-- Positivement faim. Le voyage m'a ouvert l'appétit. Je suis venu par

un temps affreux !...

-- Ah ! il pleut, là-haut ! répondit Simon Ford d'un air de pitié très

marqué.

-- Oui, Simon, et les eaux du Forth sont agitées aujourd'hui comme

celles d'une mer !

-- Eh bien, monsieur James, ici, il ne pleut jamais. Mais je n'ai pas à

vous peindre des avantages que vous connaissez aussi bien que moi !

vous voilà arrivé au cottage. C'est le principal, et, je vous le

répète, soyez le bienvenu ! »

Simon Ford, suivi d'Harry, fit entrer dans l'habitation James Starr,

qui se trouva au milieu d'une vaste salle, éclairée par plusieurs

lampes, dont l'une était suspendue aux solives coloriées du plafond.

La table, recouverte d'une nappe égayée de fraîches couleurs,

n'attendait plus que les convives, auxquels quatre chaises, rembourrées

de vieux cuir, étaient réservées.

« Bonjour, Madge, dit l'ingénieur.

-- Bonjour, monsieur James, répondit la brave Écossaise, qui se leva

pour recevoir son hôte.

-- Je vous revois avec plaisir, Madge.

-- Et vous avez raison, monsieur James, car il est agréable de

retrouver ceux pour lesquels on s'est toujours montré bon.

-- La soupe attend, femme, dit alors Simon Ford, et il ne faut pas la

faire attendre, non plus que M. James. Il a une faim de mineur, et il

verra que notre garçon ne nous laisse manquer de rien au cottage ! -- A

propos, Harry, ajouta le vieil overman en se retournant vers son fils,

Jack Ryan est venu te voir.

-- Je le sais, père ! Nous l'avons rencontré dans le puits Yarow.

-- C'est un bon et gai camarade, dit Simon Ford. Mais il semble se

plaire là-haut ! Ça n'avait pas du vrai sang de mineur dans les veines.

-- A table, monsieur James, et déjeunons copieusement, car il est

possible que nous ne puissions souper que fort tard. »

Au moment où l'ingénieur et ses hôtes allaient prendre place :

« Un instant, Simon, dit James Starr, voulez-vous que je mange de bon

appétit ?

-- Ce sera nous faire tout l'honneur possible, monsieur James, répondit

Simon Ford.

-- Eh bien, il faut pour cela n'avoir aucune préoccupation. -- Or, j'ai

deux questions à vous adresser.

-- Allez, monsieur James.

-- Votre lettre me parle d'une communication qui doit être de nature à

m'intéresser ?

-- Elle est très intéressante, en effet.

-- Pour vous ?...

-- Pour vous et pour moi, monsieur James. Mais je désire ne vous la

faire qu'après le repas et sur les lieux mêmes. Sans cela, vous ne

voudriez pas me croire.

-- Simon, reprit l'ingénieur, regardez-moi bien... là... dans les yeux.

Une communication intéressante ?... Oui... Bon !... Je ne vous en

demande pas davantage, ajouta-t-il, comme s'il eût lu la réponse qu'il

espérait dans le regard du vieil overman.

-- Et la deuxième question ? demanda celui-ci.

-- Savez-vous, Simon, quelle est la personne qui a pu m'écrire ceci ? »

répondit l'ingénieur, en présentant la lettre anonyme qu'il avait reçue.

Simon Ford prit la lettre, et il la lut très attentivement.

Puis, la montrant à son fils :

« Connais-tu cette écriture ? dit-il.

-- Non, père, répondit Harry.

-- Et cette lettre était timbrée du bureau de poste d'Aberfoyle ?

demanda Simon Ford à l'ingénieur.

-- Oui, comme la vôtre, répondit James Starr.

-- Que penses-tu de cela, Harry ? dit Simon Ford, dont le front

s'assombrit un instant.

-- Je pense, père, répondit Harry, que quelqu'un a eu un intérêt

quelconque à empêcher M. James Starr de venir au rendez-vous que vous

lui donniez.

-- Mais qui ? s'écria le vieux mineur. Qui donc a pu pénétrer assez

avant dans le secret de ma pensée ?... »

Et Simon Ford, pensif, tomba dans une rêverie dont la voix de Madge le

tira bientôt.

« Asseyons-nous, monsieur Starr, dit-elle. La soupe va refroidir. Pour

le moment, ne songeons plus à cette lettre ! »

Et, sur l'invitation de la vieille femme, chacun prit place à la table

-- James Starr vis-à-vis de Madge, pour lui faire honneur --, le père

et le fils l'un vis-à-vis de l'autre.

Ce fut un bon repas écossais. Et, d'abord, on mangea d'un « hotchpotch

», soupe dont la viande nageait au milieu d'un excellent bouillon. Au

dire du vieux Simon, sa compagne ne connaissait pas de rivale dans

l'art de préparer le hotchpotch.

Il en était de même, d'ailleurs, du « cockyleeky », sorte de ragoût de

coq, accommodé aux poireaux, qui ne méritait que des éloges.

Le tout fut arrosé d'une excellente ale, puisée aux meilleurs brassins

des fabriques d'Édimbourg.

Mais le plat principal consista en un « haggis », pouding national,

fait de viandes et de farine d'orge. Ce mets remarquable, qui inspira

au poète Burns l'une de ses meilleures odes, eut le sort réservé aux

belles choses de ce monde : il passa comme un rêve.

Madge reçut les sincères compliments de son hôte.

Le déjeuner se termina par un dessert composé de fromage et de « cakes

», gâteaux d'avoine, finement préparés, accompagnés de quelques petits

verres « d'usquebaugh », excellente eau-de-vie de grains, qui avait

vingt-cinq ans, -- juste l'âge d'Harry.

Ce repas dura une bonne heure. James Starr et Simon Ford n'avaient pas

seulement bien mangé, ils avaient aussi bien causé,-- principalement du

passé de la vieille houillère d'Aberfoyle.

Harry, lui, était plutôt resté silencieux. Deux fois il avait quitté la

table et même la maison. Il était évident qu'il éprouvait quelque

inquiétude depuis l'incident de la pierre, et il voulait observer les

alentours du cottage. La lettre anonyme n'était pas faite, non plus,

pour le rassurer.

Ce fut pendant une de ces sorties que l'ingénieur dit à Simon Ford et

Madge :

« Un brave garçon que vous avez là, mes amis !

-- Oui, monsieur James, un être bon et dévoué, répondit vivement le

vieil overman.

-- Il se plaît avec vous, au cottage ?

-- Il ne voudrait pas nous quitter.

-- Vous songerez à le marier, cependant ?

-- Marier Harry ! s'écria Simon Ford. Et à qui ? A une fille de

là-haut, qui aimerait les fêtes, la danse, qui préférerait son clan à

notre houillère ! Harry n'en voudrait pas !

-- Simon, répondit Madge, tu n'exigeras pourtant pas que jamais notre

Harry ne prenne femme...

-- Je n'exigerai rien, répondit le vieux mineur, mais cela ne presse

pas ! Qui sait si nous ne lui trouverons point... »

Harry rentrait en ce moment, et Simon Ford se tut.

Lorsque Madge se leva de table, tous l'imitèrent et vinrent s'asseoir

un instant à la porte du cottage.

« Eh bien, Simon, dit l'ingénieur, je vous écoute !

-- Monsieur James, répondit Simon Ford, je n'ai pas besoin de vos

oreilles, mais de vos jambes. -- Vous êtes-vous bien reposé ?

-- Bien reposé et bien refait, Simon. Je suis prêt à vous accompagner

partout où il vous plaira.

-- Harry, dit Simon Ford, en se retournant vers son fils, allume nos

lampes de sûreté.

-- Vous prenez des lampes de sûreté ! s'écria James Starr, assez

surpris, puisque les explosions de grisou n'étaient plus à craindre

dans une fosse absolument vide de charbon.

-- Oui, monsieur James, par prudence !

-- N'allez-vous pas aussi, mon brave Simon, me proposer de revêtir un

habit de mineur ?

-- Pas encore, monsieur James ! pas encore ! » répondit le vieil

overman, dont les yeux brillaient singulièrement sous leurs profondes

orbites.

Harry, qui était rentré dans le cottage, en ressortit presque aussitôt,

rapportant trois lampes de sûreté.

Harry remit une de ces lampes à l'ingénieur, l'autre à son père, et il

garda la troisième suspendue à sa main gauche, pendant que sa main

droite s'armait d'un long bâton.

« En route ! dit Simon Ford, qui prit un pic solide, déposé à la porte

du cottage.

-- En route ! répondit l'ingénieur. -- Au revoir Madge !

-- Dieu vous assiste ! répondit l'Écossaise.

-- Un bon souper, femme, tu entends, s'écria Simon Ford. Nous aurons

faim à notre retour, et nous lui ferons honneur ! »

[1] Le sawney, c'est l'Écossais, comme John Bull est l'Anglais, et

Paddy l'Irlandais.

[2] Stations balnéaires des environs d'Édimbourg.

VI

Quelques phénomènes inexplicables

On sait ce que sont les croyances superstitieuses dans les hautes et

basses terres de l'Écosse. En certains clans, les tenanciers du laird,

réunis pour la veillée, aiment à redire les contes empruntés au

répertoire de la mythologie hyperboréenne. L'instruction, quoique

largement et libéralement répandue dans le pays, n'a pas pu réduire

encore à l'état de fictions ces légendes, qui semblent inhérentes au

sol même de la vieille Calédonie. C'est encore le pays des esprits et

des revenants, des lutins et des fées. Là apparaissent toujours le

génie malfaisant qui ne s'éloigne que moyennant finances, le « Seer »

des Highlanders, qui, par un don de seconde vue, prédit les morts

prochaines, le « May Moullach », qui se montre sous la forme d'une

jeune fille aux bras velus et prévient les familles des malheurs dont

elles sont menacées, la fée « Branshie », qui annonce les événements

funestes, les « Brawnies », auxquels est confiée la garde du mobilier

domestique, l'« Urisk », qui fréquente plus particulièrement les gorges

sauvages du lac Katrine, -- et tant d'autres.

Il va de soi que la population des houillères écossaises devait fournir

son contingent de légendes et de fables à ce répertoire mythologique.

Si les montagnes des Hautes-Terres sont peuplées d'êtres chimériques,

bons ou mauvais, à plus forte raison les sombres houillères

devaient-elles être hantées jusque dans leurs dernières profondeurs.

Qui fait trembler le gisement pendant les nuits d'orage, qui met sur la

trace du filon encore inexploité, qui allume le grisou et préside aux

explosions terribles, sinon quelque génie de la mine ? C'était, du

moins, l'opinion communément répandue parmi ces superstitieux Écossais.

En vérité, la plupart des mineurs croyaient volontiers au fantastique,

quand il ne s'agissait que de phénomènes purement physiques, et on eût

perdu son temps à vouloir les désabuser. Où la crédulité se fût-elle

développée plus librement qu'au fond de ces abîmes ?

Or, les houillères d'Aberfoyle, précisément parce qu'elles étaient

exploitées dans le pays des légendes, devaient se prêter plus

naturellement à tous les incidents du surnaturel.

Donc les légendes y abondaient. Il faut dire, d'ailleurs, que certains

phénomènes, inexpliqués jusqu'alors, ne pouvaient que fournir un nouvel

aliment à la crédulité publique.

Au premier rang des superstitieux de la fosse Dochart, figurait Jack

Ryan, le camarade d'Harry. C'était le plus grand partisan du surnaturel

qui fût. Toutes ces fantastiques histoires, il les transformait en

chansons, qui lui valaient de beaux succès pendant les veillées d'hiver.

Mais Jack Ryan n'était pas le seul à faire montre de sa crédulité. Ses

camarades affirmaient, non moins hautement, que les fosses d'Aberfoyle

étaient hantées, que certains êtres insaisissables y apparaissaient

fréquemment, comme cela arrivait dans les Hautes-Terres. A les

entendre, ce qui même aurait été extraordinaire, c'eût été qu'il n'en

fût pas ainsi. Est-il donc, en effet, un milieu mieux disposé qu'une

sombre et profonde houillère pour les ébats des génies, des lutins, des

follets et autres acteurs des drames fantastiques ? Le décor était tout

dressé, pourquoi les personnages surnaturels n'y seraient pas venus

jouer leur rôle ?

Ainsi raisonnaient Jack Ryan et ses camarades des houillères

d'Aberfoyle. On a dit que les différentes fosses communiquaient entre

elles par les longues galeries souterraines, ménagées entre les filons.

Il existait ainsi sous le comté de Stirling un énorme massif, sillonné

de tunnels, troué de caves, foré de puits, une sorte d'hypogée, de

labyrinthe subterrané, qui offrait l'aspect d'une vaste fourmilière.

Les mineurs des divers fonds se rencontraient donc souvent, soit

lorsqu'ils se rendaient sur les travaux d'exploitation, soit lorsqu'ils

en revenaient. De là, une facilité constante d'échanger des propos et

de faire circuler d'une fosse à l'autre les histoires qui tiraient leur

origine de la houillère. Les récits se transmettaient ainsi avec une

rapidité merveilleuse, passant de bouche en bouche et s'accroissant

comme il convient.

Cependant, deux hommes plus instruits et de tempérament plus positif

que les autres, avaient toujours résisté à cet entraînement. Ils

n'admettaient à aucun degré l'intervention des lutins, des génies ou

des fées.

C'étaient Simon Ford et son fils. Et ils le prouvèrent bien en

continuant d'habiter la sombre crypte, après l'abandon de la fosse

Dochart. Peut-être la bonne Madge avait-elle quelque penchant au

surnaturel, comme toute Écossaise des Hautes-Terres. Mais ces histoires

d'apparitions, elle était réduite à se les raconter à elle-même, -- ce

qu'elle faisait consciencieusement, d'ailleurs, pour ne point perdre

les vieilles traditions.

Simon et Harry Ford eussent-ils été aussi crédules que leurs camarades,

ils n'auraient abandonné la houillère ni aux génies, ni aux fées.

L'espoir de découvrir un nouveau filon leur eût fait braver toute la

fantastique cohorte des lutins. Ils n'étaient crédules, ils n'étaient

croyants que sur un point : ils ne pouvaient admettre que le gisement

carbonifère d'Aberfoyle fût totalement épuisé. On peut dire, avec

quelque justesse, que Simon Ford et son fils avaient à ce sujet « la

foi du charbonnier », cette foi en Dieu que rien ne peut ébranler.

C'est pourquoi depuis dix ans, sans y manquer un seul jour, obstinés,

immuables dans leurs convictions, le père et le fils prenaient leur

pic, leur bâton et leur lampe. Ils allaient ainsi tous les deux,

cherchant, tâtant la roche d'un coup sec, écoutant si elle rendait un

son favorable.

Tant que les sondages n'auraient pas été poussés jusqu'au granit du

terrain primaire, Simon et Harry Ford étaient d'accord que la

recherche, inutile aujourd'hui, pouvait être utile demain, et qu'elle

devait être reprise. Leur vie entière, ils la passeraient à essayer de

rendre à la houillère d'Aberfoyle son ancienne prospérité. Si le père

devait succomber avant l'heure de la réussite, le fils reprendrait la

tâche à lui seul.

En même temps, ces deux gardiens passionnés de la houillère la

visitaient au point de vue de sa conservation. Ils s'assuraient de la

solidité des remblais et des voûtes. Ils recherchaient si un éboulement

était à craindre, et s'il devenait urgent de condamner quelque partie

de la fosse. Ils examinaient les traces d'infiltration des eaux

supérieures, ils les dérivaient, ils les canalisaient pour les envoyer

à quelque puisard. Enfin, ils s'étaient volontairement constitués les

protecteurs et conservateurs de ce domaine improductif, duquel étaient

sorties tant de richesses, maintenant dissoutes en fumées !

Ce fut pendant quelques-unes de ces excursions qu'il arriva à Harry,

plus particulièrement, d'être frappé de certains phénomènes, dont il

cherchait en vain l'explication.

Ainsi, plusieurs fois, lorsqu'il suivait quelque étroite contre

galerie, il lui sembla entendre des bruits analogues à ceux qu'auraient

pu produire de violents coups de pic, frappés sur la paroi remblayée.

Harry, que le surnaturel, non plus que le naturel, ne pouvait effrayer,

avait pressé le pas pour surprendre la cause de ce mystérieux travail.

Le tunnel était désert. La lampe du jeune mineur, promenée sur la

paroi, n'avait laissé voir aucune trace récente de coups de pince ou de

pic. Harry se demandait donc s'il n'était pas le jouet d'une illusion

d'acoustique, de quelque bizarre ou fantasque écho.

D'autres fois, en projetant subitement une vive lumière vers une

anfractuosité suspecte, il avait cru voir passer une ombre. Il s'était

élancé... Rien, alors même qu'aucune issue n'eût permis à un être

humain de se dérober à sa poursuite !

A deux reprises depuis un mois, Harry, visitant la partie ouest de la

fosse, entendit distinctement des détonations lointaines, comme si

quelque mineur eût fait éclater une cartouche de dynamite.

La dernière fois, après de minutieuses recherches, il avait reconnu

qu'un pilier venait d'être éventré par un coup de mine.

A la clarté de sa lampe, Harry examina attentivement la paroi attaquée

par la mine. Elle n'était point faite d'un simple remblayage de

pierres, mais d'un pan de schiste, qui avait pénétré à cette profondeur

dans l'étage du gisement houiller. Le coup de mine avait-il eu pour

objet de provoquer la découverte d'un nouveau filon ? N'avait-on voulu

que produire un éboulement de cette portion de la houillère ? C'est ce

que se demanda Harry, et, quand il fit connaître ce fait à son père, ni

le vieil overman, ni lui ne purent résoudre la question d'une façon

satisfaisante.

« C'est singulier, répétait souvent Harry. La présence dans la mine

d'un être inconnu semble impossible, et, cependant, elle ne peut être

mise en doute ! Un autre que nous voudrait-il donc chercher s'il

n'existe pas encore quelque veine exploitable ? Ou plutôt, ne

tenterait-il pas d'anéantir ce qui reste des houillères d'Aberfoyle ?

Mais dans quel but ? Je le saurai, quand il devrait m'en coûter la vie

! »

Quinze jours avant cette journée, pendant laquelle Harry Ford guidait

l'ingénieur à travers le dédale de la fosse Dochart, il s'était vu sur

le point d'atteindre le but de ses recherches.

Il parcourait l'extrémité du sud-ouest de la houillère, un puissant

fanal à la main.

Tout à coup, il lui sembla qu'une lumière venait de s'éteindre, à

quelques centaines de pieds devant lui, au fond d'une étroite cheminée,

qui coupait obliquement le massif. Il se précipita vers la lueur

suspecte...

Recherche inutile. Comme Harry n'admettait pas pour les choses

physiques d'explication surnaturelle, il en conclut que, certainement,

un être inconnu rôdait dans la fosse. Mais, quoi qu'il fît, cherchant

avec le plus extrême soin, scrutant les moindres anfractuosités de la

galerie, il en fut pour sa peine, et ne put arriver à une certitude

quelconque.

Harry s'en remit donc au hasard pour lui dévoiler ce mystère. De loin

en loin, il vit encore apparaître des lueurs qui voltigeaient d'un

point à l'autre comme des feux de Saint-Elme; mais leur apparition

n'avait que la durée d'un éclair et il fallut renoncer à en découvrir

la cause.

Si Jack Ryan et les autres superstitieux de la houillère eussent aperçu

ces flammes fantastiques, ils n'auraient certainement pas manqué de

crier au surnaturel !.

Mais Harry n'y songeait même pas. Le vieux Simon non plus. Et lorsque

tous deux causaient de ces phénomènes, dus évidemment à une cause

purement physique :

« Mon garçon, répondait le vieil overman, attendons ! Tout cela

s'expliquera quelque jour ! »

Toutefois, il faut observer que jamais, jusqu'alors, ni Harry, ni son

père n'avaient été en butte à un acte de violence.

Si la pierre, tombée ce jour même aux pieds de James Starr, avait été

lancée par la main d'un malfaiteur, c'était le premier acte criminel de

ce genre.

James Starr, interrogé, fut d'avis que cette pierre s'était détachée de

la voûte de la galerie. Mais Harry n'admit pas une explication si

simple. La pierre, suivant lui, n'était pas tombée, elle avait été

lancée. A moins de rebondir, elle n'eût jamais décrit une trajectoire,

si elle n'eût été mue par une impulsion étrangère.

Harry voyait donc là une tentative directe contre lui et son père, ou

même contre l'ingénieur. Après ce qu'on sait, peut-être conviendra-t-on

qu'il était fondé à le croire.

VII

Une expérience de Simon Ford

Midi sonnait à la vieille horloge de bois de la salle, lorsque James

Starr et ses deux compagnons quittèrent le cottage.

La lumière, pénétrant à travers le puits d'aération, éclairait

vaguement la clairière. La lampe d'Harry eût été inutile alors, mais

elle ne devait pas tarder à servir, car c'était vers l'extrémité même

de la fosse Dochart que le vieil overman allait conduire l'ingénieur.

Après avoir suivi sur un espace de deux milles la galerie principale,

les trois explorateurs -- on verra qu'il s'agissait d'une exploration

-- arrivèrent à l'orifice d'un étroit tunnel. C'était comme une

contre-nef dont la voûte reposait sur un boisage, tapissé d'une mousse

blanchâtre. Elle suivait à peu près la ligne que traçait, à quinze

cents pieds au-dessus, le haut cours du Forth.

Pour le cas où James Starr eût été moins familiarisé qu'autrefois avec

le dédale de la fosse Dochart, Simon Ford lui rappelait les

dispositions du plan général, en les comparant au tracé géographique du

sol.

James Starr et Simon Ford marchaient donc en causant.

En avant, Harry éclairait la route. Il cherchait, en projetant

brusquement de vifs éclats lumineux vers les sombres anfractuosités, à

découvrir quelque ombre suspecte.

« Irons-nous loin ainsi, vieux Simon ? demanda l'ingénieur.

-- Encore un demi-mille, monsieur James ! Autrefois, nous aurions fait

cette route en berline, sur les tramways à traction mécanique ! Mais

que ces temps sont loin !

-- Nous nous dirigeons donc vers l'extrémité du dernier filon ? demanda

James Starr.

-- Oui. ! Je vois que vous connaissez encore bien la mine.

-- Eh ! Simon, répondit l'ingénieur, il serait difficile d'aller plus

loin, si je ne me trompe ?

-- En effet, monsieur James. C'est là que nos rivelaines ont arraché le

dernier morceau de houille du gisement ! Je me le rappelle comme si j'y

étais encore ! C'est moi qui ai donné ce dernier coup, et il a retenti

dans ma poitrine plus violemment que sur la roche ! Tout n'était plus

que grès ou schiste autour de nous, et, quand le wagonnet a roulé vers

le puits d'extraction, je l'ai suivi, le coeur ému, comme on suit

un convoi de pauvre ! Il me semblait que c'était l'âme de la mine qui

s'en allait avec lui ! »

La gravité avec laquelle le vieil overman prononça ces paroles

impressionna l'ingénieur, bien près de partager de tels sentiments. Ce

sont ceux du marin qui abandonne son navire désemparé, ceux du laird

qui voit abattre la maison de ses ancêtres !

James Starr avait serré la main de Simon Ford. Mais, à son tour,

celui-ci venait de prendre la main de l'ingénieur, et la pressant

fortement :

« Ce jour-là, nous nous étions tous trompés, dit-il. Non ! La vieille

houillère n'était pas morte ! Ce n'était pas un cadavre que les mineurs

allaient abandonner, et j'oserais affirmer, monsieur James, que son

coeur bat encore !

-- Parlez donc, Simon ! vous avez découvert un nouveau filon ? s'écria

l'ingénieur, qui ne fut pas maître de lui. Je le savais bien ! votre

lettre ne pouvait signifier autre chose ! Une communication à me faire,

et cela dans la fosse Dochart ! Et quelle autre découverte que celle

d'une couche carbonifère aurait pu m'intéresser ?...

-- Monsieur James, répondit Simon Ford, je n'ai pas voulu prévenir un

autre que vous...

-- Et vous avez bien fait, Simon ! Mais dites-moi comment, par quels

sondages, vous vous êtes assuré ?...

-- Écoutez-moi, monsieur James, répondit Simon Ford. Ce n'est pas un

gisement que j'ai retrouvé...

-- Qu'est-ce donc ?

-- C'est seulement la preuve matérielle que ce gisement existe.

-- Et cette preuve ?

-- Pouvez-vous admettre qu'il se dégage du grisou des entrailles du

sol, si la houille n'est pas là pour le produire ?

-- Non, certes ! répondit l'ingénieur. Pas de charbon, pas de grisou !

Il n'y a pas d'effets sans cause...

-- Comme il n'y a pas de fumée sans feu !

-- Et vous avez constaté, à nouveau, la présence de l'hydrogène

protocarboné ?...

-- Un vieux mineur ne s'y laisserait pas prendre, répondit Simon Ford.

J'ai reconnu là notre vieil ennemi, le grisou !

-- Mais si c'était un autre gaz ! dit James Starr. Le grisou est

presque sans odeur, il est sans couleur ! Il ne trahit véritablement sa

présence que par l'explosion !...

-- Monsieur James, répondit Simon Ford, voulez-vous me permettre de

vous raconter ce que j'ai fait... et comment je l'ai fait... à ma

façon, en excusant les longueurs ? »

James Starr connaissait le vieil overman, et savait que le mieux était

de le laisser aller.

-- Monsieur James, reprit Simon Ford, depuis dix ans, il ne s'est pas

passé un jour sans qu'Harry et moi, nous ayons songé à rendre à la

houillère son ancienne prospérité, -- non, pas un jour ! S'il existait

encore quelque gisement, nous étions décidés à le découvrir. Quels

moyens employer ? Les sondages ? Cela ne nous était pas possible, mais

nous avions l'instinct du mineur, et souvent on va plus droit au but

par l'instinct que par la raison. -- Du moins, c'est mon idée...

Les Indes Noires · 第 3 / 13 段