--Mais, ma Sœur, lui dit-il... Son Altesse, c’est-à-dire M. Lazare, est
souffrant et ne reçoit personne. La consigne est formelle. Tout ce que
je puis faire, c’est de remettre à son secrétaire, M. le comte Osterrek,
la lettre de Mme la comtesse.
--Je n’ai pas dit que j’apportais une lettre de Mme la comtesse,
corrigea Madeleine. J’ai dit que je venais donner de ses nouvelles.
Il lissa de sa main droite ses cheveux blonds, d’un air soucieux.
--_Ach!_ murmura-t-il, que c’est embarrassant!... que c’est embêtant!...
Tenez, reprit-il, voulez-vous venir avec moi. Je vais prévenir le comte
Osterrek. Il décidera ce qu’il lui plaira.
* * * * *
L’ascenseur; une brève montée en compagnie du monsieur blond;
débarquement au deuxième étage. Appel du sommelier et conciliabule en
allemand, à voix basse. Le sommelier conduit Madeleine dans un petit
salon, et lui dit:
--Prenez place, ma Sœur, et veuillez attendre.
Il laisse Madeleine seule et referme la porte. Mais Madeleine entend
bien qu’il ne bouge pas du corridor, en faction devant la porte.
L’attente est longue. Quel bonheur! On a le temps de se recueillir et de
remercier la chère patronne:
«Ce n’est pas moi qui ai parlé, c’est vous, sainte Madeleine. J’en ai
trouvé des choses!... Et comme l’Évangile a raison de dire: «Ne vous
préoccupez pas de ce que vous aurez à répondre. L’esprit répondra pour
vous! Oh! n’importe qui peut venir, je n’ai pas peur.»
La porte s’ouvre, et un homme d’environ quarante ans, à figure bilieuse
et fine, un peu chauve, vraiment élégant, celui-là, dans son complet
gris beige, entre, referme la porte, va droit à Madeleine qui soutient
le regard de ses petits yeux marron. Il parle avec une sèche politesse:
--C’est vous, ma Sœur, qui venez de la part de Mme la comtesse d’Armatt?
--Je n’ai pas dit, répète tranquillement Madeleine, que je venais de sa
part. Mais j’étais auprès d’elle avant-hier, et elle sait que je suis
partie pour venir ici.
--Et où avez-vous laissé Mme la comtesse?
Madeleine réfléchit un instant:
--Je le dirai au mari de Mme la comtesse.
Au tour d’Osterrek de méditer, tout en étudiant attentivement Madeleine.
--Ma Sœur, reprend-il, Son Altesse est malade, vous le savez sans doute.
Un accident, une blessure... Vous comprendrez qu’il ne peut pas
recevoir... (il allait dire «n’importe qui», mais il sentit confusément
que l’expression n’était pas juste) recevoir... quelqu’un d’absolument
inconnu, malgré son caractère... respectable. Je suis le secrétaire et
l’ami de Son Altesse. Vous pouvez me parler comme à elle-même. Sinon...
excusez-moi... mais nous devrons en rester là... et... peut-être mon
devoir sera-t-il de vous faire interroger par qui de droit.
Comme on est fort contre les hommes, quand c’est hors des hommes qu’on
prend sa force et son point d’appui! Madeleine ne baisse pas les yeux et
répond sans émotion:
--Ce que j’ai à dire, je ne le dirai qu’à Son Altesse. J’attendrai de la
voir, voilà tout.
--Mais enfin, mademoiselle, s’écrie Osterrek, un peu énervé, mettez-vous
à ma place. Je ne vous connais pas. Vous me dites que vous étiez
avant-hier auprès de la comtesse... mais qu’elle ne vous a point
mandatée... Et vous vous étonnez que je ne vous conduise pas auprès de
mon maître?
--Non, monsieur, je ne m’étonne pas.
--Je vous assure, insista Osterrek, que je n’y mets aucune mauvaise
volonté.
C’est bien vrai, et voilà maintenant le fait paradoxal: ce n’est plus
Madeleine qui a l’air de chercher à prolonger l’entretien, c’est
Osterrek. C’est lui qui semble être passé «demandeur», comme on dit au
Palais. Madeleine ne parle plus. Elle attend.
--Écoutez-moi, mademoiselle, reprend Osterrek... Vous avez l’air
intelligente. Si réellement vous désirez voir Son Altesse pour une
communication intéressante, il ne faut pas rendre la chose impossible...
N’avez-vous pas sur vous quelque chose qui vous accrédite... de la part
de la comtesse... une carte... une lettre... n’importe quoi?
Jusqu’à l’instant où Osterrek prononce ces derniers mots, Madeleine n’a
vraiment envisagé aucun moyen de s’accréditer auprès du prince: elle a
buté sa volonté et sa patience, sans plus. Mais les derniers mots du
comte lui suggèrent une idée, d’ailleurs empreinte de cette divine
sottise que l’Évangile met au-dessus de la sapience humaine et, de plus,
assez dangereuse. Elle ouvre son sac de moleskine noire et retire de sa
profondeur un objet entouré de papier de soie. Elle le tend à Osterrek.
--Prenez garde, monsieur, c’est fragile.
Osterrek déplie le papier de soie.
--La comtesse d’Armatt, que je servais, me l’a donné.
C’est le bracelet-montre que Stéphanie a détaché de son poignet,
quelques jours après son arrivée à la Quarantaine. Remis par Madeleine
entre les mains d’un policier, il eût suffi probablement à la faire
arrêter. Mais Osterrek a une bien autre finesse qu’un vulgaire policier,
et justement cette témérité le convainc et le décide.
--Vous me permettez, dit-il, de montrer ceci au prince?
--Bien sûr, monsieur... Je ne le considère pas comme à moi. Mme la
comtesse me l’a donné pour les pauvres.
--Alors, prenez patience encore quelques instants. Je vais rendre compte
à Son Altesse... Vous m’attendez ici?
--Tout le temps qu’il vous plaira, monsieur.