Les piliers qui soutenaient ces voûtes, dont la courbe admettait tous

les styles, les épaisses murailles, solidement assises entre les

galeries, les nefs elles-mêmes, dans cet étage des terrains

secondaires, étaient faits de grès et de roches schisteuses. Mais,

entre ces couches inutilisables, et puissamment pressées par elles,

couraient d'admirables veines de charbon, comme si le sang noir de

cette étrange houillère eût circulé à travers leur inextricable réseau.

Ces gisements se développaient sur une étendue de quarante milles du

nord au sud, et ils s'enfonçaient même sous le canal du Nord.

L'importance de ce bassin n'aurait pu être évaluée qu'après sondages,

mais elle devait dépasser celle des couches carbonifères de Cardiff,

dans le pays de Galles, et des gisements de Newcastle, dans le comté de

Northumberland.

Il faut ajouter que l'exploitation de cette houillère allait être

singulièrement facilitée, puisque, par une disposition bizarre des

terrains secondaires, par un inexplicable retrait des matières

minérales à l'époque géologique où ce massif se solidifiait, la nature

avait déjà multiplié les galeries et les tunnels de la

Nouvelle-Aberfoyle.

Oui, la nature seule ! On aurait pu croire, tout d'abord, à la

découverte de quelque exploitation abandonnée depuis des siècles. Il

n'en était rien. On ne délaisse pas de telles richesses. Les termites

humains n'avaient jamais rongé cette portion du sous-sol de l'Écosse,

et c'était la nature qui avait ainsi fait les choses. Mais, on le

répète, nul hypogée de l'époque égyptienne, nulle catacombe de l'époque

romaine, n'auraient pu lui être comparés, -- si ce n'est les célèbres

grottes de Mammouth, qui, sur une longueur de plus de vingt milles,

comptent deux cent vingt-six avenues, onze lacs, sept rivières, huit

cataractes, trente-deux puits insondables et cinquante-sept dômes, dont

quelques-uns sont suspendus à plus de quatre cent cinquante pieds de

hauteur.

Ainsi que ces grottes, la Nouvelle-Aberfoyle était, non l'oeuvre

des hommes, mais l'oeuvre du Créateur.

Tel était ce nouveau domaine, d'une incomparable richesse, dont la

découverte appartenait en propre au vieil overman. Dix ans de séjour

dans l'ancienne houillère, une rare persistance de recherches, une foi

absolue, soutenue par un merveilleux instinct de mineur, il lui avait

fallu toutes ces conditions réunies pour réussir, là où tant d'autres

auraient échoué. Pourquoi les sondages, pratiqués sous la direction de

James Starr, pendant les dernières années d'exploitation, s'étaient-ils

précisément arrêtés à cette limite, sur la frontière même de la

nouvelle mine ? cela était dû au hasard, dont la part est grande dans

les recherches de ce genre.

Quoi qu'il en soit, il y avait là, dans le sous-sol écossais, une sorte

de comté souterrain, auquel il ne manquait, pour être habitable, que

les rayons du soleil, ou, à son défaut, la clarté d'un astre spécial.

L'eau y était localisée dans certaines dépressions, formant de vastes

étangs, ou même des lacs plus grands que le lac Katrine, situé

précisément au-dessus. Sans doute, ces lacs n'avaient pas le mouvement

des eaux, les courants, le ressac. Ils ne reflétaient pas la silhouette

de quelque vieux château gothique. Ni les bouleaux ni les chênes ne se

penchaient sur leurs rives, les montagnes n'allongeaient pas de grandes

ombres à leur surface, les steamboats ne les sillonnaient pas, aucune

lumière ne se réverbérait dans leurs eaux, le soleil ne les imprégnait

pas de ses rayons éclatants, la lune ne se levait jamais sur leur

horizon. Et pourtant, ces lacs profonds, dont la brise ne ridait pas le

miroir, n'auraient pas été sans charme, à la lumière de quelque astre

électrique, et, réunis par un lacet de canaux, ils complétaient bien la

géographie de cet étrange domaine.

Quoiqu'il fût impropre à toute production végétale, ce sous-sol eût,

cependant, pu servir de demeure à toute une population. Et qui sait si,

dans ces milieux à température constante, au fond de ces houillères

d'Aberfoyle, aussi bien que dans celles de Newcastle, d'Alloa ou de

Cardiff, lorsque leurs gisements seront épuisés, -- qui sait si la

classe pauvre du Royaume-Uni ne trouvera pas refuge quelque jour ?

X

Aller et retour

A la voix d'Harry, James Starr, Madge et Simon Ford s'étaient

introduits par l'étroit orifice qui mettait en communication la fosse

Dochart avec la nouvelle houillère.

Ils se trouvaient alors à la naissance d'une galerie assez large. On

aurait pu croire qu'elle avait été percée de main d'homme, que le pic

et la pioche l'avaient évidée pour l'exploitation d'un nouveau

gisement. Les explorateurs devaient se demander si, par un singulier

hasard, ils n'avaient pas été transportés dans quelque ancienne

houillère, dont les plus vieux mineurs du comté n'auraient jamais connu

l'existence.

Non ! C'étaient les couches géologiques qui avaient « épargné » cette

galerie, à l'époque où se faisait le tassement des terrains

secondaires. Peut-être quelque torrent l'avait-il parcourue autrefois,

lorsque les eaux supérieures allaient se mélanger aux végétaux enlisés;

mais, maintenant, elle était aussi sèche que si elle eût été forée,

quelque mille pieds plus bas, dans l'étage des roches granitoïdes. En

même temps, l'air y circulait avec aisance, -- ce qui indiquait que

certains « éventoirs » naturels la mettaient en communication avec

l'atmosphère extérieure.

Cette observation, qui fut faite par l'ingénieur, était juste, et l'on

sentait que l'aération s'opérait facilement dans la nouvelle mine.

Quant à ce grisou qui fusait naguère à travers les schistes de la

paroi, il semblait qu'il n'eût été contenu que dans une simple « poche

», vide maintenant, et il était certain que l'atmosphère de la galerie

n'en conservait pas la moindre trace. Cependant, et par précaution,

Harry n'avait emporté que la lampe de sûreté, qui lui assurait un

éclairage de douze heures.

James Starr et ses compagnons éprouvaient alors une joie complète.

C'était l'entière satisfaction de leurs désirs. Autour d'eux, tout

n'était que houille. Une certaine émotion les rendait silencieux. Simon

Ford, lui-même, se contenait. Sa joie débordait, non en longues

phrases, mais par petites interjections.

C'était peut-être imprudent, à eux, de s'engager si profondément dans

la crypte. Bah ! ils ne songeaient guère au retour. La galerie était

praticable, peu sinueuse. Nulle crevasse n'en barrait le passage, nulle

« pousse » n'y propageait d'exhalaisons malfaisantes. Il n'y avait donc

aucune raison pour s'arrêter, et, pendant une heure, James Starr,

Madge, Harry et Simon Ford allèrent ainsi, sans que rien pût leur

indiquer quelle était l'exacte orientation de ce tunnel inconnu.

Et, sans doute, ils auraient été plus loin encore, s'ils ne fussent

arrivés à l'extrémité même de cette large voie qu'ils suivaient depuis

leur entrée dans la houillère.

La galerie aboutissait à une énorme caverne, dont on ne pouvait estimer

ni la hauteur, ni la profondeur. A quelle altitude s'arrondissait la

voûte de cette excavation, à quelle distance se reculait sa paroi

opposée ? les ténèbres qui l'emplissaient ne permettaient pas de le

reconnaître. Mais, à la lueur de la lampe, les explorateurs purent

constater que son dôme recouvrait une vaste étendue d'eau dormante --

étang ou lac --, dont les rives pittoresques, accidentées de hautes

roches, se perdaient dans l'obscurité.

« Halte ! s'écria Simon Ford, en s'arrêtant brusquement. Un pas de

plus, et nous roulions peut-être dans quelque abîme !

-- Reposons-nous donc, mes amis, répondit l'ingénieur. Aussi bien, il

faudra songer à retourner au cottage.

-- Notre lampe peut nous éclairer pendant dix heures encore, monsieur

Starr, dit Harry.

-- Eh bien, faisons halte, reprit James Starr. J'avoue que mes jambes

en ont besoin ! -- Et vous, Madge, est-ce que vous ne vous ressentez

pas des fatigues d'une aussi longue course ?

-- Mais pas trop, monsieur James, répondit la robuste Écossaise. Nous

avions l'habitude d'explorer pendant des journées entières l'ancienne

houillère d'Aberfoyle.

-- Bah ! ajouta Simon Ford, Madge ferait dix fois cette route, s'il le

fallait ! Mais j'insiste, monsieur James, ma communication valait-elle

la peine de vous être faite ? Osez dire non, monsieur James, osez dire

non !

-- Eh ! mon vieux compagnon, il y a longtemps que je n'ai ressenti une

telle joie ! répondit l'ingénieur. Le peu que nous avons exploré de

cette merveilleuse houillère semble indiquer que son étendue est très

considérable, au moins en longueur.

-- En largeur et en profondeur aussi, monsieur James ! répliqua Simon

Ford.

-- C'est ce que nous saurons plus tard.

-- Et moi, j'en réponds ! Rapportez-vous-en à mon instinct de vieux

mineur. Il ne m'a jamais trompé !

-- Je veux vous croire, Simon, répondit l'ingénieur en souriant. Mais

enfin, tel que j'en puis juger par cette courte exploration, nous

possédons les éléments d'une exploitation qui durera des siècles !

-- Des siècles ! s'écria Simon Ford. Je le crois bien, monsieur James !

Il se passera mille ans et plus, avant que le dernier morceau de

charbon ait été extrait de notre nouvelle mine !

-- Dieu vous entende ! répondit James Starr. Quant à la qualité de la

houille qui vient affleurer ces parois...

-- Superbe ! monsieur James, superbe ! répondit Simon Ford. Voyez cela

vous-même ! » Et, ce disant, il détacha d'un coup de pic un fragment de

roche noire.

« Voyez ! voyez ! répéta-t-il en l'approchant de sa lampe. Les surfaces

de ce morceau de charbon sont luisantes ! Nous aurons là de la houille

grasse, riche en matières bitumeuses ! Et comme elle se détaillera en

gailleteries, presque sans poussière ! Ah ! monsieur James, il y a

vingt ans, voici un gisement qui aurait fait une rude concurrence au

Swansea et au Cardiff ! Eh bien, les chauffeurs se le disputeront

encore, et, s'il coûte peu à extraire de la mine, il ne s'en vendra pas

moins cher au-dehors !

-- En effet, dit Madge, qui avait pris le fragment de houille et

l'examinait en connaisseuse. C'est là du charbon de bonne qualité. --

Emporte-le, Simon, emporte-le au cottage ! Je veux que ce premier

morceau de houille brûle sous notre bouilloire !

-- Bien parlé, femme ! répondit le vieil overman, et tu verras que je

ne me suis pas trompé.

-- Monsieur Starr, demanda alors Harry, avez-vous quelque idée de

l'orientation probable de cette longue galerie que nous avons suivie

depuis notre entrée dans la nouvelle houillère ?

-- Non, mon garçon, répondit l'ingénieur. Avec une boussole, j'aurais

peut-être pu établir sa direction générale. Mais, sans boussole, je

suis ici comme un marin en pleine mer, au milieu des brumes, lorsque

l'absence de soleil ne lui permet pas de relever sa position.

-- Sans doute, monsieur James, répliqua Simon Ford, mais, je vous en

prie, ne comparez pas notre position à celle du marin, qui a toujours

et partout l'abîme sous ses pieds ! Nous sommes en terre ferme, ici, et

nous n'avons pas à craindre de jamais sombrer !

-- Je ne vous ferai pas cette peine, vieux Simon, répondit James Starr.

Loin de moi la pensée de déprécier la nouvelle houillère d'Aberfoyle

par une comparaison injuste ! Je n'ai voulu dire qu'une chose, c'est

que nous ne savons pas où nous sommes.

-- Nous sommes dans le sous-sol du comté de Stirling, monsieur James,

répondit Simon Ford, et cela, je l'affirme comme si...

-- Écoutez ! » dit Harry en interrompant le vieil overman.

Tous prêtèrent l'oreille, ainsi que le faisait le jeune mineur. Le nerf

auditif, très exercé chez lui, avait surpris un bruit sourd, comme eût

été un murmure lointain. James Starr, Simon et Madge ne tardèrent pas à

l'entendre eux-mêmes. Il se produisait, dans les couches supérieures du

massif, une sorte de roulement, dont on percevait distinctement le

crescendo et le decrescendo successif, si faible qu'il fût.

Tous quatre restèrent pendant quelques minutes, l'oreille tendue, sans

proférer une parole.

Puis, tout à coup, Simon Ford de s'écrier :

« Eh ! par saint Mungo ! Est-ce que les wagonnets courent déjà sur les

rails de la nouvelle Aberfoyle ?

-- Père, répondit Harry, il me semble bien que c'est le bruit que font

des eaux en roulant sur un littoral.

-- Nous ne sommes pourtant pas sous la mer ! s'écria le vieil overman.

-- Non, répondit l'ingénieur, mais il ne serait pas impossible que nous

ne fussions sous le lit même du lac Katrine.

-- Il faudrait donc que la voûte fût peu épaisse en cet endroit,

puisque le bruit des eaux est perceptible ?

-- Peu épaisse, en effet, répondit James Starr, et c'est ce qui fait

que cette excavation est si vaste.

-- Vous devez avoir raison, monsieur Starr, dit Harry.

-- En outre, il fait si mauvais temps au-dehors, reprit James Starr,

que les eaux du lac doivent être soulevées comme celles du golfe de

Forth.

-- Eh ! qu'importe, après tout, répondit Simon Ford. La couche

carbonifère n'en sera pas plus mauvaise pour se développer au-dessous

d'un lac ! Ce ne serait pas la première fois que l'on irait chercher la

houille sous le lit même de l'Océan ! Quand nous devrions exploiter

tout le fonds et le tréfonds du canal du Nord, où serait le mal ?

-- Bien dit, Simon, s'écria l'ingénieur, qui ne put retenir un sourire

en regardant l'enthousiaste overman. Poussons nos tranchées sous les

eaux de la mer ! Trouons comme une écumoire le lit de l'Atlantique !

Allons rejoindre à coups de pioche nos frères des États-Unis à travers

le sous-sol de l'Océan ! Fonçons jusqu'au centre du globe, s'il le

faut, pour lui arracher son dernier morceau de houille !

-- Croyez-vous rire, monsieur James ? demanda Simon Ford d'un air tant

soit peu goguenard.

-- Moi, rire ! vieux Simon ! Non ! Mais vous êtes si enthousiaste, que

vous m'entraînez jusque dans l'impossible ! Tenez, revenons à la

réalité, qui est déjà belle. Laissons là nos pics, que nous

retrouverons un autre jour, et reprenons le chemin du cottage ! »

Il n'y avait pas autre chose à faire pour le moment. Plus tard,

l'ingénieur, accompagné d'une brigade de mineurs et muni des lampes et

ustensiles nécessaires, reprendrait l'exploration de la

Nouvelle-Aberfoyle. Mais il était urgent de retourner à la fosse

Dochart. La route était facile, d'ailleurs. La galerie courait presque

droit à travers le massif jusqu'à l'orifice ouvert par la dynamite.

Donc, nulle crainte de s'égarer.

Mais, au moment où James Starr se dirigeait vers la galerie, Simon Ford

l'arrêta.

« Monsieur James, lui dit-il, vous voyez cette caverne immense, ce lac

souterrain qu'elle recouvre, cette grève que les eaux viennent baigner

à nos pieds ? Eh bien, c'est ici que je veux transporter ma demeure,

c'est ici que je me bâtirai un nouveau cottage, et, si quelques braves

compagnons veulent suivre mon exemple, avant un an, on comptera un

bourg de plus dans le massif de notre vieille Angleterre ! »

James Starr, approuvant d'un sourire les projets de Simon Ford, lui

serra la main, et tous trois, précédant Madge, s'enfoncèrent dans la

galerie, afin de regagner la fosse Dochart.

Pendant le premier mille, aucun incident ne se produisit. Harry

marchait en avant, élevant la lampe au-dessus de sa tête. Il suivait

soigneusement la galerie principale, sans jamais s'écarter dans les

tunnels étroits qui rayonnaient à droite et à gauche. Il semblait donc

que le retour dût s'accomplir aussi facilement que l'aller, lorsqu'une

fâcheuse complication survint, qui rendit fort grave la situation des

explorateurs.

En effet, à un moment où Harry levait sa lampe, un vif déplacement de

l'air s'opéra, comme s'il eût été causé par un battement d'ailes

invisibles. La lampe, frappée de biais, s'échappa des mains d'Harry,

tomba sur le sol rocheux de la galerie et se brisa.

James Starr et ses compagnons furent subitement plongés dans une

obscurité absolue. Leur lampe, dont l'huile s'était répandue, ne

pouvait plus servir.

« Eh bien, Harry, s'écria Simon Ford, veux-tu donc que nous nous

rompions le cou en retournant au cottage ? »

Harry ne répondit pas. Il réfléchissait. Devait-il voir encore la main

d'un être mystérieux dans ce dernier accident ? Existait-il donc en ces

profondeurs un ennemi dont l'inexplicable antagonisme pouvait créer, un

jour, de sérieuses difficultés ? Quelqu'un avait-il intérêt à défendre

le nouveau gîte carbonifère contre toute tentative d'exploitation ? En

vérité, cela était absurde, mais les faits parlaient d'eux-mêmes, et

ils s'accumulaient de manière à changer de simples présomptions en

certitudes.

En attendant, la situation des explorateurs était assez mauvaise. Il

leur fallait, au milieu de profondes ténèbres, suivre pendant environ

cinq milles la galerie qui conduisait à la fosse Dochart. Puis, ils

auraient encore une heure de route avant d'avoir atteint le cottage.

« Continuons, dit Simon Ford. Nous n'avons pas un instant à perdre.

Nous marcherons en tâtonnant, comme des aveugles. Il n'est pas possible

de s'égarer. Les tunnels qui s'ouvrent sur notre chemin ne sont que de

véritables boyaux de taupinières, et, en suivant la galerie principale,

nous arriverons inévitablement à l'orifice qui nous a livré passage.

Ensuite, c'est la vieille houillère. Nous la connaissons, et ce ne sera

pas la première fois qu'Harry ou moi nous nous y serons trouvés dans

l'obscurité. D'ailleurs, nous retrouverons là les lampes que nous avons

laissées. En route, donc ! -- Harry, prends la tête. Monsieur James,

suivez-le. Madge, tu viendras après, et moi, je fermerai la marche. Ne

nous séparons pas surtout, et qu'on se sente les talons, sinon les

coudes ! »

Il n'y avait qu'à se conformer aux instructions du vieil overman. Comme

il le disait, en tâtonnant on ne pouvait guère se tromper de route. Il

fallait seulement remplacer les yeux par les mains, et se fier à cet

instinct qui, chez Simon Ford et son fils, était devenu une seconde

nature.

Donc, James Starr et ses compagnons marchèrent dans l'ordre indiqué.

Ils ne parlaient pas, mais ce n'était pas faute de penser. Il devenait

évident qu'ils avaient un adversaire. Mais quel était-il, et comment se

défendre de ces attaques si mystérieusement préparées ? Ces idées assez

inquiétantes affluaient à leur cerveau. Cependant, ce n'était pas le

moment de se décourager.

Harry, les bras étendus, s'avançait d'un pas assuré. Il allait

successivement d'une paroi à l'autre de la galerie. Une anfractuosité,

un orifice latéral se présentaient-ils, il reconnaissait à la main

qu'il ne fallait pas s'y engager, soit que l'anfractuosité fût peu

profonde, soit que l'orifice fût trop étroit, et il se maintenait ainsi

dans le droit chemin.

Au milieu d'une obscurité à laquelle les yeux ne pouvaient se faire,

puisqu'elle était absolue, ce difficile retour dura deux heures

environ. En supputant le temps écoulé, en tenant compte de ce que la

marche n'avait pu être rapide, James Starr estimait que ses compagnons

et lui devaient être bien près de l'issue.

En effet, presque aussitôt, Harry s'arrêta.

« Sommes-nous enfin arrivés à l'extrémité de la galerie ? demanda Simon

Ford.

-- Oui, répondit le jeune mineur.

-- Eh bien, tu dois retrouver l'orifice qui établit la communication

entre la Nouvelle-Aberfoyle et la fosse Dochart ?

-- Non », répondit Harry, dont les mains crispées ne rencontraient que

la surface pleine d'une paroi.

Le vieil overman fit quelques pas en avant, et vint palper lui même la

roche schisteuse.

Un cri lui échappa.

Ou les explorateurs s'étaient égarés pendant le retour, ou l'étroit

orifice, creusé dans la paroi par la dynamite, avait été bouché

récemment !

Quoi qu'il en soit, James Starr et ses compagnons étaient emprisonnés

dans la Nouvelle-Aberfoyle !

XI

Les Dames de feu

Huit jours après ces événements, les amis de James Starr étaient fort

inquiets. L'ingénieur avait disparu sans qu'aucun motif pût être

allégué à cette disparition. On avait appris, en interrogeant son

domestique, qu'il s'était embarqué à Grantonpier, et on savait par le

capitaine du steam-boat _Prince de Galles_ qu'il avait débarqué à

Stirling. Mais, depuis ce moment, plus de traces de James Starr. La

lettre de Simon Ford lui avait recommandé le secret, et il n'avait rien

dit de son départ pour les houillères d'Aberfoyle.

Donc, à Édimbourg, il ne fut plus question que de l'absence

inexplicable de l'ingénieur. Sir W. Elphiston, le président de « Royal

Institution », communiqua à ses collègues la lettre que lui avait

adressée James Starr, en s'excusant de ne pouvoir assister à la

prochaine séance de la Société. Deux ou trois autres personnes

produisirent aussi des lettres analogues. Mais, si ces documents

prouvaient que James Starr avait quitté Édimbourg -- ce que l'on savait

de reste --, rien n'indiquait ce qu'il était devenu. Or, de la part

d'un tel homme, cette absence, en dehors de ses habitudes, devait

surprendre d'abord, inquiéter ensuite, puisqu'elle se prolongeait.

Aucun des amis de l'ingénieur n'aurait pu supposer qu'il se fût rendu

aux houillères d'Aberfoyle. On savait qu'il n'eût point aimé à revoir

l'ancien théâtre de ses travaux. Il n'y avait jamais remis les pieds,

depuis le jour où la dernière benne était remontée à la surface du sol.

Cependant, puisque le steam-boat l'avait déposé au débarcadère de

Stirling, on fit quelques recherches de ce côté.

Les recherches n'aboutirent pas. Personne ne se rappelait avoir vu

l'ingénieur dans le pays. Seul, Jack Ryan, qui l'avait rencontré en

compagnie d'Harry sur un des paliers du puits Yarow, eût pu satisfaire

la curiosité publique. Mais le joyeux garçon, on le sait, travaillait à

la ferme de Melrose, à quarante milles dans le sud-ouest du comté de

Renfrew, et il ne se doutait guère que l'on s'inquiétât à ce point de

la disparition de James Starr. Donc, huit jours après sa visite au

cottage, Jack Ryan eût continué à chanter de plus belle pendant les

veillées du clan d'Irvine, -- s'il n'eût eu, lui aussi, un motif de

vive inquiétude dont il sera bientôt parlé.

James Starr était un homme trop considérable et trop considéré, non

seulement dans la ville, mais dans toute l'Écosse, pour qu'un fait le

concernant pût passer inaperçu. Le lord prévôt, premier magistrat

d'Édimbourg, les baillis, les conseillers, dont la plupart étaient des

amis de l'ingénieur, firent commencer les plus actives recherches. Des

agents furent mis en campagne, mais aucun résultat ne fut obtenu.

Il fallut donc insérer dans les principaux journaux du Royaume-Uni une

note relative à l'ingénieur James Starr, donnant son signalement,

indiquant la date à laquelle il avait quitté Édimbourg, et il n'y eut

plus qu'à attendre. Cela ne se fit pas sans grande anxiété. Le monde

savant de l'Angleterre n'était pas éloigné de croire à la disparition

définitive de l'un de ses membres les plus distingués.

En même temps que l'on s'inquiétait ainsi de la personne de James

Starr, la personne d'Harry était le sujet de préoccupations non moins

vives. Seulement, au lieu d'occuper l'opinion publique, le fils du

vieil overman ne troublait que la bonne humeur de son ami Jack Ryan.

On se rappelle que, lors de leur rencontre dans le puits Yarow, Jack

Ryan avait invité Harry à venir, huit jours après, à la fête du clan

d'Irvine. Il y avait eu acceptation et promesse formelle d'Harry de se

rendre à cette cérémonie. Jack Ryan savait, pour l'avoir constaté en

maintes circonstances, que son camarade était homme de parole. Avec

lui, chose promise, chose faite.

Or, à la fête d'Irvine, rien n'avait manqué, ni les chants, ni les

danses, ni les réjouissances de toutes sortes, rien, -- si ce n'est

Harry Ford.

Jack Ryan avait commencé par lui en vouloir, parce que l'absence de son

ami influait sur sa bonne humeur. Il en perdit même la mémoire au

milieu d'une de ses chansons, et, pour la première fois, il resta court

pendant une gigue, qui lui valait d'ordinaire des applaudissements

mérités.

Il faut dire ici que la note relative à James Starr, et publiée dans

les journaux, n'était pas encore tombée sous les yeux de Jack Ryan. Ce

brave garçon ne se préoccupait donc que de l'absence d'Harry, se disant

bien qu'une grave circonstance avait seule pu l'empêcher de tenir sa

promesse. Aussi, le lendemain de la fête d'Irvine, Jack Ryan

comptait-il prendre le railway de Glasgow pour se rendre à la fosse

Dochart, et il l'aurait fait, -- s'il n'eût été retenu par un accident

qui faillit lui coûter la vie.

Voici ce qui était arrivé pendant la nuit du 12 décembre. En vérité, le

fait était de nature à donner raison à tous les partisans du

surnaturel, et ils étaient nombreux à la ferme de Melrose.

Les Indes Noires · 第 5 / 13 段