et nulle part. Je n'ai jamais connu ses retraites ! Je ne l'ai jamais
vu endormi. Quand il avait trouvé quelque refuge, il me laissait seule
et disparaissait. Lorsque j'ai pris ma résolution, monsieur Starr, je
savais tout ce que vous pouviez me répondre. Croyez-moi ! Il n'y a
qu'un moyen de désarmer mon grand-père : c'est que je parvienne à le
retrouver. Il est invisible, lui, mais il voit tout. Demandez-vous
comment il aurait découvert vos plus secrètes pensées, depuis la lettre
écrite à M. Starr, jusqu'au projet de mon mariage avec Harry, s'il
n'avait pas l'inexplicable faculté de tout savoir. Mon grand-père,
autant que je puis en juger, est, dans sa folie même, un homme puissant
par l'esprit. Autrefois, il lui est arrivé de me dire de grandes
choses. Il m'a appris Dieu, et ne m'a trompée que sur un point : c'est
quand il m'a fait croire que tous les hommes étaient perfides,
lorsqu'il a voulu m'inspirer sa haine contre l'humanité tout entière.
Lorsque Harry m'a rapportée dans ce cottage, vous avez pensé que
j'étais ignorante seulement ! J'étais plus que cela. J'étais épouvantée
! Ah ! pardonnez-moi ! mais, pendant quelques jours, je me suis crue au
pouvoir des méchants, et je voulais vous fuir ! Ce qui a commencé à
ramener mon esprit au vrai, c'est vous, Madge, non par vos paroles,
mais par le spectacle de votre vie, alors que je vous voyais aimée et
respectée de votre mari et de votre fils ! Puis, quand j'ai vu ces
travailleurs, heureux et bons, vénérer M. Starr, dont je les ai crus
d'abord les esclaves, lorsque pour la première fois j'ai vu toute la
population d'Aberfoyle venir à la chapelle, s'y agenouiller, prier Dieu
et le remercier de ses bontés infinies, alors je me suis dit : « Mon
grand-père m'a trompée ! » Mais aujourd'hui, éclairée par ce que vous
m'avez appris, je pense qu'il s'est trompé lui-même ! Je vais donc
reprendre les chemins secrets par lesquels je l'accompagnais autrefois.
Il doit me guetter ! Je l'appellerai... il m'entendra, et qui sait si,
en retournant vers lui, je ne le ramènerai pas à la vérité ? »
Tous avaient laissé parler la jeune fille. Chacun sentait qu'il devait
lui être bon d'ouvrir son coeur tout entier à ses amis, au moment
où, dans sa généreuse illusion, elle croyait qu'elle allait les quitter
pour toujours. Mais quand, épuisée, les yeux pleins de larmes, elle se
tut, Harry, se tournant vers Madge, dit :
« Ma mère, que penseriez-vous de l'homme qui abandonnerait la noble
fille que vous venez d'entendre ?
-- Je penserais, répondit Madge, que cet homme est un lâche, et, s'il
était mon fils, je le renierais, je le maudirais !
-- Nell, tu as entendu notre mère, reprit Harry. Où que tu ailles, je
te suivrai. Si tu persistes à partir, nous partirons ensemble...
-- Harry ! Harry ! » s'écria Nell.
Mais l'émotion était trop forte. On vit blêmir les lèvres de la jeune
fille, et elle tomba dans les bras de Madge, qui pria l'ingénieur,
Simon et Harry de la laisser seule avec elle.
XXI
Le mariage de Nell
On se sépara, mais il fut d'abord convenu que les hôtes du cottage
seraient plus que jamais sur leurs gardes. La menace du vieux Silfax
était trop directe pour qu'il n'en fût pas tenu compte. C'était à se
demander si l'ancien pénitent ne disposait pas de quelque moyen
terrible qui pouvait anéantir toute l'Aberfoyle.
Des gardiens armés furent donc postés aux diverses issues de la
houillère, avec ordre de veiller jour et nuit. Tout étranger à la mine
dut être amené devant James Starr, afin qu'il pût constater son
identité. On ne craignit pas de mettre les habitants de Coal-city au
courant des menaces dont la colonie souterraine était l'objet. Silfax
n'ayant aucune intelligence dans la place, il n'y avait nulle trahison
à craindre. On fit connaître à Nell toutes les mesures de sûreté qui
venaient d'être prises, et, sans qu'elle fût rassurée complètement,
elle retrouva quelque tranquillité. Mais la résolution d'Harry de la
suivre partout où elle irait, avait plus que tout contribué à lui
arracher la promesse de ne pas s'enfuir.
Pendant la semaine qui précéda le mariage de Nell et d'Harry, aucun
incident ne troubla la Nouvelle-Aberfoyle. Aussi les mineurs, sans se
départir de la surveillance organisée, revinrent-ils de cette panique,
qui avait failli compromettre l'exploitation.
Cependant James Starr continuait à faire rechercher le vieux Silfax. Le
vindicatif vieillard ayant déclaré que Nell n'épouserait jamais Harry,
on devait admettre qu'il ne reculerait devant rien pour empêcher ce
mariage. Le mieux aurait été de s'emparer de sa personne, tout en
respectant sa vie. L'exploration de la Nouvelle-Aberfoyle fut donc
minutieusement recommencée. On fouilla les galeries jusque dans les
étages supérieurs qui affleuraient les ruines de Dundonald-Castle, à
Irvine. On supposait avec raison que c'était par le vieux château que
Silfax communiquait avec l'extérieur et qu'il s'approvisionnait des
choses nécessaires à sa misérable existence, soit en achetant, soit en
maraudant. Quant aux « Dames de feu », James Starr eut la pensée que
quelque jet de grisou, qui se produisait dans cette partie de la
houillère, avait pu être allumé par Silfax et produire ce phénomène. Il
ne se trompait pas. Mais les recherches furent vaines.
James Starr, pendant cette lutte de tous les instants contre un être
insaisissable, fut, sans en rien faire voir, le plus malheureux des
hommes. A mesure que s'approchait le jour du mariage, ses craintes
s'accroissaient, et il avait cru devoir, par exception, en faire part
au vieil overman, qui devint bientôt plus inquiet que lui.
Enfin le jour arriva.
Silfax n'avait pas donné signe de vie.
Dès le matin, toute la population de Coal-city fut sur pied. Les
travaux de la Nouvelle-Aberfoyle avaient été suspendus. Chefs et
ouvriers tenaient à rendre hommage au vieil overman et à son fils. Ce
n'était que payer une dette de reconnaissance aux deux hommes hardis et
persévérants, qui avaient rendu à la houillère la prospérité
d'autrefois.
C'était à onze heures, dans la chapelle de Saint-Gilles, élevée sur la
rive du lac Malcolm, que la cérémonie allait s'accomplir.
A l'heure dite, on vit sortir du cottage Harry donnant le bras à sa
mère, Simon Ford donnant le bras à Nell.
Suivaient l'ingénieur James Starr, impassible en apparence, mais au
fond s'attendant à tout, et Jack Ryan, superbe dans ses habits de piper.
Puis, venaient les autres ingénieurs de la mine, les notables de
Coal-city, les amis, les compagnons du vieil overman, tous les membres
de cette grande famille de mineurs, qui formait la population spéciale
de la Nouvelle-Aberfoyle.
Au-dehors, il faisait une de ces journées torrides du mois d'août, qui
sont particulièrement pénibles dans les pays du Nord. L'air orageux
pénétrait jusque dans les profondeurs de la houillère, où la
température s'était élevée d'une façon anormale. L'atmosphère s'y
saturait d'électricité, à travers les puits d'aération et le vaste
tunnel de Malcolm.
On aurait pu constater -- phénomène assez rare -- que le baromètre, à
Coal-city, avait baissé d'une quantité considérable. C'était à se
demander, vraiment, si quelque orage n'allait pas éclater sous la voûte
de schiste, qui formait le ciel de l'immense crypte.
Mais la vérité est que personne, au-dedans, ne se préoccupait des
menaces atmosphériques du dehors.
Chacun, cela va sans dire, avait revêtu ses plus beaux habits pour la
circonstance.
Madge portait un costume qui rappelait ceux du vieux temps. Elle était
coiffée d'un « toy », comme les anciennes matrones, et sur ses épaules
flottait le « rokelay », sorte de mantille quadrillée que les
Écossaises portent avec une certaine élégance.
Nell s'était promis de ne rien laisser voir des agitations de sa
pensée. Elle défendit à son coeur de battre, à ses secrètes
angoisses de se trahir, et la courageuse enfant parvint à montrer à
tous un visage calme et recueilli.
Elle était simplement mise, et la simplicité de son vêtement, qu'elle
avait préféré à des ajustements plus riches, ajoutait encore au charme
de sa personne. Sa seule coiffure était un « snood », ruban de couleurs
variées, dont se parent ordinairement les jeunes Calédoniennes.
Simon Ford avait un habit que n'aurait pas désavoué le digne bailli
Nichol Jarvie, de Walter Scott.
Tout ce monde se dirigea vers la chapelle de Saint-Gilles, qui avait
été luxueusement décorée.
Au ciel de Coal-city, les disques électriques, ravivés par des courants
plus intenses, resplendissaient comme autant de soleils. Une atmosphère
lumineuse emplissait toute la Nouvelle Aberfoyle.
Dans la chapelle, les lampes électriques projetaient aussi de vives
lueurs, et les vitraux coloriés brillaient comme des kaléidoscopes de
feux.
C'était le révérend William Hobson qui devait officier. A la porte même
de Saint-Gilles, il attendait l'arrivée des époux.
Le cortège approchait, après avoir majestueusement contourné la rive du
lac Malcolm.
En ce moment, l'orgue se fit entendre, et les deux couples, précédés du
révérend Hobson, se dirigèrent vers le chevet de Saint-Gilles.
La bénédiction céleste fut d'abord appelée sur toute l'assistance;
puis, Harry et Nell restèrent seuls devant le ministre, qui tenait le
livre sacré à la main.
« Harry, demanda le révérend Hobson, voulez-vous prendre Nell pour
femme, et jurez-vous de l'aimer toujours ?
-- Je le jure, répondit le jeune homme d'une voix forte.
-- Et vous, Nell, reprit le ministre, voulez-vous prendre pour époux
Harry Ford, et... »
La jeune fille n'avait pas eu le temps de répondre, qu'une immense
clameur retentissait au-dehors.
Un de ces énormes rochers, formant terrasse, qui surplombait la rive du
lac Malcolm, à cent pas de la chapelle, venait de s'ouvrir subitement,
sans explosion, comme si sa chute eût été préparée à l'avance.
Au-dessous, les eaux s'engouffraient dans une excavation profonde, que
personne ne savait exister là.
Puis soudain, entre les roches éboulées, apparut un canot, qu'une
poussée vigoureuse lança à la surface du lac.
Sur ce canot, un vieillard, vêtu d'une sombre cagoule, les cheveux
hérissés, une longue barbe blanche tombant sur sa poitrine, se tenait
debout.
Il avait à la main une lampe Davy, dans laquelle brillait une flamme,
protégée par la toile métallique de l'appareil.
En même temps, d'une voix forte, le vieillard criait :
« Le grisou ! le grisou ! Malheur à tous ! malheur ! »
En ce moment, la légère odeur qui caractérise l'hydrogène protocarboné
se répandit dans l'atmosphère.
Et s'il en était ainsi, c'est que la chute du rocher avait livré
passage à une énorme quantité de gaz explosif, emmagasiné dans
d'énormes « soufflards » dont les schistes obturaient l'orifice. Les
jets de grisou fusaient vers les voûtes du dôme, sous une pression de
cinq à six atmosphères.
Le vieillard connaissait l'existence de ces soufflards, et il les avait
brusquement ouverts, de manière à rendre détonante l'atmosphère de la
crypte.
Cependant James Starr et quelques autres, quittant précipitamment la
chapelle, s'étaient élancés sur la rive.
« Hors de la mine ! hors de la mine ! » cria l'ingénieur, qui, ayant
compris l'imminence du danger, vint jeter ce cri d'alarme à la porte de
Saint-Gilles.
« Le grisou ! le grisou ! » répétait le vieillard, en poussant son
canot plus avant sur les eaux du lac.
Harry, entraînant sa fiancée, son père, sa mère, avait précipitamment
quitté la chapelle.
« Hors de la mine ! hors de la mine ! » répétait James Starr.
Il était trop tard pour fuir ! Le vieux Silfax était là, prêt à
accomplir sa dernière menace, prêt à empêcher le mariage de Nell et
d'Harry, en ensevelissant toute la population de Coal-city sous les
ruines de la houillère.
Au-dessus de sa tête, volait son énorme harfang, dont le plumage blanc
était taché de points noirs.
Mais alors, un homme se précipita dans les eaux du lac, qui nagea
vigoureusement vers le canot.
C'était Jack Ryan. Il s'efforçait d'atteindre le fou, avant que
celui-ci n'eût accompli son oeuvre de destruction.
Silfax le vit venir. Il brisa le verre de sa lampe, et, après avoir
arraché la mèche allumée, il la promena dans l'air.
Un silence de mort planait sur toute l'assistance atterrée.
James Starr, résigné, s'étonnait que l'explosion, inévitable, n'eût pas
déjà anéanti la Nouvelle-Aberfoyle.
Silfax, les traits crispés, se rendit compte que le grisou, trop léger
pour se maintenir dans les basses couches, s'était accumulé vers les
hauteurs du dôme.
Mais alors le harfang, sur un geste de Silfax, saisissant dans sa patte
la mèche incendiaire, comme il faisait autrefois dans les galeries de
la fosse Dochart, commença à monter vers la haute voûte, que le
vieillard lui montrait de la main.
Encore quelques secondes, et la Nouvelle-Aberfoyle avait vécu !...
A ce moment, Nell s'échappa des bras d'Harry.
Calme et inspirée tout à la fois, elle courut vers la rive du lac,
jusqu'à la lisière des eaux.
« Harfang ! Harfang ! cria-t-elle d'une voix claire, à moi ! viens à
moi ! »
L'oiseau fidèle, étonné, avait hésité un instant. Mais soudain, ayant
reconnu la voix de Nell, il avait laissé tomber la mèche enflammée dans
les eaux du lac, et, traçant un large cercle, il était venu s'abattre
aux pieds de la jeune fille.
Les hautes couches explosives dans lesquelles le grisou s'était mélangé
à l'air, n'avaient pas été atteintes !
Alors un cri terrible retentit sous le dôme. Ce fut le dernier que jeta
le vieux Silfax.
A l'instant où Jack Ryan allait mettre la main sur le bordage du canot,
le vieillard, voyant sa vengeance lui échapper, s'était précipité dans
les eaux du lac.
« Sauvez-le ! sauvez-le ! » s'écria Nell d'une voix déchirante.
Harry l'entendit. Se jetant à son tour à la nage, il eut bientôt
rejoint Jack Ryan et plongea à plusieurs reprises.
Mais ses efforts furent inutiles.
Les eaux du lac Malcolm ne rendirent pas leur proie. Elles s'étaient à
jamais refermées sur le vieux Silfax.
XXII
La légende du vieux Silfax
Six mois après ces événements, le mariage, si étrangement interrompu,
d'Harry Ford et de Nell, se célébrait dans la chapelle de Saint-Gilles.
Après que le révérend Hobson eut béni leur union, les jeunes époux,
encore vêtus de noir, rentrèrent au cottage.
James Starr et Simon Ford, désormais exempts de toute inquiétude,
présidèrent joyeusement à la fête qui suivit la cérémonie et se
prolongea jusqu'au lendemain.
Ce fut dans ces mémorables circonstances que Jack Ryan, revêtu de son
costume de piper, après avoir gonflé d'air l'outre de sa cornemuse,
obtint ce triple résultat de jouer, de chanter et de danser tout à la
fois, aux applaudissements de toute l'assemblée.
Et, le lendemain, les travaux du jour et du fond recommencèrent, sous
la direction de l'ingénieur James Starr.
Harry et Nell furent heureux, il est superflu de le dire. Ces deux
coeurs, tant éprouvés, trouvèrent dans leur union le bonheur
qu'ils méritaient.
Quant à Simon Ford, l'overman honoraire de la Nouvelle Aberfoyle, il
comptait bien vivre assez pour célébrer sa cinquantaine avec la bonne
Madge, qui ne demandait pas mieux, d'ailleurs.
« Et après celle-là, pourquoi pas une autre ? disait Jack Ryan. Deux
cinquantaines, ce ne serait pas trop pour vous, monsieur Simon !
-- Tu as raison, mon garçon, répondit tranquillement le vieil overman.
Qu'y aurait-il d'étonnant à ce que sous le climat de la
Nouvelle-Aberfoyle, dans ce milieu qui ne connaît pas les intempéries
du dehors, on devînt deux fois centenaire ? »
Les habitants de Coal-city devaient-ils jamais assister à cette seconde
cérémonie ? L'avenir le dira.
En tout cas, un oiseau, qui semblait devoir atteindre une longévité
extraordinaire, c'était le harfang du vieux Silfax. Il hantait toujours
le sombre domaine. Mais après la mort du vieillard, bien que Nell eût
essayé de le retenir, il s'était enfui au bout de quelques jours. Outre
que la société des hommes ne lui plaisait décidément pas plus qu'à son
ancien maître, il semblait qu'il eût gardé une sorte de rancune
particulière à Harry, et que cet oiseau jaloux eût toujours reconnu et
détesté en lui le premier ravisseur de Nell, celui à qui il l'avait
disputée en vain dans l'ascension du gouffre.
Depuis ce temps, Nell ne le revoyait qu'à de longs intervalles, planant
au-dessus du lac Malcolm.
Voulait-il revoir son amie d'autrefois ? voulait-il plonger ses regards
pénétrants jusqu'au fond de l'abîme où s'était englouti Silfax ?
Les deux versions furent admises, car le harfang devint légendaire, et
il inspira à Jack Ryan plus d'une fantastique histoire.
C'est grâce à ce joyeux compagnon qu'on chante encore dans les veillées
écossaises la légende de l'oiseau du vieux Silfax, l'ancien pénitent
des houillères d'Aberfoyle.
The End