-- Or, voici ce qu'Harry avait une ou deux fois observé pendant ses
excursions dans l'ouest de la houillère. Des feux, qui s'éteignaient
soudain, apparaissaient quelquefois à travers le schiste ou le remblai
des galeries extrêmes. Par quelle cause ces feux s'allumaient-ils ? Je
ne pouvais et je ne puis le dire encore. Mais enfin, ces feux n'étaient
évidemment dus qu'à la présence du grisou, et, pour moi, le grisou,
c'était le filon de houille.
-- Ces feux ne produisaient aucune explosion ? demanda vivement
l'ingénieur.
-- Si, de petites explosions partielles, répondit Simon Ford, et telles
que j'en provoquai moi-même, lorsque je voulus constater la présence de
ce grisou, vous vous souvenez de quelle manière on cherchait autrefois
à prévenir les explosions dans les mines, avant que notre bon génie,
Humphry Davy, eût inventé sa lampe de sûreté ?
-- Oui, répondit James Starr. vous voulez parler du « pénitent » ? Mais
je ne l'ai jamais vu dans l'exercice de ses fonctions.
-- En effet, monsieur James, vous êtes trop jeune, malgré vos
cinquante-cinq ans, pour avoir vu cela. Mais moi, avec dix ans de plus
que vous, j'ai vu fonctionner le dernier pénitent de la houillère. On
l'appelait ainsi parce qu'il portait une grande robe de moine. Son nom
vrai était le « fireman », l'homme du feu. A cette époque, on n'avait
d'autre moyen de détruire le mauvais gaz qu'en le décomposant par de
petites explosions, avant que sa légèreté l'eût amassé en trop grandes
quantités dans les hauteurs des galeries. C'est pourquoi le pénitent,
la face masquée, la tête encapuchonnée dans son épaisse cagoule, tout
le corps étroitement serré dans sa robe de bure, allait en rampant sur
le sol. Il respirait dans les basses couches, dont l'air était pur, et,
de sa main droite, il promenait, en l'élevant au-dessus de sa tête, une
torche enflammée. Lorsque le grisou se trouvait répandu dans l'air de
manière à former un mélange détonant, l'explosion se produisait sans
être funeste, et, en renouvelant souvent cette opération, on parvenait
à prévenir les catastrophes. Quelquefois, le pénitent, frappé d'un coup
de grisou, mourait à la peine. Un autre le remplaçait. Ce fut ainsi
jusqu'au moment où la lampe de Davy fut adoptée dans toutes les
houillères. Mais je connaissais le procédé, et c'est en l'employant que
j'ai reconnu la présence du grisou, et, par conséquent, celle d'un
nouveau gisement carbonifère dans la fosse Dochart. »
Tout ce que le vieil overman avait raconté du pénitent était
rigoureusement exact. C'est ainsi que l'on procédait autrefois dans les
houillères pour purifier l'air des galeries.
Le grisou, autrement dit l'hydrogène protocarboné ou gaz des marais,
incolore, presque inodore, ayant un pouvoir peu éclairant, est
absolument impropre à la respiration. Le mineur ne saurait vivre dans
un milieu rempli de ce gaz malfaisant, -- pas plus qu'on ne pourrait
vivre au milieu d'un gazomètre plein de gaz d'éclairage. En outre, de
même que celui-ci, qui est de l'hydrogène bicarboné, le grisou forme un
mélange détonant, dès que l'air y entre dans une proportion de huit et
peut-être même de cinq pour cent. L'inflammation de ce mélange se
fait-elle par une cause quelconque, il y a explosion, presque toujours
suivie d'épouvantables catastrophes.
C'est à ce danger que pare l'appareil de Davy, en isolant la flamme des
lampes dans un tube de toile métallique, qui brûle le gaz à l'intérieur
du tube, sans jamais laisser l'inflammation se propager au-dehors.
Cette lampe de sûreté a été perfectionnée de vingt façons. Si elle
vient à se briser, elle s'éteint. Si, malgré les défenses formelles, le
mineur veut l'ouvrir, elle s'éteint encore. Pourquoi donc les
explosions se produisent-elles ? C'est que rien ne peut obvier à
l'imprudence d'un ouvrier qui veut quand même allumer sa pipe, ni au
choc de l'outil qui peut produire une étincelle.
Toutes les houillères ne sont pas infectées par le grisou. Dans celles
où il ne s'en produit pas, on autorise l'emploi de la lampe ordinaire.
Telle est, entre autres, la fosse Thiers, aux mines d'Anzin. Mais,
lorsque la houille du gisement exploité est grasse, elle renferme une
certaine quantité de matières volatiles, et le grisou peut s'échapper
avec une grande abondance. La lampe de sûreté seule est combinée de
manière à empêcher des explosions d'autant plus terribles, que les
mineurs qui n'ont pas été directement atteints par le coup de grisou,
courent risque d'être instantanément asphyxiés dans les galeries
remplies du gaz délétère, formé après l'inflammation, c'est-à-dire
d'acide carbonique.
Tout en marchant, Simon Ford apprit à l'ingénieur ce qu'il avait fait
pour atteindre son but, comment il s'était assuré que le dégagement du
grisou se faisait au fond même de l'extrême galerie de la fosse, dans
sa portion occidentale, de quelle façon il avait provoqué à
l'affleurement des feuillets de schistes quelques explosions
partielles, ou plutôt certaines inflammations, qui ne laissaient aucun
doute sur la nature du gaz, dont la fuite s'opérait à petite dose, mais
d'une manière permanente.
Une heure après avoir quitté le cottage, James Starr et ses deux
compagnons avaient franchi une distance de quatre milles. L'ingénieur,
entraîné par le désir et l'espoir, venait de faire ce trajet sans
aucunement songer à sa longueur. Il réfléchissait à tout ce que lui
disait le vieux mineur. Il pesait, mentalement, les arguments que
celui-ci donnait en faveur de sa thèse. Il croyait, avec lui, que cette
émission continue d'hydrogène protocarboné indiquait, avec certitude,
l'existence d'un nouveau gisement carbonifère. Si ce n'eût été qu'une
sorte de poche, pleine de gaz, comme il s'en rencontre quelquefois
entre les feuillets, elle se fût promptement vidée, et le phénomène eût
cessé de se produire. Mais loin de là. Au dire de Simon Ford,
l'hydrogène se dégageait sans cesse, et l'on en pouvait conclure à
l'existence de quelque important filon. Conséquemment, les richesses de
la fosse Dochart pouvaient n'être pas entièrement épuisées. Toutefois,
s'agissait-il d'une couche dont le rendement serait peu considérable,
ou d'un gisement occupant un large étage du terrain houiller ? c'était
là, véritablement, la grosse question.
Harry, qui précédait son père et l'ingénieur, s'était arrêté.
« Nous voici arrivés ! s'écria le vieux mineur. Enfin, grâce à Dieu,
monsieur James, vous êtes là, et nous allons savoir... »
La voix si ferme du vieil overman tremblait légèrement.
« Mon brave Simon, lui dit l'ingénieur, calmez-vous ! Je suis aussi ému
que vous l'êtes, mais il ne faut pas perdre de temps ! »
A cet endroit, l'extrême galerie de la fosse formait en s'évasant une
sorte de caverne obscure. Aucun puits n'avait été foncé dans cette
portion du massif, et la galerie, profondément ouverte dans les
entrailles du sol, était sans communication directe avec la surface du
comté de Stirling.
James Starr, vivement intéressé, examinait d'un oeil grave
l'endroit où il se trouvait.
On voyait encore sur la paroi terminale de cette caverne la marque des
derniers coups de pic, et même quelques trous de cartouches, qui
avaient provoqué l'éclatement de la roche, vers la fin de
l'exploitation. Cette matière schisteuse était extrêmement dure, et il
n'avait pas été nécessaire de remblayer les assises de ce cul-de-sac,
au fond duquel les travaux avaient dû s'arrêter. Là, en effet, venait
mourir le filon carbonifère, entre les schistes et les grès du terrain
tertiaire. Là, à cette place même, avait été extrait le dernier morceau
de combustible de la fosse Dochart.
« C'est ici, monsieur James, dit Simon Ford en soulevant son pic, c'est
ici que nous attaquerons la faille, car, derrière cette paroi, à une
profondeur plus ou moins considérable, se trouve assurément le nouveau
filon dont j'affirme l'existence.
-- Et c'est à la surface de ces roches, demanda James Starr, que vous
avez constaté la présence du grisou ?
-- Là même, monsieur James, répondit Simon Ford, et j'ai pu l'allumer
rien qu'en approchant ma lampe, à l'affleurement des feuillets. Harry
l'a fait comme moi.
-- A quelle hauteur ? demanda James Starr.
-- A dix pieds au-dessus du sol », répondit Harry.
James Starr s'était assis sur une roche. On eût dit que, après avoir
humé l'air de la caverne, il regardait les deux mineurs, comme s'il se
fût pris à douter de leurs paroles, si affirmatives cependant.
C'est que, en effet, l'hydrogène protocarboné n'est pas complètement
inodore, et l'ingénieur était tout d'abord étonné que son odorat, qu'il
avait très fin, ne lui eût pas révélé la présence du gaz explosif. En
tout cas, si ce gaz était mêlé à l'air ambiant, ce n'était qu'à bien
faible dose. Donc, pas d'explosion à craindre, et l'on pouvait sans
danger ouvrir la lampe de sûreté pour tenter l'expérience, ainsi que le
vieux mineur l'avait déjà fait.
Ce qui inquiétait James Starr en ce moment, ce n'était donc pas qu'il y
eût trop de gaz mélangé à l'air, c'était qu'il n'y en eût pas assez, --
et même pas du tout.
« Se seraient-ils trompés ? murmura-t-il. Non ! Ce sont des hommes qui
s'y connaissent ! Et pourtant !... » Il attendait donc, non sans une
certaine anxiété, que le phénomène signalé par Simon Ford s'accomplît
en sa présence. Mais, à ce moment, il paraît que ce qu'il venait
d'observer, c'est-à-dire cette absence de l'odeur caractéristique du
grisou, avait été aussi remarquée par Harry, car celui-ci, d'une voix
altérée, dit :
« Père, il semble que la fuite du gaz ne se fait plus à travers les
feuillets de schiste !
-- Ne se fait plus ! :.. » s'écria le vieux mineur.
Et Simon Ford, après avoir hermétiquement serré ses lèvres, aspira
fortement du nez, à plusieurs reprises.
Puis, tout d'un coup, et d'un mouvement brusque :
« Donne ta lampe, Harry ! » dit-il.
Simon Ford prit la lampe d'une main qui s'agitait fébrilement. Il
dévissa l'enveloppe de toile métallique qui entourait la mèche, et la
flamme brûla à l'air libre.
Ainsi qu'on s'y attendait, il ne se produisit aucune explosion; mais,
ce qui était plus grave, il ne se fit pas même ce léger grésillement,
qui indique la présence du grisou à faible dose.
Simon Ford prit le bâton que tenait Harry, et, fixant la lampe à son
extrémité, il l'éleva dans les couches d'air supérieures, là où le gaz,
en raison de sa légèreté spécifique, aurait dû plutôt s'accumuler, en
si minime quantité que ce fût.
La flamme de la lampe, droite et blanche, ne décela aucune trace
d'hydrogène protocarboné.
« A la paroi ! dit l'ingénieur.
-- Oui ! » répondit Simon Ford, en portant la lampe sur cette partie de
la paroi à travers laquelle son fils et lui avaient, la veille encore,
constaté la fuite du gaz.
Le bras du vieux mineur tremblait, tandis qu'il essayait de promener la
lampe à la hauteur des fissures du feuillet de schiste.
« Remplace-moi, Harry », dit-il.
Harry prit le bâton et présenta successivement la lampe aux divers
points de la paroi où les feuillets semblaient se dédoubler... mais il
secouait la tête, car ce léger craquement, particulier au grisou qui
s'échappe, n'arrivait pas à son oreille.
L'inflammation ne se fit pas. Il était donc évident qu'aucune molécule
de gaz ne fusait à travers la paroi.
« Rien ! » s'écria Simon Ford, dont le poing se tendit sous une
impression de colère plutôt que de désappointement.
Un cri s'échappa alors de la bouche d'Harry.
« Qu'as-tu ? demanda vivement James Starr.
-- On a bouché les fissures du schiste !
-- Dis-tu vrai ? s'écria le vieux mineur.
-- Regardez, père ! »
Harry ne s'était pas trompé. L'obturation des fissures était nettement
visible à la lumière de la lampe. Un lutage, récemment pratiqué et fait
à la chaux, laissait voir sur la paroi une longue trace blanchâtre, mal
dissimulée sous une couche de poussière de charbon.
« Lui ! s'écria Hardy. Ce ne peut être que lui !
-- Lui ! répéta James Starr.
-- Oui ! répondit le jeune homme, cet être mystérieux qui hante notre
domaine, celui que j'ai cent fois guetté sans pouvoir l'atteindre,
l'auteur, dès à présent certain, de cette lettre qui voulait vous
empêcher de venir au rendez-vous que vous donnait mon père, monsieur
Starr, celui, enfin, qui nous a lancé cette pierre dans la galerie du
puits Yarow ! Ah ! aucun doute n'est plus possible ! La main d'un homme
est dans tout cela ! »
Harry avait parlé avec une telle énergie, que sa conviction passa
instantanément et tout entière dans l'esprit de l'ingénieur. Quant au
vieil overman, il n'était plus à convaincre. D'ailleurs, on se trouvait
en présence d'un fait indéniable : l'obturation des fissures à travers
lesquelles le gaz s'échappait librement la veille.
« Prends ton pic, Harry, s'écria Simon Ford. Monte sur mes épaules, mon
garçon ! Je suis assez solide encore pour te porter ! »
Harry avait compris. Son père s'accota à la paroi. Harry s'éleva sur
ses épaules, de manière que son pic pût atteindre la trace suffisamment
visible du lutage. Puis, à coups redoublés, il entama la partie de
roche schisteuse que ce lutage recouvrait.
Aussitôt un léger pétillement se produisit, semblable à celui que fait
le vin de Champagne lorsqu'il s'échappe d'une bouteille,-- bruit qui,
dans les houillères anglaises, est connu sous le nom onomatopique de «
puff ».
Harry saisit alors sa lampe, et il l'approcha de la fissure...
Une légère détonation se fit entendre, et une petite flamme rouge, un
peu bleuâtre à son contour, voltigea sur la paroi, comme eût fait un
follet de feu Saint-Elme.
Harry sauta aussitôt à terre, et le vieil overman, ne pouvant contenir
sa joie, saisit les mains de l'ingénieur, en s'écriant :
« Hurrah ! hurrah ! hurrah ! monsieur James ! Le grisou brûle ! Donc,
le filon est là ! »
VIII
Un coup de dynamite
L'experience annoncée par le vieil overman avait réussi. L'hydrogène
protocarboné, on le sait, ne se développe que dans les gisements
houillers. Donc, l'existence d'un filon du précieux combustible ne
pouvait être mise en doute. Quelles étaient son importance et sa
qualité ? on les déterminerait plus tard.
Telles furent les conséquences que l'ingénieur déduisit du phénomène
qu'il venait d'observer. Elles étaient en tout conformes à celles qu'en
avait déjà tirées Simon Ford.
« Oui, se dit James Starr, derrière cette paroi s'étend une couche
carbonifère que nos sondages n'ont pas su atteindre ! Cela est fâcheux,
puisque tout l'outillage de la mine abandonnée depuis dix ans, est
maintenant à refaire ! N'importe ! Nous avons retrouvé la veine que
l'on croyait épuisée, et, cette fois, nous l'exploiterons jusqu'au bout
!
-- Eh bien, monsieur James, demanda Simon Ford, que pensez-vous de
notre découverte ? Ai-je eu tort de vous déranger ? Regrettez-vous
cette dernière visite faite à la fosse Dochart ?
-- Non, non, mon vieux compagnon ! répondit James Starr. Nous n'avons
pas perdu notre temps, mais nous le perdrions maintenant, si nous ne
retournions immédiatement au cottage. Demain, nous reviendrons ici.
Nous ferons éclater cette paroi à coups de dynamite. Nous mettrons au
jour l'affleurement du nouveau filon, et, après une série de sondages,
si la couche paraît être importante, je reconstituerai une Société de
la Nouvelle Aberfoyle, à l'extrême satisfaction des anciens
actionnaires ! Avant trois mois, il faut que les premières bennes de
houille aient été extraites du nouveau gisement !
-- Bien parlé, monsieur James ! s'écria Simon Ford. La vieille
houillère va donc rajeunir, comme une veuve qui se remarie !
L'animation des anciens jours recommencera avec les coups de pioche,
les coups de pic, les coups de mine, le roulement des wagons, le
hennissement des chevaux, le grincement des bennes, le grondement des
machines ! Je reverrai donc tout cela, moi ! J'espère, monsieur James,
que vous ne me trouverez pas trop vieux pour reprendre mes fonctions
d'overman ?
-- Non, brave Simon, non, certes ! vous êtes resté plus jeune que moi,
mon vieux camarade !
-- Et, que saint Mungo nous protège ! vous serez encore notre « viewer
» ! Puisse la nouvelle exploitation durer de longues années, et fasse
le Ciel que j'aie la consolation de mourir sans en avoir vu la fin ! »
La joie du vieux mineur débordait. James Starr la partageait tout
entière, mais il laissait Simon Ford s'enthousiasmer pour deux.
Seul, Harry demeurait pensif. Dans son souvenir reparaissait la
succession des circonstances singulières, inexplicables, au milieu
desquelles s'était opérée la découverte du nouveau gisement. Cela ne
laissait pas de l'inquiéter pour l'avenir.
Une heure après, James Starr et ses deux compagnons étaient de retour
au cottage.
L'ingénieur soupa avec grand appétit, approuvant du geste tous les
plans que développait le vieil overman, et, n'eût été son impérieux
désir d'être au lendemain, jamais il n'aurait mieux dormi que dans ce
calme absolu du cottage.
Le lendemain, après un déjeuner substantiel, James Starr, Simon Ford,
Harry et Madge elle-même reprenaient le chemin déjà parcouru la veille.
Tous allaient là en véritables mineurs. Ils emportaient divers outils
et des cartouches de dynamite, destinées à faire sauter la paroi
terminale. Harry, en même temps qu'un puissant fanal, prit une grosse
lampe de sûreté qui pouvait brûler pendant douze heures. C'était plus
qu'il ne fallait pour opérer le voyage d'aller et de retour, en y
comprenant les haltes nécessaires à l'exploration, -- si une
exploration devenait possible.
« A l'oeuvre ! » s'écria Simon, lorsque ses compagnons et lui
furent arrivés à l'extrémité de la galerie.
Et sa main saisit une lourde pince qu'elle brandit avec vigueur.
« Un instant, dit alors James Starr. Observons si aucun changement ne
s'est produit et si le grisou fuse toujours à travers les feuillets de
la paroi.
-- Vous avez raison, monsieur Starr, répondit Harry. Ce qui était
bouché hier pourrait bien l'être encore aujourd'hui ! »
Madge, assise sur une roche, observait attentivement l'excavation et la
muraille qu'il s'agissait d'éventrer.
Il fut constaté que les choses étaient telles qu'on les avait laissées.
Les fissures des feuillets n'avaient subi aucune altération.
L'hydrogène protocarboné fusait au travers, mais assez faiblement. Cela
tenait sans doute à ce que, depuis la veille, il trouvait un libre
passage pour s'épancher. Toutefois, cette émission était si peu
importante, qu'elle ne pouvait former avec l'air intérieur un mélange
détonant. James Starr et ses compagnons allaient donc pouvoir procéder
en toute sécurité. D'ailleurs, cet air se purifierait peu à peu, en
gagnant les hautes couches de la fosse Dochart, et le grisou, perdu
dans toute cette atmosphère, ne pourrait plus produire aucune explosion.
« A l'oeuvre, donc ! » reprit Simon Ford.
Et bientôt, sous sa pince, vigoureusement maniée, la roche ne tarda pas
à voler en éclats.
Cette faille se composait principalement de poudingues, interposés
entre le grès et le schiste, tels qu'il s'en rencontre le plus souvent
à l'affleurement des filons carbonifères.
James Starr ramassait les morceaux que l'outil abattait, et il les
examinait avec soin, espérant y découvrir quelque indice de charbon.
Ce premier travail dura environ une heure. Il en résulta un évidement
assez profond dans la paroi terminale.
James Starr choisit alors l'emplacement où devaient être forés les
trous de mine, travail qui s'accomplit rapidement sous la main d'Harry
avec le fleuret et la massette. Des cartouches de dynamite furent
introduites dans ces trous. Dès qu'on y eut placé la longue mèche
goudronnée d'une fusée de sûreté, qui aboutissait à une capsule de
fulminate, elle fut allumée au ras du sol. James Starr et ses
compagnons se mirent à l'écart.
« Ah ! monsieur James, dit Simon Ford, en proie à une véritable émotion
qu'il ne cherchait pas à dissimuler, jamais, non, jamais mon vieux
coeur n'a battu si vite ! Je voudrais déjà attaquer le filon !
-- Patience, Simon, répondit l'ingénieur, vous n'avez pas la prétention
de trouver derrière cette paroi une galerie tout ouverte ?
-- Excusez-moi, monsieur James, répondit le vieil overman. J'ai toutes
les prétentions possibles ! S'il y a eu bonne chance dans la manière
dont Harry et moi nous avons découvert ce gîte, pourquoi cette chance
ne continuerait-elle pas jusqu'au bout ? »
L'explosion de la dynamite se produisit. Un roulement sourd se propagea
à travers le réseau des galeries souterraines.
James Starr, Madge, Harry et Simon Ford revinrent aussitôt vers la
paroi de la caverne.
« Monsieur James ! monsieur James ! s'écria le vieil overman. voyez !
La porte est enfoncée !... »
Cette comparaison de Simon Ford était justifiée par l'apparition d'une
excavation, dont on ne pouvait estimer la profondeur.
Harry allait s'élancer par l'ouverture...
L'ingénieur, extrêmement surpris, d'ailleurs, de trouver là cette
cavité, retint le jeune mineur.
« Laisse le temps à l'air intérieur de se purifier, dit-il.
-- Oui ! gare aux mofettes ! » s'écria Simon Ford.
Un quart d'heure se passa dans une anxieuse attente. Le fanal, placé au
bout d'un bâton, fut alors introduit dans l'excavation et continua de
brûler avec un inaltérable éclat.
« Va donc, Harry, dit James Starr, nous te suivrons. » L'ouverture
produite par la dynamite était plus que suffisante pour qu'un homme pût
y passer.
Harry, le fanal à la main, s'y introduisit sans hésiter et disparut
dans les ténèbres.
James Starr, Simon Ford et Madge, immobiles, attendaient.
Une minute -- qui leur parut bien longue -- s'écoula. Harry ne
reparaissait pas, il n'appelait pas. En s'approchant de l'orifice,
James Starr n'aperçut même plus la lueur de sa lampe, qui aurait dû
éclairer cette sombre cavité.
Le sol avait-il donc manqué subitement sous les pieds d'Harry ? Le
jeune mineur était-il tombé dans quelque anfractuosité ? Sa voix ne
pouvait-elle plus arriver jusqu'à ses compagnons ?
Le vieil overman, ne voulant rien écouter, allait s'introduire à son
tour par l'orifice, lorsque parut une lueur, vague d'abord, qui se
renforça peu à peu, et Harry fit entendre ces paroles :
« Venez, monsieur Starr ! venez, mon père ! La route est libre dans la
Nouvelle-Aberfoyle. »
IX
La Nouvelle-Aberfoyle
Si, par quelque puissance surhumaine, des ingénieurs eussent pu enlever
d'un bloc et sur une épaisseur de mille pieds toute cette portion de la
croûte terrestre qui supporte cet ensemble de lacs, de fleuves, de
golfes et les territoires riverains des comtés de Stirling, de
Dumbarton et de Renfrew, ils auraient trouvé, sous cet énorme
couvercle, une excavation immense, et telle qu'il n'en existait qu'une
autre au monde qui pût lui être comparée, -- la célèbre grotte de
Mammouth, dans le Kentucky.
Cette excavation se composait de plusieurs centaines d'alvéoles, de
toutes formes et de toutes grandeurs. On eût dit une ruche, avec ses
nombreux étages de cellules, capricieusement disposées, mais une ruche
construite sur une vaste échelle, et qui, au lieu d'abeilles, eût suffi
à loger tous les ichthyosaures, les mégathériums, et les ptérodactyles
de l'époque géologique !
Un labyrinthe de galeries, les unes plus élevées que les plus hautes
voûtes des cathédrales, les autres semblables à des contrenefs,
rétrécies et tortueuses, celles-ci suivant la ligne horizontale,
celles-là remontant ou descendant obliquement en toutes directions, --
réunissaient ces cavités et laissaient libre communication entre elles.