IX

Même dans les trains qui flânent aux stations et ne se hâtent point de

l’une à l’autre, on fait tout de même des lieues et des lieues, entre

l’aube et le coucher du soleil. D’ailleurs, vers deux heures après-midi,

Madeleine a quitté le train campagnard, qui terminait sa course placide

dans une vaste gare bruyante. Elle a attendu, après s’être dûment

informée, sur un quai de la gare, où bientôt s’est précipité en trombe

de fumée, de vapeur, de grincements de freins et de sifflets, un autre

train, celui-ci formidable, plein de voyageurs, où la petite nonne noire

à coiffe blanche a eu bien du mal à trouver une place... Et à peine elle

était assise que les portières claquaient, repoussées, verrous rabattus,

et que le train raidissait de nouveau sa musculature à travers un

paysage qui tournoyait, comme pris de folie, et semblait, accroché aux

mouvantes portées du télégraphe, monter et descendre, telle une image au

bout d’un fil.

Et boire, et manger, parmi tout ce tintamarre et cette ruée éperdue?

Voilà des complications qui n’embarrassent guère une petite converse! Il

y a justement, à côté de Madeleine, un monsieur d’une quarantaine

d’années, convenablement mis, cheveux et moustache noirs, cravate jaune

et grosse perle fausse, agrafe du stylo à la poche de sa veste, un

monsieur qui n’a l’air ni d’un paysan, ni d’un ouvrier, ni d’un

domestique, un monsieur très convenable, très prévenant. Il a prié

Madeleine de prendre le coin qu’il occupait; il ne la dérange pas

lorsqu’elle égrène son chapelet, mais il lui dit poliment quelques mots

quand elle remet les grains de buis dans sa poche. Et comme on allait

atteindre une certaine ville qu’il lui a nommée, il l’a prévenue qu’on

avait le temps de descendre, de boire un verre de bière et d’acheter

d’excellents petits pains fourrés de jambon. Madeleine est descendue,

elle a acheté et grignoté le pain au jambon. Mais au lieu de boire un

verre de bière, elle s’est abreuvée le long du quai au jet même d’une

fontaine sur laquelle on avait écrit lisiblement, au-dessus de l’attache

d’une chaînette portant une petite tasse d’étain: _Eau potable_.

* * * * *

Peu à peu, la nuit s’est abattue sur la région montueuse où le train

engouffre sa tempête de feu, de fumée, de fracas; au passage de cette

trombe les tunnels ont l’air de s’écrouler. Jamais de sa vie Madeleine

n’a connu pareille vitesse, et le cœur lui battrait certainement si elle

n’était pas assurée qu’il ne peut rien lui arriver avant que certaines

choses, qu’elle doit faire, soient accomplies. Comme le soldat du

centurion, elle obéit à un appel: mais le divin centurion par qui elle

est appelée n’appelle point où l’on ne saurait arriver. Madeleine est

maintenant à l’aise dans son encoignure. Le monsieur au stylo a

momentanément quitté la place qu’il occupait auprès d’elle et cause,

dans le couloir du wagon, avec deux femmes jeunes qui ont l’apparence de

bonnes endimanchées. Madeleine glisse son chapelet dans sa poche, croise

ses mains sur le creux de sa robe, ferme les yeux.

--Chère sainte patronne, je me confie à vous, j’ai sommeil. Protégez mon

sommeil et réveillez-moi quand il le faudra...

Aussitôt sa pensée s’embrouille doucement, comme un écheveau de laine

remué par la main d’un enfant. Elle voit en songe la porte au cadre

disjoint... le bracelet de Stéphanie... les fils du télégraphe qui

montent et descendent... Puis, tout d’un coup, net comme si elle était

agenouillée devant le tableau de la chapelle froide, le Christ descendu

de sa croix avec ses paupières entr’ouvertes et la plaie vivante de son

côté... Vision d’un instant; aussitôt qu’elle s’est effacée Madeleine

dort.

Elle dort longtemps.

* * * * *

--Mademoiselle!... Mademoiselle!... Excusez-moi si je vous réveille.

Madeleine ouvre les yeux, parfaitement calme et tout de suite

consciente. L’oraison jaculatoire qu’elle a inventée, l’oraison du

réveil, est déjà sur ses lèvres: «Sainte Vierge Marie, faites-moi telle

que vous me voulez!»

--Mademoiselle, reprend le monsieur au stylo, je vous demande pardon...

Je voyais que vous dormiez fort... Et dans une petite demi-heure nous

serons à la frontière suisse.

Les yeux gris-poussière de la jeune fille sont fixés sur lui, et il en

soutient assez fermement le regard. Comme elle n’a rien répliqué, il

continue:

--On est assez sévère à la douane suisse. Alors c’est pour vous dire...

On va jusqu’à faire déshabiller des dames.

Madeleine ne bronche pas.

--Mais naturellement vous avez un passeport bien en règle.

Madeleine n’a aucun passeport. Il ne lui en a pas fallu pour entrer en

France, le matin de son évasion: le couvent de la Quarantaine et la

douane sont en relation de bon voisinage. Certes, elle n’a pas omis de

prévoir qu’elle avait encore une frontière à passer pour atteindre le

but de son voyage. Mais, ne possédant aucun moyen de résoudre d’avance

la difficulté, elle s’en est remise à la Providence. A présent que le

monsieur au stylo lui parle justement de cela, elle l’écoute tout en se

tenant sur ses gardes. Pour elle, rien n’arrive par hasard: c’est

presque un blasphème d’appeler hasard les arrangements de la Providence.

Le monsieur tire un gros portefeuille de sa veste, un portefeuille

bourré de papiers. Une des poches laisse aussi passer des lisières de

billets de banque. Il tend sa carte à Madeleine, avec un:

«Permettez-moi, mademoiselle...» et Madeleine lit sur le rectangle

blanc:

«_Enrico Bertini_, représentant de commerce, _Rosario_.»

Mais elle ne répond toujours rien.

--Si vous n’avez pas de passeport, reprend-il à voix plus basse, on ne

vous empêchera pas seulement de passer la frontière, mais on vous fera

des tas d’ennuis. Ce serait dommage; on voit que vous êtes une

demoiselle très convenable... Tenez, je puis peut-être vous tirer

d’embarras. Voulez-vous venir avec moi dans le couloir, on sera mieux

pour causer?

Elle le suit, sans l’ombre d’une hésitation. Appuyés tous deux à la

paroi trépidante, elle l’écoute, il parle:

--Je recrute en ce moment des vendeuses pour le commerce des tissus, en

Argentine. Oh! je ne vous propose pas d’en être... J’ai tout ce qu’il me

faut: deux demoiselles françaises avec lesquelles vous m’avez peut-être

vu causer. Et je dois en retrouver trois autres, des Italiennes, à

Milan; toutes cinq s’embarqueront mercredi avec moi, sur le _Julio

Cesare_... Alors, vous concevez, nous sommes au complet, et vous

voudriez venir que je ne pourrais pas vous emmener. Mais j’ai là, dans

mon portefeuille, trois passeports de dames françaises bien en règle: la

troisième dame s’est trouvée souffrante au dernier moment et n’a pas pu

partir. Si vous voulez en profiter?...

Il a dit toute cette fin un peu précipitamment, parce que les prunelles

gris-poussière regardaient jusqu’au fond de ses yeux à lui, de ses yeux

bruns de méridional. Madeleine répond simplement:

--Je vous remercie, monsieur.

Alors, il reprend de l’assurance.

--Vous comprenez... Ce que j’en fais, c’est pour vous rendre service.

Moi... je n’ai rien à y gagner... C’est pour vous rendre service...

--Est-ce que j’aurai à répondre?... ou à signer quelque chose?

questionne Madeleine.

--Rien du tout... absolument rien, mademoiselle. Je suis connu du

personnel de la douane. Il n’y a pas trois mois que j’y suis passé, dans

l’autre sens. On ne vous demandera rien. On ne vous dira rien. C’est moi

qui parlerai pour vous, comme pour les deux autres dames. Vous n’aurez

qu’à vous tenir avec elles... Les voici justement... Je vous les

présente, n’est-ce pas?... Mademoiselle Maria... Madame Henriette... Et

vous? Mademoiselle...

--Madeleine.

--Mademoiselle Madeleine... Voilà... Nous approchons. Restez ensemble,

n’est-ce pas, ne me perdez pas de vue, ne parlez à personne. Si l’on

vous parle, ne répondez rien, absolument rien, même aux employés de la

gare et aux douanes. Si l’on insiste, faites signe que vous ne comprenez

pas... Je me charge de tout. Vous allez sur Milan, n’est-ce pas?

Madeleine ne répond rien.

--Eh bien! à la frontière italienne, ce sera tout pareil... Quand on est

bien connu, comme moi, vous concevez...

Il s’éloigne. Les deux Françaises auraient bonne envie d’engager la

conversation avec leur nouvelle connaissance. Mais Madeleine a déjà

repris ostensiblement son chapelet; les grains de buis coulent lentement

entre ses doigts. Les deux femmes, échangeant un regard, s’écartent.

* * * * *

Le train, après trois quarts d’heure d’arrêt à la douane, a repris sa

course un peu ralentie à travers le décor effrayant des montagnes.

Madeleine et Bertini sont de nouveau assis côte à côte. Comme Madeleine

se tait, Bertini est bien forcé de se féliciter lui-même pour le coup du

passeport.

--Vous avez vu, mademoiselle Madeleine? Vous avez passé comme une lettre

à la poste. Ni vu, ni connu. Avec moi, on n’est jamais pris... Vous

comprenez, quand on a roulé comme moi en Russie, dans les deux Amériques

et dans tous les recoins de l’Europe... Si vous avez besoin de quelqu’un

qui connaît Milan, je suis à votre disposition! Et tenez? voulez-vous me

faire le plaisir d’accepter à déjeuner avec ces deux dames françaises et

moi? On causera plus tranquillement qu’ici... Et peut-être vous

déciderez-vous à nous suivre en Argentine... Un pays de Cocagne,

mademoiselle... Une jeune fille comme vous à Rosario ou à Buenos-Aires

ramasse une fortune en cinq ans... Alors, n’est-ce pas? Vous déjeunez

avec nous à Milan, _Trattoria del Duomo_... Bonne maison, où je suis

bien connu. C’est dit?

--Si je le puis, répond paisiblement Madeleine.

--Ah! je comprends, fait Bertini, songeur. On doit vous attendre à

l’arrivée.

Madeleine ne dit ni oui ni non, et la conversation, pour le moment, en

reste là.

Il est d’ailleurs bien vrai qu’à la douane frontière, Bertini n’avait

pas exagéré son influence. La voyageuse n’a pas eu à ouvrir la bouche

pour accomplir les formalités du passage. Elle a d’ailleurs observé

qu’un employé filtrait le groupe des trois protégées de Bertini en les

faisant passer par la consigne des bagages et, de là, regagner le quai.

Elle n’a rien perdu des conciliabules de cet employé avec Bertini et

avec un douanier galonné. Que lui importe? Repliée sur sa propre

conscience, elle n’a pas cessé de converser avec les mystérieuses

puissances qui la protègent. Et des versets qu’elle aime dans les

Écritures ont chanté dans sa mémoire; celui-là par exemple:

«Ils saisiront impunément les serpents, et, s’ils boivent quelque chose

de mortel, cela ne leur fera pas de mal.»

Et encore cette fin de chapitre de l’Évangile, où sont racontées les

embûches des pharisiens contre Jésus, et qui se termine ainsi:

«Mais lui, déjouant leurs desseins, _passait_...»

* * * * *

Pour couper court à toute conversation, elle a repris son chapelet,

puis, le dos appuyé sur le dossier de la banquette, elle a fermé les

yeux: les grains du chapelet sont immobiles entre ses doigts croisés. Le

train roule dans un tunnel interminable: c’est la masse neigeuse des

Alpes qui passe par-dessus la tête de Madeleine. Madeleine n’ouvre pas

les yeux, même quand Bertini lui dit le nom du tunnel et lui recommande

le paysage sur lequel il va déboucher, après quinze kilomètres de nuit.

Madeleine n’ouvre pas les yeux, mais elle ne dort pas. Elle a prié avec

ardeur, et maintenant, réconfortée, baignée de lumière intérieure, elle

médite. Son chemin, elle le connaît parfaitement, et les traits qui le

marquent sur la carte sont dessinés sur l’écran rose de ses paupières.

Elle sait qu’elle n’ira pas à Milan, bien qu’elle ait, autant par

inspiration mystérieuse que par prudence paysanne, pris son billet pour

la grande ville. Elle sait à quelle station elle doit descendre, une

cinquantaine de kilomètres avant la frontière italienne. Elle sait à

quelle heure elle y arrivera. Et, tout en conversant avec sa chère

patronne, elle organise, sous les apparences du sommeil, le plan de son

évasion du train: car elle se sent surveillée.

Voici ce qu’elle fera.

Quelques minutes avant la station fixée, elle sortira tout naturellement

du compartiment et s’en ira ostensiblement au lavabo. Là, elle ôtera sa

coiffe blanche et s’enveloppera la tête du petit châle noir qu’elle

porte sur ses épaules. A l’arrêt, elle descendra tranquillement avec les

autres voyageurs qui changent de train, comme elle, et, sans se hâter,

gagnera la salle d’attente. Le train repartira sans elle...

--Et si Bertini te voit descendre? objecte la sainte patronne.

--Mais, chère patronne, s’il se préoccupe de moi, vous savez bien qu’il

cherchera ma coiffe blanche...

Et c’est Madeleine qui a eu raison. Il faut avouer que son évasion a été

facilitée par la descente simultanée d’une trentaine de jeunes

Américaines, tout un collège touristique conduit par une dame à cheveux

gris. La petite forme noire de Madeleine s’est glissée au buffet dans le

remous de ces frémissantes péronnelles... Hasard?... Non pas... Alors,

miracle? Oh! non... Accord amical des menus événements pour rendre

réalisable un dessein providentiel... Maintenant, le train d’Italie est

reparti. Madeleine est seule, inconnue de tous, en terre helvétique. Il

n’y a plus de frontière à franchir pour gagner la ville de nom latin,

mais de nationalité suisse, qui est le but de sa randonnée.

Encore deux petites heures de voyage en chemin de fer et, s’il plaît à

Dieu, elle l’aura atteint.

X

Elle y arriva avant midi.

Elle n’avait, depuis trente-six heures, bu que de l’eau et mangé que

deux petits pains fourrés de jambon: et, malgré que son appétit ne fût

guère exigeant à l’ordinaire, elle avait faim. En quittant la gare, ce

fut cependant une église qui l’attira d’abord. Si différente, par

l’apparence, de celles de son pays qu’elle hésita d’abord à la

reconnaître pour une église: petit palais de marbre noir et blanc, mais

sanctifié par la croix. Elle y entra; elle pria, puis elle s’assit, et

la fatigue, l’étourdissement du voyage furent plus forts que la faim. A

peine eut-elle cessé de prier à genoux pour méditer assise, elle

s’endormit.

Ici se plaça, dans sa vie, un incident qui eût troublé bien des

mystiques. Madeleine ne reprit connaissance qu’environ deux heures plus

tard. Elle porta d’instinct sa main droite à son front et constata

qu’elle avait sa coiffe blanche. Or, elle était sûre d’être entrée dans

l’église avec son petit châle noir enveloppant ses cheveux blonds. Elle

ne fut pas troublée par ce changement. Elle acceptait l’hypothèse qu’il

s’était accompli par l’opération de ses protections célestes, mais elle

admettait fort bien qu’elle-même eût ôté son châle noir et remis sa

coiffe sans en avoir conscience, quand elle était entrée dans l’église:

elle était alors si lasse qu’elle ne se rappelait plus nettement ses

gestes. De toute façon, le fait qu’elle se retrouvait coiffée comme au

couvent était pour elle un signe qu’elle devait demeurer telle, et qu’il

fallait garder cet uniforme de converse pour franchir les obstacles.

Elle en éprouva un soulagement, car, toute la matinée, elle s’était

demandé si elle ne devrait pas, avant toute démarche, aller chez un

marchand de vêtements d’occasion et s’habiller comme toutes les femmes.

Elle remercia Dieu, par une dernière et fervente prière, de l’avoir

tirée de ce doute. Puis, de nouveau tourmentée par la faim, elle quitta

l’église et chercha dans la ville un endroit où se restaurer.

De son enfance paysanne et aussi de sa vie de converse, elle avait gardé

une habitude pratique des choses et des gens qui, jointe désormais à la

certitude d’une protection invisible planant sur elle et la guidant, lui

ôtait toute timidité. Rien ne l’étonnait, rien ne la désarçonnait: sa

lenteur apparente était simplement l’effet d’une attention minutieuse et

d’une prudence toujours en éveil. Ce fut ainsi qu’après avoir inspecté

la rue qui lui parut la principale de la ville elle se décida,

négligeant bien entendu les grands hôtels et les cafés brillants, pour

une _trattoria_ modeste, assez propre, pas trop--dont le nom était

inscrit en français sur l’enseigne: _Restaurant franco-suisse.

Chambres._

Sur les six tables, dans la salle, quatre étaient occupées par des

convives qui, presque tous, achevaient leur repas; il était deux heures

après-midi. Madeleine s’assit à l’une des tables vides. Un garçon à

l’habit taché et au plastron froissé se précipita vers elle et dit:

--Siouplet?

A tout hasard, elle répondit dans sa langue:

--Je voudrais manger. Avez-vous de la soupe et un peu de viande avec des

pommes de terre?

Le garçon comprit parfaitement:

--Minestrone et chevreau rôti, patates, répliqua-t-il d’un singulier

accent où se composaient le germanique et l’italien... Cela convient?

--Oui.

--Siouplet!

Et sur cette exclamation mystérieuse, jetée cette fois sur un ton

affirmatif et péremptoire, il s’élança vers la cuisine.

Madeleine déjeuna de bon appétit. Elle mélangea même à l’eau qu’elle

buvait le vin d’un petit carafon rouge qu’on avait posé sur sa table

sans qu’elle le demandât. Aux autres tables, on parlait l’italien,

qu’elle ignorait, et l’allemand, qu’elle entendait un peu, comme presque

tous ceux de son pays. Deux hommes causaient en français à la table la

plus éloignée, trop éloignée pour qu’elle perçût leurs paroles. Elle

mangeait doucement, en réfléchissant. Elle percevait en elle une sorte

de stagnation: non pas qu’elle fût moins décidée, mais elle ne sentait

plus sur son bras cette main invisible qui la conduisait depuis son

départ. Elle ne s’en alarmait pas. Elle attendait.

«N’est-ce pas, ma chère sainte patronne, je n’ai rien fait de mal

pendant mon voyage? Alors, je saurai tout à l’heure où je dois aller.»

Et lentement, mâchant les bouchées consciencieusement, elle achevait son

repas.

--Madame désire du café?

Plus tard, elle mit au compte des puissances invisibles qui la guidaient

l’inspiration d’avoir répondu:

--Oui.

Car, si elle n’avait pas pris de café (ce qui n’était certes pas dans

ses intentions en entrant), elle aurait quitté le restaurant presque

tout de suite. Et ce fut au moins cinq minutes après que les deux

Français se levèrent, payèrent, et qu’elle entendit au passage l’un

d’eux dire à l’autre:

--Tu as vu dans le journal que le prince Paul...

La suite de la phrase fut perdue pour elle. Mais, aussitôt, avec sa

décision coutumière, elle se leva et alla, sur la table des Français,

prendre un journal qui traînait.

C’était une double feuille de petite dimension, la gazette de la

station. Elle était rédigée en allemand et en italien, avec quelques

annonces en anglais. Madeleine parcourut soigneusement la partie

allemande. Il n’y était pas question du prince Paul. Elle s’appliqua à

lire la partie italienne dont quelques bribes lui furent intelligibles:

certainement, le nom du prince n’y figurait pas non plus. Et cependant

elle était sûre, absolument sûre qu’elle tenait en main le fil

conducteur de sa démarche. Il était là, quelque part, dans ces lignes

noires, difficiles à lire... Ses yeux recommencèrent le pèlerinage ardu

du texte italien. Tout d’un coup, elle fut éclairée intérieurement en

lisant ceci:

_Noi abbiamo notizie migliori del nostro illustrissimo ospite. La

ferita accidentale, che s’è fatto cosi disgraziamente non s’è ancora

chiusa e ne soffre ancora. Ma il signor Dottor Burcart che le cura non

ha piu nessuna inquietudine. L’illustre ammalato non lasciera il suo

appartamento al Palace Hotel se non prima d’esser completamente

guarito._

Elle ne comprit ni _notizie_, ni _ospite_, ni bien d’autres mots encore.

Mais elle comprit qu’il s’agissait d’un malade illustre, qu’on ne

nommait pas, sans doute par discrétion (pareillement au couvent de la

Quarantaine, la princesse royale avait fait récemment un séjour

incognito), que son état n’inspirait plus d’inquiétude, et qu’il

habitait le Palace-Hôtel. Une ardente joie la pénétra.

--Oh! ma chère sainte patronne, que je vous remercie!... Voyons, que

dois-je faire?... Je vais demander une chambre ici pour me mettre propre

et, si je peux, pour laver ma coiffe qu’on me laissera bien repasser à

la cuisine.

* * * * *

Une foule de choses qui semblent impraticables ou compliquées aux

privilégiés de la vie sont accessibles et réalisables pour les petits et

les humbles. Quand Madeleine quitta le restaurant franco-suisse, non

seulement elle était lavée, brossée, avec une coiffe étincelante sur ses

cheveux clairs, mais elle était l’amie de la patronne du restaurant, une

veuve qui faisait la cuisine et qui lui avait prêté volontiers sa

planche à repasser, son amidon, son fer et son feu--de la fille de

celle-ci qui l’aidait--et du garçon polyglotte qui, dans la

circonstance, avait servi d’interprète bénévole. Au cours de l’entretien

un peu décousu qu’elle avait eu avec eux, tout en repassant sa coiffe,

elle avait appris, sans le demander et sans paraître s’y intéresser

beaucoup, que le prince Paul achevait en effet sa guérison au

Palace-Hôtel; qu’il s’y faisait appeler M. Lazare; qu’il avait avec lui

un certain comte Osterrek et une infirmière anglaise, sans compter un

valet de chambre et une femme de chambre que l’hôtel mettait à sa

disposition exclusive; qu’il ne s’était pas blessé lui-même, et qu’on

savait très bien le nom de la _puttana_ qui l’avait frappé d’un coup de

stylet; qu’il avait tenu à la faire échapper avant même de faire soigner

sa blessure; et que par conséquent ce prince, «qui était un grand

polisson avec les femmes», était tout de même une sorte de héros.

Avant de se rendre au Palace-Hôtel, ce qu’elle entendait faire

aujourd’hui même, Madeleine retourna prier et méditer dans la petite

église noire et blanche. Ce fut, pour elle, une de ces oraisons presque

passives où les âmes mystiques se laissent pénétrer par le vouloir

céleste comme une arène de sable fin par la pluie. Telle dut être sainte

Jeanne d’Arc durant la veillée de Chinon, quand on allait l’introduire

auprès du roi. Paysanne aussi, la petite converse n’avait personne,

elle, pour la conduire et lui faciliter l’accès auprès de celui qu’elle

voulait atteindre. C’était beaucoup de présomption, elle le sentait, que

de prétendre à être introduite dans la chambre d’un royal malade, gardé

par une infirmière et par une sorte de chambellan, surtout après

l’aventure scandaleuse telle que les gens du restaurant la lui avaient

racontée. Elle se redit la parole de l’apôtre Paul: «Je ne puis rien par

moi-même, mais je puis tout en Celui qui me conforte...» Elle resta en

prières tant qu’elle sentit remuer dans les profondeurs de sa

sensibilité un peu de peur, un peu d’hésitation, le vague désir de

remettre, d’attendre les circonstances. Toutes ces velléités, elle en

était sûre, étaient des suggestions du Malin; on les désarme par la

prière. Quand elle se leva et quitta l’église, elle était vraiment un

automate intelligent, qu’une volonté étrangère à elle, acceptée par

elle, conduisait.

Elle ne pénétra pas tout de go dans le vestibule du palais de craie;

elle en considéra l’entrée de l’extérieur; elle observa les allées et

venues des voyageurs.

Évidemment, au regard des possibilités humaines, il semblait plus facile

d’entrer là-dedans vêtue en dame qu’en converse. Les femmes de chambre,

bien que fort élégantes, se reconnaissaient parmi les dames. Il aurait

fallu être costumée en femme de chambre élégante. Madeleine vit sa

petite silhouette noire au chef blanc reflétée dans l’une des immenses

vitres du hall. C’était une gageure que de s’habiller ainsi pour

pénétrer là. Mais par cette évidence même, elle sentit sa résolution

fortifiée et monta les marches du perron.

Le tournoiement de la porte à ailettes la jeta dans le hall au moment où

le portier galonné surveillait l’embarquement en automobile d’une

famille anglaise. Ce hall était fabriqué sur le modèle ordinaire. Une

sorte de tribune d’acajou, face à l’entrée, était présidée par un jeune

homme blond, coiffé à l’argentine et vêtu avec une élégance allemande

d’une redingote noire. Des scribes, hommes et femmes, le flanquaient à

droite et à gauche. Assis sur des fauteuils et des rocking-chairs, des

touristes élégants fumaient, lisaient, prenaient du café ou du thé. Un

pan de mur, à côté du téléphone, semblait réservé aux petits bagages des

voyageurs. Un chauffeur en tenue, à demi endormi sur sa chaise, gardait

un lot de précieuses valises. Madeleine alla s’asseoir modestement sur

une autre chaise, non loin de lui. Personne d’abord ne parut faire

attention à elle, même le portier, dont ses yeux rencontrèrent à

plusieurs reprises le regard affairé et distrait. Puis elle remarqua,

parmi les voyageurs assis en face d’elle, une dame d’un certain âge,

élégante et encore jolie, et une jeune personne d’une vingtaine d’années

qui paraissait sa fille. Ces deux dames, évidemment, s’intéressaient à

sa présence et parlaient d’elle. Elle ne bougea pas. Tout d’un coup, la

jeune fille se leva et lui dit en français, mais avec un fort accent

britannique:

--Oh! excusez-moi... Est-ce que vous n’êtes pas une religieuse de

Bruges? Une béguine?

--Non, mademoiselle, répliqua Madeleine. Je suis chez les Dames de la

Sainte-Quarantaine, encore assez loin de Bruges.

--Oh! C’est que j’ai visité un certain béguinage de Bruges, avec ma

mère, et votre bonnet est tellement pareil...

--Pas tout à fait, mademoiselle, je crois. Le nôtre n’a même pas

d’ailettes.

--Oh! réellement... Je vois. Vous m’excuserez! C’est que nous avons aimé

terriblement ces béguinages et tout le pays autour... Au revoir...

Madeleine la retint.

--Mademoiselle... Moi aussi, je voudrais vous demander quelque chose.

Vous habitez l’hôtel?

--Certainement.

--Voudriez-vous dire au monsieur du bureau que je désire lui parler...

Je suis si dépaysée ici que je n’ose pas. Et j’ai quelque chose

d’important à lui dire.

La jeune Anglaise éclata de rire.

--Oh! Le monsieur du bureau n’est pas bien effrayant. Je vais lui

dire... Attendez.

Elle courut légèrement à la tribune d’acajou. Le jeune élégant Allemand

l’écouta avec déférence, puis, ayant regardé dans la direction de

Madeleine, il quitta sa tribune, vint à elle, d’un air d’amabilité un

peu contrainte et avec cet accent indéfinissable, international,

qu’infligent à toutes les langues les portiers d’hôtel et les personnes

royales:

--Que désirez-vous, ma Sœur? dit-il.

Ils étaient en ce moment isolés tous deux dans le coin aux valises, près

du téléphone.

--Monsieur, dit Madeleine, je voudrais voir M. Lazare.

Et comme le monsieur blond avait un léger sursaut.

--Oui. Le prince. Je lui apporte des nouvelles de Mme la comtesse

d’Armatt, enfin... de... la princesse. J’étais auprès d’elle avant-hier,

et je suis venue ici directement.

Pour soupçonneux que fût, par profession, son interlocuteur, il n’y

avait pas moyen de douter de la sincérité de cette petite personne aux

yeux gris.

La retraite ardente · 第 10 / 24 题