VIII

C’était une de ces nuits où toute la lumière du monde semble réfugiée

dans les étoiles. Et les étoiles elles-mêmes se reculent aux profondeurs

du ciel jusqu’à n’être plus que des scintillements qu’on distingue à

peine, et qui, lorsqu’on les regarde, brillent et s’effacent tour à

tour.

Coupant au plus court à travers allées et pelouses, la petite forme

noire au chef blanc, un mince châle tricot noir sur les épaules et, à la

main, pour tout bagage, un petit sac à provisions en moleskine, se

glissa vers quatre heures après minuit jusqu’au mur sud du monastère et

gagna la porte au cadre disjoint.

La cloche de Matines n’avait pas encore sonné; tout dormait dans le

couvent. Les chiens féroces, lâchés la nuit, n’aboyèrent pas sur son

passage; l’un d’eux se mit à gambader silencieusement à ses côtés, la

frôlant à chaque bond, de son souple corps élancé; l’autre la suivait en

trottinant. Elle se tourna vers eux avant de tirer le verrou de la porte

et leur ordonna de s’arrêter. Aplatis sur le gravier du sol, ils

rampèrent jusqu’à elle; ils haletaient d’une tendresse formidable.

Elle leur dit:

--Mes petits frères, je vous défends de sortir avec moi.

Ils grondèrent, mais ils ne bougèrent pas, même quand elle ouvrit la

porte et passa dans l’entre-bâillement, même quand, de ses doigts menus,

elle repoussa, de l’extérieur, le verrou dans son logement. Alors

seulement, comme elle abordait d’un pas alerte le sentier sur lequel

donnait le seuil, elle entendit les molosses gratter furieusement de

leurs griffes, debout contre le vantail. L’un des deux aboya. Puis tout

se tut.

* * * * *

Elle marcha vite par la nuit noire. Si noire qu’elle fût, dans cette

étendue plate, la faible ligne du sentier se détachait sur le fond

d’herbe ou de chaume. Et puis, tant de fois elle l’avait suivi, du temps

où elle était converse! D’ailleurs, à quelques centaines de mètres, il

rejoignait un bon chemin pavé, conduisant en une heure de marche au

sinueux cours d’eau qui dentelle la frontière.

Sur le chemin pavé elle commença de sentir l’approche de l’aube. Sans

troubler le calme nocturne, une brise fraîche lui léchait par instants

la joue gauche, tandis que, juste à l’opposé, tout au fond de l’horizon,

l’ombre semblait se disjoindre lentement dans un gris fade.

Elle priait, tout en marchant, à la manière qu’elle avait inventée pour

son usage et qui consistait «à dire les mots très lentement, en y

pensant bien fort». En prononçant ainsi les mots sacrés, il lui semblait

que, chaque fois, elle découvrait dans le _Pater_, le _Credo_, le

_Confiteor_ ou l’_Ave Maria_, et aussi dans le _Sub tuum_ et le

_Souvenez-vous_, des sens nouveaux auxquels elle n’avait jamais pris

garde et qui l’enchantaient. Une autre forme de sa prière, que personne

non plus ne lui avait suggérée, était de converser avec le saint ou la

sainte qu’elle priait: surtout avec sa patronne sainte Madeleine. Non

qu’elle s’imaginât que la sainte lui répondît: «Mais, disait-elle

volontiers, j’essaye de penser comme elle penserait, et cela me fait

grand bien.»

* * * * *

... Ah! voici la vilaine grisaille de l’est qui blanchit, là-bas. C’est

un spectacle que Madeleine aime à regarder, quand il lui est loisible de

s’y attarder un moment, par exemple de la lingerie du couvent, tournée

vers l’orient. Ici, seule dans l’immense plaine, c’est plus beau encore;

on dirait que le jour vient à votre rencontre. Et comme il vient vite à

partir du moment où la grisaille de l’horizon se déchire! Il naît du

jaune, du rose, du bleu vert, dans la déchirure, et puis tout d’un coup

la pointe des chaumes s’illumine, et c’est le matin, à la fois

languissant et joyeux.

Allons, ne traînons pas!... Déshabituée de la marche sur les routes par

dix-huit mois de claustration, la jeune fille s’étonne: il lui semble

que jadis elle arrivait si vite à la rivière, et voici qu’elle aperçoit

devant elle la ferme de Barlon, qui marque seulement la moitié du

chemin. Elle s’active tout en conversant à demi-voix avec sa sainte

patronne:

--Voyez-vous, je ne pouvais pas faire autrement. J’ai senti que ça

m’était commandé, comme quand je me suis sauvée de Forchamps pour me

réfugier à la Quarantaine. (_Un petit silence._) Mais, chère patronne,

je ne pouvais pas consulter, parce que l’on aurait essayé de m’en

détourner et qu’_il fallait_!... (_Un petit silence._) Non, je n’ai pas

du tout entendu de voix pour me le commander, je suis sûre tout de même

que cela m’est commandé... Certainement je le fais volontiers, puisqu’il

le faut... Si j’avais résisté, je suis sûre qu’aujourd’hui je n’aurais

pu ni prier, ni dormir, ni manger... Alors, n’est-ce pas, j’ai bien

fait? (_Un silence assez long._) Oui, un petit mot pour le Père et un

pour madame Stéphanie... (_Une minute de silence, puis elle reprend._)

Des remords? Oh! ma sainte patronne! Est-ce que saint Paul ne dit pas:

«J’ai travaillé de mes mains, de manière à ne rien vous coûter.» Moi

aussi j’ai travaillé de toutes mes forces: j’ai gagné mon pain, mon

vêtement et mon abri... Et puis, n’est-ce pas, vous êtes avec moi,

sainte patronne, je le sais bien, et vous ne me quitterez pas, jusqu’au

bout?... Voyez... j’approche de la rivière... Voilà les côtes...

Ce que Madeleine appelait «les côtes», c’étaient les faibles ondulations

qui, du vaste plateau qu’elle venait de traverser, s’inclinent vers le

lit du cours d’eau. Au bord du chemin pavé, ou reliées au chemin par une

allée d’arbres fruitiers, les habitations devenaient plus fréquentes.

Leurs volets blancs ou verts, parfois bleus, s’ouvraient en ce moment au

soleil qui commençait de briller, à travers la brume de la petite

vallée. Puis cette brume se fendit, se volatilisa, et la vallée

elle-même apparut, modeste et charmant paysage: l’eau sinueuse, le mince

village tapi sur la rive proche, le pont frontière.

--... Tiens! Ma Sœur... Sœur Madeleine, n’est-ce pas? Par exemple! Il y

a longtemps qu’on ne vous voyait plus!

Le pont franchi, et aussi le poteau tricolore, c’est le douanier, encore

coiffé de son vieux calot bleu-horizon, qui reconnaît la petite

converse. Avant qu’elle fût postulante, le monastère l’envoyait souvent

au chef-lieu français, pour faire des commissions ou des emplettes.

--Bonjour, monsieur Roblin.

--Ah! Vous vous rappelez mon nom? C’est gentil. Alors voilà que vos

courses vous ramènent chez nous? Et vous nous apportez le soleil?

Ça a beau être une petite nonne, l’ex-sergent du train (blessé au pied

gauche, croix de guerre) se redresse, boutonne son dolman et équilibre

son calot sur ses gros cheveux châtains. Et il continuerait bien à

causer, si une voiture de drapier ambulant ne s’engageait sur le pont et

ne le forçait à couper l’entretien...

--Vous repasserez bien ce tantôt? crie-t-il en courant au-devant de la

voiture.

Mais il n’entend que ces mots au vol:

--Adieu, monsieur Roblin!

Et quand il en a fini avec les papiers du voiturier nomade, la petite

nonne a disparu au coude de la route, derrière le rideau de peupliers.

* * * * *

Assise sur le coussin noir du train, elle égrène maintenant son

chapelet, très lentement, bercée par la chanson rythmée que les roues

modulent sur les rails... Tout s’est passé comme il fallait; la

voyageuse n’a pas eu un instant d’hésitation ni d’anxiété. Moins d’une

lieue entre la douane et le chef-lieu. Au chef-lieu, ce n’est pas

difficile d’aller à la gare, de grimper sur une des banquettes de bois

pour hausser sa figure jusqu’aux grandes affiches jaunes où sont écrites

les heures des trains, encadrant une carte très claire qui dessine tout

l’est de la France et un morceau de la Suisse. Après quoi l’on va

prendre son billet de troisièmes et l’on attend cinq quarts d’heure,

assise sur la même banquette de bois où l’on a grimpé tout à l’heure. On

attendrait bien davantage. Attendre n’est rien, quand on a discipliné

ses nerfs à n’agir que sur les ordres d’autrui, comme le soldat auquel

le centurion dit: «Va là-bas!» et il y va; «Reste ici!» et il y reste.

Le couvent rend familières l’immobilité et l’attente: peu à peu, pour la

moniale, ces deux ennemies de l’agitation du monde prennent de la

douceur, comme la cellule.

Le train est un omnibus matinal qui se faufile sans hâte de station en

station, un train pour les campagnards. Quand il s’arrête ou qu’il

repart, il secoue ses chaînes comme un forçat en corvée. Madeleine, dans

son compartiment, n’a pas de vis-à-vis. A l’autre bout, les deux coins

sont occupés, l’un par une vieille femme en noir, à ample jupe et à

corsage plat, coiffée d’un bonnet blanc bien propre et qui garde auprès

d’elle un panier où remue quelque chose d’invisible; l’autre, par un

soldat bleu, qui, sans doute, rejoint le prochain régiment d’artillerie.

Aux haltes, il s’arrête de ronfler, mais il ne se réveille pas. Le

paysage, peu à peu, s’accidente et s’anime. Quelque chose de vif et de

joyeux, que depuis longtemps la petite prisonnière ne ressentait plus,

la pénètre par moments. Une ride d’inquiétude passe aussitôt sur la

calme surface de son cœur. Mais tout de suite elle a recours à sa sainte

patronne.

--Est-ce que c’est mal d’être contente?... Non, n’est-ce pas? La

campagne au soleil, c’est l’œuvre du Bon Dieu? Ma chère patronne, vous

savez bien que je veux seulement aller où il me dit d’aller et faire ce

qu’il veut que je fasse. Je vois tout cela très clair jusqu’à un certain

moment. Après, par exemple, je ne vois plus. Mais je suis sûre que vous

me le direz, le moment venu...

Toute la douceur de l’automne, cet air qu’elle respire en contient

l’essence. Elle se sent vivre aussi près de Dieu qu’au couvent, mais

d’une vie plus consciente, moins engourdie. La plénitude de cette vie a

même quelque chose d’excessif, qui fatigue le cerveau et le corps après

les avoir suractivés. Et puis, de toute la nuit précédente, Madeleine,

préparant son départ, n’a pas fermé les yeux. Ses paupières

s’appesantissent. Maintenant c’est invincible. Elle ne résiste pas;

accotée dans l’angle dur du wagon, elle s’endort, et le chapelet de

buis, entre ses fins doigts exsangues qui le serrent, s’endort aussi.

La retraite ardente · 第 9 / 24 题