sept mille habitants, est bâtie dans un brusque retour que fait la côte
écossaise, presque à l'ouverture du golfe de Clyde. Son port, assez
bien abrité contre les vents du large, est éclairé par un feu important
qui indique les atterrissages, de telle façon qu'un marin prudent ne
peut s'y tromper. Aussi, les naufrages étaient-ils rares sur cette
portion du littoral, et les caboteurs ou long-courriers, qu'ils
voulussent, soit embouquer le golfe de Clyde pour se rendre à Glasgow,
soit donner dans la baie d'Irvine, pouvaient-ils manoeuvrer sans
danger, même par les nuits obscures.
Lorsqu'une ville est pourvue d'un passé historique, si mince qu'il
soit, lorsque son château a appartenu autrefois à un Robert Stuart,
elle n'est pas sans posséder quelques ruines.
Or, en Écosse, toutes les ruines sont hantées par des esprits. -- Du
moins, c'est l'opinion commune dans les Hautes et Basses Terres.
Les ruines les plus anciennes, et aussi les plus mal famées de cette
partie du littoral, étaient précisément celles de ce château de Robert
Stuart, qui porte le nom de Dundonald-Castle.
A cette époque, le château de Dundonald, refuge de tous les lutins
errants de la contrée, était voué au plus complet abandon. On allait
peu le visiter sur le haut rocher qu'il occupait au-dessus de la mer, à
deux milles de la ville. Peut-être quelques étrangers avaient-ils
encore l'idée d'interroger ces vieux restes historiques, mais alors ils
s'y rendaient seuls. Les habitants d'Irvine ne les y eussent point
conduits, à quelque prix que ce fût. En effet, quelques histoires
couraient sur le compte de certaines « Dames de feu » qui hantaient le
vieux château.
Les plus superstitieux affirmaient avoir vu, de leurs yeux vu, ces
fantastiques créatures. Naturellement, Jack Ryan était de ces derniers.
La vérité est que, de temps à autre, de longues flammes apparaissaient,
tantôt sur un pan de mur à demi éboulé, tantôt au sommet de la tour qui
domine l'ensemble des ruines de Dundonald-Castle.
Ces flammes avaient-elles forme humaine, comme on l'assurait ?
Méritaient-elles ce nom de « Dames de feu » que leur avaient donné les
Écossais du littoral ? Ce n'était évidemment là qu'une illusion de
cerveaux portés à la crédulité, et la science eût expliqué physiquement
ce phénomène.
Quoi qu'il en soit, les Dames de feu avaient dans toute la contrée la
réputation bien établie de fréquenter les ruines du vieux château et
d'y exécuter parfois d'étranges sarabandes, surtout pendant les nuits
obscures. Jack Ryan, quelque hardi compagnon qu'il fût, ne se serait
point hasardé à les accompagner aux sons de sa cornemuse.
« Le vieux Nick leur suffit ! disait-il, et il n'a pas besoin de moi
pour compléter son orchestre infernal ! »
On le pense bien, ces bizarres apparitions formaient le texte obligé
des récits pendant la veillée. Aussi, Jack Ryan possédait-il tout un
répertoire de légendes sur les Dames de feu, et ne se trouvait-il
jamais à court, quand il s'agissait d'en conter à leur sujet !
Donc, pendant cette dernière veillée, bien arrosée d'ale, de brandy et
de whisky, qui avait terminé la fête du clan d'Irvine, Jack Ryan
n'avait pas manqué de reprendre son thème favori, au grand plaisir et
peut-être au grand effroi de ses auditeurs.
La veillée se faisait dans une vaste grange de la ferme de Melrose, sur
la limite du littoral. Un bon feu de coke brûlait dans un large trépied
de tôle, au milieu de l'assemblée.
Il y avait gros temps au-dehors. Des brumes épaisses roulaient sur les
lames, qu'une forte brise de sud-ouest amenait du large. Une nuit très
noire, pas une seule éclaircie dans les nuages, la terre, le ciel et
l'eau se confondant dans de profondes ténèbres, c'était là de quoi
rendre difficiles les atterrages de la baie d'Irvine, si quelque navire
s'y fût aventuré avec ces vents qui battaient en côte.
Le petit port d'Irvine n'est pas très fréquenté, -- du moins par les
navires d'un certain tonnage. C'est un peu plus au nord que les
bâtiments de commerce, à voiles ou vapeur, attaquent la terre,
lorsqu'ils veulent donner dans le golfe de Clyde. Ce soir-là,
cependant, quelque pêcheur, attardé sur le rivage, eût aperçu, non sans
surprise, un navire qui se dirigeait vers la côte. Si le jour se fût
fait tout à coup, ce n'est plus avec surprise, mais avec effroi, que ce
bâtiment eût été vu, courant vent arrière, avec toute la toile qu'il
pouvait porter. L'entrée du golfe manquée, il n'existait aucun refuge
entre les roches formidables du littoral. Si cet imprudent navire
s'obstinait à s'en approcher encore, comment parviendrait-il à se
relever ?
La veillée allait finir sur une dernière histoire de Jack Ryan. Ses
auditeurs, transportés dans le monde des fantômes, étaient bien dans
les conditions voulues pour faire acte de crédulité, le cas échéant.
Tout à coup, des cris retentirent au-dehors.
Jack Ryan suspendit aussitôt son récit, et tous quittèrent
précipitamment la grange.
La nuit était profonde. De longues rafales de pluie et de vent
couraient à la surface de la grève.
Deux ou trois pêcheurs, arc-boutés près d'un rocher, afin de mieux
résister aux poussées de l'air, appelaient avec de grands éclats de
voix.
Jack Ryan et ses compagnons coururent à eux.
Ces cris, ce n'était pas aux habitants de la ferme qu'ils
s'adressaient, mais à un équipage qui, sans le savoir, courait à sa
perte.
En effet, une masse sombre apparaissait confusément à quelques
encablures au large. C'était un navire, bien reconnaissable à ses feux
de position, car il portait à sa hune de misaine un feu blanc, à
tribord un feu vert, à bâbord un feu rouge. On le voyait donc par
l'avant, et il était manifeste qu'il se dirigeait à toute vitesse vers
la côte.
« Un navire en perdition ? s'écria Jack Ryan.
-- Oui, répondit un des pêcheurs, et maintenant il voudrait virer de
bord, qu'il ne le pourrait plus !
-- Des signaux, des signaux ! cria l'un des Écossais.
-- Lesquels ? répliqua le pêcheur. Par cette bourrasque, on ne pourrait
pas tenir une torche allumée ! »
Et, pendant que ces propos s'échangeaient rapidement, de nouveaux cris
étaient poussés. Mais comment eût-on pu les entendre au milieu de cette
tempête ? L'équipage du navire n'avait plus aucune chance d'échapper au
naufrage.
« Pourquoi manoeuvrer ainsi ? s'écriait un marin.
-- Veut-il donc faire côte ? répondit un autre.
-- Le capitaine n'a donc pas eu connaissance du feu d'Irvine ? demanda
Jack Ryan.
-- Il faut le croire, répondit un des pêcheurs, à moins qu'il n'ait été
trompé par quelque... »
Le pêcheur n'avait pas achevé sa phrase, que Jack Ryan poussait un
formidable cri. Fut-il entendu de l'équipage ? En tout cas, il était
trop tard pour que le bâtiment pût se relever de la ligne des brisants
qui blanchissait dans les ténèbres.
Mais ce n'était pas, comme on aurait pu le croire, un suprême
avertissement que Jack Ryan avait tenté de faire parvenir au bâtiment
en perdition. Jack Ryan tournait alors le dos à la mer. Ses compagnons,
eux aussi, regardaient un point situé à un demi mille en arrière de la
grève.
C'était le château de Dundonald. Une longue flamme se tordait sous les
rafales au sommet de la vieille tour.
« La Dame de feu ! » s'écrièrent avec grande terreur tous ces
superstitieux Écossais.
Franchement, il fallait une bonne dose d'imagination pour trouver à
cette flamme une apparence humaine. Agitée comme un pavillon lumineux
sous la brise, elle semblait parfois s'envoler du sommet de la tour,
comme si elle eût été sur le point de s'éteindre, et, un instant après,
elle s'y rattachait de nouveau par sa pointe bleuâtre.
« La Dame de feu ! la Dame de feu ! » criaient les pêcheurs et les
paysans effarés.
Tout s'expliquait alors. Il était évident que le navire, désorienté
dans les brumes, avait fait fausse route, et qu'il avait pris cette
flamme, allumée au sommet du château de Dundonald, pour le feu
d'Irvine. Il se croyait à l'entrée du golfe, située dix milles plus au
nord, et il courait vers une franche terre, qui ne lui offrait aucun
refuge !
Que pouvait-on faire pour le sauver, s'il en était temps encore ?
Peut-être eût-il fallu monter jusqu'aux ruines et tenter d'éteindre ce
feu, pour qu'il ne fût pas possible de le confondre plus longtemps avec
le phare du port d'Irvine !
Sans doute, c'était ainsi qu'il convenait d'agir, sans retard; mais
lequel de ces Écossais eût eu la pensée, et, après la pensée, l'audace
de braver la Dame de feu ? Jack Ryan, peut-être, car il était
courageux, et sa crédulité, si forte qu'elle fût, ne pouvait l'arrêter
dans un généreux mouvement.
Il était trop tard. Un horrible craquement retentit au milieu du fracas
des éléments.
Le navire venait de talonner par son arrière. Ses feux de position
s'éteignirent. La ligne blanchâtre du ressac sembla brisée un instant.
C'était le bâtiment qui l'abordait, se couchait sur le flanc et se
disloquait entre les récifs.
Et, à ce même instant, par une coïncidence qui ne pouvait être due
qu'au hasard, la longue flamme disparut, comme si elle eût été arrachée
par une violente rafale. La mer, le ciel, la grève furent aussitôt
replongés dans les plus profondes ténèbres.
« La Dame de feu ! » avait une dernière fois crié Jack Ryan, lorsque
cette apparition, surnaturelle pour ses compagnons et lui, se fut
évanouie subitement.
Mais alors, le courage que ces superstitieux Écossais n'auraient pas eu
contre un danger chimérique, ils le retrouvèrent en face d'un danger
réel, maintenant qu'il s'agissait de sauver leurs semblables. Les
éléments déchaînés ne les arrêtèrent pas. Au moyen de cordes lancées
dans les lames -- héroïques autant qu'ils avaient été crédules --, ils
se jetèrent au secours du bâtiment naufragé.
Heureusement, ils réussirent, non sans que quelques-uns -- et le hardi
Jack Ryan était du nombre -- se fussent grièvement meurtris sur les
roches; mais le capitaine du navire et les huit hommes de l'équipage
purent être déposés, sains et saufs, sur la grève.
Ce navire était le brick norvégien _Motala_, chargé de bois du nord,
faisant route pour Glasgow.
Il n'était que trop vrai. Le capitaine, trompé par ce feu, allumé sur
la tour du château de Dundonald, était venu donner en pleine côte, au
lieu d'embouquer le golfe de Clyde.
Et maintenant, du _Motala_, il ne restait plus que de rares épaves,
dont le ressac achevait de briser les débris sur les roches du littoral.
XII
Les Exploits de Jack Ryan
Jack Ryan et trois de ses compagnons, blessés comme lui, avaient été
transportés dans une des chambres de la ferme de Melrose, où des soins
leur furent immédiatement prodigués.
Jack Ryan avait été le plus maltraité, car, au moment où, la corde aux
reins, il s'était jeté à la mer, les lames furieuses l'avaient rudement
roulé sur les récifs. Peu s'en était fallu, même, que ses camarades ne
l'eussent rapporté sans vie sur le rivage.
Le brave garçon fut donc cloué au lit pour quelques jours, -- ce dont
il enragea fort. Cependant, lorsqu'on lui eut permis de chanter autant
qu'il le voudrait, il prit son mal en patience, et la ferme de Melrose
retentit, à toute heure, des joyeux éclats de sa voix. Mais Jack Ryan,
dans cette aventure, ne puisa qu'un plus vif sentiment de crainte à
l'égard de ces brawnies et autres lutins qui s'amusent à tracasser le
pauvre monde, et ce fut eux qu'il rendit responsables de la catastrophe
du _Motala_. On fût mal venu à lui soutenir que les Dames de feu
n'existaient pas, et que cette flamme, si soudainement projetée entre
les ruines, n'était due qu'à un phénomène physique. Aucun raisonnement
ne l'eût convaincu. Ses compagnons étaient encore plus obstinés que lui
dans leur crédulité. A les entendre, une des Dames de feu avait
méchamment attiré le _Motala_ à la côte. Quant à vouloir l'en punir,
autant mettre l'ouragan à l'amende ! Les magistrats pouvaient décréter
toutes poursuites qui leur conviendraient. On n'emprisonne pas une
flamme, on n'enchaîne pas un être impalpable. Et, s'il faut le dire,
les recherches qui furent ultérieurement faites, semblèrent donner
raison -- au moins en apparence -- à cette façon superstitieuse
d'expliquer les choses.
En effet, le magistrat, chargé de diriger une enquête relativement à la
perte du _Motala_, vint interroger les divers témoins de la
catastrophe. Tous furent d'accord sur ce point que le naufrage était dû
à l'apparition surnaturelle de la Dame de feu dans les ruines du
château de Dundonald.
On le pense bien, la justice ne pouvait se payer de semblables raisons.
Qu'un phénomène purement physique se fût produit dans ces ruines, pas
de doute à cet égard. Mais était-ce accident ou malveillance ? c'est ce
que le magistrat devait chercher à établir.
Que ce mot « malveillance » ne surprenne pas. Il ne faudrait pas
remonter haut dans l'histoire armoricaine pour en trouver la
justification. Bien des pilleurs d'épaves du littoral breton ont fait
ce métier d'attirer les navires à la côte afin de s'en partager les
dépouilles. Tantôt un bouquet d'arbres résineux, enflammés pendant la
nuit, guidait un bâtiment dans des passes dont il ne pouvait plus
sortir. Tantôt une torche, attachée aux cornes d'un taureau et promenée
au caprice de l'animal, trompait un équipage sur la route à suivre. Le
résultat de ces manoeuvres était inévitablement quelque naufrage,
dont les pillards profitaient. Il avait fallu l'intervention de la
justice et de sévères exemples pour détruire ces barbares coutumes. Or,
ne pouvait-il se faire que, dans cette circonstance, une main
criminelle n'eût repris les anciennes traditions des pilleurs d'épaves ?
C'est ce que pensaient les gens de la police, quoi qu'en eussent Jack
Ryan et ses compagnons. Lorsque ceux-ci entendirent parler d'enquête,
ils se divisèrent en deux camps : les uns se contentèrent de hausser
les épaules; les autres, plus craintifs, annoncèrent que, très
certainement, à provoquer ainsi les êtres surnaturels, on amènerait de
nouvelles catastrophes.
Néanmoins, l'enquête fut faite avec beaucoup de soin. Les gens de
police se transportèrent au château de Dundonald, et ils procédèrent
aux recherches les plus rigoureuses.
Le magistrat voulut d'abord reconnaître si le sol avait conservé
quelques empreintes de pas, pouvant être attribuées à d'autres pieds
que des pieds de lutins. Il fut impossible de relever la plus légère
trace, ni ancienne ni nouvelle. Cependant, la terre, encore tout humide
des pluies de la veille, eût conservé le moindre vestige.
« Des pas de brawnies ! s'écria Jack Ryan, lorsqu'il connut l'insuccès
des premières recherches. Autant vouloir retrouver les traces d'un
follet sur l'eau d'un marécage ! »
Cette première partie de l'enquête ne produisit donc aucun résultat. Il
n'était pas probable que la seconde partie en donnât davantage.
Il s'agissait d'établir, en effet, comment le feu avait pu être allumé
au sommet de la vieille tour, quels éléments avaient été fournis à la
combustion, et enfin quels résidus cette combustion avait laissés.
Sur le premier point, rien, ni restes d'allumettes, ni chiffons de
papier, ayant pu servir à allumer un feu quelconque.
Sur le second point, néant non moins absolu. On ne retrouva ni herbes
desséchées, ni fragments de bois, dont ce foyer, si intense, avait
pourtant dû être largement alimenté pendant la nuit.
Quant au troisième point, il ne put être éclairci davantage. L'absence
de toutes cendres, de tout résidu d'un combustible quelconque, ne
permit pas même de retrouver l'endroit où le foyer avait dû être
établi. Il n'existait aucune place noircie, ni sur la terre, ni sur la
roche. Fallait-il donc en conclure que le foyer avait été tenu par la
main de quelque malfaiteur ? C'était bien invraisemblable, puisque, au
dire des témoins, la flamme présentait un développement gigantesque,
tel que l'équipage du _Motala_ avait pu, malgré les brumes,
l'apercevoir de plusieurs milles au large.
« Bon ! s'écria Jack Ryan, la Dame de feu sait bien se passer
d'allumettes ! Elle souffle, cela suffit à embraser l'air autour
d'elle, et son foyer ne laisse jamais de cendres ! »
Il résulta donc de tout ceci que les magistrats en furent pour leur
peine, qu'une nouvelle légende s'ajouta à tant d'autres, légende qui
devait perpétuer le souvenir de la catastrophe du _Motala_ et affirmer
plus indiscutablement encore l'apparition des Dames de feu.
Cependant, un si brave garçon que Jack Ryan, et d'une si vigoureuse
constitution, ne pouvait demeurer longtemps alité. Quelques foulures et
luxations n'étaient pas pour le coucher sur le flanc plus qu'il ne
convenait. Il n'avait pas le temps d'être malade. Or, lorsque ce
temps-là manque, on ne l'est guère dans ces régions salubres des
Lowlands.
Jack Ryan se rétablit donc promptement. Dès qu'il fut sur pied, avant
de reprendre sa besogne à la ferme de Melrose, il voulut mettre certain
projet à exécution. Il s'agissait d'aller faire visite à son camarade
Harry, afin de savoir pourquoi celui-ci avait manqué à la fête du clan
d'Irvine. De la part d'un homme tel qu'Harry, qui ne promettait jamais
sans tenir, cette absence ne s'expliquait pas. Il était
invraisemblable, d'ailleurs, que le fils du vieil overman n'eût pas
entendu parler de la catastrophe du _Motala_ rapportée à grands détails
par les journaux. Il devait savoir la part que Jack Ryan avait prise au
sauvetage, ce qui en était advenu pour lui, et c'eût été trop
d'indifférence de la part d'Harry que de ne pas pousser jusqu'à la
ferme pour serrer la main de son ami Jack Ryan.
Si donc Harry n'était pas venu, c'est qu'il n'avait pu venir.
Jack Ryan eût plutôt nié l'existence des Dames de feu que de croire à
l'indifférence d'Harry à son égard.
Donc, deux jours après la catastrophe, Jack Ryan quitta la ferme,
gaillardement, comme un solide garçon qui ne se ressentait aucunement
de ses blessures. D'un joyeux refrain lancé à pleine poitrine, il fit
résonner les échos de la falaise, et se rendit à la gare du railway
qui, par Glasgow, conduit à Stirling et à Callander.
Là, pendant qu'il attendait dans la gare, ses regards furent tout
d'abord attirés par une affiche, reproduite à profusion sur les murs,
et qui contenait l'avis suivant :
« Le 4 décembre dernier, l'ingénieur James Starr, d'Édimbourg, s'est
embarqué à Granton-pier sur le _Prince de Galles_. Il a débarqué le
même jour à Stirling. Depuis ce temps, on est sans nouvelles de lui.
« Prière d'adresser toute information le concernant au président de
Royal Institution, à Édimbourg. »
Jack Ryan, arrêté devant une de ces affiches, la lut par deux fois, non
sans donner les signes de la plus extrême surprise.
« Monsieur Starr ! s'écria-t-il. Mais, le 4 décembre, je l'ai
précisément rencontré avec Harry sur les échelles du puits Yarow !
voilà dix jours de cela ! Et, depuis ce temps, il n'aurait pas reparu !
Cela expliquerait-il pourquoi mon camarade n'est pas venu à la fête
d'Irvine ? »
Et, sans prendre le temps d'informer par lettre le président de Royal
Institution de ce qu'il savait relativement à James Starr, le brave
garçon sauta dans le train, avec l'intention bien arrêtée de se rendre
tout d'abord au puits Yarow. Cela fait, il descendrait jusqu'au fond de
la fosse Dochart, s'il le fallait, pour retrouver Harry, et avec lui
l'ingénieur James Starr.
Trois heures après, il quittait le train à la gare de Callander, et se
dirigeait rapidement vers le puits Yarow.
« Ils n'ont pas reparu, se disait-il. Pourquoi ? Est-ce quelque
obstacle qui les en a empêchés ? Est-ce un travail dont l'importance
les retient encore au fond de la houillère ? Je le saurai ! »
Et Jack Ryan, allongeant le pas, arriva en moins d'une heure au puits
Yarow.
Extérieurement, rien de changé. Même silence aux abords de la fosse.
Pas un être vivant dans ce désert.
Jack Ryan pénétra sous l'appentis en ruine qui recouvrait l'orifice du
puits. Il plongea son regard dans ce gouffre... Il ne vit rien. Il
écouta... Il n'entendit rien.
« Et ma lampe ! s'écria-t-il. Ne serait-elle donc plus à sa place ? »
La lampe, dont Jack Ryan se servait pendant ses visites à la fosse,
était ordinairement déposée dans un coin, près du palier de l'échelle
supérieure.
Cette lampe avait disparu.
« Voilà une première complication ! » dit Jack Ryan, qui commença à
devenir très inquiet.
Puis, sans hésiter, tout superstitieux qu'il fût :
« J'irai, dit-il, quand il devrait faire plus noir dans la fosse que
dans le tréfonds de l'enfer ! »
Et il commença à descendre la longue suite d'échelles, qui
s'enfonçaient dans le sombre puits.
Il fallait que Jack Ryan n'eût point perdu de ses anciennes habitudes
de mineur, et qu'il connût bien la fosse Dochart, pour se hasarder
ainsi. Il descendait prudemment d'ailleurs. Son pied tâtait chaque
échelon, dont quelques-uns étaient vermoulus. Tout faux pas eût
entraîné une chute mortelle, dans ce vide de quinze cents pieds. Jack
Ryan comptait donc chacun des paliers qu'il quittait successivement
pour atteindre un étage inférieur. Il savait que son pied ne toucherait
la semelle de la fosse qu'après avoir dépassé le trentième. Une fois
là, il ne serait pas gêné, pensait-il, de retrouver le cottage, bâti,
comme on sait, à l'extrémité de la galerie principale.
Jack Ryan arriva ainsi au vingt-sixième palier, et, par conséquent,
deux cents pieds, au plus, le séparaient alors du fond.
A cet endroit, il baissa la jambe pour chercher le premier échelon de
la vingt-septième échelle. Mais sa jambe, se balançant dans le vide, ne
trouva aucun point d'appui.
Jack Ryan s'agenouilla sur le palier. Il voulut saisir avec la main
l'extrémité de l'échelle... Ce fut en vain.
Il était évident que la vingt-septième échelle ne se trouvait pas à sa
place, et, par conséquent, qu'elle avait été retirée.
« Il faut que le vieux Nick ait passé par là ! » se dit-il, non sans
éprouver un certain sentiment d'effroi.
Debout, les bras croisés, voulant toujours percer cette ombre
impénétrable, Jack Ryan attendit. Puis, il lui vint à la pensée que, si
lui ne pouvait descendre, les habitants de la houillère, eux, n'avaient
pu remonter. Il n'existait plus, en effet, aucune communication entre
le sol du comté et les profondeurs de la fosse. Si cet enlèvement des
échelles inférieures du puits Yarow avait été pratiqué depuis sa
dernière visite au cottage, qu'étaient devenus Simon Ford, sa femme,
son fils et l'ingénieur ? L'absence prolongée de James Starr prouvait
évidemment qu'il n'avait pas quitté la fosse depuis le jour où Jack
Ryan s'était croisé avec lui dans le puits Yarow. Comment, depuis lors,
s'était fait le ravitaillement du cottage ? Les vivres n'avaient-ils
pas manqué à ces malheureux, emprisonnés à quinze cents pieds sous
terre ?
Toutes ces pensées traversèrent l'esprit de Jack Ryan. Il vit bien
qu'il ne pouvait rien par lui-même pour arriver jusqu'au cottage. Y
avait-il eu malveillance dans ce fait que les communications étaient
interrompues ? cela ne lui paraissait pas douteux. En tout cas, les
magistrats aviseraient, mais il fallait les prévenir au plus vite.
Jack Ryan se pencha au-dessus du palier.
« Harry ! Harry ! » cria-t-il de sa voix puissante.
Les échos se renvoyèrent à plusieurs reprises le nom d'Harry, qui
s'éteignit enfin dans les dernières profondeurs du puits Yarow.
Jack Ryan remonta rapidement les échelles supérieures, et revit la
lumière du jour. Il ne perdit pas un instant. Tout d'une traite, il
regagna la gare de Callander. Il ne lui fallut attendre que quelques
minutes le passage de l'express d'Édimbourg, et, à trois heures de
l'après-midi, il se présentait chez le lord-prévôt de la capitale.
Là, sa déclaration fut reçue. Les détails précis qu'il donna ne
permettaient pas de soupçonner sa véracité. Sir W. Elphiston, président
de Royal Institution, non seulement collègue, mais ami particulier de
James Starr, fut aussitôt averti, et il demanda à diriger les
recherches qui allaient être faites sans délai à la fosse Dochart. On
mit à sa disposition plusieurs agents, qui se munirent de lampes, de
pics, de longues échelles de corde, sans oublier vivres et cordiaux.
Puis, conduits par Jack Ryan, tous prirent immédiatement le chemin des
houillères d'Aberfoyle.
Le soir même, Sir W. Elphiston, Jack Ryan et les agents arrivèrent à
l'orifice du puits Yarow, et ils descendirent jusqu'au vingt-septième
palier, sur lequel Jack s'était arrêté, quelques heures auparavant.
Les lampes, attachées au bout de longues cordes, furent envoyées dans
les profondeurs du puits, et l'on put alors constater que les quatre
dernières échelles manquaient.