intelligente et la plus zélée de la vieille Madge. Évidemment, ne plus
jamais quitter cette maison où elle avait été si charitablement
accueillie, cela lui semblait tout naturel, et peut-être même ne
s'imaginait-elle pas que désormais elle pût vivre ailleurs. La famille
Ford lui suffisait, et il va sans dire que, dans la pensée de ces
braves gens, du moment que Nell était entrée au cottage, elle était
devenue leur enfant d'adoption.
Nell était charmante, en vérité. Sa nouvelle existence l'embellissait.
C'étaient sans doute les premiers jours heureux de sa vie. Elle se
sentait pleine de reconnaissance pour ceux auxquels elle les devait.
Madge s'était pris pour Nell d'une sympathie toute maternelle. Le vieil
overman en raffola bientôt à son tour. Tous l'aimaient, d'ailleurs.
L'ami Jack Ryan ne regrettait qu'une chose : c'était de ne pas l'avoir
sauvée lui-même. Il venait souvent au cottage. Il chantait, et Nell,
qui n'avait jamais entendu chanter, trouvait cela fort beau; mais on
eût pu voir que la jeune fille préférait aux chansons de Jack Ryan les
entretiens plus sérieux d'Harry, qui, peu à peu, lui apprit ce qu'elle
ignorait encore des choses du monde extérieur.
Il faut dire que, depuis que Nell avait apparu sous sa forme naturelle,
Jack Ryan s'était vu forcé de convenir que sa croyance aux lutins
faiblissait dans une certaine mesure. En outre, deux mois après, sa
crédulité reçut un nouveau coup.
En effet, vers cette époque, Harry fit une découverte assez inattendue,
mais qui expliquait en partie l'apparition des Dames de feu dans les
ruines du château de Dundonald, à Irvine.
Un jour, après une longue exploration de la partie sud de la houillère
-- exploration qui avait duré plusieurs jours à travers les dernières
galeries de cette énorme substruction --, Harry avait péniblement gravi
une étroite galerie, évidée dans un écartement de la roche schisteuse.
Tout à coup, il fut très surpris de se trouver en plein air. La
galerie, après avoir remonté obliquement vers la surface du sol,
aboutissait précisément aux ruines de Dundonald Castle. Il y existait
donc une communication secrète entre la Nouvelle-Aberfoyle et la
colline que couronnait le vieux château. L'orifice supérieur de cette
galerie eût été impossible à découvrir extérieurement, tant il était
obstrué de pierres et de broussailles. Aussi, lors de l'enquête, les
magistrats n'avaient-ils pu y pénétrer.
Quelques jours après, James Starr, conduit par Harry, vint reconnaître
lui-même cette disposition naturelle du gisement houiller.
« Voilà, dit-il, de quoi convaincre les superstitieux de la mine.
Adieu, les brawnies, les lutins et les Dames de feu !
-- Je ne crois pas, monsieur Starr, répondit Harry, que nous ayons lieu
de nous en féliciter ! Leurs remplaçants ne valent pas mieux et peuvent
être pires, assurément !
-- En effet, Harry, reprit l'ingénieur, mais qu'y faire ? Évidemment,
les êtres quelconques qui se cachent dans la mine, communiquent par
cette galerie avec la surface du sol. Ce sont eux, sans doute, qui, la
torche à la main, pendant cette nuit de tourmente, ont attiré le Motala
à la côte, et, comme les anciens pilleurs d'épaves, ils en eussent volé
les débris, si Jack Ryan et ses compagnons ne se fussent pas trouvés là
! Quoi qu'il en soit, enfin, tout s'explique. Voilà l'orifice du
repaire ! Quant à ceux qui l'habitaient, l'habitent-ils encore ?
-- Oui, puisque Nell tremble, lorsqu'on lui en parle ! répondit Harry
avec conviction. Oui, puisque Nell ne veut pas ou n'ose pas en parler !
» Harry devait avoir raison. Si les mystérieux hôtes de la houillère
l'eussent abandonnée, ou s'ils étaient morts, quelle raison aurait eue
la jeune fille de garder le silence ?
Cependant, James Starr tenait absolument à pénétrer ce secret. Il
pressentait que l'avenir de la nouvelle exploitation pouvait en
dépendre. On prit donc de nouveau les plus sévères précautions. Les
magistrats furent prévenus. Des agents occupèrent secrètement les
ruines de Dundonald-Castle. Harry lui-même se cacha, pendant plusieurs
nuits, au milieu des broussailles qui hérissaient la colline. Peine
inutile. On ne découvrit rien. Nul être humain n'apparut à travers
l'orifice.
On en arriva bientôt à cette conclusion, que les malfaiteurs avaient dû
définitivement quitter la Nouvelle-Aberfoyle, et que, quant à Nell, ils
la croyaient morte au fond de ce puits où ils l'avaient abandonnée.
Avant l'exploitation, la houillère pouvait leur offrir un refuge
assuré, à l'abri de toute perquisition. Mais, depuis, les circonstances
n'étaient plus les mêmes. Le gîte devenait difficile à cacher. On
aurait donc dû raisonnablement espérer qu'il n'y avait plus rien à
craindre pour l'avenir. Cependant, James Starr n'était pas absolument
rassuré. Harry, non plus, ne pouvait se rendre, et il répétait souvent :
« Nell a été évidemment mêlée à tout ce mystère. Si elle n'avait plus
rien à redouter, pourquoi garderait-elle le silence ? On ne peut douter
qu'elle soit heureuse d'être avec nous ! Elle nous aime tous ! Elle
adore ma mère ! Si elle se tait sur son passé, sur ce qui pourrait nous
rassurer pour l'avenir, c'est donc que quelque terrible secret, que sa
conscience lui interdit de dévoiler, pèse sur elle ! Peut-être aussi,
dans notre intérêt plus que dans le sien, croit-elle devoir se
renfermer dans cet inexplicable mutisme ! »
C'est par suite de ces diverses considérations que, d'un accord commun,
il avait été convenu qu'on écarterait de la conversation tout ce qui
pouvait rappeler son passé à la jeune fille.
Un jour, cependant, Harry fut amené à faire connaître à Nell ce que
James Starr, son père, sa mère et lui-même croyaient devoir à son
intervention.
C'était jour de fête. Les bras chômaient aussi bien à la surface du
comté de Stirling que dans le domaine souterrain. On s'y promenait un
peu partout. Des chants retentissaient, en vingt endroits, sous les
voûtes sonores de la Nouvelle-Aberfoyle.
Harry et Nell avaient quitté le cottage et suivaient à pas lents la
rive gauche du lac Malcolm. Là, les éclats électriques se projetaient
avec moins de violence, et leurs faisceaux se brisaient capricieusement
aux angles de quelques pittoresques rochers qui soutenaient le dôme.
Cette pénombre convenait mieux aux yeux de Nell, qui ne se faisaient
que très difficilement à la lumière.
Après une heure de marche, Harry et sa compagne s'arrêtèrent en face de
la chapelle de Saint-Gilles, sur une sorte de terrasse naturelle, qui
dominait les eaux du lac.
« Tes yeux, Nell, ne sont pas encore habitués au jour, dit Harry, et
certainement, ils ne pourraient supporter l'éclat du soleil.
-- Non, sans doute, répondit la jeune fille, si le soleil est tel que
tu me l'as dépeint, Harry.
-- Nell, reprit Harry, en te parlant, je n'ai pu te donner une juste
idée de sa splendeur ni des beautés de cet univers que tes regards
n'ont jamais observé. -- Mais, dis-moi, se peut-il que depuis le jour
où tu es née dans les profondeurs de la houillère, se peut-il que tu ne
sois jamais remontée à la surface du sol ?
-- Jamais, Harry, répondit Nell, et je ne pense pas que, même petite,
ni un père ni une mère m'y aient jamais portée. J'aurais certainement
gardé quelque souvenir du dehors !
-- Je le crois, répondit Harry. D'ailleurs, à cette époque, Nell, bien
d'autres que toi ne quittaient jamais la mine. Les communications avec
l'extérieur étaient difficiles, et j'ai connu plus d'un jeune garçon ou
d'une jeune fille, qui, à ton âge, ignoraient encore tout ce que tu
ignores des choses de là-haut ! Mais maintenant, en quelques minutes,
le railway du grand tunnel nous transporte à la surface du comté. J'ai
donc hâte, Nell, de t'entendre me dire : « viens, Harry, mes yeux
peuvent supporter la lumière du jour, et je veux voir le soleil ! Je
veux voir l'oeuvre de Dieu ! »
-- Je te le dirai, Harry, répondit la jeune fille, avant peu, je
l'espère. J'irai admirer avec toi ce monde extérieur, et cependant...
-- Que veux-tu dire, Nell ? demanda vivement Harry. Aurais-tu quelque
regret d'avoir abandonné le sombre abîme dans lequel tu as vécu pendant
les premières années de ta vie, et dont nous t'avons retirée presque
morte ?
-- Non, Harry, répondit Nell. Je pensais seulement que les ténèbres
sont belles aussi. Si tu savais tout ce qu'y voient des yeux habitués à
leur profondeur ! Il y a des ombres qui passent et qu'on aimerait à
suivre dans leur vol ! Parfois ce sont des cercles qui s'entrecroisent
devant le regard et dont on ne voudrait plus sortir ! Il existe, au
fond de la houillère, des trous noirs, pleins de vagues lumières. Et
puis, on entend des bruits qui vous parlent ! vois-tu, Harry, il faut
avoir vécu là pour comprendre ce que je ressens, ce que je ne puis
t'exprimer !
-- Et tu n'avais pas peur, Nell, quand tu étais seule ?
-- Harry, répondit la jeune fille, c'est quand j'étais seule que je
n'avais pas peur ! » La voix de Nell s'était légèrement altérée en
prononçant ces paroles. Harry, cependant, crut devoir la presser un
peu, et il dit :
« Mais on pouvait se perdre dans ces longues galeries, Nell. Ne
craignais-tu donc pas de t'y égarer ?
-- Non, Harry. Je connaissais, depuis longtemps, tous les détours de la
nouvelle houillère !
-- N'en sortais-tu pas quelquefois ?...
-- Oui.., quelquefois.., répondit en hésitant la jeune fille,
quelquefois, je venais jusque dans l'ancienne mine d'Aberfoyle.
-- Tu connaissais donc le vieux cottage ?
-- Le cottage.., oui.., mais, de bien loin seulement, ceux qui
l'habitaient !
-- C'étaient mon père et ma mère, répondit Harry, c'était moi ! Nous
n'avions jamais voulu abandonner notre ancienne demeure !
-- Peut-être cela aurait-il mieux valu pour vous !... murmura la jeune
fille.
-- Et pourquoi, Nell ? N'est-ce pas notre obstination à ne pas la
quitter, qui nous a fait découvrir le nouveau gisement ? Et cette
découverte n'a-t-elle pas eu des conséquences heureuses pour toute une
population qui a reconquis ici l'aisance par le travail, pour toi,
Nell, qui, rendue à la vie, as trouvé des coeurs tout à toi !
-- Pour moi ! répondit vivement Nell... Oui ! quoi qu'il puisse arriver
! Pour les autres.., qui sait ?...
-- Que veux-tu dire ?
-- Rien... rien !... Mais, il y avait danger à s'introduire, alors,
dans la nouvelle houillère ! Oui ! grand danger ! Harry ! Un jour, des
imprudents ont pénétré dans ces abîmes. Ils ont été loin, bien loin !
Ils se sont égarés...
-- Égarés ? dit Harry en regardant Nell.
-- Oui... égarés... répondit Nell, dont la voix tremblait. Leur lampe
s'est éteinte ! Ils n'ont pu retrouver leur chemin...
-- Et là, s'écria Harry, emprisonnés pendant huit longs jours, Nell,
ils ont été près de mourir ! Et sans un être secourable, que Dieu leur
a envoyé, un ange peut-être, qui leur a secrètement apporté un peu de
nourriture, sans un guide mystérieux qui, plus tard, a conduit jusqu'à
eux leurs libérateurs, ils ne seraient jamais sortis de cette tombe !
-- Et comment le sais-tu ? demanda la jeune fille.
-- Parce que ces hommes c'était James Starr.., c'était mon père...
c'était moi, Nell ! »
Nell, relevant la tête, saisit la main du jeune homme, et elle le
regarda avec une telle fixité, que celui-ci se sentit troublé jusqu'au
plus profond de son coeur.
« Toi ! répéta la jeune fille.
-- Oui ! répondit Harry, après un instant de silence, et celle à qui
nous devons de vivre, c'était toi,
Nell ! Ce ne pouvait être que toi ! » Nell laissa tomber sa tête entre
ses deux mains, sans répondre. Jamais Harry ne l'avait vue aussi
vivement impressionnée.
« Ceux qui t'ont sauvée, Nell, ajouta-t-il d'une voix émue, te devaient
déjà la vie, et crois-tu qu'ils puissent jamais l'oublier ? »
XVI
Sur l'échelle oscillante
Cependant, les travaux d'exploitation de la Nouvelle-Aberfoyle étaient
conduits avec grand profit. Il va sans dire que l'ingénieur James Starr
et Simon Ford -- les premiers découvreurs de ce riche bassin
carbonifère -- participaient largement à ces bénéfices. Harry devenait
donc un parti. Mais il ne songeait guère à quitter le cottage. Il avait
remplacé son père dans les fonctions d'overman et surveillait
assidûment tout ce monde de mineurs.
Jack Ryan était fier et ravi de toute cette fortune qui arrivait à son
camarade. Lui aussi, il faisait bien ses affaires. Tous deux se
voyaient souvent, soit au cottage, soit dans les travaux du fond. Jack
Ryan n'était pas sans avoir observé les sentiments qu'éprouvait Harry
pour la jeune fille. Harry n'avouait pas, mais Jack riait à belles
dents, lorsque son camarade secouait la tête en signe de dénégation.
Il faut dire que l'un des plus vifs désirs de Jack Ryan était
d'accompagner Nell, lorsqu'elle ferait sa première visite à la surface
du comté. Il voulait voir ses étonnements, son admiration devant cette
nature encore inconnue d'elle. Il espérait bien qu'Harry l'emmènerait
pendant cette excursion. Jusqu'ici, cependant, celui-ci ne lui en avait
pas fait la proposition, -- ce qui ne laissait pas de l'inquiéter un
peu.
Un jour, Jack Ryan descendait l'un des puits d'aération par lequel les
étages inférieurs de la houillère communiquaient avec la surface du
sol. Il avait pris l'une de ces échelles qui, en se relevant et en
s'abaissant par oscillations successives, permettent de descendre et de
monter sans fatigue. Vingt oscillations de l'appareil l'avaient abaissé
de cent cinquante pieds environ, lorsque, sur l'étroit palier où il
avait pris place, il se rencontra avec Harry, qui remontait aux travaux
du jour.
« C'est toi ? dit Jack, en regardant son compagnon, éclairé par la
lumière des lampes électriques du puits.
-- Oui, Jack, répondit Harry, et je suis content de te voir. J'ai une
proposition à te faire...
-- Je n'écoute rien avant que tu m'aies donné des nouvelles de Nell !
s'écria Jack Ryan.
-- Nell va bien, Jack, et si bien même que, dans un mois ou six
semaines, je l'espère...
-- Tu l'épouseras, Harry ?
-- Tu ne sais ce que tu dis, Jack !
-- C'est possible, Harry, mais je sais bien ce que je ferai !
-- Et que feras-tu ?
-- Je l'épouserai, moi, si tu ne l'épouses pas, toi ! répliqua Jack, en
éclatant de rire. Saint Mungo me protège ! mais elle me plaît, la
gentille Nell ! Une jeune et bonne créature qui n'a jamais quitté la
mine, c'est bien la femme qu'il faut à un mineur ! Elle est orpheline
comme je suis orphelin, et, pour peu que tu ne penses vraiment pas à
elle, et qu'elle veuille de ton camarade, Harry !... »
Harry regardait gravement Jack. Il le laissait parler, sans même
essayer de lui répondre.
« Ce que je dis là ne te rend pas jaloux, Harry ? demanda Jack Ryan
d'un ton un peu plus sérieux.
-- Non, Jack, répondit tranquillement Harry.
-- Cependant, si tu ne fais pas de Nell ta femme, tu n'as pas la
prétention qu'elle reste vieille fille ?
-- Je n'ai aucune prétention », répondit Harry.
Une oscillation de l'échelle vint alors permettre aux deux amis de se
séparer, l'un pour descendre, l'autre pour remonter le puits.
Cependant, ils ne se séparèrent pas.
« Harry, dit Jack, crois-tu que je t'aie parlé sérieusement tout à
l'heure à propos de Nell ?
-- Non, Jack, répondit Harry.
-- Eh bien, je vais le faire alors !
-- Toi, parler sérieusement !
-- Mon brave Harry, répondit Jack, je suis capable de donner un bon
conseil à un ami.
-- Donne, Jack.
-- Eh bien, voilà ! Tu aimes Nell de tout l'amour dont elle est digne,
Harry ! Ton père, le vieux Simon, ta mère, la vieille Madge, l'aiment
aussi comme si elle était leur enfant. Or, tu aurais bien peu à faire
pour qu'elle devînt tout à fait leur fille ! -- Pourquoi ne
l'épouses-tu pas ?
-- Pour t'avancer ainsi, Jack, répondit Harry, connais-tu donc les
sentiments de Nell ?
-- Personne ne les ignore, pas même toi, Harry, et c'est pour cela que
tu n'es point jaloux ni de moi, ni des autres. -- Mais voici l'échelle
qui va descendre, et...
-- Attends, Jack, dit Harry, en retenant son camarade, dont le pied
avait déjà quitté le palier pour se poser sur l'échelon mobile.
-- Bon, Harry ! s'écria Jack en riant, tu vas me faire écarteler !
-- Écoute sérieusement, Jack, répondit Harry, car, à mon tour, c'est
sérieusement que je parle.
-- J'écoute... jusqu'à la prochaine oscillation, mais pas plus !
-- Jack, reprit Harry, je n'ai point à cacher que j'aime Nell.
Mon plus vif désir est d'en faire ma femme...
-- Bien, cela.
-- Mais, telle qu'elle est encore, j'ai comme un scrupule de conscience
à lui demander de prendre une détermination qui doit être irrévocable.
-- Que veux-tu dire, Harry ?
-- Je veux dire, Jack, que Nell n'a jamais quitté ces profondeurs de la
houillère où elle est née, sans doute. Elle ne sait rien, elle ne
connaît rien du dehors. Elle a tout à apprendre par les yeux, et
peut-être aussi par le coeur. Qui sait ce que seront ses pensées,
lorsque de nouvelles impressions naîtront en elle ! Elle n'a encore
rien de terrestre, et il me semble que ce serait la tromper, avant
qu'elle se soit décidée, en pleine connaissance, à préférer à tout
autre le séjour dans la houillère. -- Me comprends-tu, Jack ?
-- Oui... vaguement... Je comprends surtout que tu vas encore me faire
manquer la prochaine oscillation !
-- Jack, répondit Harry d'une voix grave, quand ces appareils ne
devraient plus jamais fonctionner, quand ce palier devrait manquer sous
nos pieds, tu écouteras ce que j'ai à te dire !
-- A la bonne heure ! Harry. Voilà comment j'aime qu'on me parle ! --
Nous disons donc qu'avant d'épouser Nell, tu vas l'envoyer dans un
pensionnat de la vieille-Enfumée ?
-- Non, Jack, répondit Harry, je saurai bien moi-même faire l'éducation
de celle qui devra être ma femme !
-- Et cela n'en vaudra que mieux, Harry !
-- Mais, auparavant, reprit Harry, je veux, comme je viens de te le
dire, que Nell ait une vraie connaissance du monde extérieur. Une
comparaison, Jack. Si tu aimais une jeune fille aveugle, et si l'on
venait te dire : « Dans un mois elle sera guérie ! » n'attendrais-tu
pas pour l'épouser que sa guérison fût faite ?
-- Oui, ma foi, oui ! répondit Jack Ryan.
-- Eh bien, Jack, Nell est encore aveugle, et, avant d'en faire ma
femme, je veux qu'elle sache bien que c'est moi, que ce sont les
conditions de ma vie qu'elle préfère et accepte. Je veux que ses yeux
se soient ouverts enfin à la lumière du jour !
-- Bien, Harry, bien, très bien ! s'écria Jack Ryan. Je te comprends à
cette heure. Et à quelle époque l'opération ?...
-- Dans un mois, Jack, répondit Harry. Les yeux de Nell s'habituent peu
à peu à la clarté de nos disques. C'est une préparation. Dans un mois,
je l'espère, elle aura vu la terre et ses merveilles, le ciel et ses
splendeurs ! Elle saura que la nature a donné au regard humain des
horizons plus reculés que ceux d'une sombre houillère ! Elle verra que
les limites de l'univers sont infinies ! »
Mais, tandis qu'Harry se laissait ainsi entraîner par son imagination,
Jack Ryan, quittant le palier, avait sauté sur l'échelon oscillant de
l'appareil.
« Eh ! Jack, cria Harry, où es-tu donc ?
-- Au-dessous de toi, répondit en riant le joyeux compère. Pendant que
tu t'élèves dans l'infini, moi, je descends dans l'abîme !
-- Adieu, Jack ! répondit Harry, en se cramponnant lui-même à l'échelle
remontante. Je te recommande de ne parler à personne de ce que je viens
de te dire !
-- A personne ! cria Jack Ryan, mais à une condition pourtant...
-- Laquelle ?
-- C'est que je vous accompagnerai tous les deux pendant la première
excursion que Nell fera à la surface du globe !
-- Oui, Jack, je te le promets », répondit Harry.
Une nouvelle pulsation de l'appareil mit encore un intervalle plus
considérable entre les deux amis. Leur voix n'arrivait plus que très
affaiblie de l'un à l'autre.
Et, cependant, Harry put encore entendre Jack crier :
« Et lorsque Nell aura vu les étoiles, la lune et le soleil, sais-tu
bien ce qu'elle leur préférera ?
-- Non, Jack !
-- Ce sera toi, mon camarade, toi encore, toi toujours ! »
Et la voix de Jack Ryan s'éteignit enfin dans un dernier hurrah !
Cependant, Harry consacrait toutes ses heures inoccupées à l'éducation
de Nell. Il lui avait appris à lire, à écrire, -- toutes choses dans
lesquelles la jeune fille fit de rapides progrès. On eût dit qu'elle «
savait » d'instinct. Jamais intelligence plus vive ne triompha plus
vite d'une aussi complète ignorance. C'était un étonnement pour ceux
qui l'approchaient.
Simon et Madge se sentaient chaque jour plus étroitement liés à leur
enfant d'adoption, dont le passé ne laissait pas de les préoccuper,
cependant. Ils avaient bien reconnu la nature des sentiments d'Harry
pour Nell, et cela ne leur déplaisait point.
On se rappelle que lors de sa première visite à l'ancien cottage, le
vieil overman avait dit à l'ingénieur :
« Pourquoi mon fils se marierait-il ? Quelle créature de là-haut
conviendrait à un garçon dont la vie doit s'écouler dans les
profondeurs d'une mine ! »
Eh bien, ne semblait-il pas que la Providence lui eût envoyé la seule
compagne qui pût véritablement convenir à son fils ? N'était-ce pas là
comme une faveur du Ciel ?
Aussi, le vieil overman se promettait-il bien que, si ce mariage se
faisait, ce jour-là, il y aurait à Coal-city une fête qui ferait époque
pour les mineurs de la Nouvelle-Aberfoyle.
Simon Ford ne savait pas si bien dire !
Il faut ajouter qu'un autre encore désirait non moins ardemment cette
union de Nell et d'Harry. C'était l'ingénieur James Starr. Certes, le
bonheur de ces deux jeunes gens, il le voulait par-dessus tout. Mais un
mobile, d'un intérêt plus général, peut-être, le poussait aussi dans ce
sens.
On le sait, James Starr avait conservé certaines appréhensions, bien
que rien dans le présent ne les justifiât plus. Cependant, ce qui avait
été pouvait être encore. Ce mystère de la nouvelle houillère, Nell
était évidemment la seule à le connaître. Or, si l'avenir devait
réserver de nouveaux dangers aux mineurs d'Aberfoyle, comment se mettre
en garde contre de telles éventualités, sans en savoir au moins la
cause ?
« Nell n'a pas voulu parler, répétait souvent James Starr, mais ce
qu'elle a tu jusqu'ici à tout autre, elle ne saurait le taire longtemps
à son mari ! Le danger menacerait Harry comme il nous menacerait
nous-mêmes. Donc, un mariage qui doit donner le bonheur aux époux et la
sécurité à leurs amis, est un bon mariage, ou il ne s'en fera jamais
ici-bas ! »
Ainsi raisonnait, non sans quelque logique, l'ingénieur James Starr. Ce
raisonnement, il le communiqua même au vieux Simon, qui ne fut pas sans
le goûter. Rien ne semblait donc devoir s'opposer à ce qu'Harry devînt
l'époux de Nell.
Et qui donc l'aurait pu ? Harry et Nell s'aimaient. Les vieux parents
ne rêvaient pas d'autre compagne pour leur fils. Les camarades d'Harry
enviaient son bonheur, tout en reconnaissant qu'il lui était bien dû.
La jeune fille ne relevait que d'elle-même et n'avait d'autre
consentement à obtenir que celui de son propre coeur.
Mais, si personne ne semblait pouvoir mettre obstacle à ce mariage,
pourquoi, lorsque les disques électriques s'éteignaient à l'heure du
repos, quand la nuit se faisait sur la cité ouvrière, lorsque les
habitants de Coal-city avaient regagné leur cottage, pourquoi, de l'un
des coins les plus sombres de la Nouvelle Aberfoyle, un être mystérieux
se glissait-il dans les ténèbres ? Quel instinct guidait ce fantôme à
travers certaines galeries si étroites qu'on devait les croire
impraticables ? Pourquoi cet être énigmatique, dont les yeux perçaient
la plus profonde obscurité, venait-il en rampant sur le rivage du lac
Malcolm ? Pourquoi se dirigeait-il si obstinément vers l'habitation de
Simon Ford, et si prudemment aussi, qu'il avait jusqu'alors déjoué
toute surveillance ? Pourquoi venait-il appuyer son oreille aux
fenêtres et essayait-il de surprendre des lambeaux de conversation à
travers les volets du cottage ?
Et, lorsque certaines paroles arrivaient jusqu'à lui, pourquoi son
poing se dressait-il pour menacer la tranquille demeure ? Pourquoi,
enfin ces mots s'échappaient-ils de sa bouche, contractée par la colère
:
« Elle et lui ! Jamais ! »
XVII
Un lever de soleil
Un mois après -- c'était le soir du 20 août --, Simon Ford et Madge
saluaient de leurs meilleurs « wishes » quatre touristes qui
s'apprêtaient à quitter le cottage.
James Starr, Harry et Jack Ryan allaient conduire Nell sur un sol que
son pied n'avait jamais foulé, dans cet éclatant milieu, dont ses
regards ne connaissaient pas encore la lumière.