'apportait pas

lui-même; je lus:

«Ma chère Céleste,

»Je suis trop peiné de ma défaite, pour aller vous la raconter

moi-même. J'ai été appelé hier; mais, hélas!...

On m'a demandé ce que je vous étais; j'ai dit que j'étais votre

ami.

»--Avez-vous l'intention de la prendre avec vous, de l'emmener,

ou de lui faire des rentes pour lui assurer une vie honnête?

»J'avoue, ma pauvre amie, que je fus embarrassé; car vous

n'auriez pas voulu me suivre, et ma fortune étant indivise avec

celle de mon père, je ne pouvais promettre de remplir l'autre

alternative.

»Je sortis bien triste, ma chère Céleste; croyez que si je

l'avais pu, je n'aurais pas hésité, quelque sacrifice qu'il m'en

eût coûté; mais j'ai mon père à qui je n'oserais rien demander.

Je pars désespéré. Pardonnez-moi le fol espoir que je vous ai

donné; plus tard, si je puis vous montrer combien je vous aime,

vous verrez que j'étais sincère.»

Je me mis à rire, je me faisais pitié. Je m'étais leurrée de cette folle

illusion; j'en avais fait ma vie pendant toute une semaine. Pourquoi tant

d'illusion? Qu'avais-je fait pour lui? qu'était-il pour moi? Il avait

écrit une demande; la belle affaire! on n'avait pas même besoin de la

dicter: un écrivain vous en compose une pour un franc.

--Il m'aime, tant mieux! cela me fait plaisir; je voudrais qu'il

souffrit; je le déteste pour les souvenirs qu'il a remués en moi et mon

espérance perdue. La justice personnelle n'est pas le côté dominant chez

les êtres bien élevés et moins encore chez les pauvres ignorants qui ont

tout à envier. Les déceptions qu'ils éprouvent leur semblent injustes, et

ils ressentent une véritable souffrance de leurs chimères, parce qu'ils

ne savent pas raisonner. Les femmes d'un naturel nerveux s'irritent

d'être traitées un jour en souveraines, le lendemain en esclaves. Elles

se plaignent et accusent les hommes de faiblesse, d'injustice. Le cœur

se gâte à contracter de honteuses amours. Les femmes deviennent

envieuses, méchantes jusqu'à la haine, le jour où on les force à se

mépriser elles-mêmes. En avançant dans la vie, j'ai pu me rendre compte

de cela. Je voyais les choses telles qu'elles étaient, et je les disais

comme je les voyais. Ma franchise n'était pas goûtée; mais mon entourage

féminin me déplaisait tellement, que j'aimais autant avoir des ennemies

que des amies.

XXIX

L'INSURRECTION DE JUIN.

L'été arrivait; il était triste, pour moi, du moins: quand on a du

chagrin, le soleil vous semble pâle. Robert revint enfin à Paris; tout me

parut beau, gai, malgré les bruits sinistres qui se répandaient partout.

Les alarmistes, qui parlent du mal un an avant que le mal n'existe et un

an après que le mal n'est plus, avaient beau jeu. Les pavés semblaient se

soulever pour laisser voir de grosses pièces de canon toutes prêtes à

démasquer leurs batteries; les esprits étaient la poudre; les journaux,

la mèche; enfin, il devenait certain qu'on allait se battre encore: la

guerre civile, ce monstre qui me fait si peur, allait ouvrir sa gueule

béante. Dieu seul savait que de sang et de victimes il faudrait pour le

rassasier.

La gêne générale était à son comble; qu'allait-on devenir? Robert était

très-inquiet; il ne pouvait pas payer ses droits de succession: il ne

touchait aucun fermage. Il était venu pour tâcher d'arranger ses

affaires. L'insurrection de juin éclata comme une bombe; la terreur

devint extrême. Une boutique de ma maison venait d'être changée en poste

pour les soldats de la garde mobile; Robert avait rejoint la garde

nationale. J'étais sur la porte cochère, avec d'autres locataires,

ramassant les nouvelles. Notre quartier était calme; les rues étaient

trop larges, on n'y avait pas fait de barricades. Nous entendions un

roulement sourd.

Un piquet de la ligne amena des petits mobiles qui avaient été désarmés

dans leur poste. Ils étaient écumants de rage, ils voulaient aller se

battre; on eut toutes les peines du monde à les calmer, encore n'y

parvint-on qu'en leur promettant de la besogne pour le lendemain. Ils

écoutaient avec nous; ils nous racontaient ce qu'ils avaient vu, ce

qu'ils savaient. Dans un pareil moment, on fait vite connaissance; on

leur donnait à boire et à manger. Je ne puis me souvenir d'eux sans un

serrement de cœur. Pauvres enfants! Ils étaient vingt, le plus âgé

avait vingt et un ans. Ils jouaient au soldat; triste jeu, qui a coûté la

vie à la moitié d'entre eux. Ils étaient radieux, quand on vint les

prendre pour les mener au feu.

L'un d'eux revint le lendemain voir sa mère; il avait un crêpe au bras:

son frère et dix de ses camarades avaient été tués; il repartait se

battre.

Le Marais était assiégé; des maisons entières avaient été passées au fil

de l'épée: on avait tiré par les fenêtres. Je sentis en moi frémir

quelque chose d'étrange.

--Venez-vous de la rue Saint-Louis?

--Oui, mais je n'ai pu y rester, car c'est le centre le plus fort de

l'insurrection de ce côté; les maisons sont criblées.

Je poussai un grand cri. Ma mère demeurait au Marais, rue Saint-Louis; ma

tendresse pour elle revint avec mes craintes.

--Marie, dis-je à ma bonne, donnez-moi vite un châle, un chapeau; il faut

que je voie ma mère de suite. Mon Dieu! s'il lui était arrivé quelque

chose!... Ah! mes pressentiments me disent que j'arriverai trop tard.

Vite, Marie! vite, Marie!

--Où voulez-vous donc aller? me dit le petit mobile, on ne passe nulle

part; il y a des ordonnances d'affichées; l'artillerie est au bivouac

sur les boulevards; pas un bourgeois ne doit sortir; vous ne feriez pas

vingt pas.

--Je dirai que je veux voir ma mère, on me laissera passer.

--Je vous assure que non, à moins que vous n'ayez un laisser-passer du

commissaire.

--Eh bien, j'irai en chercher un.

--Madame, je vous en prie, ne sortez pas, me disait Marie en larmes, vous

allez vous faire tuer, ou bien emmenez-moi.

--Non pas, ma fille, restez; l'inquiétude est pire que la mort. Ma vie,

la belle affaire! Est-ce que Robert n'expose pas la sienne? Où est-il?

Quand j'aurai vu ma mère, j'irai le chercher.

Et je partis.

Le bureau du commissaire avait été transféré au ministère; on me barra

vingt fois le passage jusque-là; mais je priai, j'insistai, j'arrivai à

lui. Il me connaissait pour m'avoir vue à l'Hippodrome, où il avait été

de service.

--Que me voulez-vous, mon enfant? me dit-il d'un air bienveillant, qui me

rassura un peu.

--Monsieur, je viens vous prier de me donner un laisser-passer pour aller

rue Saint-Louis, au Marais.

--Mais c'est impossible, on ne circule pas; et puis, on se bat par là,

vous n'arriveriez pas.

--Oh! si, monsieur, j'arriverai, si vous me donnez un laisser-passer. Ma

mère demeure par là; sa maison est une de celles sur lesquelles on a tiré

ce matin; la bataille se resserre du côté du faubourg Saint-Antoine...

J'arriverai... Je vous en supplie, donnez-moi un laisser-passer, je vous

le rapporterai dans deux heures.

Les larmes me tombèrent des yeux, je ne pouvais plus les retenir. Il y

avait dans son cabinet deux messieurs, qui portaient à la boutonnière des

rubans brodés pareils.

--Elle est courageuse, dit l'un d'eux, donnez-le-lui. Elle est inquiète

de sa mère, c'est bien naturel.

--Tenez, me dit le commissaire qui me tendait un papier, soyez prudente,

prenez par les rues.

--Merci, mille fois merci! monsieur.

En bas, je trouvai Marie, qui m'avait suivie.

--Allez-vous-en, lui dis-je, je ne veux pas vous exposer.

--Non, je ne veux pas m'en aller... je vous suivrai malgré vous.

Je n'avais pas le temps de discuter, je partis. A chaque instant, on

voulait me faire rebrousser chemin; je montrais mon papier, on me

regardait étonné, mais on me laissait passer. Nous étions place de la

Bourse; des pelotons d'hommes, en bisets, en conduisaient d'autres,

habillés comme eux: c'étaient des prisonniers; ils étaient désarmés. Il

n'y avait que cette différence entre eux.

J'arrivai à la rue de Vendôme, après mille détours. La rue était gardée

par les petits mobiles. Ils étaient noirs de poudre; la rue était encore

chaude du feu qu'on avait fait.

--Ouvrez les persiennes et fermez les croisées! criaient-ils en regardant

en l'air, ou nous montons. Ils font des meurtrières avec leurs

persiennes, et, cachés derrière, ils nous tirent comme des mouches.

La bataille les avait enivrés, car beaucoup d'entre eux me parurent

chanceler; ils faisaient manœuvrer leurs fusils chargés, d'une manière

imprudente, dangereuse pour eux-mêmes.

Je passai près de deux mobiles qui n'étaient pas du même avis ou de la

même opinion; ils se querellaient.

--Tiens, vois-tu, il n'y a qu'un moyen de nous mettre d'accord, dit l'un:

mets-toi à vingt-cinq pas devant moi; nous tirerons chacun notre coup de

fusil: c'est celui qui descendra l'autre qui aura raison.

Comme l'autre se disposait à marcher, mon sang se glaça. Un coup de feu

partit. Tous sautèrent sur leurs armes et se couchèrent en joue les uns

les autres, ne sachant pas si l'attaque venait d'entre eux. C'était

affreux à voir.

Je m'étais réfugiée dans l'angle d'une porte cochère; Marie se serrait

près de moi.

Voyant que c'était une fausse alerte, ils désarmèrent leurs fusils. Un

second coup partit dans notre direction. Je vis l'éclair du feu sortir du

canon, j'entendis la balle siffler, et s'enfoncer dans le bois de la

porte contre laquelle j'étais appuyée. Marie faillit s'évanouir, je la

soutins en regardant en l'air, la balle avait été se loger à deux pieds

au-dessus de notre tête.

--Allons, remettez-vous, et venez, Marie. Pourquoi m'avez-vous suivie, si

vous êtes poltronne?

--Oh! madame, je ne suis pas poltronne, mais j'ai eu peur.

Et elle tremblait de tous ses membres, ce qui m'aurait fait rire, si

c'eût été permis dans un pareil moment.

Le feu ne cessait pas; on tirait le canon dans le faubourg Saint-Antoine.

Les carreaux que les balles de la veille et du matin avaient épargnés

tombaient comme une pluie. On eût dit que le sol tremblait sous mes

pieds. Je voyais la maison où demeurait ma mère, cela ranima mon

courage. Nous fûmes obligées d'escalader une grande barricade qui

traversait la rue Saint-Louis, au bout de la rue des Filles-du-Calvaire.

A peine étions-nous descendues qu'on tira sur des fuyards qui venaient de

notre côté. Ils parvinrent à entrer dans une maison; celle de ma mère

était à moitié démolie; le concierge avait été tué la veille. Sa femme

était, avec trois petits enfants, autour de son lit.

--Où est ma mère? lui dis-je, sans prendre garde à cette douleur que je

troublais; il ne lui est rien arrivé?

--Qui est votre mère? me demanda brusquement la femme qui pleurait; elle

ne me connaissait pas.

--Pardon, madame, je demande...

Je n'avais pas fini ma phrase que Vincent entra.

--Tiens! me dit-il, c'est toi, Céleste. Ta mère est en haut... monte;

elle va bien. Dieu merci, il ne nous est rien arrivé, bien que ça ait

chauffé par ici.

Sa vue et sa voix avaient réveillé ma haine pour lui, mon indifférence

pour ma mère. Je passai devant lui pour redescendre.

--Tu ne montes pas? me dit-il de nouveau.

--Non, je sais ce que je voulais savoir. Adieu.

Il m'appela. Je sortis sans répondre.

--Eh bien, madame? me dit Marie, qui, me voyant les sourcils froncés,

croyait à un malheur.

--Eh bien, ma pauvre Marie, elle vit pour tout le monde, excepté pour

moi... Robert, si je savais où est Robert!... Venez, Marie, nous allons

essayer de passer par les boulevards; il doit y avoir moins de danger que

par les rues.

Pourtant nous fûmes obligées de suivre jusqu'à la rue du Temple; c'est là

seulement qu'on nous laissa passer. Sur ce point, je vis beaucoup de

personnes que je connaissais; on s'étonnait de me voir, on m'aidait à

passer. Les boutiques étaient fermées, sauf une ou deux, de loin en loin,

qui servaient d'ambulances. Les côtés du boulevard servaient de lit de

camp aux soldats. La chaussée était couverte de paille pour les chevaux,

de pièces de canon, de munitions, de faisceaux d'armes; rien n'y

manquait. Quelques blessés, que les chirurgiens avaient pansés, étaient

là, au milieu des groupes, écoutant; ils ne pouvaient plus combattre,

mais ils voulaient entendre. J'aurais cru que, dans un pareil moment,

tout était triste, pâle d'émotion. Non, leur front était calme. Ce

courage était sublime.

On se battait près d'eux, leur tour allait venir; ils avaient l'air

heureux, sans morgue, comme sans faiblesse.

Je marchais, émerveillée de ce que je voyais. Quel magnifique aspect!

comme cela grandissait l'âme!

Ah! pourquoi ne suis-je pas un homme! Que ce doit être beau de voir ces

régiments en face de l'ennemi! J'avançais en gravant dans ma pensée tout

ce que je voyais, et toute fière d'être du pays de ces braves gens!

--Mais non, je ne me trompe pas, dit, en me barrant le passage, un jeune

homme qui portait l'uniforme de chirurgien, c'est Céleste! Que

faites-vous donc, ma chère amie, au milieu de nous?

J'avais reconnu l'ami d'Adolphe; je lui serrai les mains, et l'embrassai

sans qu'il me le demandât, heureuse que j'étais de pouvoir dire au moins

à l'un, combien j'aimais et j'admirais les autres.

--Je viens de savoir des nouvelles de ma mère... Voyez-vous toujours

Adolphe? comment va-t-il?

--Ah! vous ne l'avez pas vu, vous qui venez de par là? Il était là-haut,

à la Bastille. On m'a dit ce matin qu'il y avait des médecins de blessés;

que l'on croyait que l'un d'eux était lui.

Je devins pâle comme la mort. Je me sentis émue.

--Voyons, ne vous faites pas de mal comme cela; si j'avais su que cela

vous fît tant d'effet, je ne vous l'aurais pas dit, et puis ce n'est pas

certain. Puisque vous avez un laisser-passer, allez jusque chez lui; il

demeure rue de Bourgogne.

Je lui serrai la main sans répondre, et je partis aussi vite que me le

permettait la foule. L'idée que cet homme était blessé, courait peut-être

un danger de mort, me causa un grand chagrin.

Arrivée place de la Concorde, on refusa de me laisser traverser le pont.

Il y avait un bivouac de cuirassiers; au milieu, plusieurs hommes en

habit noir portant à la boutonnière le même ruban que ceux que j'avais

vus chez le commissaire. J'allai à eux, et, m'adressant au plus âgé, je

lui dis:

--Monsieur, pouvez-vous me faire donner la permission de passer sur le

pont? je voudrais aller rue de Bourgogne.

--Certainement, madame, si vous voulez prendre mon bras, je vais vous

conduire.

Je refusai, dans son intérêt. Qu'allait-on penser si l'on voyait un

représentant du peuple donner le bras à Mogador? Il insista, je résistai.

Un autre se joignit à lui, et je fus, malgré moi, accompagnée des deux.

Je les remerciai de mon mieux et leur souhaitai, en les quittant, tous

les bonheurs possibles. Tout le long des quais, de l'autre côté du pont,

il y avait des gardes nationaux. Je passai au milieu du groupe, et

j'entendis rire de si bon cœur, que je me retournai. C'était M. Charles

de la Gui..., un ami de Robert.

--Oh! elle est trop forte! me dit-il en riant tout haut; voilà un

monsieur de ma compagnie qui disait, en vous voyant venir, que l'on

devrait vous arrêter parce que vous devez porter des cartouches aux

insurgés... Ça va bien? Où donc allez-vous? Avez-vous besoin de moi?...

Ça fait plaisir de voir une figure de femme.

Mon histoire avec les deux représentants le fit rire comme un enfant.

Je le quittai.

--Dites bien des choses à Robert, si vous le voyez.

J'entendis ces paroles, mais je ne pus lui répondre, j'étais trop loin.

Arrivée rue de Bourgogne, je m'arrêtai à la porte comme quelqu'un qui a

peur. Ce fut le concierge qui vint à moi.

--Qui demandez-vous, mademoiselle?

--Monsieur Adolphe, s'il vous plaît.

--C'est ici, mais il n'y est pas. Il a été blessé à la jambe; il est chez

sa mère.

--Savez-vous si sa blessure est grave?

--Non, presque rien, heureusement.

Je laissai mon nom, et je partis, non rassurée, mais moins inquiète, et

reportant toutes mes pensées à Robert.

Il m'attendait chez moi. Il poussa un cri de joie en me voyant. Son

inquiétude me fit du bien. Il me regardait et semblait heureux de me

revoir. Robert, c'était ma famille, à moi! Je n'avais que lui au monde,

que m'importait le reste! Quand il était près de moi, je n'avais plus

rien à demander au ciel. Il s'était défendu de cet amour; les convenances

lui faisaient un devoir de me quitter; la république donnait bien autre

chose à penser à la société. Robert se sentit moins gêné, et se donna à

son goût pour moi sans réserve. On chantait d'une façon fatigante ces

deux chansons: _Mourir pour la patrie_, et _Les peuples sont pour nous

des frères_. (A cette phrase, on se mettait le poing, à celle-ci on se

mettait la main sur le cœur) _Et les tyrans des ennemis!_ Je ne sais pas

si Robert avait une opinion politique; c'est probable, mais comme il

avait infiniment d'esprit, il n'en parlait jamais, à moi surtout. Il

disait que les femmes qui s'occupaient de cela devraient être fouettées.

C'était mon avis, nous étions d'accord sur ce point: seulement, quand il

venait un chanteur dans notre cour, il l'assommait de pièces de deux sous

pour qu'il se sauvât. Je l'appelais mauvais frère, mauvais citoyen; cela

nous faisait rire. C'était bien innocent.

Robert attendait de l'argent pour repartir; je lui offris ce qui me

restait de ce que j'avais gagné. Il refusa et attendit plusieurs jours.

Paris était en deuil. Beaucoup de monde avait péri, la confiance était

loin de reprendre.

Robert était allé chez son homme d'affaires; il rentra triste et me dit:

--Pas encore d'argent! Il faudra pourtant que je parte; j'ai besoin chez

moi. Écoute, Céleste, je t'aime beaucoup, mais je ne suis pas assez riche

pour te garder avec ces charges. Si tu veux, mon château est démeublé,

emporte ton mobilier, tu n'auras pas de loyer à payer; nous vivrons

heureux chez moi; je vais faire des réformes; si, un jour, nous nous

séparons, et que je me marie, je te payerai ce que j'aurai à toi.

Ce jour fut un des plus beaux de ma vie.

Aller chez le propriétaire, lui dire que je déménageais et qu'il tâchât

de louer mon appartement pour mon compte; aller à la poste aux chevaux,

faire mes paquets, tout cela fut l'affaire de quelques heures.

Mon mobilier était considérable; on ne pouvait tout emporter sans faire

des frais énormes. Je demandai à Robert si je ne ferais pas bien de

louer un petit logement pour mettre le mobilier d'une des chambres à

coucher, ce qui nous ferait un pied-à-terre à Paris, en cas de besoin. Il

approuva cette idée. Je me mis en route et je trouvai le lendemain, rue

de Londres, 42, un petit appartement de six cents francs, vacant. Il y

avait une chambre à coucher, un salon sur le devant, une petite salle à

manger, une cuisine sur le derrière. Je l'arrêtai le même jour. J'y fis

porter le mobilier d'une chambre perse; je mis dans le salon les meubles

en chêne de ma salle à manger.

Tout était prêt pour notre départ. Je forçai Robert à prendre cinq cents

francs en or qui me restaient. Alors c'était presque une fortune. Il

m'apporta le même jour un bijou qui valait plus de trois mille francs. Je

lui en fis des reproches, il ne m'écouta pas; je dus paraître contente

pour ne pas le contrarier. Pourtant je trouvais cette dépense folle et je

la regrettais. C'était payer bien cher le droit d'accepter comme prêt mes

pauvres cinq cents francs.

XXX

LA VIE DE CHATEAU.

Arrivée dans son château, je montai mon métier de tapisserie, et je

commençai de grands ouvrages.

Mon séjour chez Robert n'avait plus un caractère aussi incertain. Je

prévis qu'il se prolongerait, et, passant brusquement de la vie la plus

agitée à l'existence la plus tranquille, j'avais besoin de me créer une

occupation qui m'aidât à passer de longues heures dans cette solitude

qui, pour être presque royale, n'était pas moins la solitude. Je

m'habillais modestement; je ne voulais pas que les gens du pays pussent

dire que j'étais une fainéante et que je ruinais Robert par ma

coquetterie. Ce n'était pas, du reste, une tâche pénible que je m'étais

imposée. Le luxe m'ennuyait et j'ai toujours eu horreur de l'inaction.

Aussi, tous les gens qui traversaient le parc pour aller d'une route à

l'autre me voyaient-ils à la fenêtre de ma chambre, travaillant sans

relâche. Les femmes qui ont fait de la tapisserie diront comme moi, que

cela devient une rage qui vous ferait perdre le boire et le manger; à

huit heures j'étais à l'ouvrage, jusqu'à la nuit. J'avais emmené Marie,

qui faisait du fond; je ne sortais jamais; il venait de pauvres petits

enfants me voir: alors je laissais de côté la tapisserie, et, avec des

rideaux de perse, de toile ancienne, trouvés dans les armoires du

château, nous improvisions un atelier de couturières; mes petites filles

s'en allaient avec une bonne robe.

Petit à petit les gens de la maison se firent à moi. La fille du

régisseur venait me voir. Elle avait vingt-trois ans; elle était ce que

j'ai vu au monde de plus laid, mais très-bonne et indulgente comme la

vertu. Je l'aimais beaucoup; je crois qu'elle me le rendait. Cette vie me

paraissait être celle des élus. Chaque jour j'avais un peu plus de

liberté. Je montais quelquefois à cheval. Si par moments j'étais triste,

c'est que j'avais peur d'être obligée d'abandonner une existence qui

comblait mes vœux. Je rêvais au moyen de me l'assurer. Robert aimait les

enfants: si j'en avais un, peut-être m'aimerait-il davantage.

Une petite fille venait me voir plus souvent que les autres; on

l'appelait Solange; elle était jolie comme un ange. C'était ma préférée.

Ses parents étaient bien pauvres; ils avaient sept enfants tout jeunes.

Je donnais à ma petite Solange le plus que je pouvais. Un jour elle me

dit:

--Pourquoi donc que tu ne viens pas me voir, demoiselle? mes petits

frères t'aimeraient bien; grand'maman est aveugle, mais elle n'est pas

sourde, va; quand je porte le sucre que tu me donnes, elle l'entend bien.

Je te donnerai du lait de mes chèvres; c'est pas loin d'ici, le Ris.

Quand viendras-tu?

--Je ne sais pas, mais j'irai un de ces jours avec Célina, la fille du

régisseur.

--Oui, bien, me dit la petite en sautant; ce jour-là je mettrai ma belle

robe que tu m'as donnée et on peignera le chignon à grand'mère, parce

qu'elle est toujours ébouriffée.

Mémoires de Céleste Mogador, Volume 3 · 第 2 / 14 段