lui-même, j'ai comme un pressentiment qu'il rentre dans la catégorie de
ceux dont nous recherchons encore la cause !
-- Je pense comme vous, monsieur James, répondit Simon Ford; mais, si
vous m'en croyez, n'ébruitons rien et faisons notre enquête nous-mêmes.
-- Oh ! s'écria l'ingénieur, j'en connais le résultat d'avance !
-- Eh ! quel sera-t-il ?
-- Nous trouverons les preuves de la malveillance, mais non le
malfaiteur !
-- Cependant il existe ! répondit Simon Ford. Où se cache-t-il ? Un
seul être, si pervers qu'il soit, pourrait-il mener à bien une idée
aussi infernale que celle de provoquer l'effondrement d'un lac ?
vraiment, je finirai par croire, avec Jack Ryan, que c'est quelque
génie de la houillère, qui nous en veut d'avoir envahi son domaine ! »
Il va sans dire que Nell, autant que possible, était tenue en dehors de
ces conciliabules. Elle aidait, d'ailleurs, au désir qu'on avait de ne
lui en rien laisser soupçonner. Son attitude témoignait, toutefois,
qu'elle partageait les préoccupations de sa famille adoptive. Sa figure
attristée portait la marque des combats intérieurs qui l'agitaient.
Quoi qu'il en soit, il fut résolu que James Starr, Simon et Harry Ford
retourneraient sur le lieu même de l'éboulement, et qu'ils essaieraient
de se rendre compte de ses causes. Ils ne parlèrent à personne de leur
projet. A qui n'eût pas connu l'ensemble des faits qui lui servaient de
base, l'opinion de James Starr et de ses amis devait sembler absolument
inadmissible.
Quelques jours après, tous trois, montant un léger canot que
manoeuvrait Harry, vinrent examiner les piliers naturels qui
soutenaient la partie du massif, dans laquelle se creusait le lit du
lac Katrine.
Cet examen leur donna raison. Les piliers avaient été attaqués à coups
de mine. Les traces noircies étaient encore visibles, car les eaux
avaient baissé par suite d'infiltrations, et l'on pouvait arriver
jusqu'à la base de la substruction.
Cette chute d'une portion des voûtes du dôme avait été préméditée, puis
exécutée de main d'homme.
« Aucun doute n'est possible, dit James Starr. Et qui sait ce qui
serait arrivé, si, au lieu de ce petit lac, l'effondrement eût ouvert
passage aux eaux d'une mer !
-- Oui ! s'écria le vieil overman avec un sentiment de fierté, il
n'aurait pas fallu moins d'une mer pour noyer notre Aberfoyle ! Mais,
encore une fois, quel intérêt peut avoir un être quelconque à la ruine
de notre exploitation ?.
-- C'est incompréhensible, répondit James Starr. Il ne s'agit pas là
d'une bande de malfaiteurs vulgaires qui, de l'antre où ils s'abritent,
se répandraient sur le pays pour voler et piller ! De tels méfaits,
depuis trois ans, auraient révélé leur existence ! Il ne s'agit pas,
non plus, comme j'y ai pensé quelquefois, de contrebandiers ou de faux
monnayeurs, cachant dans quelque recoin encore ignoré de ces immenses
cavernes leur coupable industrie, et intéressés par suite à nous en
chasser. On ne fait ni de la fausse monnaie ni de la contrebande pour
la garder ! Il est clair cependant qu'un ennemi implacable a juré la
perte de la Nouvelle Aberfoyle, et qu'un intérêt le pousse à chercher
tous les moyens possibles d'assouvir la haine qu'il trous a vouée !
Trop faible, sans doute, pour agir ouvertement, c'est dans l'ombre
qu'il prépare ses embûches, mais l'intelligence qu'il y déploie fait de
lui un être redoutable. Mes amis, il possède mieux que nous tous les
secrets de notre domaine, puisque depuis si longtemps il échappe à
toutes nos recherches ! C'est un homme du métier, un habile parmi les
habiles, à coup sûr, Simon. Ce que nous avons surpris de sa façon
d'opérer en est la preuve manifeste. Voyons ! avez-vous jamais eu
quelque ennemi personnel, sur lequel vos soupçons puissent se porter ?
Cherchez bien. Il y a des monomanies de haine que le temps n'éteint
pas. Remontez au plus haut dans votre vie, s'il le faut. Tout ce qui se
passe est l'oeuvre d'une sorte de folie froide et patiente, qui
exige que vous évoquiez sur ce point jusqu'à vos plus lointains
souvenirs ! »
Simon Ford ne répondit pas. On voyait que l'honnête overman, avant de
s'expliquer, interrogeait avec candeur tout son passé. Enfin, relevant
la tête :
« Non, dit-il, devant Dieu, ni Madge, ni moi, nous n'avons jamais fait
de mal à personne. Nous ne croyons pas que nous puissions avoir un
ennemi, un seul !
-- Ah ! s'écria l'ingénieur, si Nell voulait enfin parler !
-- Monsieur Starr, et vous, mon père, répondit Harry, je vous en
supplie, gardons encore pour nous seuls le secret de notre enquête !
N'interrogez pas ma pauvre Nell ! Je la sens déjà anxieuse et
tourmentée. Il est certain pour moi que son coeur contient à
grand-peine un secret qui l'étouffe. Si elle se tait, c'est ou qu'elle
n'a rien à dire, ou qu'elle ne croit pas devoir parler ! Nous ne
pouvons pas douter de son affection pour nous, pour nous tous ! Plus
tard, si elle m'apprend ce qu'elle nous a tu jusqu'ici, vous en serez
instruits aussitôt.
-- Soit, Harry, répondit l'ingénieur, et cependant ce silence, si Nell
sait quelque chose, est vraiment bien inexplicable ! »
Et comme Harry allait se récrier :
« Sois tranquille, ajouta l'ingénieur. Nous ne dirons rien à celle qui
doit être ta femme.
-- Et qui le serait sans plus attendre, si vous le vouliez, mon père !
-- Mon garçon, dit Simon Ford, dans un mois, jour pour jour, ton
mariage se fera. -- vous tiendrez lieu de père à Nell, monsieur James ?
-- Comptez sur moi, Simon », répondit l'ingénieur.
James Starr et ses deux compagnons revinrent au cottage. Ils ne dirent
rien du résultat de leur exploration, et, pour tout le monde de la
houillère, l'effondrement des voûtes resta à l'état de simple accident.
Il n'y avait qu'un lac de moins en Écosse.
Nell avait peu à peu repris ses occupations habituelles. De cette
visite à la surface du comté, elle avait gardé d'impérissables
souvenirs qu'Harry utilisait pour son instruction. Mais cette
initiation à la vie du dehors ne lui avait laissé aucun regret. Elle
aimait, comme avant cette exploration, le sombre domaine où, femme,
elle continuerait de demeurer, après y avoir vécu enfant et jeune fille.
Cependant, le mariage prochain de Harry Ford et de Nell avait fait
grand bruit dans la Nouvelle-Aberfoyle. Les compliments affluèrent au
cottage. Jack Ryan ne fut pas le dernier à y apporter les siens. On le
surprenait aussi à étudier au loin ses meilleures chansons pour une
fête à laquelle toute la population de Coal-city devait prendre part.
Mais il arriva que, pendant le mois qui précéda le mariage, la
Nouvelle-Aberfoyle fut plus éprouvée qu'elle ne l'avait jamais été. On
eût dit que l'approche de l'union de Nell et d'Harry provoquait
catastrophes sur catastrophes. Les accidents se produisaient
principalement dans les travaux du fond, sans que la véritable cause
pût en être connue.
Ainsi, un incendie dévora le boisage d'une galerie inférieure, et on
retrouva la lampe que l'incendiaire avait employée. Harry et ses
compagnons durent risquer leur vie pour arrêter ce feu, qui menaçait de
détruire le gisement, et ils n'y parvinrent qu'en employant les
extincteurs, remplis d'une eau chargée d'acide carbonique, dont la
houillère était prudemment pourvue.
Une autre fois, ce fut un éboulement dû à la rupture des étançons d'un
puits, et James Starr constata que ces étançons avaient été
préalablement attaqués à la scie. Harry, qui surveillait les travaux
sur ce point, fut enseveli sous les décombres et n'échappa que par
miracle à la mort.
Quelques jours après, sur le tramway à traction mécanique, le train de
wagonnets sur lequel Harry était monté, tamponna un obstacle et fut
culbuté. On reconnut ensuite qu'une poutre avait été placée en travers
de la voie.
Bref, ces faits se multiplièrent tellement, qu'une sorte de panique se
déclara parmi les mineurs. Il ne fallait rien de moins que la présence
de leurs chefs pour les retenir sur les travaux.
« Mais ils sont donc toute une bande, ces malfaiteurs ! répétait Simon
Ford, et nous ne pouvons mettre la main sur un seul ! »
On recommença les recherches. La police du comté se tint sur pied nuit
et jour, mais elle ne put rien découvrir. James Starr défendit à Harry,
que cette malveillance semblait viser plus directement, de s'aventurer
jamais seul hors du centre des travaux.
On en agit de même à l'égard de Nell, à laquelle, sur les instances de
Harry, on cachait, néanmoins, toutes ces tentatives criminelles, qui
pouvaient lui rappeler le souvenir du passé. Simon Ford et Madge la
gardaient jour et nuit avec une sorte de sévérité, ou plutôt de
sollicitude farouche. La pauvre enfant s'en rendait compte, mais pas
une remarque, pas une plainte ne lui échappa. Se disait-elle que si
l'on en agissait ainsi, c'était dans son intérêt ? Oui, probablement.
Toutefois, elle aussi, à sa façon, semblait veiller sur les autres, et
ne se montrait tranquille, que lorsque tous ceux qu'elle aimait étaient
réunis au cottage. Le soir, quand Harry rentrait, elle ne pouvait
retenir un mouvement de joie folle, peu compatible avec sa nature,
d'ordinaire plus réservée qu'expansive. La nuit une fois passée, elle
était debout, avant tous les autres. Son inquiétude la reprenait dès le
matin, à l'heure de la sortie pour les travaux du fond.
Harry aurait voulu, pour lui rendre le repos, que leur mariage fût un
fait accompli, Il lui semblait que, devant cet acte irrévocable, la
malveillance, devenue inutile, désarmerait, et que Nell ne se sentirait
en sûreté que lorsqu'elle serait sa femme. Cette impatience était
d'ailleurs partagée par James Starr aussi bien que par Simon Ford et
Madge. Chacun comptait les jours.
La vérité est que chacun était sous le coup des plus sinistres
pressentiments. Cet ennemi caché, qu'on ne savait où prendre et comment
combattre, on se disait tout bas que rien de ce qui concernait Nell ne
lui était sans doute indifférent. Cet acte solennel du mariage d'Harry
et de la jeune fille pouvait donc être l'occasion de quelque
machination nouvelle de sa haine.
Un matin, huit jours avant l'époque convenue pour la cérémonie, Nell,
poussée sans doute par quelque sinistre pressentiment, était parvenue à
sortir la première du cottage, dont elle voulait observer les abords.
Arrivée au seuil, un cri d'indicible angoisse s'échappa de sa bouche.
Ce cri retentit dans toute l'habitation, et attira en un instant Madge,
Simon et Harry près de la jeune fille.
Nell était pâle comme la mort, le visage bouleversé, les traits
empreints d'une épouvante inexprimable. Hors d'état de parler, son
regard était fixé sur la porte du cottage, qu'elle venait d'ouvrir. Sa
main crispée y désignait ces lignes, qui avaient été tracées pendant la
nuit et dont la vue la terrifiait :
« Simon Ford, tu m'as volé le dernier filon de nos vieilles houillères
! Harry, ton fils, m'a volé Nell ! Malheur à vous ! malheur à tous !
malheur à la Nouvelle-Aberfoyle ! »
« SILFAX. »
« Silfax ! s'écrièrent à la fois Simon Ford et Madge.
-- Quel est cet homme ? demanda Harry, dont le regard se portait
alternativement de son père à la jeune fille.
-- Silfax ! répétait Nell avec désespoir, Silfax ! »
Et tout son être frémissait en murmurant ce nom, pendant que Madge,
s'emparant d'elle, la reconduisait presque de force à sa chambre.
James Starr était accouru. Après avoir lu et relu la phrase menaçante :
« La main qui a tracé ces lignes, dit-il, est celle qui m'avait écrit
la lettre contradictoire de la vôtre, Simon ! Cet homme se nomme Silfax
! Je vois à votre trouble que vous le connaissez ! Quel est ce Silfax ?
»
XX
Le pénitent
Ce nom avait été toute une révélation pour le vieil overman.
C'était celui du dernier « pénitent » de la fosse Dochart.
Autrefois, avant l'invention de la lampe de sûreté, Simon Ford avait
connu cet homme farouche, qui, au risque de sa vie, allait chaque jour
provoquer les explosions partielles du grisou. Il avait vu cet être
étrange, rôdant dans la mine, toujours accompagné d'un énorme harfang,
sorte de chouette monstrueuse, qui l'aidait dans son périlleux métier
en portant une mèche enflammée là où la main de Silfax ne pouvait
atteindre. Un jour, ce vieillard avait disparu, et, en même temps que
lui, une petite orpheline, née dans la mine et qui n'avait plus pour
parent que lui, son arrière-grand-père. Cette enfant, évidemment,
c'était Nell. Depuis quinze ans, tous deux auraient donc vécu dans
quelque secret abîme, jusqu'au jour où Nell fut sauvée par Harry.
Le vieil overman, en proie à la fois à un sentiment de pitié et de
colère, communiqua à l'ingénieur et à son fils ce que la vue de ce nom
de Silfax venait de lui révéler.
Cela éclaircissait toute la situation. Silfax était l'être mystérieux
vainement cherché dans les profondeurs de la Nouvelle Aberfoyle !
« Ainsi, vous l'avez connu, Simon ? demanda l'ingénieur.
-- Oui, en vérité, répondit l'overman. L'homme au harfang ! Il n'était
déjà plus jeune. Il devait avoir quinze ou vingt ans de plus que moi.
Une sorte de sauvage, qui ne frayait avec personne, qui passait pour ne
craindre ni l'eau ni le feu ! C'était par goût qu'il avait choisi le
métier de pénitent, dont peu se souciaient. Cette dangereuse profession
avait dérangé ses idées. On le disait méchant, et il n'était peut-être
que fou. Sa force était prodigieuse. Il connaissait la houillère comme
pas un, -- aussi bien que moi tout au moins. On lui accordait une
certaine aisance. Ma foi, je le croyais mort depuis bien des années.
-- Mais, reprit James Starr, qu'entend-il par ces mots : « Tu m'as volé
le dernier filon de nos vieilles houillères » ?
-- Ah ! voilà, répondit Simon Ford. Il y a longtemps déjà, Silfax, dont
la cervelle, je vous l'ai dit, a toujours été dérangée, prétendait
avoir des droits sur l'ancienne Aberfoyle. Aussi son humeur
devenait-elle de plus en plus farouche à mesure que la fosse Dochart,
-- sa fosse ! -- s'épuisait ! Il semblait que ce fussent ses propres
entrailles que chaque coup de pic lui arrachât du corps ! -- Tu dois
te. souvenir de cela, Madge ?
-- Oui, Simon, répondit la vieille Écossaise.
-- Cela me revient maintenant, reprit Simon Ford, depuis que j'ai vu le
nom de Silfax sur cette porte; mais, je le répète, je le croyais mort,
et je ne pouvais imaginer que cet être malfaisant, que nous avons tant
cherché, fût l'ancien pénitent de la fosse Dochart !
-- En effet, dit James Starr, tout s'explique. Un hasard a révélé à
Silfax l'existence du nouveau gisement. Dans son égoïsme de fou, il
aura voulu s'en constituer le défenseur, vivant dans la houillère, la
parcourant nuit et jour, il aura surpris votre secret, Simon, et su que
vous me demandiez en toute hâte au cottage. De là, cette lettre
contradictoire de la vôtre; de là, après mon arrivée, le bloc de pierre
lancé contre Harry et les échelles détruites du puits Yarow; de là,
l'obturation des fissures à la paroi du nouveau gisement; de là, enfin,
notre séquestration, puis notre délivrance, qui s'est accomplie grâce à
la secourable Nell, sans doute, à l'insu et malgré ce Silfax !
-- Vous venez de raconter les choses comme elles ont évidemment dû se
passer, monsieur James, répondit Simon Ford. Le vieux pénitent est
certainement fou, maintenant !
-- Cela vaut mieux, dit Madge.
-- Je ne sais, reprit James Starr en secouant la tête, car ce doit être
une folie terrible que la sienne ! Ah ! je comprends que Nell ne puisse
songer à lui sans épouvante, et je comprends aussi qu'elle n'ait pas
voulu dénoncer son grand-père ! Quelles tristes années elle a dû passer
près de ce vieillard !
-- Bien tristes ! répondit Simon Ford, entre ce sauvage et son harfang,
non moins sauvage que lui ! Car, bien sûr, il n'est pas mort, cet
oiseau ! Ce ne peut être que lui qui a éteint notre lampe, lui qui a
failli couper la corde à laquelle étaient suspendus Harry et Nell !...
-- Et je comprends, dit Madge, que la nouvelle du mariage de sa
petite-fille avec notre fils semble avoir exaspéré la rancune et
redoublé la rage de Silfax !
-- Le mariage de Nell avec le fils de celui qu'il accuse de lui avoir
volé le dernier gisement des Aberfoyle ne peut, en effet, qu'avoir
porté son irritation au comble ! reprit Simon Ford.
-- Il faudra pourtant bien qu'il prenne son parti de cette union !
s'écria Harry. Si étranger qu'il soit à la vie commune, on finira bien
par l'amener à reconnaître que la nouvelle existence de Nell vaut mieux
que celle qu'il lui faisait dans les abîmes de la houillère ! Je suis
sûr, monsieur Starr, que si nous pouvions mettre la main sur lui, nous
parviendrions à lui faire entendre raison !...
-- On ne raisonne pas avec la folie, mon pauvre Harry ! répondit
l'ingénieur. Mieux vaut sans doute connaître son ennemi que l'ignorer,
mais tout n'est pas fini, parce que nous savons aujourd'hui ce qu'il
est. Tenons-nous sur nos gardes, mes amis, et pour commencer, Harry, il
faut interroger Nell ! Il le faut ! Elle comprendra que, à l'heure
qu'il est, son silence n'aurait plus de raison. Dans l'intérêt même de
son grand-père, il convient qu'elle parle. Il importe autant pour lui
que pour nous, que nous puissions mettre à néant ses sinistres projets.
-- Je ne doute pas, monsieur Starr, répondit Harry, que Nell ne vienne
de son propre mouvement au-devant de vos questions. Vous le savez
maintenant, c'est par conscience, c'est par devoir qu'elle s'est tue
jusqu'ici. C'est par devoir, c'est par conscience qu'elle parlera dès
que vous le voudrez. Ma mère a bien fait de la reconduire dans sa
chambre. Elle avait grand besoin de se recueillir, mais je vais l'aller
chercher...
-- C'est inutile, Harry », dit d'une voix ferme et claire la jeune
fille, qui entrait au moment même dans la grande salle du cottage.
Nell était pâle. Ses yeux disaient combien elle avait pleuré; mais on
la sentait résolue à la démarche que sa loyauté lui commandait en ce
moment.
« Nell ! s'était écrié Harry, en s'élançant vers la jeune fille.
-- Harry, répondit Nell, qui d'un geste arrêta son fiancé, ton père, ta
mère et toi, il faut aujourd'hui que vous sachiez tout. Il faut que
vous n'ignoriez rien non plus, monsieur Starr, de ce qui concerne
l'enfant que vous avez accueillie sans la connaître et qu'Harry pour
son malheur, hélas ! a tirée de l'abîme.
-- Nell ! s'écria Harry.
-- Laisse parler Nell, dit James Starr, en imposant silence à Harry.
-- Je suis la petite-fille du vieux Silfax, reprit Nell. Je n'ai jamais
connu de mère que le jour où je suis entrée ici, ajouta-t-elle en
regardant Madge.
-- Que ce jour soit béni, ma fille ! répondit la vieille Écossaise.
-- Je n'ai jamais connu de père que le jour où j'ai vu Simon Ford,
reprit Nell, et d'ami que le jour où la main d'Harry a touché la mienne
! Seule, j'ai vécu pendant quinze ans, dans les recoins les plus
reculés de la mine, avec mon grand-père. Avec lui, c'est beaucoup dire.
Par lui serait plus juste. Je le voyais à peine. Lorsqu'il disparut de
l'ancienne Aberfoyle, il se réfugia dans ces profondeurs que lui seul
connaissait. A sa façon, il était alors bon pour moi, quoique
effrayant. Il me nourrissait de ce qu'il allait chercher au-dehors;
mais j'ai le vague souvenir que, d'abord, pendant mes plus jeunes
années, j'ai eu pour nourrice une chèvre, dont la perte m'a bien
désolée. Grand-père, me voyant si chagrine, la remplaça d'abord par un
autre animal, -- un chien, me dit-il. Malheureusement, ce chien était
gai. Il aboyait. Grand-père n'aimait pas la gaieté. Il avait horreur du
bruit. Il m'avait appris le silence, et n'avait pu l'apprendre au
chien. Le pauvre animal disparut presque aussitôt. Grand-père avait
pour compagnon un oiseau farouche, un harfang, qui d'abord me fit
horreur; mais cet oiseau, malgré la répulsion qu'il m'inspirait, me
prit en une telle affection, que je finis par la lui rendre. Il en
était venu à m'obéir mieux qu'à son maître, et cela même m'inquiétait
pour lui. Grand-père était jaloux. Le harfang et moi, nous nous
cachions le plus que nous pouvions d'être trop bien ensemble ! Nous
comprenions qu'il le fallait !... Mais c'est trop vous parler de moi !
C'est de vous qu'il s'agit...
-- Non, ma fille, répondit James Starr. Dis les choses comme elles te
viennent.
-- Mon grand-père, reprit Nell, avait toujours vu d'un très mauvais
œil votre voisinage dans la houillère. L'espace ne manquait pas,
cependant. C'était loin, bien loin de vous qu'il se choisissait des
refuges. Cela lui déplaisait de vous sentir là. Quand je le
questionnais sur les gens de là-haut, son visage s'assombrissait, il ne
répondait pas et devenait comme muet pour longtemps. Mais où sa colère
éclata, ce fut quand il s'aperçut que, ne vous contentant plus du vieux
domaine, vous sembliez vouloir empiéter sur le sien. Il jura que si
vous parveniez à pénétrer dans la nouvelle houillère, connue de lui
seul jusqu'alors, vous péririez ! Malgré son âge, sa force est encore
extraordinaire, et ses menaces me firent trembler pour vous et pour lui.
-- Continue, Nell, dit Simon Ford à la jeune fille, qui s'était
interrompue un instant, comme pour mieux rassembler ses souvenirs.
-- Après votre première tentative, reprit Nell, dès que grand père vous
vit pénétrer dans la galerie de la Nouvelle-Aberfoyle, il en boucha
l'ouverture et en fit une prison pour vous. Je ne vous connaissais que
comme des ombres, vaguement entrevues dans l'obscure houillère; mais je
ne pus supporter l'idée que des chrétiens allaient mourir de faim dans
ces profondeurs, et, au risque d'être prise sur le fait, je parvins à
vous procurer pendant quelques jours un peu d'eau et de pain !...
J'aurais voulu vous guider au-dehors, mais il était si difficile de
tromper la surveillance de mon grand-père ! vous alliez mourir ! Jack
Ryan et ses compagnons arrivèrent... Dieu a permis que je les aie
rencontrés ce jour-là ! Je les entraînai jusqu'à vous. Au retour, mon
grand-père me surprit. Sa colère contre moi fut terrible. Je crus que
j'allais périr de sa main ! Depuis lors, la vie devint insupportable
pour moi. Les idées de mon grand-père s'égarèrent tout à fait. Il se
proclamait le roi de l'ombre et du feu ! Quand il entendait vos pics
frapper ces filons qu'il regardait comme les siens, il devenait furieux
et me battait avec rage. Je voulus fuir. Ce fut impossible; tant il me
gardait de près. Enfin, il y a trois mois, dans un accès de démence
sans nom, il me descendit dans l'abîme où vous m'avez trouvée, et il
disparut, après avoir vainement appelé l'harfang, qui resta fidèlement
près de moi. Depuis quand étais-je là ? je l'ignore ! Tout ce que je
sais, c'est que je me sentais mourir, quand tu es arrivé, mon Harry, et
quand tu m'as sauvée ! Mais, tu le vois, la petite-fille du vieux
Silfax ne peut pas être la femme d'Harry Ford, puisqu'il y va de ta
vie, de votre vie à tous !
-- Nell ! s'écria Harry.
-- Non, reprit la jeune fille. Mon sacrifice est fait. Il n'est qu'un
moyen de conjurer votre perte : c'est que je retourne près de mon
grand-père. Il menace toute la Nouvelle-Aberfoyle !... C'est une âme
incapable de pardon, et nul ne peut savoir ce que le génie de la
vengeance lui aura inspiré ! Mon devoir est clair. Je serais la plus
misérable des créatures si j'hésitais à l'accomplir. Adieu ! et merci !
vous m'avez fait connaître le bonheur dès ce monde ! Quoi qu'il arrive,
pensez que mon coeur tout entier restera au milieu de vous ! »
A ces mots, Simon Ford, Madge, Harry fou de douleur, s'étaient levés.
« Quoi, Nell ! s'écrièrent-ils avec désespoir, tu voudrais nous quitter
! »
James Starr les écarta d'un geste plein d'autorité, et, allant droit à
Nell, il lui prit les deux mains.
« C'est bien, mon enfant, lui dit-il. Tu as dit ce que tu devais dire;
mais voici ce que nous avons à te répondre. Nous ne te laisserons pas
partir, et, s'il le faut, nous te retiendrons par la force. Nous
crois-tu donc capables de cette lâcheté d'accepter ton offre généreuse
? Les menaces de Silfax sont redoutables, soit ! Mais, après tout, un
homme n'est qu'un homme, et nous prendrons nos précautions. Cependant,
peux-tu, dans l'intérêt de Silfax même, nous renseigner sur ses
habitudes, nous dire où il se cache ? Nous ne voulons qu'une chose : le
mettre hors d'état de nuire, et peut-être le ramener à la raison.