Il me regarda de nouveau; j'allais peut-être lui redonner de

MÉMOIRES

DE

CÉLESTE MOGADOR

Paris.--IMP. DE LA LIBRAIRIE NOUVELLE.--Bourdilliat, 15, rue Breda.

MÉMOIRES

DE

CÉLESTE

MOGADOR

TOME TROISIÈME

PARIS

LIBRAIRIE NOUVELLE

BOULEVARD DES ITALIENS, 15

La traduction et la reproduction sont réservées

1858

MÉMOIRES DE CÉLESTE MOGADOR

XXV

VIVE LA RÉFORME!

Le lendemain en m'éveillant, j'allai voir Frisette; elle était heureuse

de vivre, et ne voyait pas tout en noir comme Victorine.

Il y avait beaucoup de monde dans la rue; on chuchotait. Je m'approchai

de plusieurs groupes et j'écoutai, sans comprendre un mot à tout ce qu'on

disait. Je demandai à Frisette ce que cela voulait dire. Elle n'en savait

rien.

--Veux-tu venir nous promener? lui dis-je, nous apprendrons peut-être

quelque chose...

--Je le veux bien, allons!

Arrivées au boulevard, la foule était plus grande. Beaucoup de gens

riaient; nous riions aussi. Nous ne pouvions entendre, au milieu du

bruit, que ces mots: _La réforme_!

J'arrêtai un jeune homme et lui demandai ce que cela voulait dire. Il me

répondit d'un air d'importance:

--Nous voulons la réforme.

--Ah! et qu'est-ce que c'est que la réforme?

Il me regarda, haussa les épaules, et partit sans me répondre.

--Est-ce que je lui ai dit quelque chose de désagréable? dis-je à

Frisette qui riait.

--Dame, tu ne sais pas ce que c'est que la réforme!...

--Et toi, le sais-tu?

--Non!

Nous nous trouvions boulevard Bonne-Nouvelle, devant le café de France.

Beaucoup de jeunes gens étaient aux croisées. Quelques-uns nous

reconnurent et se mirent à crier: «Vive Mogador! vive Frisette! vive la

réforme et les jolies femmes!»

Les curieux et les flâneurs se serrèrent autour de nous. Nous eûmes

toutes les peines du monde à échapper à la masse qui nous serrait. Je

devins fort pâle. L'insulte glissait en sifflant; l'air était chargé de

menaces. J'eus le sentiment que quelque chose d'extraordinaire allait se

passer. J'entrai dans la maison no 5. Je connaissais Mme Emburgé à qui je

demandai la permission d'attendre chez elle qu'il y eût moins de monde

dehors. Elle nous ouvrit une fenêtre et nous vîmes défiler ce flot noir

émaillé de bleu qu'on appelle le peuple. Il allait et grossissait comme

un orage! Cela me rappela Lyon. J'eus peur! Cependant, comme tout le

monde dîne, même ceux qui veulent faire la guerre, vers les six heures,

les chemins devinrent plus libres.

--Sortez, me dit Mme Emburgé; il y aura du bruit ce soir. Rentrez chez

vous.

--Viens dîner avec moi, me dit Frisette; que feras-tu, seule chez toi?

J'acceptai. Il était dix heures quand je pris congé d'elle. Je suivis le

faubourg Montmartre, les boulevards. Arrivée à la rue Lepelletier,

j'entendis une détonation. La foule répondit par un long cri! On courait

du côté de la Bastille: je voulais avancer.

--Où allez-vous donc? me dit un homme d'une quarantaine d'années.

--Mais, monsieur, je voudrais rentrer chez moi, place de la Madeleine.

--Alors, prenez un autre chemin. Vous ne pouvez passer par là; on vient

de tirer devant le ministère des affaires étrangères.

Il disparut. J'avançais toujours, mais avec peine. Toutes les figures

étaient empreintes d'une grande terreur; chacun se regardait avec

défiance. Je pris la rue Basse-du-Rempart. Le vide s'y était fait; je la

suivis, silencieuse. Je pensais à Robert! «Une révolution, me disais-je!

une révolution qui ruine, qui force la noblesse à se cacher. Dans de

pareilles circonstances, on a vu des gens du peuple rendre de grands

services! Ah! si Robert pouvait avoir besoin de moi, de ma vie!»

Cette pensée ne fut qu'un éclair dans mon cœur. Je me rappelai, par le

souvenir de Lyon, les malheurs qu'entraînent les révolutions, et j'eus

regret de mon égoïsme.

J'étais au coin de la rue Caumartin. La pharmacie était changée en

ambulance; de pauvres blessés y recevaient des secours!

A la vue du sang, mon cœur revint tout entier à la charité!

Je sentis des larmes dans mes yeux. Pleurer! c'est tout ce que peuvent

les femmes! car elles ne comprennent rien, ne peuvent rien à ces grandes

machines infernales qu'on appelle guerres, révolutions!

Rentrée chez moi, je me mis à écrire à Robert tout ce que j'avais vu, lui

disant pour la première fois: «Ne venez pas.»

Je ne pouvais dormir! toute la maison était sur pied.

A quatre heures du matin, on frappa à la porte cochère. Le concierge

avait peur; avant d'ouvrir, il demanda:

--Qui est là?

J'écoutai à ma fenêtre.

--Ouvrez, ouvrez! dis-je au concierge... Lui, lui, dans un pareil

moment!... Oh! Robert, pourquoi êtes-vous venu à Paris? j'étais si

contente de vous savoir en Berri!

--Je puis repartir, si je vous gêne!

--Me gêner!... ah! c'est juste! une bonne pensée ne m'est pas permise!...

je pensais à votre sûreté avant le bonheur que j'avais de vous avoir près

de moi... c'est invraisemblable, n'est-ce pas?

--Non, ma chère enfant; je ne savais pas ce qui se passait! Je suis parti

hier de Châteauroux. En arrivant à la gare, je n'ai pu trouver de

voiture; j'ai apporté ma valise sur mon épaule, et me voilà.

Le lendemain de son arrivée, il alla rejoindre la première légion de la

garde nationale. Cela faillit me rendre folle d'inquiétude. Le poste de

la Madeleine fut brûlé! On avait laissé dans ce poste de la poudre et des

fusils chargés qui faisaient explosion à chaque instant.

Robert rentra à cinq heures, noir de poussière, épuisé de fatigue. Il

avait aidé à défaire des barricades.

Un grand bruit se fit entendre sous mes fenêtres! j'allai voir.

Environ cent hommes, proprement mis, l'air assez raisonnable, étaient

réunis et discutaient quelque grave question, sans doute soulevée par les

événements.

Enfin le oui, oui, l'emporta; tous se dirigèrent à la station des

voitures et mirent le feu à la petite loge de bois qui sert au gardien.

C'étaient les cochers du quartier qui s'amusaient, exactement comme à

Lyon. Là-bas, c'était l'octroi.

Je demandai à Robert de partir, de m'emmener! Il me le promit, aussitôt

qu'on pourrait circuler, car sa présence était nécessaire chez lui. Nous

partîmes le lendemain. Je commençai à respirer à Étampes.

Je n'osais lui parler de ses projets de mariage. Ce fut lui qui me dit

qu'on l'avait refusé, qu'il était libre! Je fus tout-à-fait heureuse.

Robert, jeune, bien de sa personne, avec son nom et sa fortune, aurait dû

réussir à tout. Il aurait dû réussir à trouver un beau mariage, ce que

rencontrent tant d'imbéciles qui n'ont aucun de ses avantages. Mais

Robert avait un défaut qui était dans sa vie un perpétuel obstacle. Il

n'avait aucune stabilité dans l'esprit; tantôt il voulait, tantôt il ne

voulait pas. J'avais cru à une grande force de caractère chez lui; je

m'étais trompée: c'était de la violence. Il ne savait maîtriser ni une

passion, ni un désir; il regrettait quelquefois le lendemain ce qu'il

avait fait la veille. J'en souffrais souvent. Je voyais bien qu'il se

livrait à lui-même un combat. Il m'aimait, et je devais être pour beaucoup

dans ses irrésolutions. Je n'avais pu monter jusqu'à lui; il me

reprochait d'être obligé de descendre jusqu'à moi. Et pourtant, par

affection pour lui, je m'étais métamorphosée; je vivais près de lui avec

la plus grande modestie de goûst!... Je lui donnais des conseils qu'il

n'écoutait jamais... parce qu'ils étaient bons.

Sa gêne était grande. Le château qu'il avait gardé en partage était

délabré; une seule chambre annonçait une splendeur passée. Le tout était

vieux de trois cents ans. Il fallut tout réparer, château et domaines.

Les fermiers, déjà endettés, ne payaient pas; les gens auxquels il était

dû de l'argent devinrent exigeants. Je me souviens que Robert emprunta

soixante mille francs à vingt pour cent sur première hypothèque. On était

en révolution; l'argent, tout en se vendant ce prix-là, était difficile à

trouver. Robert avait bon cœur; les fermiers belges vinrent lui demander

de retourner dans leur pays. Le Berri est malsain; il y a des fièvres

dont on ne peut se défaire, le travail y est pénible, les cultivateurs

sont lents parce qu'ils se nourrissent mal; ce n'est qu'à force de

privations qu'ils peuvent arriver. Beaucoup vendent leur blé et mangent

des pommes de terre ou des châtaignes. Les Belges n'avaient pu s'habituer

à cette pauvreté. Ils avaient été amenés par le père de Robert, qui

espérait tirer parti de ces immenses terrains appelés brandes.

Robert consentit à leur départ; il leur donna même de l'argent, car les

pauvres gens étaient bien malheureux: l'un avait été grêlé, sa récolte

était perdue; un autre avait vu mourir trois des siens; d'autres étaient

malades. Les plus beaux domaines restèrent vacants.

Robert voulut faire valoir lui-même; il n'y entendait pas grand'chose ou

il ne fut pas heureux: mais cela lui coûta fort cher.

Châteauroux n'existe pas; c'est une espèce de faubourg que vous traversez

en cherchant la ville. Les habitants sont rudes; beaucoup poussent cette

rudesse jusqu'à la sauvagerie. Quand la nature inculte du paysan se

révolte, il devient féroce. Il y avait eu dans les alentours des crimes

épouvantables: plusieurs châteaux avaient été envahis; l'intendant d'un

de ces châteaux avait été coupé à coups de faulx; le château de

Ville-Dieu avait été incendié en partie, tout l'intérieur; brisé il ne

restait que les pierres. Le côté où nous habitions était calme, et

d'ailleurs on aimait Robert. Je combattais mes inquiétudes pour lui;

j'étais allée à Châteauroux dans une de ses voitures; j'entendis crier

des masses d'enfants. Il y avait une voiture qui me précédait. Le cocher

fit tourner ses chevaux et me dit:

--Nous ne pouvons pas passer; voyez, on assiége de pierres la voiture de

madame de...

Mon sang se glaça; je rentrai, suppliant Robert de ne pas sortir, ou,

s'il le faisait, d'effacer les armes de sa voiture.

Il me reçut fort mal, en me disant qu'on pouvait le tuer, si on le

voulait, mais que bien certainement il n'effacerait pas ses armes, que ce

serait une lâcheté.

Je passais les nuits sans dormir; j'avais peur que mon séjour au château

ne lui fit perdre la bien veillance qu'on avait pour lui dans le pays. Un

jour, je vis dans le parc environ quarante hommes armés de fusils, de

pistolets; ils se dirigeaient du côté du château. J'entendais leurs cris;

je les voyais de ma fenêtre, s'agiter, brandir leurs armes.

Robert était au billard avec Martin. J'entrai en leur criant:

--Sauvez-vous! cachez-vous! ou vous êtes perdus.

--Qu'as-tu donc? me demanda Robert en me soutenant, car j'étais si pâle,

je tremblais si fort, que j'allais tomber.

--Ce que j'ai? lui dis-je. J'ai qu'il n'y a pas un moment à perdre, ou

vous êtes assassinés: il y a là des hommes armés qui crient;

entendez-vous, maintenant? Sauve-toi, viens dans la cave; mais, pour

l'amour de Dieu, ne les attends pas.

Et, persuadée qu'il me suivait, je me sauvai du côté de l'escalier qui

conduisait aux caves. Il me semblait voir les canons des fusils, il me

semblait entendre la détonation des armes à feu. Les fondations étaient

énormes. Je marchais dans ces caveaux sombres, humides, mes jambes

fléchissaient à chaque pas. Je me retournai, et je m'aperçus, avec un

sentiment d'indicible terreur pour Robert, qu'il ne m'avait pas suivie.

J'écoutai, je n'entendis rien; j'étais sous le rayon de lumière d'un

soupirail.

--Oui! oui! criaient des voix, celui-là! emportons celui-là! c'est le

plus beau! prenez des pioches... alerte! alerte!

--Non! non! répondaient d'autres voix, il va mourir, il est trop grand.

--Trop grand! mourir! me bourdonnaient dans les oreilles.

--Que veulent-ils dire? Oh! trop grand! Seigneur, c'est Robert! Mourir!

ils délibèrent sa mort! Mon Dieu! pourquoi ne m'a-t-il pas écoutée! oh!

je veux le voir.

Et je marchai dans l'ombre, me traînant au long des murs.

Tout-à-coup des coups de feu se firent entendre; mon cœur cessa de

battre; je me laissai glisser à terre.

Misérable chose que le courage d'une femme! je voulais avancer; à chaque

détonation nouvelle, je me sentais faiblir; j'aurais voulu entrer dans la

muraille. Enfin, tout ce que j'aimais au monde était en haut, je regagnai

les escaliers. La fusillade continuait toujours mais semblait s'éloigner;

j'arrivai au faîte en rampant.

--D'où viens-tu donc? me dit Robert, qui allumait tranquillement un

cigare.

--D'où je viens? mais je viens de la cave, où je m'étais cachée, et où je

te pleurais bien inutilement à ce qu'il me semble, puisque tu ris. Que

signifiait donc cette petite guerre qui m'a fait si peur?

--Écoute, tu vas le savoir.

En effet, je distinguai ces mots:

--Vive monsieur le comte! vive la république! vivent les arbres de la

liberté!

Nous étions sur la terrasse; un homme revint et dit à Robert, en lui

ôtant son chapeau jusqu'à terre:

--Ça ne vous fait rien au moins, monsieur le comte, que nous plantions un

arbre de la liberté? Si ça vous fâchait, je n'y tiens pas, c'est histoire

de s'amuser et de boire un coup à votre santé.

--Non, ça ne me fâche pas, dit Robert, puisque je vous l'ai donné avec un

quart de vin, et pourvu que vous ne le plantiez pas dans mon parc, ça

m'est égal.

Je compris: ce qui était trop grand et qui allait mourir, c'était le

peuplier. On se moqua beaucoup de moi, et ce fut un sujet d'hilarité

pendant quelques jours.

Je recevais lettre sur lettre de ma domestique; j'avais des dettes, des

billets à payer; si j'avais été homme et dans les affaires, j'aurais été

le plus exact des commerçants. La pensée d'une échéance en retard me

mettait au supplice.

Robert, malgré sa grande fortune en terres, était plus pauvre que moi. Je

ne pouvais et ne voulais rien lui demander.

Je lui annonçai qu'il fallait que j'allasse à Paris, mettre un peu

d'ordre à mes affaires, payer mon loyer.

Il ouvrit son secrétaire, fouilla dans ses poches et me dit:

--Ma pauvre Céleste, je voudrais te donner ce dont tu as besoin, mais je

ne le puis; je n'ai rien. Je vais emprunter deux cents francs pour ton

voyage.

XXVI

LA ROULETTE.

Arrivée à Paris, je fus fort embarrassée. Cependant j'avais bien quelques

bijoux que Robert m'avait donnés; mais m'en séparer me paraissait

impossible. La république n'enrichissait personne; mes amis et amies me

ressemblaient.

Je me trouvai à dîner avec Lagie et Frisette.

--Venez jouer, me dirent-elles; il y a maintenant beaucoup de maisons de

jeu. Nous allons à la roulette tous les soirs; il y en a plusieurs; la

mieux tenue est rue de l'Arcade.

--Mais, dis-je à Lagie, il doit y avoir du danger; la police n'autorise

pas les maisons de jeu.

--Non, mais il n'y a rien à craindre; on ne reçoit pas tout le monde; on

prend des précautions. Venez, nous vous présenterons.

J'avais cent francs pour toute fortune et beaucoup d'ennui; je me

décidai, malgré ma peur de la police.

Arrivée rue de l'Arcade, notre voiture s'arrêta devant une grande et

belle maison. Tout était si calme que je crus que Lagie se trompait; je

lui dis:

--Il n'est pas possible qu'il y ait un tripot ici.

--Venez, venez, me dit-elle en me tirant par ma robe; mais ne parlez pas

si haut.

Nous montâmes un escalier peint en rouge, éclairé à distance par des

quinquets. Je m'arrêtai, essoufflée, en demandant si cet enfer était allé

se loger au ciel.

--Le plus près possible, me dit Lagie.

Nous étions arrivées au cinquième. Elle sonna. Un timbre résonna trois

fois. Un domestique vint ouvrir. Sa livrée était voyante. Cela pouvait

éblouir quelques provinciaux, mais cela me fit rire; c'était la charge de

ces domestiques bien tenus que j'avais vus chez Robert.

De l'antichambre on entrait dans un salon. Nous fûmes reçues par une

femme d'une trentaine d'années, qui avait dû être fort jolie, et qui

l'aurait été encore, si sa figure pâle, maigre, n'avait été entourée

d'une forêt de cheveux noirs frisés en longues boucles, qui lui donnaient

l'air sauvage; tantôt elle ressemblait au diable, tantôt à un revenant.

Elle nous offrit des siéges près de la cheminée, et s'adressant à moi,

elle me dit:

--Vous n'êtes pas encore venue ici, mademoiselle; il me semble que je

n'ai jamais eu le plaisir de vous voir.

--Non, madame, c'est la première fois.

--Ah! êtes-vous heureuse à la rouge et noire?

--Je ne sais pas, madame; je gagne rarement aux cartes.

--J'espère que vous serez plus heureuse ici.

Elle se leva et fut causer avec d'autres personnes.

--Qui donc est cette femme qui me souhaite de gagner?

--C'est la maîtresse de la maison; elle en dit autant à tout le monde;

vous comprenez qu'elle n'en pense pas un mot.--Quand je dis que c'est la

maîtresse de la maison, je veux dire que le loyer est à son nom; l'homme

qui tient la banque est une espèce de bête amphibie; on ne sait pas d'où

il vient, de quel pays il est. Il parle plusieurs langues, il a beaucoup

d'argent. Comme il ne veut pas être arrêté, il met la maison sous le nom

de cette femme; si la police venait, c'est elle qu'on emmènerait.

«Il faut que l'appât de l'or soit bien puissant, me dis-je à moi-même,

pour que cette femme se résigne à être prise, condamnée peut-être à un an

de prison.» Je la regardai et je cherchai sur elle le goût du luxe, qui

la poussait à sa perte; sa mise était simple, sa robe de soie noire avait

été refaite plusieurs fois, tout en elle avait l'air malheureux; je ne

comprenais pas. Chaque fois que le timbre sonnait, elle faisait un bond

sur sa chaise: ses yeux se fixaient avec inquiétude sur la porte. Quand

la personne était entrée, elle achevait la parole ou le sourire arrêté

par la peur.

--Pourquoi ne commençons-nous pas? dit un grand jeune homme.

--Le banquier n'est pas arrivé, répondit la maîtresse de la maison, qui

regardait l'heure; il ne peut tarder, onze heures vont sonner.

--_T'es pressé_ de perdre ton argent, Brésival? dit une grosse fille à

l'air commun, qu'on appelait la Pouron... Et elle se rapprocha

familièrement du jeune homme.

Il avait l'air distingué; sa figure était jolie, mais fort pâle. Il la

repoussa doucement; il paraissait attendre avec impatience.

Je fus près de Lagie, et lui demandai quel était ce monsieur, qu'on

venait d'appeler Brésival.

--Ah! vous le trouvez bien, n'est-ce pas? me dit Lagie en me regardant.

Il ne s'occupe guère de femmes, il aime trop le jeu pour cela; il est

marié, il a des enfants qui sont gentils à croquer, il finira par jouer

leur layette. Il passe toutes les nuits et perd toujours. Il se met dans

des fureurs atroces après tout le monde; il a des attaques de nerfs. Vous

le verrez, s'il perd demain matin.

Quelques instants après, un monsieur parut. Son arrivée fut accueillie

par un: Oh!... général.

--Enfin! ce n'est pas malheureux! nous allions partir; vous êtes en

retard.

--Oui, dit celui qui venait d'entrer avec une clef, je viens d'une

soirée. Je vous annonce pour cette nuit de nouveaux pontes, et des bons.

--Tant mieux! tant mieux!

Le nouveau venu pouvait avoir quarante ans; il était en habit noir et en

cravate blanche; son teint était basané, ses cheveux bruns. Il avait un

peu le type italien. Il parla à la maîtresse de la maison pour lui donner

des ordres, lui faire des reproches. Il m'aperçut et me regarda assez

longtemps, ce qui me gênait beaucoup.

Le domestique ouvrit une porte à deux battants, et je vis une grande

salle bien éclairée, une table longue, garnie d'un tapis vert, une

roulette au milieu, des siéges autour. Tout le monde entra. Je restai

près du feu dans la première pièce.

--Vous n'allez pas jouer? me dit la maîtresse de la maison, qui était

restée sans doute pour recevoir.

--Non, lui dis-je; je n'ai aucune habitude du jeu, et je crains de ne pas

être de force à défendre mon argent. Et puis, je ne suis pas

très-rassurée. Est-ce que vous n'avez pas peur, vous?

--Oh! si, me dit-elle; mais je ne puis pas le laisser voir; pourtant, je

cours un grand danger.

--Vous gagnez donc beaucoup d'argent?

--Moi! me dit-elle en riant tristement, on me donne à manger à regret.

--Vous aimez donc bien cet homme qui vient d'entrer, car c'est pour lui

que vous tenez cette maison?

--Moi! l'aimer! dit-elle en se penchant vers moi; je le déteste, je le

méprise, mais j'en ai peur.

On sonna, cela arrêta la conversation. J'aurais pourtant bien voulu en

savoir plus long sur ces deux étranges personnages. On vint fumer dans le

salon où j'étais; impossible de causer, je me levai pour aller au jeu. La

maîtresse de la maison, qu'on venait d'appeler la Pépine, passa près de

moi et me dit doucement:

--Vous ne savez pas jouer? Mettez sur la main de ce vieux monsieur

décoré, qui est là-bas; il a du bonheur au jeu.

Elle passa, et fut offrir des gâteaux et des rafraîchissements aux

joueurs; elle s'arrêta à la personne dont elle m'avait parlé, et me

regarda comme pour me dire: «C'est _lui_.»

Je tirai un louis de ma bourse et le mis sur la rouge près de son argent;

le banquier criait:

--Faites vos jeux, messieurs, faites vos jeux! rien ne va plus!

Il tournait une machine que tout le monde regardait avec beaucoup

d'émotion. Moi, je regardais avec curiosité, je n'avais jamais vu cela.

--Perd la noire, gagne la rouge! criait le banquier qui, à l'aide de son

petit râteau, ramassait l'argent très-vite et redisait: «Faites vos jeux,

messieurs! Rouge ou noire!»

--Vous jouez donc? me dit Lagie, si haut que tout le monde me regarda.

--Oui, mais je ne jouerai pas longtemps, je n'ai que cinq louis.

--Et dix que vous venez de gagner, ça fait quinze, dit le monsieur

décoré. Vous avez passé deux fois, et tenez, c'est encore rouge qui sort.

Vous avez vingt louis: les laissez-vous?

J'avoue que j'avais joliment envie de les ôter; mais on m'appela

poltronne, je les laissai. J'étais secouée par une forte émotion; le jeu

se faisait lentement; j'avais bien envie de m'en aller. Enfin on cria:

--Rien ne va plus!

Je tournai la tête pour ne pas voir. Mes pauvres vingt louis

s'engloutirent sous la noire. Je rencontrai les yeux de Pépine; elle me

fit un petit sourire et laissa retomber la portière de laine rouge.

Elle venait de m'apparaître comme une vision, comme le diable. En effet,

que pouvait-on voir dans une pareille maison? Était-il permis d'avoir une

autre idée que celle de l'enfer? Eh bien! c'est affreux à dire, mais

j'invoquai Satan pour qu'il me fît regagner mes quarante louis, et quand

on cria: «Perd la noire, gagne la rouge!» je fis un bond qui faillit

renverser deux personnes. On commençait à me regarder comme une grande

joueuse; le banquier me fit un sourire qu'il voulait rendre charmant,

quoique ce fût une grimace, car je faisais sonner son argent.

Je passai dans l'autre salon pour compter mon gain.

--Rentrez, me dit la Pépine à demi-voix, jouez toujours, mais risquez

peu...

Je rentrai au jeu.

--Est-ce que vous faites charlemagne? me dit Lagie.

--Moi! mais non. Les émotions m'altèrent; je viens de boire un verre

d'eau.

Je pris un siége et je m'assis à table, ce que je n'avais pas encore

fait. Mlle Pouron me félicita sur ma veine, car je continuai à gagner.

J'avais à peu près deux mille francs devant moi, en or, ce qui était fort

rare à ce moment-là. On payait alors un louis dix sous de change. J'étais

si contente que je n'avais pas sommeil; les bougies commençaient à

s'éteindre; tout le monde était fatigué, défait; le rouge de certaines

femmes était tombé; les hommes qui perdaient, et qui jusqu'alors

n'avaient rien dit, espérant regagner, ne se contraignaient plus et

laissaient voir leur mauvaise humeur. Je n'osais pas m'en aller, quoique

j'en eusse grande envie. Les femmes, jalouses de ma veine, me poussaient

à jouer gros jeu; je devais les faire mourir de rage ce soir-là, car je

gagnai quatre mille francs. Un homme me faisait de la peine: je le voyais

chercher dans sa poche, se poser la main sur le front, regarder tout le

monde. Plus les joueurs sont malheureux, plus ils aiment le jeu; c'est

une fièvre, un délire qui ressemble à de la folie.

Malgré mon peu de sympathie pour les gens qui ne savent pas vaincre une

passion, j'eus pitié de lui, car il paraissait souffrir atrocement. Je

lui demandai s'il voulait quelques louis de mon argent, que cela le

ferait peut-être gagner. Il m'arracha plutôt qu'il ne me prit ce que je

lui offrais; il perdit en cinq minutes ce que je venais de lui donner.

Il me regarda de nouveau; j'allais peut-être lui redonner de l'argent,

quand la Pépine, qui portait du chocolat, me marcha sur le pied. Je ne

regardai plus M. Brésival, qui continua à aimanter des yeux l'or que

j'avais devant moi. Tant qu'il jouait et perdait, ce n'était rien; mais

quand il n'avait plus de quoi jouer, il se mettait en fureur; c'est ce

qui arriva: il frappa à grands coups de poing sur la table, qui ne rendit

qu'un bruit sourd, car pour qu'on n'entendit pas le son de l'argent, le

bois était couvert de couvertures. Il se jeta sur la roulette, qu'il

voulait briser. Toutes les femmes l'entouraient; il cognait, c'est le

mot, à tort et à travers, disant qu'on l'avait volé, qu'il voulait son

argent. Je m'étais sauvée dans la première pièce, tenant mon argent que

je n'avais nullement envie de rendre. D'abord, ce n'est pas à lui que je

l'avais gagné.

La Pépine regardait la scène d'un air content. Je lui frappai sur

l'épaule, en lui disant:

--Je vous remercie du conseil que vous m'avez donné; je m'en vais.

--Vous êtes contente? tant mieux! Attendez un peu, vous ne pouvez pas

partir seule à cette heure; où demeurez-vous?

--Place de la Madeleine, 19. Venez me voir, vous me ferez plaisir.

Je me sauvai en donnant dix francs au domestique qui m'ouvrit, et je ne

fus vraiment sûre que mes richesses étaient bien à moi que quand je fus

loin de cette maison.

Rentrée chez moi, je comptai ma fortune. Jamais rien ne m'était arrivé si

à propos. Je pensais à Robert, que je pourrais revoir sans lui être à

charge, aux emplettes que j'allais faire pour retourner auprès de lui. Je

m'endormis, après avoir dépensé cent mille francs en projets.

Le lendemain, je passai la journée à courir chez mes marchands, à qui je

portai de l'argent. A cette époque, ce n'était pas chose commune; aussi

fus-je reçue à bras ouverts. Ceux qui nous servent et qui s'enrichissent

de nos faiblesses nous comblent de caresses, de compliments; au fond ils

nous méprisent, nous détestent. C'est tout simple, nous les faisons

vivre. J'avais pour eux l'affection qu'ils avaient pour moi; je les

payais régulièrement, parce que l'idée de devoir m'est insupportable; je

me servais d'eux quand j'avais besoin de crédit; je savais qu'ils me

vendaient double, mais j'avais envie d'acheter, et je ne disais rien.

A cette époque, quoique très-rapprochée, on n'était pas comme à présent:

les actrices et les femmes entretenues n'avaient de crédit que chez

quelques marchands exceptionnels. Si j'étais allée à la Ville de Paris

acheter une robe et que j'eusse dit: «Envoyez-moi cela, _Mademoiselle

Céleste, écuyère_,» on aurait bien recommandé de ne pas laisser le paquet

sans toucher l'argent.

Aujourd'hui, tous les grands magasins, comme la Ville de Paris, la

Chaussée d'Antin, les Trois Quartiers, le Siége de Corinthe, envoient à

domicile, et s'ils vous remettent vos emplettes en votre absence, ils les

laissent et ne vous apportent les factures qu'au bout de six mois, tout

en vous vendant le même prix qu'aux autres personnes.

C'est à qui aura notre pratique; tout le monde nous pousse à ces folles

dépenses qui ruinent ceux qui nous entourent, et dont tant de gens se

partagent les bénéfices sans en avoir la responsabilité.

On emploie toutes les tentations; si je n'avais pas été arrêtée par un

sentiment de probité, je devrais avoir aujourd'hui trois cent mille

francs de dettes: les marchands de cachemires, de bijoux, de voitures,

de meubles ne faisaient des offres de services illimitées.

Je résistais parce que je pensais à l'avenir; je me disais:

«Il faudra toujours payer; mais que de femmes n'ont pas ce courage, et,

par entraînement, font du tort et finissent par faire perdre.»

J'allai donc de moi-même porter de l'argent à mes fournisseurs, en 1848!

Je m'achetai quelques robes, du linge, et surtout un nécessaire de voyage

garni en argent, dont j'avais grande envie.

Les amis de Robert en avaient: je voulais faire comme les gens comme il

faut; je me donnais beaucoup de mal, mais je n'avais de commun avec eux

que mon nécessaire.

Pourtant Robert m'aimait; s'il y avait des nuages dans son amour, ces

nuages étaient amenés par le contraste de sa gêne réelle avec son

apparente fortune. J'étais heureuse de cet amour.

Mes bénéfices au jeu me tournaient la tête; je ne pensais plus qu'à

gagner encore, pour avoir beaucoup d'argent quand il reviendrait.

XXVII

LA PÉPINE.

Trois jours s'étaient écoulés depuis ma soirée de la rue de l'Arcade; je

luttais sans cesse entre l'envie d'y aller et la raison qui me disait de

ne plus y retourner. La peur d'être prise dans cette maison ou de perdre

m'arrêtait; l'appât du gain m'attirait.

Je me détendais à huit heures du matin, au milieu de mes réflexions,

quand Marie, ma domestique, entra, avec son grand nez, m'annoncer qu'une

dame voulait me parler. On ne faisait pas encore antichambre chez moi, et

je dis:

--Faites-la entrer.

--Tiens! m'écriai-je en voyant ma visiteuse.

--Je vous dérange? dit la Pépine en s'asseyant près de mon lit.

--Du tout, je pensais à vous, c'est-à-dire, je pensais à votre maison.

J'ai gagné beaucoup, l'autre jour.

--Je le sais, dit la Pépine; pourquoi n'êtes-vous pas revenue?

«Bon! pensai-je, elle vient me chercher pour que je reperde ce que j'ai

gagné. Je vais la fixer sur ce qu'elle pourra ravoir de son argent.» Et

je lui dis:

--Ma foi, je ne ferais pas mal d'y retourner; il me reste pour toute

fortune cinq cents francs.

--C'est trop, n'apportez jamais cela chez moi; il ne faut prendre que

cent francs, et, si vous les perdez, ne plus jouer.

Je la regardai: je m'étais trompée; elle ne voulait pas aider le banquier

à se rattrapper.

--Voulez vous déjeuner avec moi?

--Oui, me dit-elle; seulement ne recevez plus personne: il ne faut pas

qu'on me voie chez vous. Cela doit vous sembler drôle de me voir, quoique

vous m'ayez engagée à venir. Je passais devant votre porte, et puis, vous

m'avez plu; vous ne ressemblez pas à toutes ces femmes au milieu

desquelles je vis, et qui se plaisent à me faire de la peine.

Je crus comprendre qu'elle était jalouse, car j'avais vu que cet homme

qui tenait la banque avait plusieurs maîtresses parmi les joueuses.

--Elles vous font de la peine? lui dis-je. Pourquoi le souffrez-vous?

--Parce que je ne puis faire autrement.

Et je vis à ses yeux noirs qui lançaient des éclairs, qu'il fallait en

effet une grande force pour contenir cette colère.

J'avais une fort belle salle à manger, meublée en chêne sculpté, des

croisées garnies en vitraux de couleur; cela ressemblait assez à un

caveau.

Nous nous mîmes à table; j'avais peur de cette femme: non pas peur

qu'elle me fît du mal; mais peur de sa personne. Je la regardai, et

j'étais toujours sur la défensive. Pourtant, elle n'avait été qu'aimable

pour moi, et je m'efforçai de lui montrer moins de défiance. Nous

parlions de choses indifférentes.

--Comme je suis maigre! me dit-elle en me montrant son cou... Oh! c'est

que la vie que je mène me tue! Passer toutes les nuits! trembler chaque

fois qu'on sonne! De plus fortes que moi n'y tiendraient pas longtemps.

--Pourquoi faites vous ce métier-là, qui, en effet doit être

très-fatigant?

--C'est que je n'ai pas le choix.

--Comment! vous êtes forcée de vous rendre malade?

--Oui.

--Par cet homme qui fait jouer?

--Oui.

--Ah ça! c'est donc le diable?

--A peu près, me dit-elle; pourtant, le diable ne vous tente que par le

plaisir; celui-là ne m'a tentée que par la souffrance.

--Que vous a-t-il donc fait?

--Je l'ai connu en Italie, dans mon pays. Il vivait sous un faux nom,

avec une femme encore belle, quoique d'un certain âge; j'avais alors

dix-huit ans, j'étais jolie. Il me faisait une cour assidue. Je vivais

seule avec ma mère; nous étions dans le commerce. Il ne quittait presque

pas la maison je voyais souvent cette dame avec lui: il me disait ne pas

l'aimer; enfin, je me laissai monter la tête, j'en devins amoureuse.

Cette femme me trouva chez lui et me dit:

--Malheureuse! vous vous êtes perdue. Savez-vous quel est cet homme?

C'est un chevalier d'industrie; il ne recule devant rien. J'étais veuve,

jeune; il s'est acharné à moi, non parce qu'il m'aimait, mais parce que

j'étais riche. Il m'a ruinée, torturée. Aujourd'hui, je n'ai plus rien:

il faut qu'il se débarrasse de moi. Il doit y avoir une infamie derrière

son prétendu amour pour vous; votre jeunesse ne lui suffit pas.

Méfiez-vous: il vous vendra, si vous n'avez rien!

Les paroles de cette femme me firent mal.

--Adieu, me dit-elle, ce coup est le dernier; je me suis laissé aller

sans défense, je m'en vais sans courage; je paye cher ma faiblesse. Que

mon exemple vous serve de leçon; méfiez-vous!

Elle sortit lentement. Je la suivais machinalement; une voix intérieure

me disait de lui obéir, de l'écouter; mon amant me barra le passage et me

fit tant de protestations, de serments; il me persuada si bien qu'elle

l'adorait encore, que la jalousie seule la faisait parler ainsi, que je

le crus.

Ce fut bien pis, lorsque, quelques jours après, je retrouvai chez lui

cette femme qui lui avait dit adieu devant moi.

--Tu vois, me disait-il, je ne puis m'en défaire.

Le soir, il me fit dire qu'il fallait absolument qu'il me parlât.

Quand ma mère fut couchée, je sortis.

--Écoute, me dit-il, nous ne pouvons plus vivre comme cela. Je n'ai pas

d'argent; si j'en avais, je t'emmènerais; si quelqu'un pouvait nous en

prêter, nous partirions ensemble.

L'idée de le quitter me fit grand mal; je cherchais dans ma tête quel

moyen il y aurait de le retenir.

--Ou bien, me dit-il, si j'avais de l'argent, j'en donnerais à cette

femme, pour m'en débarrasser.

--Mon Dieu, lui dis-je, si j'en avais, je vous en prêterais; mais à la

maison on ne garde pas d'argent. Ma mère envoie toutes les semaines les

recettes à son homme d'affaires, car deux femmes seules ne peuvent

conserver des valeurs chez elles. Quelquefois la vente est considérable.

--Oh! me dit-il, d'une manière qui aurait dû m'avertir de prendre

garde... Oh! ta mère fait de grandes affaires, tu lui es très-utile,

c'est toi qui fais marcher la maison, tu tiens les livres, tu as la

signature?

--Oui.

--Que j'ai de chagrin de te quitter... Il m'embrassait et pleurait... Je

ne puis avoir de nouvelles de mes parents que dans un mois... Vivre

encore un mois avec cette femme est impossible! Si tu voulais... mais tu

ne m'aimes pas assez... et puis ce qu'on t'a dit... tu n'as pas confiance

en moi.

--Si, lui disais-je, si, j'ai confiance en vous.

--Eh bien! va chercher de l'argent au nom de la mère; on te le donnera,

je te le rendrai, tu le reporteras, on n'en saura rien.

Comme je ne répondais pas, il se jeta à mes pieds en me demandant pardon

de l'idée qu'il venait d'avoir:

--C'est mon amour pour toi qui me rend fou. Tu m'en veux?...

pardonne-moi... je partirai demain.

--Non, lui dis-je, je ne vous en veux pas, mais je n'oserai jamais. Si

c'était une petite somme; mais il vous faut peut-être beaucoup.

--Oui, me dit-il en soupirant, au moins dix mille francs. Allons, je te

quitte, ma Pépine chérie; viens me voir demain pour la dernière fois.

Je rentrai dans ma chambre toute triste; je ne pus dormir de la nuit. Ma

mère m'appela de grand matin; elle était souffrante. Je fus voir mon

amant à midi. Ses malles étaient faites. L'idée de le perdre me rendit

folle, oui, folle, car je lui dis d'attendre jusqu'au lendemain.

Ma mère ne s'était pas levée. Encouragée par l'idée qu'elle ne se

lèverait pas pendant quelques jours, qu'alors elle ne saurait pas ma

démarche, poussée par mon mauvais génie, j'arrivai chez le banquier de

ma mère, disant qu'elle avait un achat important à faire, qu'il lui

fallait dix mille francs. Ou était tellement habitué à me voir venir

chercher, quelquefois apporter des sommes plus fortes que celle-là, qu'il

n'y prit pas garde; seulement il me dit:

--Votre mère vous a-t-elle donné un reçu?

--Mais je vais vous en donner un, cela doit suffire.

--Au patron, c'est possible, me dit le caissier; mais il est absent, je

dois me mettre en règle.

--Absent pour longtemps? lui demandai-je inquiète.

--Pour une huitaine de jours.

Je rentrai chez nous; ma mère était plus mal. J'allai chez mon amant lui

conter ma défaite. Il recommença ses pleurs; mon chagrin augmenta. Je lui

dis d'attendre jusqu'au lendemain, que j'allais tâcher de gagner ma mère.

--Garde-toi bien de le faire, me dit-il, nous serions perdus. Tu signes

le même nom que ta mère: mets _veuve_, au lieu de _fille_... Je t'aurai

rendu l'argent avant qu'elle soit guérie.

Le diable me tentait, pourtant je n'osais pas; enfin, après avoir

combattu, je les lui promis pour le soir. Je montai à la chambre de ma

pauvre mère; je lui demandai sa signature pour acquitter une note que

quelqu'un me réclamait en bas.

--Qui donc? me demanda-t-elle.

--Je lui dis un nom au hasard, et j'ajoutai: «Ne mets pas pour acquit,

signe seulement; s'il ne me donnait qu'un à-compte...»

Pauvre mère! sa confiance en moi était si grande, qu'elle signa sans me

faire une réflexion. Je courus chez mon amant pour lui demander s'il n'y

aurait pas moyen de faire autrement.

--Non, me dit-il, remplis ce papier: «Je vous prie de donner à ma fille,

qui vous portera ce mandat, la somme de vingt mille francs...»

--Vingt mille francs! m'écriai-je en cessant d'écrire; mais on ne me

donnera jamais cette somme.

--Eh bien! mets _douze_; mais il nous en faut douze.

J'écrivis.

--Maintenant, va et reviens.

J'étais de retour au bout d'une heure, avec mon argent, qu'il me prit

plutôt que je ne le lui donnai.

--Arrangez tout, lui dis-je; je retourne chez moi, ma mère pourrait me

demander. A demain!

Je trouvai à sa porte la femme que j'avais vue quelques jours auparavant.

Elle m'arrêta et me dit:

--Écoutez-moi, pauvre enfant! vous êtes jalouse de moi, c'est le moyen

qu'il emploie pour vous égarer. Il vous dit que je l'aime, vous le

croyez, parce que vous me trouvez à sa porte. Il vous trompe, vous vous

trompez vous-même. Je veux qu'il me rende quelques bijoux qu'il a à moi,

afin de les vendre pour payer mon voyage. Je suis arrêtée ici à l'hôtel

où je demeure; j'attends que ce misérable me fasse l'aumône avec ce qui

m'appartient; je sais qu'il a de l'argent, mais ma présence lui servait à

vous exalter. Méfiez-vous, mon enfant, méfiez-vous!

Je restai plusieurs jours sans dormir, d'inquiétude. Ma mère allait

mieux; il ne me parlait pas de me rendre mon argent, il prétendait

toujours attendre des nouvelles de Paris. Ma mère me dit qu'elle

descendrait le lendemain; je perdis la tête. J'allai trouver mon amant,

toute en pleurs, et je lui dis que je ne pouvais rentrer sans cet argent.

Il réfléchit, me regarda et me dit:

--Je vais t'emmener à Paris; nous reviendrons quand j'aurai ce qu'il me

faut.

Je consentis à le suivre, et pourtant déjà il me semblait ne plus

l'aimer.

Voilà dix ans que je traîne misérablement ma vie accrochée à la sienne;

il me fait faire tous les métiers. Je me suis compromise pour le mettre

à l'abri; il me prend des envies de le tuer... Je ne puis plus vivre

comme cela.

--Pourquoi, lui dis-je, ne l'avez-vous pas quitté, dénoncé?

--Est-ce que je le pouvais? Quand je suis arrivée à Paris, je ne savais

pas un mot de français; où vouliez-vous que j'allasse? Comment vivre dans

cette grande ville! Le dénoncer? n'étais-je pas plus coupable que lui? Et

puis, j'en avais peur: il me laissait des huit, dix jours sans s'occuper

si j'avais de quoi manger; il me battait, il était d'une jalousie féroce.

Jamais il n'a été aussi imprudent que maintenant; l'appât de l'argent

l'étourdit. Cette maison lui rapporte beaucoup. Il s'occupe moins de moi,

j'ai plus de liberté; si mon projet réussit, je n'y serai pas longtemps.

--Est-ce qu'il vole au jeu?

--Il en est bien capable, me dit-elle presque bas; pourtant, je n'en sais

rien. Il est mystérieux; il a toutefois dans son entourage des gens qui

gagnent souvent, et qui, le lendemain, s'enferment avec lui. Le vieux que

je vous ai recommandé l'autre jour est un entraîneur: il amène souvent du

monde; il gagne beaucoup. Si vous saviez comme je le déteste, cet homme

qui m'a perdue et qui me rend la plus malheureuse, la plus humiliée des

femmes! Toutes les filles qu'il prend pour maîtresses m'insultent, me

raillent. Je me vengerai d'elles en même temps que de lui.

--Pourquoi ne le quittez-vous pas?

--Oh! me dit-elle, c'est que je suis sans ressources; mais dans quelque

temps...

Elle se tut; je vis qu'elle ne voulait pas me confier ses projets, je ne

lui demandai rien.

Nous avions fini de déjeuner, nous passâmes dans ma chambre.

--Écoutez, me dit-elle, vous m'avez plu le premier jour où je vous ai

vue. Je vous ai conté mes affaires; vous voyez que j'ai confiance en

vous. Voulez-vous me rendre un service?

--De grand cœur, si je le puis.

--Vous le pourrez, me dit-elle.

--Parlez alors.

--En me sauvant de chez cet homme, je veux emporter mes effets;

voulez-vous me permettre de vous les envoyer petit à petit, car je ne

connais personne que ses amis; je vais me cacher d'eux. Vous ne direz

rien, n'est-ce pas?

Je le lui promis.

--Venez ce soir, me dit-elle; surtout ne dites pas que vous m'avez vue;

ne me parlez pas beaucoup. Je vous dirai à la chance de qui il faut vous

associer.

--Merci! lui dis-je; j'irai ce soir pour la dernière fois, je ne veux pas

m'exposer; mais vous pouvez compter sur moi, quand même.

Quand elle fut partie, je pensai à tout ce qu'elle m'avait dit. Si je

n'avais pas eu le désir d'avoir de l'argent pour retourner auprès de

Robert, certes, je n'aurais pas remis les pieds dans cette maison qui me

faisait grand'peur; l'amitié même de la maîtresse du logis ne me

rassurait pas.

J'arrivai à minuit. Il y avait plus de monde que la première fois; le jeu

était animé. Je regardai cet homme dont on m'avait raconté l'histoire; sa

figure portait bien son caractère. Il me dégoûta.

C'est une chose étrange que la facilité avec laquelle les vices

s'affranchissent de tous les obstacles pour assouvir leurs passions.

L'argent était si rare, que le gouvernement venait d'accorder du temps

pour payer et ouvrait des ateliers nationaux; les propriétaires

diminuaient les loyers d'un tiers, la rente valait cinquante francs, le

Mont-de-Piété ne prêtait plus au-dessus de cent francs, et le commerce

était à l'agonie! Eh bien! il y avait sur cette table des montagnes d'or,

d'argent et de billets; l'or valait cinquante francs le mille de change;

l'émigration le rendait tous les jours plus cher.

Où tout le monde s'était-il procuré cet argent, avec quelle peine et à

quel prix chacun avait-il dû l'avoir? L'or changeait de place, ne

laissant à celui qui le perdait qu'un son étouffé par le tapis doublé.

Il y avait là de vieilles beautés de Frascati, qui trouvaient que tout

cela avait l'air misérable auprès de ce qu'elles avaient vu. L'une

d'elles, qu'on appelait Blais, me disait, en me voyant contente de gagner

mille francs:

--Comment, ma petite, vous vous réjouissez de si peu! mais j'ai eu cent

mille francs devant moi dans une partie; j'avais voiture, des diamants

superbes; je ne me rappelle pas avoir éprouvé tant de joie que vous pour

ces quelques louis. Décidément les femmes dégénèrent!

Je compris que cela voulait dire que j'étais bête, et comme la leçon

m'était donnée à haute voix, j'y répondis de même.

--Vous auriez bien dû garder quelque chose de vos splendeurs; j'espère

qu'à votre âge, quoique j'en aie eu moins que vous, il m'en restera

davantage. Vous devriez taire ces richesses qui vous ont si mal profité.

En effet, cette femme, après avoir été fort belle, après avoir été, comme

elle me le disait, comblée, vivait dans une misère atroce; elle avait un

fils dans la marine. Ce pauvre enfant l'adorait; il lui envoyait le peu

d'argent qu'il gagnait. C'était un chef-d'œuvre de bonté.

J'avais échangé deux regards avec la Pépine, qui me disait de jouer

prudemment; j'avais gagné trois mille francs. J'avais envie de partir, je

crois même que je m'y préparais, car j'avais mon argent dans ma poche,

quand un coup de sonnette fit sauter tout le monde.

--Ce n'est pas le signal, dit le banquier, qui était d'une pâleur livide.

Un second coup plus fort se fit entendre.

--C'est la police! dirent ensemble tous les joueurs.

Je me sentis mourir. La Pépine était près de moi, pâle, tremblante.

--Ouvrez! dit le maître de la maison à un domestique, et en même temps il

fit jouer un ressort. La table s'ouvrit dans le milieu; tout l'argent

disparut dans un double fond.

Des éclats de rire nous tirèrent de notre stupeur; c'étaient des jeunes

gens qui ne se rappelaient pas qu'il y avait un signal pour se faire

ouvrir. Ils rirent de la peur qu'ils avaient faite à tout le monde; mais

je ne pouvais me remettre, mes dents claquaient. Je passai dans l'autre

pièce. La Pépine était seule.

--Comprenez-vous, me dit-elle, ce que j'endure ici?

--Oui, lui dis-je, je m'en vais et n'y reviendrai jamais. Sortez-en le

plus vite possible; vous savez où je demeure; adieu.

Je remerciai Dieu, le soir en me couchant, d'en avoir été quitte pour la

peur.

XXVIII

DÉCEPTIONS.

Le lendemain, je suivais les boulevards, quand quelqu'un, qui marchait

sur mes talons, me dit en me touchant le bras:

--Enfin, c'est vous, je vous retrouve.

Je fermai les yeux; la voix m'était inconnue; j'eus peur.

--Vous ne voulez donc pas me reconnaître?

J'ouvris les yeux et je vis... le naufragé du Havre, que je croyais avoir

laissé pour toujours sur la grève.

--Ah ça! me dit-il, où vous cachez-vous donc? Je suis à Paris depuis un

mois, je ne suis plus un provincial; je sais le vrai nom de l'apparition

que j'ai trouvée dans la vie, entre deux orages. Vous ne m'avez pas

trompé. Vous vous appelez bien Mogador. On m'a dit pis que pendre de

vous, mais cela m'est égal. Je ne vous en aime que davantage. Nous avons

un compte à régler ensemble. Savez-vous que vous m'avez planté là d'une

façon brutale? Pourtant, je ne vous en veux pas. Où demeurez-vous?

Je me disais:

«Eh bien! il est toujours le même; il va droit au but. Est-ce qu'il

s'imagine que je vais le recevoir?» Je ne voulus pas lui donner mon

adresse, mais il ne me quitta pas. Comme il me fallut bien rentrer, il me

suivit. Je lui dis à ma porte:

--A revoir.

--Comment, à revoir! est-ce que vous croyez que je vous quitte comme ça?

merci! Voilà un mois que je vous cherche, et, quand je vous trouve, vous

ne m'offrez pas de me reposer cinq minutes chez vous! Dans ma Provence,

on est plus aimable que ça.

Je me mis à rire. Je montai l'escalier; il me suivit. Arrivés chez moi,

nous causâmes longtemps; tout ce qu'il me fil de protestations d'amour

est incroyable. Il était cinq heures, je dînais chez une amie; je le

priai de me laisser m'habiller. Il partit, mais, à dix heures, le

lendemain, il était chez moi. Je pensai avec effroi que, pour m'en

débarrasser, il me faudrait quitter Paris. Je lui disais tous mes

défauts, il les enchâssait comme des diamants dans ses rêves, les

entourait de fleurs et ne voulait pas les voir. Pourtant, je l'amenai

petit à petit à l'idée de n'être que mon ami; je lui disais chaque jour

que j'en aimais un autre, que j'étais trop franche pour le tromper. Il se

fit à cette pensée, et ne me parla plus de son amour. Il m'était dévoué

comme on ne l'est pas, en général, aux femmes que l'on ne possède pas.

Un jour, j'étais triste, il me demanda pourquoi. Je lui montrai mon âme,

et lui fis voir le point noir de ma vie. Il me quitta sans rien me dire;

le lendemain, il revint triomphant.

--Vous croyez, Céleste, qu'il n'y a pas d'amitié possible d'homme à

femme. Eh bien! j'ai trouvé le moyen de vous montrer que si. J'ai écrit

hier au préfet pour lui demander votre radiation; vous serez libre. Vous

me devrez votre liberté. Croyez-vous maintenant à mon affection?

Un éclair de joie me monta du cœur au visage, et puis, réfléchissant à

tous les obstacles, je redevins pensive.

--Vous doutez de mon succès, me dit-il, eh bien! vous verrez; j'aurai la

réponse dans six jours. Je ne viendrai vous voir que quand je l'aurai.

Je le remerciai du plus profond de mon cœur; mais un pressentiment me

disait qu'il n'arriverait à rien.

Je reçus une bonne lettre de Robert, qui me fit patienter, car les jours

me paraissaient d'une longueur atroce. Je n'avais plus que deux jours à

attendre, lorsqu'un commissionnaire m'apporta une malle et une petite

cassette.

--Mlle Pépine vous prie de garder cela jusqu'à ce qu'elle vienne le

chercher, me dit le commissionnaire.

Mémoires de Céleste Mogador, Volume 3 · 第 1 / 14 段