soleil britannique, plus embrumé qu'il ne convient à un soleil des
dimanches.
Jack Ryan faisait remarquer ce tumultueux concours de visiteurs à son
camarade Harry. Mais celui-ci ne semblait prêter à ses paroles qu'une
médiocre attention.
« Regarde donc, Harry ! s'écriait Jack Ryan. Quel empressement à venir
nous voir. ! Allons, mon camarade ! Chasse un peu tes idées tristes
pour mieux faire les honneurs de notre domaine ! Tu donnerais à penser,
à tous ces gens du dessus, que l'on peut envier leur sort !
-- Jack, répondit Harry, ne t'occupe pas de moi ! Tu es gai pour deux,
et cela suffit !
-- Que le vieux Nick m'emporte ! riposta Jack Ryan, si ta mélancolie ne
finit pas par déteindre sur moi ! Mes yeux se rembrunissent, mes lèvres
se resserrent, le rire me reste au fond du gosier, la mémoire des
chansons m'abandonne ! voyons, Harry, qu'as-tu ?
-- Tu le sais, Jack.
-- Toujours cette pensée ?...
-- Toujours.
-- Ah ! mon pauvre Harry ! répondit Jack Ryan en haussant les épaules,
si, comme moi, tu mettais tout cela sur le compte des lutins de la
mine, tu aurais l'esprit plus tranquille !
-- Tu sais bien, Jack, que les lutins n'existent que dans ton
imagination, et que, depuis la reprise des travaux, on n'en a pas revu
un seul dans la Nouvelle-Aberfoyle.
-- Soit, Harry ! mais, si les brawnies ne se montrent plus, il me
semble que ceux auxquels tu veux rapporter toutes ces choses
extraordinaires ne se montrent pas davantage !
-- Je les retrouverai, Jack !
-- Ah ! Harry ! Harry ! Les génies de la Nouvelle-Aberfoyle ne sont pas
faciles à surprendre !
-- Je les retrouverai, tes prétendus génies ! reprit Harry avec
l'accent de la plus énergique conviction.
-- Ainsi, tu prétends punir ?...
-- Punir et récompenser, Jack. Si une main nous a emprisonnés dans
cette galerie, je n'oublie pas qu'une autre main nous a secourus ! Non
! je ne l'oublie pas !
-- Eh ! Harry ! répondit Jack Ryan, es-tu bien sûr que ces deux
mains-là n'appartiennent pas au même corps ?
-- Pourquoi, Jack ? D'où peut te venir cette idée ?
-- Dame... tu sais... Harry ! Ces êtres, qui vivent dans les abîmes...
ne sont pas faits comme nous !
-- Ils sont faits comme nous, Jack !
-- Eh non ! Harry... non... D'ailleurs, ne peut-on supposer que quelque
fou est parvenu à s'introduire...
-- Un fou ! répondit Harry ! Un fou qui aurait une telle suite dans les
idées ! Un fou, ce malfaiteur qui, depuis le jour où il a rompu les
échelles du puits Yarow, n'a cessé de nous faire du mal !
-- Mais il n'en fait plus, Harry. Depuis trois ans, aucun acte
malveillant n'a été renouvelé ni contre toi, ni contre les tiens !
-- Il n'importe, Jack, répondit Harry. J'ai le pressentiment que cet
être mauvais, quel qu'il soit, n'a pas renoncé à ses projets. Sur quoi
je me fonde pour te parler ainsi, je ne pourrais le dire. Aussi, Jack,
dans l'intérêt de la nouvelle exploitation, je veux savoir qui il est
et d'où il vient.
-- Dans l'intérêt de la nouvelle exploitation ?... demanda Jack Ryan,
assez étonné.
-- Oui, Jack, reprit Harry. Je ne sais si je m'abuse, mais je vois dans
toute cette affaire un intérêt contraire au nôtre. J'y ai souvent
songé, et je ne crois pas me tromper. Rappelle-toi la série de ces
faits inexplicables, qui s'enchaînent logiquement l'un à l'autre. Cette
lettre anonyme, contradictoire de celle de mon père, prouve, tout
d'abord, qu'un homme a eu connaissance de nos projets et qu'il a voulu
en empêcher l'accomplissement. M. Starr vient nous rendre visite à la
fosse Dochart. A peine l'y ai-je introduit, qu'une énorme pierre est
lancée sur nous, et que toute communication est aussitôt interrompue
par la rupture des échelles du puits Yarow. Notre exploration commence.
Une expérience, qui doit révéler l'existence du nouveau gisement, est
alors rendue impossible par l'obturation des fissures du schiste.
Néanmoins, la constatation s'opère, le filon est trouvé. Nous revenons
sur nos pas. Un grand souffle se produit dans l'air. Notre lampe est
brisée. L'obscurité se fait autour de nous. Nous parvenons, cependant,
à suivre la sombre galerie... Plus d'issue pour en sortir. L'orifice
était bouché. Nous étions séquestrés. Eh bien, Jack, ne vois-tu pas
dans tout cela une pensée criminelle ? Oui ! un être, insaisissable
jusqu'ici, mais non pas surnaturel, comme tu persistes à le croire,
était caché dans la houillère. Dans un intérêt que je ne puis
comprendre, il cherchait à nous en interdire l'accès. Il y était !...
Un pressentiment me dit qu'il y est encore, et qui sait s'il ne prépare
pas quelque coup terrible ! -- Eh bien, Jack, dussé-je y risquer ma
vie, je le découvrirai ! »
Harry avait parlé avec une conviction qui ébranla sérieusement son
camarade.
Jack Ryan sentait bien qu'Harry avait raison, -- au moins pour le
passé. Que ces faits extraordinaires eussent une cause naturelle ou
surnaturelle, ils n'en étaient pas moins patents.
Cependant, le brave garçon ne renonçait pas à sa manière d'expliquer
ces événements. Mais, comprenant qu'Harry n'admettrait jamais
l'intervention d'un génie mystérieux, il se rabattit sur l'incident qui
semblait inconciliable avec le sentiment de malveillance dirigée contre
la famille Ford.
« Eh bien, Harry, dit-il, si je suis obligé de te donner raison sur un
certain nombre de points, ne penseras-tu pas avec moi que quelque
bienfaisant brawnie, en vous apportant le pain et l'eau, a pu vous
sauver de...
-- Jack, répondit Harry en l'interrompant, l'être secourable dont tu
veux faire un être surnaturel existe aussi réellement que le malfaiteur
en question, et, tous deux, je les chercherai jusque dans les plus
lointaines profondeurs de la houillère.
-- Mais as-tu quelque indice qui puisse guider tes recherches ? demanda
Jack Ryan.
-- Peut-être, répondit Harry. Écoute-moi bien. A cinq milles dans
l'ouest de la Nouvelle-Aberfoyle, sous la portion du massif qui
supporte le Lomond, il existe un puits naturel qui s'enfonce
perpendiculairement dans les entrailles mêmes du gisement. Il y a huit
jours, j'ai voulu en sonder la profondeur. Or, pendant que ma sonde
descendait, alors que j'étais penché sur l'orifice de ce puits, il m'a
semblé que l'air s'agitait à l'intérieur, comme s'il eût été battu de
grands coups d'ailes.
-- C'était quelque oiseau égaré dans les galeries inférieures de la
houillère, répondit Jack.
-- Ce n'est pas tout, Jack, reprit Harry. Ce matin même, je suis
retourné à ce puits, et là, prêtant l'oreille, j'ai cru surprendre
comme une sorte de gémissement...
-- Un gémissement ! s'écria Jack. Tu t'es trompé, Harry ! C'est une
poussée d'air.., à moins qu'un lutin...
-- Demain, Jack, reprit Harry, je saurai à quoi m'en tenir.
-- Demain ? répondit Jack en regardant son camarade.
-- Oui ! Demain, je descendrai dans cet abîme.
-- Harry, c'est tenter Dieu, cela !
-- Non, Jack, car j'implorerai son aide pour y descendre. Demain, nous
nous rendrons tous deux à ce puits avec quelques-uns de nos camarades.
Une longue corde, à laquelle je m'attacherai, vous permettra de me
descendre et de me retirer à un signal convenu. -- Je puis compter sur
toi, Jack ?
-- Harry, répondit Jack Ryan en hochant la tête, je ferai ce que tu me
demandes, et cependant, je te le répète, tu as tort.
-- Mieux vaut avoir tort de faire que remords de n'avoir pas fait, dit
Harry d'un ton décidé. Donc, demain matin, à six heures, et silence !
Adieu, Jack ! »
Et, pour ne pas continuer une conversation dans laquelle Jack Ryan eût
encore essayé de combattre ses projets, Harry quitta brusquement son
camarade et rentra au cottage.
Il faut, cependant, convenir que les appréhensions de Jack n'étaient
point exagérées. Si quelque ennemi personnel menaçait Harry, s'il se
trouvait au fond de ce puits où le jeune mineur allait le chercher,
Harry s'exposait. Cependant, quelle vraisemblance d'admettre qu'il en
fût ainsi ?
« Et, au surplus, répétait Jack Ryan, pourquoi se donner tant de mal
pour expliquer une série de faits, qui s'expliquaient si aisément par
une intervention surnaturelle des génies de la mine ? »
Quoi qu'il en soit, le lendemain, Jack Ryan et trois mineurs de sa
brigade arrivaient en compagnie d'Harry à l'orifice du puits suspect.
Harry n'avait rien dit de son projet, ni à James Starr, ni au vieil
overman. De son côté, Jack Ryan avait été assez discret pour ne point
parler. Les autres mineurs, en les voyant partir, avaient pensé qu'il
ne s'agissait là que d'une simple exploration du gisement suivant sa
coupe verticale.
Harry s'était muni d'une longue corde, mesurant deux cents pieds. Cette
corde n'était pas grosse, mais elle était solide. Harry ne devant ni
descendre ni remonter à la force des poignets, il suffisait que la
corde fût assez forte pour supporter son poids. C'était à ses
compagnons qu'incomberait la tâche de le laisser glisser dans le
gouffre, à eux de l'en retirer. Une secousse, imprimée à la corde,
servirait de signal entre eux et lui.
Le puits était assez large, ayant douze pieds de diamètre à son
orifice. Une poutre fut placée en travers, comme un pont, de manière
que la corde, en glissant à sa surface, pût se maintenir dans l'axe du
puits. Précaution indispensable à prendre pour qu'Harry ne fût pas
heurté, pendant la descente, aux parois latérales.
Harry était prêt.
« Tu persistes dans ton projet d'explorer cet abîme ? lui demanda Jack
Ryan à voix basse.
-- Oui, Jack », répondit Harry.
La corde fut d'abord attachée autour des reins d'Harry, puis sous ses
aisselles, afin que son corps ne pût basculer.
Ainsi maintenu, Harry était libre de ses deux mains. A sa ceinture, il
suspendit une lampe de sûreté, à son côté, un de ces larges couteaux
écossais qui sont engainés dans un fourreau de cuir.
Harry s'avança jusqu'au milieu de la poutre, autour de laquelle la
corde fut passée.
Puis, ses compagnons le laissant glisser, il s'enfonça lentement dans
le puits. Comme la corde subissait un léger mouvement de rotation, la
lueur de sa lampe se portait successivement sur chaque point des
parois, et Harry put les examiner avec soin.
Ces parois étaient faites de schiste houiller. Elles étaient assez
lisses pour qu'il fût impossible de se hisser à leur surface.
Harry calcula qu'il descendait avec une vitesse modérée, environ un
pied par seconde. Il avait donc possibilité de bien voir, facilité de
se tenir prêt à tout événement.
Au bout de deux minutes, c'est-à-dire à une profondeur de cent vingt
pieds à peu près, la descente s'était opérée sans incident. Il
n'existait aucune galerie latérale dans la paroi du puits, lequel
s'étranglait peu à peu, en forme d'entonnoir. Mais Harry commençait à
sentir un air plus frais, qui venait d'en bas, -- d'où il conclut que
l'extrémité inférieure du puits communiquait avec quelque boyau de
l'étage inférieur de la crypte.
La corde glissait toujours. L'obscurité était absolue. Le silence,
absolu aussi. Si un être vivant, quel qu'il fût, avait cherché refuge
dans ce mystérieux et profond abîme, ou il n'y était pas alors, ou
aucun mouvement ne trahissait sa présence.
Harry, plus défiant à mesure qu'il descendait, avait tiré le couteau de
sa gaine, et il le tenait de sa main droite.
A une profondeur de cent quatre-vingts pieds, Harry sentit qu'il avait
atteint le sol inférieur, car la corde mollit et ne se déroula plus.
Harry respira un instant. Une des craintes qu'il avait pu concevoir ne
s'était pas réalisée, c'est-à-dire que, pendant sa descente, la corde
ne fût coupée au-dessus de lui. Il n'avait, d'ailleurs, remarqué aucune
anfractuosité dans les parois qui pût receler un être quelconque.
L'extrémité inférieure du puits était fort rétrécie.
Harry, détachant la lampe de sa ceinture, la promena sur le sol. Il ne
s'était pas trompé dans ses conjectures.
Un étroit boyau s'enfonçait latéralement dans l'étage inférieur du
gisement. Il eût fallu se courber pour y pénétrer, et se traîner sur
les mains pour le suivre.
Harry voulut voir en quelle direction se ramifiait cette galerie, et si
elle aboutissait à quelque abîme.
Il se coucha sur le sol et commença à ramper. Mais un obstacle l'arrêta
presque aussitôt.
Il crut sentir au toucher que cet obstacle était un corps qui obstruait
le passage.
Harry recula, d'abord, par un vif sentiment de répulsion, puis il
revint.
Ses sens ne l'avaient pas trompé. Ce qui l'avait arrêté, c'était, en
effet, un corps. Il le saisit, et se rendit compte que, glacé aux
extrémités, il n'était pas encore refroidi tout à fait.
L'attirer à soi, le ramener au fond du puits, projeter sur lui la
lumière de la lampe, ce fut fait en moins de temps qu'il ne faut à le
dire.
« Un enfant ! » s'écria Harry.
L'enfant, retrouvé au fond de cet abîme, respirait encore, mais son
souffle était si faible qu'Harry put croire qu'il allait cesser. Il
fallait donc, sans perdre un instant, ramener cette pauvre petite
créature à l'orifice du puits, et la conduire au cottage, où Madge lui
prodiguerait ses soins.
Harry, oubliant toute autre préoccupation, rajusta la corde à sa
ceinture, y attacha sa lampe, prit l'enfant qu'il soutint de son bras
gauche contre sa poitrine, et, gardant son bras droit libre et armé, il
fit le signal convenu, afin que la corde fût halée doucement.
La corde se tendit, et la remontée commença à s'opérer régulièrement.
Harry regardait autour de lui avec un redoublement d'attention. Il
n'était plus seul exposé, maintenant.
Tout alla bien pendant les premières minutes de l'ascension, aucun
incident ne semblait devoir survenir, lorsque Harry crut entendre un
souffle puissant qui déplaçait les couches d'air dans les profondeurs
du puits. Il regarda au-dessous de lui et aperçut, dans la pénombre,
une masse, qui, s'élevant peu à peu, le frôla en passant.
C'était un énorme oiseau, dont il ne put reconnaître l'espèce, et qui
montait à grands coups d'ailes.
Le monstrueux volatile s'arrêta, plana un instant, puis fondit sur
Harry avec un acharnement féroce.
Harry n'avait que son bras droit dont il pût faire usage pour parer les
coups du formidable bec de l'animal.
Harry se défendit donc, tout en protégeant l'enfant du mieux qu'il put.
Mais ce n'était pas à l'enfant, c'était à lui que l'oiseau s'attaquait.
Gêné par la rotation de la corde, il ne parvenait pas à le frapper
mortellement.
La lutte se prolongeait. Harry cria de toute la force de ses poumons,
espérant que ses cris seraient entendus d'en haut.
C'est ce qui arriva, car la corde fut aussitôt halée plus vite.
Il restait encore une hauteur de quatre-vingts pieds à franchir.
L'oiseau se jeta plus violemment alors sur Harry. Celui-ci, d'un coup
de son couteau, le blessa à l'aile; l'oiseau, poussant un cri rauque,
disparut dans les profondeurs du puits.
Mais, circonstance terrible, Harry, en brandissant son couteau pour
frapper l'oiseau, avait entamé la corde, dont un toron était maintenant
coupé.
Les cheveux d'Harry se dressèrent sur sa tête.
La corde cédait peu à peu, à plus de cent pieds au-dessus du fond de
l'abîme !...
Harry poussa un cri désespéré.
Un second toron manqua sous le double fardeau que supportait la corde à
demi tranchée.
Harry lâcha son couteau, et, par un effort surhumain, au moment où la
corde allait se rompre, il parvint à la saisir de la main droite
au-dessus de la section. Mais, bien que son poignet fût de fer, il
sentit la corde glisser peu à peu entre ses doigts.
Il aurait pu ressaisir cette corde à deux mains, en sacrifiant l'enfant
qu'il soutenait d'un bras... Il n'y voulut même pas penser.
Cependant, Jack Ryan et ses compagnons, surexcités par les cris
d'Harry, halaient plus vivement.
Harry crut qu'il ne pourrait tenir bon jusqu'à ce qu'il fût remonté à
l'orifice du puits. Sa face s'injecta. Il ferma un instant les yeux,
s'attendant à tomber dans l'abîme, puis il les rouvrit...
Mais, au moment où il allait lâcher la corde, qu'il ne tenait plus que
par son extrémité, il fut saisi et déposé sur le sol avec l'enfant.
La réaction se fit alors, et Harry tomba sans connaissance entre les
bras de ses camarades.
XV
Nell au cottage
Deux heures après, Harry, qui n'avait pas aussitôt recouvré ses sens,
et l'enfant, dont la faiblesse était extrême, arrivaient au cottage
avec l'aide de Jack Ryan et de ses compagnons.
Là, le récit de ces événements fut fait au vieil overman, et Madge
prodigua ses soins à la pauvre créature, que son fils venait de sauver.
Harry avait cru retirer un enfant de l'abîme... C'était une jeune fille
de quinze à seize ans, au plus. Son regard vague et plein d'étonnement,
sa figure maigre, allongée par la souffrance, son teint de blonde que
la lumière ne semblait avoir jamais baigné, sa taille frêle et petite,
tout en faisait un être à la fois bizarre et charmant. Jack Ryan, avec
quelque raison, la compara à un farfadet d'aspect un peu surnaturel.
Était-ce dû aux circonstances particulières, au milieu exceptionnel
dans lequel cette jeune fille avait peut-être vécu jusqu'alors, mais
elle paraissait n'appartenir qu'à demi à l'humanité. Sa physionomie
était étrange. Ses yeux, que l'éclat des lampes du cottage semblait
fatiguer, regardaient confusément, comme si tout eût été nouveau pour
eux.
A cet être singulier, alors déposé sur le lit de Madge et qui revint à
la vie comme s'il sortait d'un long sommeil, la vieille Écossaise
adressa d'abord la parole :
« Comment te nommes-tu ? lui demanda-t-elle.
-- Nell, répondit la jeune fille.
-- Nell, reprit Madge, souffres-tu ?
-- J'ai faim, répondit Nell. Je n'ai pas mangé depuis... depuis... »
A ce peu de mots qu'elle venait de prononcer, on sentait que Nell
n'était pas habituée à parler. La langue dont elle se servait était ce
vieux gaélique, dont Simon Ford et les siens faisaient souvent usage.
Sur la réponse de la jeune fille, Madge lui apporta aussitôt quelques
aliments. Nell se mourait de faim. Depuis quand était elle au fond de
ce puits ? on ne pouvait le dire.
« Combien de jours as-tu passés là-bas, ma fille ? » demanda Madge.
Nell ne répondit pas. Elle ne semblait pas comprendre la question qui
lui était faite.
« Depuis combien de jours ?... reprit Madge.
-- Jours ?... » répondit Nell, pour qui ce mot semblait être dépourvu
de toute signification.
Puis, elle secoua la tête comme une personne qui ne comprend pas ce
qu'on lui demande.
Madge avait pris la main de Nell et la caressait pour lui donner toute
confiance :.
« Quel âge as-tu, ma fille ? » demanda-t-elle, en lui faisant de bons
yeux, bien rassurants.
Même signe négatif de Nell.
« Oui, oui, reprit Madge, combien d'années ?
-- Années ?... » répondit Nell.
Et ce mot, pas plus que le mot « jour », ne parut avoir de
signification pour la jeune fille.
Simon Ford, Harry, Jack Ryan et ses compagnons la regardaient avec un
double sentiment de pitié et de sympathie. L'état de ce pauvre être,
vêtu d'une misérable cotte de grosse étoffe, était bien fait pour les
impressionner.
Harry, plus que tout autre, se sentait irrésistiblement attiré par
l'étrangeté même de Nell.
Il s'approcha alors. Il prit dans sa main la main que Madge venait
d'abandonner. Il regarda bien en face Nell, dont les lèvres ébauchèrent
une sorte de sourire, et il lui dit :
« Nell... là-bas.., dans la houillère... étais-tu seule ?
-- Seule ! seule ! » s'écria la jeune fille en se redressant.
Sa physionomie décelait alors l'épouvante. Ses yeux, qui s'étaient
adoucis sous le regard du jeune homme, redevinrent sauvages.
« Seule ! seule ! » répéta-t-elle, et elle retomba sur le lit de Madge,
comme si les forces lui eussent manqué tout à fait.
« Cette pauvre enfant est encore trop faible pour nous répondre, dit
Madge, après avoir recouché la jeune fille. Quelques heures de repos,
un peu de bonne nourriture, lui rendront ses forces. Viens, Simon !
viens, Harry ! venez tous, mes amis, et laissons faire le sommeil ! »
Sur le conseil de Madge, Nell fut laissée seule, et on put s'assurer,
un instant après, qu'elle dormait profondément.
Cet événement n'alla pas sans faire grand bruit, non seulement dans la
houillère, mais aussi dans le comté de Stirling, et, peu après, dans
tout le Royaume-Uni. Le renom d'étrangeté de Nell s'en accrut. On
aurait trouvé une jeune fille enfermée dans la roche schisteuse, comme
un de ces êtres antédiluviens qu'un coup de pic délivre de leur gangue
de pierre, que l'affaire n'eût pas eu plus d'éclat.
Sans le savoir, Nell devint fort à la mode. Les gens superstitieux
trouvèrent là un nouveau texte à leurs récits légendaires. Ils
pensaient volontiers que Nell était le génie de la Nouvelle Aberfoyle,
et lorsque Jack Ryan le disait à son camarade Harry :
« Soit, répondait le jeune homme, pour conclure, soit, Jack ! Mais, en
tout cas, c'est le bon génie ! C'est celui qui nous a secourus, qui
nous a apporté le pain et l'eau, lorsque nous étions emprisonnés dans
la houillère ! Ce ne peut être que lui ! Quant au mauvais génie, s'il
est resté dans la mine, il faudra bien que nous le découvrions un jour
! »
On le pense bien, l'ingénieur James Starr avait été informé tout
d'abord de ce qui s'était passé.
La jeune fille, ayant recouvré ses forces dès le lendemain de son
entrée au cottage, fut interrogée par lui avec la plus grande
sollicitude. Elle lui parut ignorer la plupart des choses de la vie.
Cependant, elle était intelligente, on le reconnut bientôt, mais
certaines notions élémentaires lui manquaient : celle du temps, entre
autres. On voyait qu'elle n'avait été habituée à diviser le temps ni
par heures, ni par jours, et que ces mots mêmes lui étaient inconnus.
En outre, ses yeux, accoutumés à la nuit, se faisaient difficilement à
l'éclat des disques électriques; mais, dans l'obscurité, son regard
possédait une extraordinaire acuité, et sa pupille, largement dilatée,
lui permettait de voir au milieu des plus profondes ténèbres. Il fut
aussi constant que son cerveau n'avait jamais reçu les impressions du
monde extérieur, que nul autre horizon que celui de la houillère ne
s'était développé à ses yeux, que l'humanité tout entière avait tenu
pour elle dans cette sombre crypte. Savait-elle, cette pauvre fille,
qu'il y eût un soleil et des étoiles, des villes et des campagnes, un
univers dans lequel fourmillaient les mondes ? On devait en douter
jusqu'au moment où certains mots qu'elle ignorait encore prendraient
dans son esprit une signification précise.
Quant à la question de savoir si Nell vivait seule dans les profondeurs
de la Nouvelle-Aberfoyle, James Starr dut renoncer à la résoudre. En
effet, toute allusion à ce sujet jetait l'épouvante dans cette étrange
nature. Ou bien Nell ne pouvait, ou elle ne voulait pas répondre; mais,
certainement, il existait là quelque secret qu'elle eût pu dévoiler.
« Veux-tu rester avec nous ? veux-tu retourner là où tu étais ? » lui
avait demandé James Starr.
A la première de ces deux questions : « Oh oui ! » avait dit la jeune
fille. A la seconde, elle n'avait répondu que par un cri de terreur,
mais rien de plus.
Devant ce silence obstiné, James Starr, et avec lui Simon et Harry
Ford, ne laissaient pas d'éprouver une certaine appréhension. Ils ne
pouvaient oublier les faits inexplicables qui avaient accompagné la
découverte de la houillère. Or, bien que depuis trois ans aucun nouvel
incident ne se fût produit, ils s'attendaient toujours à quelque
nouvelle agression de la part de leur invisible ennemi. Aussi
voulurent-ils explorer le puits mystérieux. Ils le firent donc, bien
armés et bien accompagnés. Mais ils n'y trouvèrent aucune trace
suspecte. Le puits communiquait avec les étages inférieurs de la
crypte, creusés dans la couche carbonifère.
James Starr, Simon et Harry causaient souvent de ces choses. Si un ou
plusieurs êtres malfaisants étaient cachés dans la houillère, s'ils
préparaient quelques embûches, Nell aurait pu le dire peut-être, mais
elle ne parlait pas. La moindre allusion au passé de la jeune fille
provoquait des crises, et il parut bon de ne point insister. Avec le
temps, son secret lui échapperait sans doute.