Dumbarton est situé au confluent de la Clyde et de la Leven. A ce

propos, James Starr raconta quelques particularités de l'aventureuse

histoire de Marie Stuart. En effet, ce fut de ce bourg qu'elle partit

pour aller épouser François II et devenir reine de France. Là aussi,

après 1815, le ministère anglais médita d'interner Napoléon; mais le

choix de Sainte-Hélène prévalut, et voilà pourquoi le prisonnier de

l'Angleterre alla mourir sur un roc de l'Atlantique, pour le plus grand

profit de la légendaire mémoire.

Bientôt, le train s'arrêta à Balloch, près d'une estacade en bois qui

descendait au niveau du lac.

Un bateau à vapeur, le _Sinclair_, attendait les touristes qui font

l'excursion des lacs. Nell et ses compagnons s'y embarquèrent, après

avoir pris leur billet pour Inversnaid, à l'extrémité nord du lac

Lomond.

La journée commençait par un beau soleil, bien dégagé de ces brumes

britanniques, dont il se voile le plus ordinairement. Aucun détail de

ce paysage, qui allait se dérouler sur un parcours de trente milles, ne

devait échapper aux voyageurs du _Sinclair_. Nell, assise à l'arrière

entre James Starr et Harry, aspirait par tous ses sens la poésie

superbe, dont cette belle nature écossaise est si largement empreinte.

Jack Ryan allait et venait sur le pont du _Sinclair_, interrogeant sans

cesse l'ingénieur, qui, cependant, n'avait pas besoin d'être interrogé.

A mesure que ce pays de Rob Roy se développait à ses regards, il le

décrivait en admirateur enthousiaste.

Dans les premières eaux du lac Lomond, apparurent d'abord de nombreuses

petites îles ou îlots. C'était comme un semis. Le _Sinclair_ côtoyait

leurs rives escarpées, et, dans l'entre-deux des îles, se dessinaient,

tantôt une vallée solitaire, tantôt une gorge sauvage, hérissée de rocs

abrupts.

« Nell, dit James Starr, chacun de ces îlots a sa légende, et peut-être

sa chanson, aussi bien que les monts qui encadrent le lac. On peut

dire, sans trop de prétention, que l'histoire de cette contrée est

écrite avec ces caractères gigantesques d'îles et de montagnes.

-- Savez-vous, monsieur Starr, dit Harry, ce que me rappelle cette

partie du lac Lomond ?

-- Que te rappelle-t-elle, Harry ?

-- Les mille îles du lac Ontario, si admirablement décrites par Cooper.

Tu dois être comme moi frappée de cette ressemblance, ma chère Nell,

car, il y a quelques jours, je t'ai lu ce roman qu'on a pu justement

nommer le chef-d'oeuvre de l'auteur américain.

-- En effet, Harry, répondit la jeune fille, c'est le même aspect, et

le _Sinclair_ se glisse entre ces îles, comme faisait au lac Ontario le

cutter de Jasper Eau-douce !

-- Eh bien, reprit l'ingénieur, cela prouve que les deux sites

méritaient d'être également chantés par deux poètes ! Je ne connais pas

ces mille îles de l'Ontario, Harry, mais je doute que l'aspect en soit

plus varié que celui de cet archipel du Lomond. Regardez ce paysage !

voici l'île Murray, avec son vieux fort Lennox, où résida la vieille

duchesse d'Albany, après la mort de son père, de son époux, de ses deux

fils, décapités par ordre de Jacques Ier. Voici l'île Clar, l'île Cro,

l'île Torr, les unes rocheuses, sauvages, sans apparence de végétation,

les autres, montrant leur croupe verte et arrondie. Ici, des mélèzes et

des bouleaux. Là, des champs de bruyères jaunes et desséchées. En

vérité ! j'ai quelque peine à croire que les mille îles du lac Ontario

offrent une telle variété de sites !

-- Quel est ce petit port ? demanda Nell, qui s'était retournée vers la

rive orientale du lac.

-- C'est Balmaha, qui forme l'entrée des Highlands, répondit James

Starr. Là commencent nos hautes terres d'Écosse. Les ruines que tu

aperçois, Nell, sont celles d'un ancien couvent de femmes, et ces

tombes éparses renferment divers membres de la famille des Mac Gregor,

dont le nom est encore célèbre dans toute la contrée.

-- Célèbre par le sang que cette famille a répandu et fait répandre !

fit observer Harry.

-- Tu as raison, répondit James Starr, et il faut bien avouer que la

célébrité, due aux batailles, est encore la plus retentissante. Ils

vont loin à travers les âges ces récits de combats...

-- Et ils se perpétuent par les chansons », ajouta Jack Ryan.

Et, à l'appui de son dire, le brave garçon entonna le premier couplet

d'un vieux chant de guerre, qui relatait les exploits d'Alexandre Mac

Gregor, du glen Sraë, contre sir Humphry Colquhour, de Luss.

Nell écoutait, mais, de ces récits de combats, elle ne recevait qu'une

impression triste. Pourquoi tant de sang versé sur ces plaines que la

jeune fille trouvait immenses, là où la place, cependant, ne devait

manquer à personne ?

Les rives du lac, qui mesurent de trois à quatre milles, tendaient à se

rapprocher aux abords du petit port de Luss. Nell put apercevoir un

instant la vieille tour de l'ancien château. Puis, le _Sinclair_ remit

le cap au nord, et aux yeux des touristes se montra le Ben Lomond, qui

s'élève à près de trois mille pieds au-dessus du niveau du lac.

« L'admirable montagne ! s'écria Nell, et, de son sommet, que la vue

doit être belle !

-- Oui, Nell, répondit James Starr. Regarde comme cette cime se dégage

fièrement de la corbeille de chênes, de bouleaux, de mélèzes, qui

tapissent la zone inférieure du mont ! De là, on aperçoit les deux

tiers de notre vieille Calédonie. C'est ici que le clan de Mac Gregor

faisait sa résidence habituelle, sur la partie orientale du lac. Non

loin, les querelles des Jacobites et des Hanovriens ont plus d'une fois

ensanglanté ces gorges désolées. Là, pendant les belles nuits, se lève

cette pâle lune, que les vieux récits nomment « la lanterne de Mac

Farlane ». Là, les échos répètent encore les noms impérissables de Rob

Roy et de Mac Gregor Campbell ! »

Le Ben Lomond, dernier pic de la chaîne des Grampians, mérite vraiment

d'avoir été célébré par le grand romancier écossais. Ainsi que le fit

observer James Starr, il existe de plus hautes montagnes, dont la cime

revêt des neiges éternelles, mais il n'en est peut-être pas de plus

poétique en aucun coin du monde.

« Et, ajouta-t-il, quand je pense que ce Ben Lomond appartient tout

entier au duc de Montrose ! Sa Grâce possède une montagne comme un

bourgeois de Londres possède un boulingrin dans son jardinet. »

Pendant ce temps, le _Sinclair_ arrivait au village de Tarbet, sur la

rive opposée du lac, où il déposa les voyageurs qui se rendaient à

Inverary. De cet endroit, le Ben Lomond apparaissait dans toute sa

beauté. Ses flancs, zébrés par le lit des torrents, miroitaient comme

des plaques d'argent en fusion.

A mesure que le _Sinclair_ longeait la base de la montagne, le pays

devenait de plus en plus abrupt. A peine, çà et là, des arbres isolés,

entre autres quelques-uns de ces saules, dont les baguettes servaient

autrefois à pendre les gens de petite condition.

« Pour économiser le chanvre », fit observer James Starr.

Le lac, cependant, se rétrécissait en s'allongeant vers le nord. Les

montagnes latérales l'enserraient plus étroitement. Le bateau à vapeur

longea encore quelques îles et îlots, Inveruglas, Eilad Whou, où se

dressaient les vestiges d'une forteresse qui appartenait aux Mac

Farlane. Enfin les deux rives se rejoignirent, et le _Sinclair_

s'arrêta à la station d'Inverslaid.

Là, pendant qu'on préparait leur déjeuner, Nell et ses compagnons

allèrent visiter, près du lieu de débarquement, un torrent qui se

précipitait dans le lac d'une assez grande hauteur. Il paraissait avoir

été planté là comme un décor, pour le plaisir des touristes. Un pont

tremblant sautait par-dessus les eaux tumultueuses, au milieu d'une

poussière liquide. De cet endroit, le regard embrassait une grande

partie du Lomond, et le _Sinclair_ ne paraissait plus être qu'un point

à sa surface.

Le déjeuner achevé, il s'agissait de se rendre au lac Katrine.

Plusieurs voitures, aux armes de la famille Breadalbane -- cette

famille qui assurait autrefois le bois et l'eau à Rob Roy fugitif --

étaient à la disposition des voyageurs et leur offraient tout ce

confort qui distingue la carrosserie anglaise.

Harry installa Nell sur l'impériale, conformément à la mode du jour.

Ses compagnons et lui prirent place auprès d'elle. Un magnifique

cocher, à livrée rouge, réunit dans sa main gauche les guides de ses

quatre chevaux, et l'attelage commença à gravir le flanc de la

montagne, en côtoyant le lit sinueux du torrent.

La route était fort escarpée. A mesure qu'elle s'élevait, la forme des

cimes environnantes semblait se modifier. On voyait grandir superbement

toute la chaîne de la rive opposée du lac et les sommets d'Arroquhar,

dominant la vallée d'Inveruglas. A gauche pointait le Ben Lomond, qui

découvrait ainsi le brusque escarpement de son flanc septentrional.

Le pays compris entre le lac Lomond et le lac Katrine présentait un

aspect sauvage. La vallée commençait par des défilés étroits qui

aboutissaient au glen d'Aberfoyle. Ce nom rappela douloureusement à la

jeune fille ces abîmes remplis d'épouvante, au fond desquels s'était

écoulée son enfance. Aussi James Starr s'empressa-t-il de la distraire

par ses récits.

La contrée y prêtait, d'ailleurs. C'est sur les bords du petit lac

d'Ard que se sont accomplis les principaux événements de la vie de Rob

Roy. Là se dressaient des roches calcaires d'un aspect sinistre,

entremêlées de cailloux, que l'action du temps et de l'atmosphère avait

durcis comme du ciment. De misérables huttes, semblables à des tanières

-- de celles qu'on appelle « bourrochs » --, gisaient au milieu des

bergeries en ruine. On n'eût pu dire si elles étaient habitées par des

créatures humaines ou des bêtes sauvages. Quelques marmots, aux cheveux

déjà décolorés par l'intempérie du climat, regardaient passer les

voitures avec de grands yeux ébahis.

« Voilà bien, dit James Starr, ce que l'on peut plus particulièrement

appeler le pays de Rob Roy. C'est ici que l'excellent bailli Nichol

Jarvie, digne fils de son père le diacre, fut saisi par la milice du

comte de Lennox. C'est à cet endroit même qu'il resta suspendu par le

fond de sa culotte, heureusement faite d'un bon drap d'Écosse, et non

de ces camelots légers de France ! Non loin des sources du Forth,

qu'alimentent les torrents du Ben Lomond, se voit encore le gué que

franchit le héros pour échapper aux soldats du duc de Montrose. Ah !

s'il avait connu les sombres retraites de notre houillère, il aurait pu

y défier toutes les recherches ! vous le voyez, mes amis, on ne peut

faire un pas dans cette contrée, merveilleuse à tant de titres, sans

rencontrer ces souvenirs du passé dont s'est inspiré Walter Scott,

lorsqu'il a paraphrasé en strophes magnifiques l'appel aux armes du

clan des Mac Gregor !

-- Tout cela est bien dit, monsieur Starr, répliqua Jack Ryan, mais,

s'il est vrai que Nichol Jarvie resta suspendu par le fond de sa

culotte, que devient notre proverbe : « Bien malin celui qui pourra

jamais prendre la culotte d'un Écossais ? »

-- Ma foi, Jack, tu as raison, répondit en riant James Starr, et cela

prouve tout simplement que, ce jour-là, notre bailli n'était pas vêtu à

la mode de ses ancêtres !

-- Il eut tort, monsieur Starr !

-- Je n'en disconviens pas, Jack ! »

L'attelage, après avoir gravi les abruptes rives du torrent,

redescendit dans une vallée sans arbres, sans eaux, uniquement couverte

d'une maigre bruyère. En certains endroits, quelques tas de pierres

s'élevaient en pyramides.

« Ce sont des cairns, dit James Starr. Chaque passant, autrefois,

devait y apporter une pierre, pour honorer le héros couché sous ces

tombes. De là est venu le dicton gaélique : « Malheur à qui passe

devant un cairn sans y déposer la pierre du dernier salut ! » Si les

fils avaient conservé la foi de leurs pères, ces amas de pierres

seraient maintenant des collines. En vérité, dans cette contrée, tout

contribue à développer cette poésie naturelle innée au coeur des

montagnards ! Il en est ainsi de tous les pays de montagne.

L'imagination y est surexcitée par ces merveilles, et, si les Grecs

eussent habité un pays de plaines, ils n'auraient jamais inventé la

mythologie antique ! »

Pendant ces discours et bien d'autres, la voiture s'enfonçait dans les

défilés d'une vallée étroite, qui eût été très propice aux ébats des

brawnies familiers de la grande Meg Mérillies. Le petit lac d'Arklet

fut laissé sur la gauche, et une route à pente raide se présenta, qui

conduisait à l'auberge de Stronachlacar, sur la rive du lac Katrine.

Là, au musoir d'une légère estacade, se balançait un petit steam-boat,

qui portait naturellement le nom de _Rob-Roy_. Les voyageurs s'y

embarquèrent aussitôt : il allait partir.

Le lac Katrine ne mesure que dix milles de longueur, sur une largeur

qui ne dépasse jamais deux milles. Les premières collines du littoral

sont encore empreintes d'un grand caractère.

« Voilà donc ce lac, s'écria James Starr, que l'on a justement comparé

à une longue anguille ! On affirme qu'il ne gèle jamais. Je n'en sais

rien, mais ce qu'il ne faut point oublier, c'est qu'il a servi de

théâtre aux exploits de la _Dame du lac_. Je suis certain que, si notre

ami Jack regardait bien, il verrait glisser encore à sa surface l'ombre

légère de la belle Hélène Douglas !

-- Certainement, monsieur Starr, répondit Jack Ryan, et pourquoi ne la

verrais-je point ? Pourquoi cette jolie femme ne serait elle pas aussi

visible sur les eaux du lac Katrine, que le sont les lutins de la

houillère sur les eaux du lac Malcolm ? »

En cet instant, les sons clairs d'une cornemuse se firent entendre à

l'arrière du _Rob-Roy_.

Là, un Highlander en costume national préludait, sur son « bag-pipe » à

trois bourdons, dont le plus gros sonnait le _sol_, le second le _si_,

et le plus petit l'octave du gros. Quant au chalumeau, percé de huit

trous, il donnait une gamme de _sol_ majeur dont le _fa_ était naturel.

Le refrain du Highlander était un chant simple, doux et naïf. On peut

croire, véritablement, que ces mélodies nationales n'ont été composées

par personne, qu'elles sont un mélange naturel du souffle de la brise,

du murmure des eaux, du bruissement des feuilles. La forme du refrain,

qui revenait à intervalles réguliers, était bizarre. Sa phrase se

composait de trois mesures à deux temps, et d'une mesure à trois temps,

finissant sur le temps faible. Contrairement aux chants de la vieille

époque, il était en majeur, et l'on eût pu l'écrire comme suit, dans ce

langage chiffré qui donne, non les notes, mais les intervalles des tons

:

5 | 1.2 | 3525 | 1.765 | 22.22

···

1.2 | 3525 | 1.765 | 11.11

···

Un homme véritablement heureux alors, ce fut Jack Ryan. Ce chant des

lacs d'Écosse, il le savait. Aussi, pendant que le Highlander

l'accompagnait sur sa cornemuse, il chanta de sa voix sonore un hymne,

consacré aux poétiques légendes de la vieille Calédonie :

Beaux lacs aux ondes dormantes,

Gardez à jamais

Vos légendes charmantes,

Beaux lacs écossais !

Sur vos bords on trouve la trace

De ces héros tant regrettés,

Ces descendants de noble race,

Que notre Walter a chantés !

Voici la tour où les sorcières

Préparaient leur repas frugal;

Là, les vastes champs de bruyères,

Où revient l'ombre de Fingal.

Ici passent dans la nuit sombre

Les folles danses des lutins.

Là, sinistre, apparaît dans l'ombre

La face des vieux Puritains !

Et parmi les rochers sauvages,

Le soir, on peut surprendre encore

Waverley, qui, vers vos rivages,

Entraîne Flora Mac Ivor !

La Dame du Lac vient sans doute

Errer là sur son palefroi,

Et Diana, non loin, écoute

Résonner le cor de Rob Roy !

N'a-t-on pas entendu naguère

Fergus au milieu de ses clans,

Entonnant ses pibrochs de guerre,

Réveiller l'écho des Highlands

Si loin de vous, lacs poétiques,

Que le destin mène nos pas,

Ravins, rochers, grottes antiques,

Nos yeux ne vous oublieront pas !

Ô vision trop tôt finie,

Vers nous ne peux-tu revenir

A toi, vieille Calédonie,

A toi, tout notre souvenir !

Beaux lacs aux ondes dormantes,

Gardez à jamais

Vos légendes charmantes,

Beaux lacs écossais !

Il était trois heures du soir. Les rives occidentales du lac Katrine,

moins accidentées, se détachaient alors dans le double cadre du Ben An

et du Ben venue. Déjà, à un demi-mille, se dessinait l'étroit bassin,

au fond duquel le _Rob-Roy_ allait débarquer les voyageurs, qui se

rendaient à Stirling par Callander.

Nell était comme épuisée par la tension continue de son esprit. Un seul

mot sortait de ses lèvres : « Mon Dieu ! mon Dieu ! » chaque fois qu'un

nouveau sujet d'admiration s'offrait à sa vue. Il lui fallait quelques

heures de repos, ne fût-ce que pour fixer plus durablement le souvenir

de tant de merveilles.

A ce moment, Harry avait repris sa main. Il regarda la jeune fille avec

émotion et lui dit :

« Nell, ma chère Nell, bientôt nous serons rentrés dans notre sombre

domaine ! Ne regretteras-tu rien de ce que tu as vu pendant ces

quelques heures passées à la pleine lumière du jour ?

-- Non, Harry, répondit la jeune fille. Je me souviendrai, mais c'est

avec bonheur que je rentrerai avec toi dans notre bien-aimée houillère.

-- Nell, demanda Harry d'une voix dont il voulait en vain contenir

l'émotion, veux-tu qu'un lien sacré nous unisse à jamais devant Dieu et

devant les hommes ? veux-tu de moi pour époux ?

-- Je le veux, Harry, répondit Nell, en le regardant de ses yeux si

purs, je le veux, si tu crois que je puisse suffire à ta vie... » Nell

n'avait pas achevé cette phrase, dans laquelle se résumait tout

l'avenir d'Harry, qu'un inexplicable phénomène se produisait.

Le _Rob-Roy_, bien qu'il fût encore à un demi-mille de la rive,

éprouvait un choc brusque. Sa quille venait de heurter le fond du lac,

et sa machine, malgré tous ses efforts, ne put l'en arracher.

Et si cet accident était arrivé, c'est que, dans sa portion orientale,

le lac Katrine venait de se vider presque subitement, comme si une

immense fissure se fût ouverte sous son lit. En quelques secondes, il

s'était asséché, ainsi qu'un littoral au plus bas d'une grande marée

d'équinoxe. Presque tout son contenu avait fui à travers les entrailles

du sol.

« Mes amis, s'était écrié James Starr, comme si la cause du phénomène

se fût soudain révélée à son esprit, Dieu sauve la Nouvelle-Aberfoyle !

»

XIX

Une dernière menace

Ce jour-là, dans la Nouvelle-Aberfoyle, les travaux s'accomplissaient

d'une façon régulière. On entendait au loin le fracas des cartouches de

dynamite, faisant éclater le filon carbonifère. Ici, c'étaient les

coups de pic et de pince qui provoquaient l'abatage du charbon; là, le

grincement des perforatrices, dont les fleurets trouaient les failles

de grès ou de schiste. Il se faisait de longs bruits caverneux. L'air

aspiré par les machines fusait à travers les galeries d'aération. Les

portes de bois se refermaient brusquement sous ces violentes poussées.

Dans les tunnels inférieurs, les trains de wagonnets, mus

mécaniquement, passaient avec une vitesse de quinze milles à l'heure,

et les timbres automatiques prévenaient les ouvriers de se blottir dans

les refuges. Les cages montaient et descendaient sans relâche, halées

par les énormes tambours des machines installées à la surface du sol.

Les disques, poussés à plein feu, éclairaient vivement Coal-city.

L'exploitation était donc conduite avec la plus grande activité. Le

filon s'égrenait dans les wagonnets, qui venaient par centaines se

vider dans les bennes, au fond des puits d'extraction. Pendant qu'une

partie des mineurs se reposait après les travaux nocturnes, les équipes

de jour travaillaient sans perdre une heure.

Simon Ford et Madge, leur dîner terminé, s'étaient installés dans la

cour du cottage. Le vieil overman faisait sa sieste accoutumée. Il

fumait sa pipe bourrée d'excellent tabac de France. Lorsque les deux

époux causaient, c'était pour parler de Nell, de leur garçon, de James

Starr, de cette excursion à la surface de la terre. Où étaient-ils ?

Que faisaient-ils en ce moment ? Comment, sans éprouver la nostalgie de

la houillère, pouvaient-ils rester si longtemps au-dehors ?

En ce moment, un mugissement d'une violence extraordinaire se fit

soudain entendre. C'était à croire qu'une énorme cataracte se

précipitait dans la houillère.

Simon Ford et Madge s'étaient levés brusquement.

Presque aussitôt les eaux du lac Malcolm se gonflèrent. Une haute

vague, déferlant comme une lame de mascaret, envahit la rive et vint se

briser contre le mur du cottage.

Simon Ford, saisissant Madge, l'avait rapidement entraînée au premier

étage de l'habitation.

En même temps, des cris s'élevaient de toutes parts dans Coalcity,

menacée par cette inondation subite. Ses habitants cherchaient refuge

jusque sur les hautes roches schisteuses, qui formaient le littoral du

lac.

La terreur était au comble. Déjà quelques familles de mineurs, à demi

affolées, se précipitaient vers le tunnel, pour gagner les étages

supérieurs. On pouvait craindre que la mer n'eût fait irruption dans la

houillère, dont les galeries s'enfonçaient jusque sous le canal du

Nord. La crypte, si vaste qu'elle fût, aurait été entièrement noyée.

Pas un des habitants de la Nouvelle-Aberfoyle n'eût échappé à la mort.

Mais, au moment où les premiers fuyards atteignaient l'orifice du

tunnel, ils se trouvèrent en face de Simon Ford, qui avait aussitôt

quitté le cottage.

« Arrêtez, arrêtez, mes amis ! leur cria le vieil overman. Si notre

cité devait être envahie, l'inondation courrait plus vite que vous, et

personne ne lui échapperait ! Mais les eaux ne croissent plus ! Tout

danger paraît être écarté.

-- Et nos compagnons qui sont occupés aux travaux du fond ? s'écrièrent

quelques-uns des mineurs.

-- Il n'y a rien à craindre pour eux, répondit Simon Ford.

L'exploitation se fait à un étage supérieur au lit du lac ! »

Les faits devaient donner raison au vieil overman. L'envahissement de

l'eau s'était produit subitement; mais, réparti à l'étage inférieur de

la vaste houillère, il n'avait eu d'autre effet que de surélever de

quelques pieds le niveau du lac Malcolm. Coal-city n'était donc pas

compromise, et l'on pouvait espérer que l'inondation, entraînée dans

les plus basses profondeurs de la houillère, encore inexploitées,

n'aurait fait aucune victime.

Quant à cette inondation, si elle était due à l'épanchement d'une nappe

intérieure à travers les fissures du massif, ou si quelque cours d'eau

du sol s'était précipité par son lit effondré jusqu'aux derniers étages

de la mine, Simon Ford et ses compagnons ne pouvaient le dire. Quant à

penser qu'il s'agissait là d'un simple accident, tel qu'il s'en produit

quelquefois dans les charbonnages, cela ne faisait doute pour personne.

Mais, le soir même, on savait à quoi s'en tenir. Les journaux du comté

publiaient le récit de cet étrange phénomène, dont le lac Katrine avait

été le théâtre. Nell, Harry, James Starr et Jack Ryan, qui étaient

revenus en toute hâte au cottage, confirmaient ces nouvelles, et

apprenaient, non sans grande satisfaction, que tout se bornait à des

dégâts matériels dans la Nouvelle-Aberfoyle.

Ainsi donc, le lit du lac Katrine s'était subitement effondré. Ses eaux

avaient fait irruption à travers une large fissure jusque dans la

houillère. Au lac favori du romancier écossais, il ne restait plus de

quoi mouiller les jolis pieds de la Dame du Lac, -- du moins dans toute

sa partie méridionale. Un étang de quelques acres, voilà à quoi il

était réduit, là où son lit se trouvait en contrebas de la portion

effondrée.

Quel retentissement eut cet événement bizarre ! C'était la première

fois, sans doute, qu'un lac se vidait en quelques instants dans les

entrailles du sol. Il n'y avait plus, maintenant, qu'à rayer celui-ci

des cartes du Royaume-Uni, jusqu'à ce qu'on l'eût rempli de nouveau --

par souscription publique --, après avoir préalablement bouché la

fissure. Walter Scott en fût mort de désespoir, -- s'il eût encore été

de ce monde !

Après tout, l'accident était explicable. En effet, entre la profonde

cavité et le lit du lac, l'étage des terrains secondaires se réduisait

à une mince couche, par suite d'une disposition géologique particulière

du massif.

Mais, si cet éboulement semblait être dû à une cause naturelle, James

Starr, Simon et Harry Ford se demandèrent, eux, s'il ne fallait pas

l'attribuer à la malveillance. Les soupçons étaient revenus avec plus

de force à leur esprit. Le génie malfaisant allait-il donc recommencer

ses entreprises contre les exploitants de la riche houillère ?

Quelques jours après, James Starr en causait au cottage avec le vieil

overman et son fils.

Les Indes Noires · 第 11 / 13 段