Nul doute que toute communication entre le dedans et le dehors de la

fosse Dochart n'eût été intentionnellement rompue.

« Qu'attendons-nous, monsieur ? demanda l'impatient Jack Ryan.

-- Nous attendons que ces lampes soient remontées, mon garçon, répondit

Sir W. Elphiston. Puis, nous descendrons jusqu'au sol de la dernière

galerie, et tu nous conduiras...

-- Au cottage, s'écria Jack Ryan, et, s'il le faut, jusque dans les

derniers abîmes de la fosse ! »

Dès que les lampes eurent été retirées, les agents fixèrent au palier

les échelles de corde, qui se déroulèrent dans le puits. Les paliers

inférieurs subsistaient encore. On put descendre de l'un à l'autre.

Cela ne se fit pas sans de grandes difficultés. Jack Ryan, le premier,

s'était suspendu à ces échelles vacillantes, et, le premier, il

atteignit le fond de la houillère.

Sir W. Elphiston et les agents l'eurent bientôt rejoint.

Le rond-point, formé par le fond du puits Yarow, était absolument

désert, mais Sir W. Elphiston ne fut pas médiocrement surpris

d'entendre Jack Ryan s'écrier :

« Voici quelques fragments des échelles, et ce sont des fragments à

demi brûlés !

-- Brûlés ! répéta Sir W. Elphiston. En effet, voilà des cendres

refroidies depuis longtemps !

-- Pensez-vous, monsieur, demanda Jack Ryan, que l'ingénieur James

Starr ait eu intérêt à brûler ces échelles et à interrompre toute

communication avec le dehors ?

-- Non, répondit Sir W. Elphiston, qui demeura pensif. Allons, mon

garçon, au cottage ! C'est là que nous saurons la vérité. »

Jack Ryan hocha la tête, en homme peu convaincu. Mais, prenant une

lampe des mains d'un agent, il s'avança rapidement à travers la galerie

principale de la fosse Dochart.

Tous le suivaient.

Un quart d'heure plus tard, Sir W. Elphiston et ses compagnons avaient

atteint l'excavation au fond de laquelle était bâti le cottage de Simon

Ford. Aucune lumière n'en éclairait les fenêtres.

Jack Ryan se précipita vers la porte, qu'il repoussa vivement.

Le cottage était abandonné.

On visita les chambres de la sombre habitation. Nulle trace de violence

à l'intérieur. Tout était en ordre, comme si la vieille Madge eût

encore été là. La réserve de vivres était même abondante, et eût suffi

pendant plusieurs jours à la famille Ford.

L'absence des hôtes du cottage était donc inexplicable. Mais pouvait-on

constater d'une manière précise à quelle époque ils l'avaient quitté ?

-- Oui, car, dans ce milieu où ne se succédaient ni les nuits, ni les

jours, Madge avait coutume de marquer d'une croix chaque quantième de

son calendrier.

Ce calendrier était suspendu au mur de la salle. Or, la dernière croix

avait été faite à la date du 6 décembre, c'est-à-dire un jour après

l'arrivée de James Starr, -- ce que Jack Ryan fut en mesure d'affirmer.

Il était donc manifeste que depuis le 6 décembre, c'est-à-dire depuis

dix jours, Simon Ford, sa femme, son fils et son hôte avaient quitté le

cottage. Une nouvelle exploration de la fosse, entreprise par

l'ingénieur, pouvait-elle donner la raison d'une si longue absence ?

Non, évidemment.

Ainsi, du moins, le pensa Sir W. Elphiston. Après avoir minutieusement

inspecté le cottage, il fut très embarrassé sur ce qu'il convenait de

faire.

L'obscurité était profonde. L'éclat des lampes, balancées aux mains des

agents, étoilait seulement ces impénétrables ténèbres.

Soudain, Jack Ryan poussa un cri.

« Là ! là ! » dit-il.

Et son doigt montrait une assez vive lueur, qui s'agitait dans l'obscur

lointain de la galerie.

« Mes amis, courons sur ce feu ! répondit Sir W. Elphiston.

-- Un feu de brawnie ! s'écria Jack Ryan. A quoi bon ? Nous ne

l'atteindrons jamais ! »

Le président de Royal Institution et les agents, peu enclins à la

crédulité, s'élancèrent dans la direction indiquée par la lueur

mouvante. Jack Ryan, prenant bravement son parti, ne resta pas le

dernier en route.

Ce fut une longue et fatigante poursuite. Le falot lumineux semblait

porté par un être de petite taille, mais singulièrement agile. A chaque

instant, cet être disparaissait derrière quelque remblai; puis, on le

revoyait au fond d'une galerie transversale. De rapides crochets le

mettaient ensuite hors de vue. Il semblait avoir définitivement

disparu, et, soudain, la lueur de son falot jetait de nouveau un vif

éclat. En somme, on gagnait peu sur lui, et Jack Ryan persistait à

croire, non sans raison, qu'on ne l'atteindrait pas.

Pendant une heure de cette inutile poursuite, Sir W. Elphiston et ses

compagnons s'enfoncèrent dans la portion sud-ouest de la fosse Dochart.

Ils en arrivaient, eux aussi, à se demander s'ils n'avaient pas affaire

à quelque follet insaisissable.

A ce moment, cependant, il sembla que la distance commençait à diminuer

entre le follet et ceux qui cherchaient à l'atteindre. Était-ce fatigue

de l'être quelconque qui fuyait, ou cet être voulait-il attirer Sir W.

Elphiston et ses compagnons là où les habitants du cottage avaient

peut-être été attirés eux-mêmes ? Il eût été malaisé de résoudre la

question.

Toutefois, les agents, voyant s'amoindrir cette distance redoublèrent

leurs efforts. La lueur, qui avait toujours brillé à plus de deux cents

pas en avant d'eux, se tenait maintenant à moins de cinquante. Cet

intervalle diminua encore. Le porteur du falot devint plus visible.

Quelquefois, lorsqu'il retournait la tête, on pouvait reconnaître le

vague profil d'une figure humaine, et, à moins qu'un lutin n'eût pris

cette forme, Jack Ryan était forcé de convenir qu'il ne s'agissait

point là d'un être surnaturel.

Et alors, tout en courant plus vite :

« Hardi, camarades ! criait-il. Il se fatigue ! Nous l'atteindrons

bientôt, et, s'il parle aussi bien qu'il détale, il pourra nous en dire

long ! »

Cependant, la poursuite devenait plus difficile alors. En effet, au

milieu des dernières profondeurs de la fosse, d'étroits tunnels

s'entrecroisaient comme les allées d'un labyrinthe. Dans ce dédale, le

porteur du falot pouvait aisément échapper aux agents.

Il lui suffisait d'éteindre sa lanterne et de se jeter de côté au fond

de quelque refuge obscur.

« Et, au fait, pensait Sir W. Elphiston, s'il veut nous échapper,

pourquoi ne le fait-il pas ? »

Cet être insaisissable ne l'avait pas fait jusqu'alors; mais, au moment

où cette pensée traversait l'esprit de Sir W. Elphiston, la lueur

disparut subitement, et les agents, continuant leur poursuite,

arrivèrent presque aussitôt devant une étroite ouverture que les roches

schisteuses laissaient entre elles, à l'extrémité d'un étroit boyau.

S'y glisser, après avoir ravivé leurs lampes, s'élancer à travers cet

orifice qui s'ouvrait devant eux, ce fut pour Sir W. Elphiston, Jack

Ryan et leurs compagnons l'affaire d'un instant.

Mais ils n'avaient pas fait cent pas dans une nouvelle galerie, plus

large et plus haute, qu'ils s'arrêtaient soudain.

Là, près de la paroi, quatre corps étaient étendus sur le sol, quatre

cadavres peut-être !

« James Starr ! dit Sir W. Elphiston.

-- Harry ! Harry ! » s'écria Jack Ryan, en se précipitant sur le corps

de son camarade.

C'étaient, en effet, l'ingénieur, Madge, Simon et Harry Ford, qui

étaient étendus là, sans mouvement.

Mais, alors, l'un de ces corps se redressa, et l'on entendit la voix

épuisée de la vieille Madge murmurer ces mots :

« Eux ! eux, d'abord ! »

Sir W. Elphiston, Jack Ryan, les agents, essayèrent de ranimer

l'ingénieur et ses compagnons, en leur faisant avaler quelques gouttes

de cordial. Ils y réussirent presque aussitôt. Ces infortunés,

séquestrés depuis dix jours dans la Nouvelle-Aberfoyle, mouraient

d'inanition.

Et, s'ils n'avaient pas succombé pendant ce long emprisonnement --

James Starr l'apprit à Sir W. Elphiston --, c'est que trois fois ils

avaient trouvé près d'eux un pain et une cruche d'eau ! Sans doute,

l'être secourable auquel ils devaient de vivre encore n'avait pas pu

faire davantage !...

Sir W. Elphiston se demanda si ce n'était pas là l'oeuvre de cet

insaisissable follet qui venait de les attirer précisément à l'endroit

où gisaient James Starr et ses compagnons.

Quoi qu'il en soit, l'ingénieur, Madge, Simon et Harry Ford étaient

sauvés. Ils furent reconduits au cottage, en repassant par l'étroite

issue que le porteur du falot semblait avoir voulu indiquer à Sir W.

Elphiston.

Et si James Starr et ses compagnons n'avaient pu retrouver l'orifice de

la galerie que leur avait ouvert la dynamite, c'est que cet orifice

avait été solidement bouché au moyen de roches superposées, que, dans

cette profonde obscurité, ils n'avaient pu ni reconnaître ni disjoindre.

Ainsi donc, pendant qu'ils exploraient la vaste crypte, toute

communication avait été volontairement fermée par une main ennemie

entre l'ancienne et la Nouvelle-Aberfoyle !

XIII

Coal-city

Trois ans après les événements qui viennent d'être racontés, les Guides

Joanne ou Murray recommandaient, « comme grande attraction », aux

nombreux touristes qui parcouraient le comté de Stirling, une visite de

quelques heures aux houillères de la Nouvelle-Aberfoyle.

Aucune mine, en n'importe quel pays du nouveau ou de l'ancien monde, ne

présentait un plus curieux aspect.

Tout d'abord, le visiteur était transporté sans danger ni fatigue

jusqu'au sol de l'exploitation, à quinze cents pieds au-dessous de la

surface du comté.

En effet, à sept milles, dans le sud-ouest de Callander, un tunnel

oblique, décoré d'une entrée monumentale, avec tourelles, créneaux et

mâchicoulis, affleurait le sol. Ce tunnel, à pente douce, largement

évidé, venait aboutir directement à cette crypte si singulièrement

creusée dans le massif du sol écossais.

Un double railway, dont les wagons étaient mus par une force

hydraulique, desservait, d'heure en heure, le village qui s'était fondé

dans le sous-sol du comté, sous le nom un peu ambitieux peut-être de «

Coal-city », c'est-à-dire la Cité du Charbon.

Le visiteur, arrivé à Coal-city, se trouvait dans un milieu où

l'électricité jouait un rôle de premier ordre, comme agent de chaleur

et de lumière.

En effet, les puits d'aération, quoiqu'ils fussent nombreux, n'auraient

pas pu mêler assez de jour à l'obscurité profonde de la

Nouvelle-Aberfoyle. Cependant, une lumière intense emplissait ce sombre

milieu, où de nombreux disques électriques remplaçaient le disque

solaire. Suspendus sous l'intrados des voûtes, accrochés aux piliers

naturels, tous alimentés par des courants continus que produisaient des

machines électromagnétiques -- les uns soleils, les autres étoiles -,

ils éclairaient largement ce domaine. Lorsque l'heure du repos

arrivait, un interrupteur suffisait à produire artificiellement la nuit

dans ces profonds abîmes de la houillère.

Tous ces appareils, grands ou petits, fonctionnaient dans le vide,

c'est-à-dire que leurs arcs lumineux ne communiquaient aucunement avec

l'air ambiant. Si bien que, pour le cas où l'atmosphère eût été

mélangée de grisou dans une proportion détonante, aucune explosion

n'eût été à craindre. Aussi l'agent électrique était-il invariablement

employé à tous les besoins de la vie industrielle et de la vie

domestique, aussi bien dans les maisons de Coal-city que dans les

galeries exploitées de la Nouvelle-Aberfoyle.

Il faut dire, avant tout, que les prévisions de l'ingénieur James Starr

-- en ce qui concernait l'exploitation de la nouvelle houillère --

n'avaient point été déçues. La richesse des filons carbonifères était

incalculable. C'était dans l'ouest de la crypte, à un quart de mille de

Coal-city, que les premières veines avaient été attaquées par le pic

des mineurs. La cité ouvrière n'occupait donc pas le centre de

l'exploitation. Les travaux du fond étaient directement reliés aux

travaux du jour par les puits d'aération et d'extraction, qui mettaient

les divers étages de la mine en communication avec le sol. Le grand

tunnel, où fonctionnait le railway à traction hydraulique, ne servait

qu'au transport des habitants de Coal-city.

On se rappelle quelle était la singulière conformation de cette vaste

caverne, où le vieil overman et ses compagnons s'étaient arrêtés

pendant leur première exploration. Là, au-dessus de leur tête,

s'arrondissait un dôme de courbure ogivale. Les piliers qui le

soutenaient allaient se perdre dans la voûte de schiste, à une hauteur

de trois cents pieds, -- hauteur presque égale à celle du «

Mammouth-Dôme », des grottes du Kentucky.

On sait que cette énorme halle -- la plus grande de tout l'hypogée

américain -- peut aisément contenir cinq mille personnes. Dans cette

partie de la Nouvelle-Aberfoyle, c'était même proportion et aussi même

disposition. Mais, au lieu des admirables stalactites de la célèbre

grotte, le regard s'accrochait ici à des intumescences de filons

carbonifères, qui semblaient jaillir de toutes les parois sous la

pression des failles schisteuses. On eût dit des rondes-bosses de jais

dont les paillettes s'allumaient sous le rayonnement des disques.

Au-dessous de ce dôme s'étendait un lac comparable pour son étendue à

la mer Morte des « Mammouth-Caves », -- lac profond dont les eaux

transparentes fourmillaient de poissons sans yeux, et auquel

l'ingénieur donna le nom de lac Malcolm.

C'était là, dans cette immense excavation naturelle, que Simon Ford

avait bâti son nouveau cottage, et il ne l'eût pas échangé pour le plus

bel hôtel de Princes-street, à Édimbourg. Cette habitation était située

au bord du lac, et ses cinq fenêtres s'ouvraient sur les eaux sombres,

qui s'étendaient au-delà de la limite du regard.

Deux mois après, une seconde habitation s'était élevée dans le

voisinage du cottage de Simon Ford. Ce fut celle de James Starr.

L'ingénieur s'était donné corps et âme à la Nouvelle-Aberfoyle. Il

avait, lui aussi, voulu l'habiter, et il fallait que ses affaires l'y

obligeassent impérieusement pour qu'il consentît à remonter au dehors.

Là, en effet, il vivait au milieu de son monde de mineurs.

Depuis la découverte des nouveaux gisements, tous les ouvriers de

l'ancienne houillère s'étaient hâtés d'abandonner la charme et la herse

pour reprendre le pic ou la pioche. Attirés par la certitude que le

travail ne leur manquerait jamais, alléchés par les hauts prix que la

prospérité de l'exploitation allait permettre d'affecter à la

main-d'oeuvre, ils avaient abandonné le dessus du sol pour le

dessous, et s'étaient logés dans la houillère, qui, par sa disposition

naturelle, se prêtait à cette installation.

Ces maisons de mineurs, construites en briques, s'étaient peu à peu

disposées d'une façon pittoresque, les unes sur les rives du lac

Malcolm, les autres sous ces arceaux, qui semblaient faits pour

résister à la poussée des voûtes comme les contreforts d'une

cathédrale. Piqueurs qui abattent la roche, rouleurs qui transportent

le charbon, conducteurs de travaux, boiseurs qui étançonnent les

galeries, cantonniers auxquels est confiée la réparation des voies,

remblayeurs qui substituent la pierre à la houille dans les parties

exploitées, tous ces ouvriers enfin, qui sont plus spécialement

employés aux travaux du fond, fixèrent leur domicile dans la

Nouvelle-Aberfoyle et fondèrent peu à peu Coal-city, située sous la

pointe orientale du lac Katrine, dans le nord du comté de Stirling.

C'était donc une sorte de village flamand, qui s'était élevé sur les

bords du lac Malcolm. Une chapelle, érigée sous l'invocation de

Saint-Gilles, dominait tout cet ensemble du haut d'un énorme rocher,

dont le pied se baignait dans les eaux de cette mer subterranéenne.

Lorsque ce bourg souterrain s'éclairait des vifs rayons projetés par

les disques, suspendus aux piliers du dôme ou aux arceaux des

contre-nefs, il se présentait sous un aspect quelque peu fantastique,

d'un effet étrange, qui justifiait la recommandation des Guides Murray

ou Joanne. C'est pourquoi les visiteurs affluaient.

Si les habitants de Coal-city se montraient fiers de leur installation,

cela va sans dire. Aussi ne quittaient-ils que rarement la cité

ouvrière, imitant en cela Simon Ford, qui, lui, n'en voulait jamais

sortir. Le vieil overman prétendait qu'il pleuvait toujours « là-haut

», et, étant donné le climat du Royaume-Uni, il faut convenir qu'il

n'avait pas absolument tort. Les familles de la Nouvelle-Aberfoyle

prospéraient donc. Depuis trois ans, elles étaient arrivées à une

certaine aisance, qu'elles n'eussent jamais obtenue à la surface du

comté. Bien des bébés, qui étaient nés à l'époque où les travaux furent

repris, n'avaient encore jamais respiré l'air extérieur.

Ce qui faisait dire à Jack Ryan :

« Voilà dix-huit mois qu'ils ont cessé de téter leurs mères, et,

pourtant, ils n'ont pas encore vu le jour ! » Il faut noter, à ce

propos, qu'un des premiers accourus à l'appel de l'ingénieur avait été

Jack Ryan. Ce joyeux compagnon s'était fait un devoir de reprendre son

ancien métier. La ferme de Melrose avait donc perdu son chanteur et son

piper ordinaire. Mais ce n'est pas dire que Jack Ryan ne chantait plus.

Au contraire, et les échos sonores de la Nouvelle-Aberfoyle usaient

leurs poumons de pierre à lui répondre.

Jack Ryan s'était installé au nouveau cottage de Simon Ford. On lui

avait offert une chambre qu'il avait acceptée sans façon, en homme

simple et franc qu'il était. La vieille Madge l'aimait pour son bon

caractère et sa belle humeur. Elle partageait tant soit peu ses idées

au sujet des êtres fantastiques qui devaient hanter la houillère, et,

tous deux, quand ils étaient seuls, se racontaient des histoires à

faire frémir, histoires bien dignes d'enrichir la mythologie

hyperboréenne.

Jack Ryan devint ainsi la joie du cottage. C'était, d'ailleurs, un bon

sujet, un solide ouvrier. Six mois après la reprise des travaux, il

était chef d'une brigade des travaux du fond.

« Voilà qui est bien travaillé, monsieur Ford, disait-il, quelques

jours après son installation. vous avez trouvé un nouveau filon, et, si

vous avez failli payer de votre vie cette découverte, eh bien, ce n'est

pas trop cher !

-- Non, Jack, c'est même un bon marché que nous avons fait là !

répondit le vieil overman. Mais ni M. Starr, ni moi, nous n'oublierons

que c'est à toi que nous devons la vie !

-- Mais non, reprit Jack Ryan. C'est à votre fils Harry, puisqu'il a eu

la bonne pensée d'accepter mon invitation pour la fête d'Irvine...

-- Et de n'y point aller, n'est-ce pas ? répliqua Harry, en serrant la

main de son camarade. Non, Jack, c'est à toi, à peine remis de tes

blessures, à toi, qui n'as perdu ni un jour, ni une heure, que nous

devons d'avoir été retrouvés vivants dans la houillère !

-- Eh bien, non ! riposta l'entêté garçon. Je ne laisserai pas dire des

choses qui ne sont point ! J'ai pu faire diligence pour savoir ce que

tu étais devenu, Harry, et voilà tout. Mais, afin de rendre à chacun ce

qui lui est dû, j'ajouterai que sans cet insaisissable lutin...

-- Ah ! nous y voilà ! s'écria Simon Ford. Un lutin !

-- Un lutin, un brawnie, un fils de fée, répéta Jack Ryan, un

petit-fils des Dames de feu, un Urisk, ce que vous voudrez enfin ! Il

n'en est pas moins certain que, sans lui, nous n'aurions jamais pénétré

dans la galerie, d'où vous ne pouviez plus sortir !

-- Sans doute, Jack, répondit Harry. Il reste à savoir si cet être est

aussi surnaturel que tu veux le croire.

-- Surnaturel ! s'écria Jack Ryan. Mais il est aussi surnaturel qu'un

follet, qu'on verrait courir son falot à la main, qu'on voudrait

attraper, qui vous échapperait comme un sylphe, qui s'évanouirait comme

une ombre ! Sois tranquille, Harry, on le reverra un jour ou l'autre !

-- Eh bien, Jack, dit Simon Ford, follet ou non, nous chercherons à le

retrouver, et il faudra que tu nous aides à cela.

-- Vous vous ferez là une mauvaise affaire, monsieur Ford ! répondit

Jack Ryan.

-- Bon ! laisse venir, Jack ! »

On se figure aisément combien ce domaine de la Nouvelle Aberfoyle

devint bientôt familier aux membres de la famille Ford, et plus

particulièrement à Harry. Celui-ci apprit à en connaître les plus

secrets détours. Il en arriva même à pouvoir dire à quel point de la

surface du sol correspondait tel ou tel point de la houillère. Il

savait qu'au-dessus de cette couche se développait le golfe de Clyde,

que là s'étendait le lac Lomond ou le lac Katrine. Ces piliers, c'était

un contrefort des monts Grampians qu'ils supportaient. Cette voûte,

elle servait de soubassement à Dumbarton. Au-dessus de ce large étang

passait le railway de Balloch. Là finissait le littoral écossais. Là

commençait la mer, dont on entendait distinctement les fracas, pendant

les grandes tourmentes de l'équinoxe. Harry eût été un merveilleux «

leader » de ces catacombes naturelles, et, ce que font les guides des

Alpes sur les sommets neigeux, en pleine lumière, il l'eût fait dans la

houillère, en pleine ombre, avec une incomparable sûreté d'instinct.

Aussi l'aimait-il, cette Nouvelle-Aberfoyle ! Que de fois, sa lampe au

chapeau, il s'aventurait jusque dans ses plus extrêmes profondeurs ! Il

explorait ses étangs sur un canot qu'il manoeuvrait adroitement.

Il chassait même, car de nombreux oiseaux sauvages s'étaient introduits

dans la crypte, pilets, bécassines, macreuses, qui se nourrissaient des

poissons dont fourmillaient ces eaux noires. Il semblait que les yeux

d'Harry fussent faits aux espaces sombres, comme les yeux d'un marin

aux horizons éloignés.

Mais, courant ainsi, Harry était comme irrésistiblement entraîné par

l'espoir de retrouver l'être mystérieux, dont l'intervention, pour dire

le vrai, l'avait sauvé plus que toute autre, et les siens avec lui.

Réussirait-il ? Oui, à n'en pas douter, s'il en croyait ses

pressentiments. Non, s'il fallait conclure du peu de succès que ses

recherches avaient obtenu jusqu'alors.

Quant aux attaques dirigées contre la famille du vieil overman, avant

la découverte de la Nouvelle-Aberfoyle, elles ne s'étaient pas

renouvelées.

Ainsi allaient les choses dans cet étrange domaine.

Il ne faudrait pas s'imaginer que, même à l'époque où les linéaments de

Coal-city se dessinaient à peine, toute distraction fût écartée de la

souterraine cité, et que l'existence y fût monotone.

Il n'en était rien. Cette population, ayant mêmes intérêts, mêmes

goûts, à peu près même somme d'aisance, constituait, à vrai dire, une

grande famille. On se connaissait, on se coudoyait, et le besoin

d'aller chercher quelques plaisirs au-dehors se faisait peu sentir.

D'ailleurs, chaque dimanche, promenades dans la houillère, excursions

sur les lacs et les étangs, c'étaient autant d'agréables distractions.

Souvent aussi, on entendait les sons de la cornemuse retentir sur les

bords du lac Malcolm. Les Écossais accouraient à l'appel de leur

instrument national. On dansait, et ce jour-là, Jack Ryan, revêtu de

son costume de Highlander, était le roi de la fête.

Enfin, de tout cela il résultait, au dire de Simon Ford, que Coal-city

pouvait déjà se poser en rivale de la capitale de l'Écosse, de cette

cité soumise aux froids de l'hiver, aux chaleurs de l'été, aux

intempéries d'un climat détestable, et qui, dans une atmosphère

encrassée de la fumée de ses usines, justifiait trop justement son

surnom de « Vieille-Enfumée ».

XIV

Suspendu à un fil

Dans de telles conditions, ses plus chers désirs satisfaits, la famille

de Simon Ford était heureuse. Cependant, on eût pu observer qu'Harry,

déjà d'un caractère un peu sombre, était de plus en plus « en dedans »,

comme disait Madge. Jack Ryan, malgré sa bonne humeur si communicative,

ne parvenait pas à le mettre « en dehors ».

Un dimanche -- c'était au mois de juin --, les deux amis se promenaient

sur les bords du lac Malcolm. Coal-city chômait. A l'extérieur, le

temps était orageux. De violentes pluies faisaient sortir de la terre

une buée chaude. On ne respirait pas à la surface du comté.

Au contraire, à Coal-city, calme absolu, température douce, ni pluie ni

vent. Rien n'y transpirait de la lutte des éléments du dehors. Aussi,

un certain nombre de promeneurs de Stirling et des environs étaient-ils

venus chercher un peu de fraîcheur dans les profondeurs de la houillère.

Les Indes Noires · 第 7 / 13 段