L'excursion devait se prolonger pendant deux jours. James Starr,

d'accord avec Harry, voulait qu'après ces quarante-huit heures passées

au-dehors, la jeune fille eût vu tout ce qu'elle n'avait pu voir dans

la sombre houillère, c'est-à-dire les divers aspects du globe, comme si

un panorama mouvant de villes, de plaines, de montagnes, de fleuves, de

lacs, de golfes, de mers, se fût déroulé devant ses yeux.

Or, dans cette portion de l'Écosse, comprise entre Édimbourg et

Glasgow, il semblait que la nature eût voulu précisément réunir ces

merveilles terrestres, et, quant aux cieux, ils seraient là comme

partout, avec leurs nuées changeantes, leur lune sereine ou voilée,

leur soleil radieux, leur fourmillement d'étoiles.

L'excursion projetée avait donc été combinée de manière à satisfaire

aux conditions de ce programme.

Simon Ford et Madge eussent été très heureux d'accompagner Nell; mais,

on les connaît, ils ne quittaient pas volontiers le cottage, et,

finalement, ils ne purent se résoudre à abandonner, même pour un jour,

leur souterraine demeure.

James Starr allait là en observateur, en philosophe, très curieux, au

point de vue psychologique, d'observer les naïves impressions de Nell,

-- peut-être même de surprendre quelque peu des mystérieux événements

auxquels son enfance avait été mêlée.

Harry, lui, se demandait, non sans appréhension, si une autre jeune

fille que celle qu'il aimait et qu'il avait connue jusqu'alors,

n'allait pas se révéler pendant cette rapide initiation aux choses du

monde extérieur.

Quant à Jack Ryan, il était joyeux comme un pinson qui s'envole aux

premiers rayons de soleil. Il espérait bien que sa contagieuse gaieté

se communiquerait à ses compagnons de voyage. Ce serait une façon de

payer sa bienvenue.

Nell était pensive et comme recueillie.

James Starr avait décidé, non sans raison, que le départ se ferait le

soir. Mieux valait, en effet, que la jeune fille ne passât que par une

gradation insensible des ténèbres de la nuit aux clartés du jour. Or,

c'est le résultat qui serait obtenu, puisque, de minuit à midi, elle

subirait ces phases successives d'ombre et de lumière, auxquelles son

regard pourrait s'habituer peu à peu.

Au moment de quitter le cottage, Nell prit la main d'Harry, et lui dit :

« Harry, est-il donc nécessaire que j'abandonne notre houillère, ne

fût-ce que quelques jours ?

-- Oui, Nell, répondit le jeune homme, il le faut ! Il le faut pour toi

et pour moi !

-- Cependant, Harry, reprit Nell, depuis que tu m'as recueillie, je

suis heureuse autant qu'on peut l'être. Tu m'as instruite. Cela ne

suffit-il pas ? Que vais-je faire là-haut ? »

Harry la regarda sans répondre. Les pensées qu'exprimait Nell étaient

presque les siennes.

« Ma fille, dit alors James Starr, je comprends ton hésitation, mais il

est bon que tu viennes avec nous. Ceux que tu aimes t'accompagnent, et

ils te ramèneront. Que tu veuilles, ensuite, continuer de vivre dans la

houillère, comme le vieux Simon, comme Madge, comme Harry, libre à toi

! Je ne doute pas qu'il en doive être ainsi, et je t'approuve. Mais, au

moins, tu pourras comparer ce que tu laisses avec ce que tu prends, et

agir en toute liberté. viens donc !

-- Viens, ma chère Nell, dit Harry.

-- Harry, je suis prête à te suivre », répondit la jeune fille.

A neuf heures, le dernier train du tunnel entraînait Nell et ses

compagnons à la surface du comté. vingt minutes après, il les déposait

à la gare où se reliait le petit embranchement, détaché du railway de

Dumbarton à Stirling, qui desservait la Nouvelle Aberfoyle.

La nuit était déjà sombre. De l'horizon au zénith, quelques vapeurs peu

compactes couraient encore dans les hauteurs du ciel, sous la poussée

d'une brise de nord-ouest qui rafraîchissait l'atmosphère. La journée

avait été belle. La nuit devait l'être aussi.

Arrivés à Stirling, Nell et ses compagnons, abandonnant le train,

sortirent aussitôt de la gare.

Devant eux, entre de grands arbres, se développait une route qui

conduisait aux rives du Forth.

La première impression physique qu'éprouva la jeune fille, fut celle de

l'air pur que ses poumons aspirèrent avidement.

« Respire bien, Nell, dit James Starr, respire cet air chargé de toutes

les vivifiantes senteurs de la campagne !

-- Quelles sont ces grandes fumées qui courent au-dessus de notre tête

? demanda Nell.

-- Ce sont des nuages, répondit Harry, ce sont des vapeurs à demi

condensées que le vent pousse dans l'ouest.

-- Ah ! fit Nell, que j'aimerais à me sentir emportée dans leur

silencieux tourbillon ! -- Et quels sont ces points scintillants qui

brillent à travers les déchirures des nuées ?

-- Ce sont les étoiles dont je t'ai parlé, Nell. Autant de soleils,

autant de centres de mondes, peut-être semblables au nôtre ! » Les

constellations se dessinaient plus nettement alors sur le bleu-noir du

firmament, que le vent purifiait peu à peu.

Nell regardait ces milliers d'étoiles brillantes qui fourmillaient

au-dessus de sa tête.

« Mais, dit-elle, si ce sont des soleils, comment mes yeux peuvent-ils

en supporter l'éclat ?

-- Ma fille, répondit James Starr, ce sont des soleils, en effet, mais

des soleils qui gravitent à une distance énorme. Le plus rapproché de

ces milliers d'astres, dont les rayons arrivent jusqu'à nous, c'est

cette étoile de la Lyre, Wega, que tu vois là presque au zénith, et

elle est encore à cinquante mille milliards de lieues. Son éclat ne

peut donc affecter ton regard. Mais notre soleil se lèvera demain à

trente-huit millions de lieues seulement, et aucun oeil humain ne

peut le regarder fixement, car il est plus ardent qu'un foyer de

fournaise. Mais viens, Nell, viens ! »

On prit la route. James Starr tenait la jeune fille par la main. Harry

marchait à son côté. Jack Ryan allait et venait comme eût fait un jeune

chien, impatient de la lenteur de ses maîtres.

Le chemin était désert. Nell regardait la silhouette des grands arbres

que le vent agitait dans l'ombre. Elle les eût volontiers pris pour

quelques géants qui gesticulaient. Le bruissement de la brise dans les

hautes branches, le profond silence pendant les accalmies, cette ligne

d'horizon qui s'accusait plus nettement, lorsque la route coupait une

plaine, tout l'imprégnait de sentiments nouveaux et traçait en elle des

impressions ineffaçables. Après avoir interrogé d'abord, Nell se

taisait, et, d'un commun propos, ses compagnons respectaient son

silence. Ils ne voulaient point influencer par leurs paroles

l'imagination sensible de la jeune fille. Ils préféraient laisser les

idées naître d'elles-mêmes en son esprit.

A onze heures et demie environ, la rive septentrionale du golfe de

Forth était atteinte.

Là, une barque, qui avait été frétée par James Starr, attendait. Elle

devait, en quelques heures, les porter, ses compagnons et lui, jusqu'au

port d'Edimbourg.

Nell vit l'eau brillante qui ondulait à ses pieds sous l'action du

ressac et semblait constellée d'étoiles tremblotantes.

« Est-ce un lac ? demanda-t-elle.

-- Non, répondit Harry, c'est un vaste golfe avec des eaux courantes,

c'est l'embouchure d'un fleuve, c'est presque un bras de mer. Prends un

peu de cette eau dans le creux de ta main, Nell, et tu verras qu'elle

n'est pas douce comme celle du lac Malcolm. »

La jeune fille se baissa, trempa sa main dans les premiers flots et la

porta à ses lèvres.

« Cette eau est salée, dit-elle.

-Oui, répondit Harry, la mer a reflué jusqu'ici, car la marée est

pleine. Les trois quarts de notre globe sont recouverts de cette eau

salée, dont tu viens de boire quelques gouttes !

-- Mais si l'eau des fleuves n'est que celle de la mer que leur versent

les nuages, pourquoi est-elle douce ? demanda Nell.

-- Parce que l'eau se dessale en s'évaporant, répondit James Starr. Les

nuages ne sont formés que par l'évaporation et renvoient sous forme de

pluie cette eau douce à la mer.

-- Harry, Harry ! s'écria alors la jeune fille, quelle est cette lueur

rougeâtre qui enflamme l'horizon ? Est-ce donc une forêt en feu ? »

Et Nell montrait un point du ciel, au milieu des basses brumes qui se

coloraient dans l'est.

« Non, Nell, répondit Harry. C'est la lune à son lever.

-- Oui, la lune ! s'écria Jack Ryan, un superbe plateau d'argent que

les génies célestes font circuler dans le firmament, et qui recueille

toute une monnaie d'étoiles !

-- Vraiment, Jack ! répondit l'ingénieur en riant, je ne te connaissais

pas ce penchant aux comparaisons hardies !

-- Eh ! monsieur Starr, ma comparaison est juste ! vous voyez bien que

les étoiles disparaissent à mesure que la lune s'avance. Je suppose

donc qu'elles tombent dedans !

-- C'est-à-dire, Jack, répondit l'ingénieur, que c'est la lune qui

éteint par son éclat les étoiles de sixième grandeur, et voilà pourquoi

celles-ci s'effacent sur son passage.

-- Que tout cela est beau ! répétait Nell, qui ne vivait plus que par

le regard. Mais je croyais que la lune était toute ronde ?

-- Elle est ronde quand elle est pleine, répondit James Starr,

c'est-à-dire lorsqu'elle se trouve en opposition avec le soleil. Mais,

cette nuit, la lune entre dans son dernier quartier, elle est écornée

déjà, et le plateau d'argent de notre ami Jack n'est plus qu'un plat à

barbe !

-- Ah ! monsieur Starr, s'écria Jack Ryan, quelle indigne comparaison !

J'allais justement entonner ce couplet en l'honneur de la lune :

Astre des nuits qui dans ton cours

Viens caresser...

Mais non ! C'est maintenant impossible ! votre plat à barbe m'a coupé

l'inspiration ! »

Cependant, la lune montait peu à peu sur l'horizon. Devant elle

s'évanouissaient les dernières vapeurs. Au zénith et dans l'ouest, les

étoiles brillaient encore sur un fond noir que l'éclat lunaire allait

graduellement pâlir. Nell contemplait en silence cet admirable

spectacle, ses yeux supportaient sans fatigue cette douce lueur

argentée, mais sa main frémissait dans celle d'Harry et parlait pour

elle.

« Embarquons-nous, mes amis, dit James Starr. Il faut que nous ayons

gravi les pentes de l'Arthur-Seat avant le lever du soleil ! » La

barque était amarrée à un pieu de la rive. Un marinier la gardait. Nell

et ses compagnons y prirent place. La voile fut hissée et se gonfla

sous la brise du nord-ouest.

Quelle nouvelle impression ressentit alors la jeune fille ! Elle avait

navigué quelquefois sur les lacs de la Nouvelle-Aberfoyle, mais

l'aviron, si doucement manié qu'il fût par la main d'Harry, trahissait

toujours l'effort du rameur. Ici, pour la première fois, Nell se

sentait entraînée avec un glissement presque aussi doux que celui du

ballon à travers l'atmosphère. Le golfe était uni comme un lac. A demi

couchée à l'arrière, Nell se laissait aller à ce balancement. Par

instants, en de certaines embardées, un rayon de lune filtrait jusqu'à

la surface du Forth, et l'embarcation semblait courir sur une nappe

d'argent toute scintillante. De petites ondulations chantaient le long

du bordage. C'était un ravissement.

Mais il arriva alors que les yeux de Nell se fermèrent

involontairement. Une sorte d'assoupissement passager la prit. Sa tête

s'inclina sur la poitrine d'Harry, et elle s'endormit d'un tranquille

sommeil.

Harry voulait la réveiller, afin qu'elle ne perdît rien des

magnificences de cette belle nuit.

« Laisse-la dormir, mon garçon, lui dit l'ingénieur. Deux heures de

repos la prépareront mieux à supporter les impressions du jour. »

A deux heures du matin, l'embarcation arrivait au pier de Granton. Nell

se réveilla, dès qu'elle toucha terre.

« J'ai dormi ? demanda-t-elle.

-- Non, ma fille, répondit James Starr. Tu as simplement rêvé que tu

dormais, voilà tout. »

La nuit était très claire alors. La lune, à mi-chemin de l'horizon au

zénith, dispersait ses rayons à tous les points du ciel.

Le petit port de Granton ne contenait que deux ou trois bateaux de

pêche, que balançait doucement la houle du golfe. La brise calmissait

aux approches du matin. L'atmosphère, nettoyée de brumes, promettait

une de ces délicieuses journées d'août que le voisinage de la mer rend

plus belles encore. Une sorte de buée chaude se dégageait de l'horizon,

mais si fine, si transparente, que les premiers feux du soleil devaient

la boire en un instant. La jeune fille put donc observer cet aspect de

la mer, lorsqu'elle se confond avec l'extrême périmètre du ciel. La

portée de sa vue s'en trouvait agrandie, mais son regard ne subissait

pas cette impression particulière que donne l'Océan, lorsque la lumière

semble en reculer les bornes à l'infini.

Harry prit la main de Nell. Tous deux suivirent James Starr et Jack

Ryan qui s'avançaient par les rues désertes. Dans la pensée de Nell, ce

faubourg de la capitale n'était qu'un assemblage de maisons sombres,

qui lui rappelait Coal-city, avec cette seule différence que sa voûte

était plus élevée et scintillait de points brillants. Elle allait d'un

pas léger, et jamais Harry n'était obligé de ralentir le sien, par

crainte de la fatiguer.

« Tu n'es pas lasse ? lui demanda-t-il, après une demi-heure de marche.

-- Non, répondit-elle. Mes pieds ne semblent même pas toucher à la

terre ! Ce ciel est si haut au-dessus de nous que j'ai l'envie de

m'envoler, comme si j'avais des ailes !

-- Retiens-la ! s'écria Jack Ryan. C'est qu'elle est bonne à garder,

notre petite Nell ! Moi aussi, j'éprouve cet effet, lorsque je suis

resté quelque temps sans sortir de la houillère !

-- Cela est dû, dit James Starr, à ce que nous ne nous sentons plus

écrasés par la voûte de schiste qui recouvre Coal-city ! Il semble

alors que le firmament soit comme un profond abîme dans lequel on est

tenté de s'élancer. -- N'est-ce pas ce que tu ressens, Nell ?

-- Oui, monsieur Starr, répondit la jeune fille, c'est bien cela.

J'éprouve comme une sorte de vertige !

-- Tu t'y feras, Nell, répondit Harry. Tu te feras à cette immensité du

monde extérieur, et peut-être oublieras-tu alors notre sombre houillère

!

-- Jamais, Harry ! » répondit Nell.

Et elle appuya sa main sur ses yeux, comme si elle eût voulu refaire

dans son esprit le souvenir de tout ce qu'elle venait de quitter.

Entre les maisons endormies de la ville, James Starr et ses compagnons

traversèrent Leith-Walk. Ils contournèrent Calton Hill, où se

dressaient dans la pénombre l'Observatoire et le monument de Nelson.

Ils suivirent la rue du Régent, franchirent un pont, et arrivèrent par

un léger détour à l'extrémité de la Canongate.

Aucun mouvement ne se faisait encore dans la ville. Deux heures

sonnaient au clocher gothique de Canongate-Church.

En cet endroit, Nell s'arrêta.

« Quelle est cette masse confuse ? demanda-t-elle en montrant un

édifice isolé qui s'élevait au fond d'une petite place.

-- Cette masse, Nell, répondit James Starr, c'est le palais des anciens

souverains de l'Écosse, Holyrood, où se sont accomplis tant

d'événements funèbres ! Là, l'historien pourrait évoquer bien des

ombres royales, depuis l'ombre de l'infortunée Marie Stuart jusqu'à

celle du vieux roi français Charles X ! Et pourtant, malgré ces

funèbres souvenirs, lorsque le jour sera venu, Nell, tu ne trouveras

pas à cette résidence un aspect trop lugubre ! Avec ses quatre grosses

tours crénelées, Holyrood ne ressemble pas mal à quelque château de

plaisance, auquel le bon plaisir de son propriétaire a conservé son

caractère féodal ! -- Mais continuons notre marche. Là, dans l'enceinte

même de l'ancienne abbaye d'Holyrood, se dressent ces roches superbes

de Salisbury que domine l'Arthur-Seat. C'est là que nous monterons.

C'est à sa cime, Nell, que tes yeux verront le soleil apparaître

au-dessus de l'horizon de mer. »

Ils entrèrent dans le Parc du Roi. Puis, s'élevant graduellement, ils

traversèrent victoria-Drive, magnifique route circulaire, praticable

aux voitures, que Walter Scott se félicite d'avoir obtenue avec

quelques lignes de roman.

L'Arthur-Seat n'est, à vrai dire, qu'une colline haute de sept cent

cinquante pieds, dont la tête isolée domine les hauteurs environnantes.

En moins d'une demi-heure, par un sentier tournant qui en rendait

l'ascension facile, James Starr et ses compagnons atteignirent le crâne

de ce lion auquel ressemble l'Arthur Seat, lorsqu'on l'observe du côté

de l'ouest.

Là, tous quatre s'assirent, et James Starr, toujours riche de citations

empruntées au grand romancier écossais, se borna à dire :

« Voici ce qu'a écrit Walter Scott, au huit de la _Prison d'Édimbourg_ :

« Si j'avais à choisir un lieu d'où l'on pût voir le mieux possible le

lever et le coucher du soleil, ce serait cet endroit même. »

« Attends donc, Nell. Le soleil ne va pas tarder à paraître, et, pour

la première fois, tu pourras le contempler dans toute sa splendeur. »

Les regards de la jeune fille étaient alors tournés vers l'est. Harry,

placé près d'elle, l'observait avec une anxieuse attention.

N'allait-elle pas être trop vivement impressionnée par les premiers

rayons du jour ? Tous demeurèrent silencieux. Jack Ryan lui-même se tut.

Déjà une petite ligne pâle, nuancée de rose, se dessinait au-dessus de

l'horizon sur un fond de brumes légères. Un reste de vapeurs, égarées

au Zénith, fut attaqué par le premier trait de lumière. Au pied

d'Arthur-Seat, dans le calme absolu de la nuit, Édimbourg, assoupie

encore, apparaissait confusément. Quelques points lumineux piquaient çà

et là l'obscurité. C'étaient les étoiles matinales qu'allumaient les

gens de la vieille ville. En arrière, dans l'ouest, l'horizon, coupé de

silhouettes capricieuses, bornait une région accidentée de pics,

auxquels chaque rayon solaire allait mettre une aigrette de feu.

Cependant, le périmètre de la mer se traçait plus vivement vers l'est.

La gamme des couleurs se disposait peu à peu suivant l'ordre que donne

le spectre solaire. Le rouge des premières brumes allait par

dégradation jusqu'au violet du zénith. De seconde en seconde, la

palette prenait plus de vigueur : le rose devenait rouge, le rouge

devenait feu. Le jour se faisait au point d'intersection que l'arc

diurne allait fixer sur la circonférence de la mer.

En ce moment, les regards de Nell couraient du pied de la colline

jusqu'à la ville, dont les quartiers commençaient à se détacher par

groupes. De hauts monuments, quelques clochers aigus émergeaient çà et

là, et leurs linéaments se profilaient alors avec plus de netteté. Il

se répandait comme une sorte de lumière cendrée dans l'espace. Enfin,

un premier rayon atteignit l'oeil de la jeune fille. C'était ce

rayon vert, qui, soir ou matin, se dégage de la mer, lorsque l'horizon

est pur.

Une demi-minute plus tard, Nell se redressait et tendait la main vers

un point qui dominait les quartiers de la nouvelle ville.

« Un feu ! dit-elle.

-- Non, Nell, répondit Harry, ce n'est pas un feu. C'est une touche

d'or que le soleil pose au sommet du monument de Walter Scott ! »

Et, en effet, l'extrême pointe du clocheton, haut de deux cents pieds,

brillait comme un phare de premier ordre.

Le jour était fait. Le soleil déborda. Son disque semblait encore

humide, comme s'il fût réellement sorti des eaux de la mer. D'abord

élargi par la réfraction, il se rétrécit peu à peu, de manière à

prendre la forme circulaire. Son éclat, bientôt insoutenable, était

celui d'une bouche de fournaise qui eût troué le ciel.

Nell dut presque aussitôt fermer les yeux. Sur leurs paupières, trop

minces, il lui fallut même appliquer ses doigts, serrés étroitement.

Harry voulait qu'elle se retournât vers l'horizon opposé.

« Non, Harry, dit-elle. Il faut que mes yeux s'habituent à voir ce que

savent voir tes yeux ! »

A travers la paume de ses mains, Nell percevait encore une lueur rose,

qui blanchissait à mesure que le soleil s'élevait au dessus de

l'horizon. Son regard s'y faisait graduellement. Puis, ses paupières se

soulevèrent, et ses yeux s'imprégnèrent enfin de la lumière du jour.

La pieuse enfant tomba à genoux, s'écriant :

« Mon Dieu, que votre monde est beau ! »

La jeune fille baissa les yeux alors et regarda. A ses pieds se

déroulait le panorama d'Édimbourg : les quartiers neufs et bien alignés

de la nouvelle ville, l'amas confus des maisons et le réseau bizarre

des rues de l'Auld-Recky. Deux hauteurs dominaient cet ensemble, le

château accroché à son rocher de basalte et Calton Hill, portant sur sa

croupe arrondie les ruines modernes d'un monument grec. De magnifiques

routes plantées rayonnaient de la capitale à la campagne. Au nord, un

bras de mer, le golfe de Forth, entaillait profondément la côte, sur

laquelle s'ouvrait le port de Leith. Au-dessus, en troisième plan, se

développait l'harmonieux littoral du comté de Fife. Une voie, droite

comme celle du Pirée, reliait à la mer cette Athènes du Nord. Vers

l'ouest s'allongeaient les belles plages de Newhaven et de Porto-Bello,

dont le sable teignait en jaune les premières lames du ressac. Au

large, quelques chaloupes animaient les eaux du golfe, et deux ou trois

steamers empanachaient le ciel d'un cône de fumée noire. Puis, au-delà,

verdoyait l'immense campagne. De modestes collines bossuaient çà et là

la plaine. Au nord, les Lomond-Hills, dans l'ouest, le Ben-Lomond et le

Ben-Ledi réverbéraient les rayons solaires, comme si des glaces

éternelles en eussent tapissé les cimes.

Nell ne pouvait parler. Ses lèvres ne murmuraient que des mots vagues.

Ses bras frémissaient. Sa tête était prise de vertiges. Un instant, ses

forces l'abandonnèrent. Dans cet air si pur, devant ce spectacle

sublime, elle se sentit tout à coup faiblir, et tomba sans connaissance

dans les bras d'Harry, prêts à la recevoir.

Cette jeune fille, dont la vie s'était écoulée jusqu'alors dans les

entrailles du massif terrestre, avait enfin contemplé ce qui constitue

presque tout l'univers, tel que l'ont fait le Créateur et l'homme. Ses

regards, après avoir plané sur la ville et sur la campagne, venaient de

s'étendre, pour la première fois, sur l'immensité de la mer et l'infini

du ciel.

XVIII

Du lac Lomond au lac Katrine

Harry portant Nell dans ses bras, suivi de James Starr et de Jack Ryan,

redescendit les pentes d'Arthur-Seat. Après quelques heures de repos et

un déjeuner réconfortant qui fut pris à Lambret's-Hotel, on songea à

compléter l'excursion par une promenade à travers le pays des lacs.

Nell avait recouvré ses forces. Ses yeux pouvaient désormais s'ouvrir

tout grands à la lumière, et ses poumons aspirer largement cet air

vivifiant et salubre. Le vert des arbres, la nuance variée des plantes,

l'azur du ciel, avaient déployé devant ses regards la gamme des

couleurs.

Le train qu'ils prirent à Général railway station, conduisit Nell et

ses compagnons à Glasgow. Là, du dernier pont jeté sur la Clyde, ils

purent admirer le curieux mouvement maritime du fleuve. Puis, ils

passèrent la nuit à Comrie's Royal-hôtel.

Le lendemain, de la gare d'« Édimbourg and Glasgow railway », le train

devait les conduire rapidement, par Dumbarton et Balloch, à l'extrémité

méridionale du lac Lomond.

« C'est là le pays de Rob Roy et de Fergus Mac Gregor ! s'écria James

Starr, le territoire si poétiquement célébré par Walter Scott ! -- Tu

ne connais pas ce pays, Jack ?

-- Je le connais par ses chansons, monsieur Starr, répondit Jack Ryan,

et, lorsqu'un pays a été si bien chanté, il doit être superbe !

-- Il l'est, en effet, s'écria l'ingénieur, et notre chère Nell en

conservera le meilleur souvenir !

-- Avec un guide tel que vous, monsieur Starr, répondit Harry, ce sera

double profit, car vous nous raconterez l'histoire du pays pendant que

nous le regarderons.

-- Oui, Harry, dit l'ingénieur, autant que ma mémoire me le permettra,

mais à une condition, cependant : c'est que le joyeux Jack me viendra

en aide ! Lorsque je serai fatigué de raconter, il chantera !

-- Il ne faudra pas me le dire deux fois », répliqua Jack Ryan en

lançant une note vibrante, comme s'il eût voulu monter son gosier au

_la_ du diapason.

Par le railway de Glasgow à Balloch, entre la métropole commerciale de

l'Écosse et l'extrémité méridionale du lac Lomond, on ne compte qu'une

vingtaine de milles.

Le train passa par Dumbarton, bourg royal et chef-lieu de comté, dont

le château, toujours fortifié, conformément au traité de l'Union, est

pittoresquement campé sur les deux pics d'un gros rocher de basalte.

Les Indes Noires · 第 10 / 13 段