-- Je sais bien, ajouta l'ingénieur, que ni l'hydraulique, ni

l'électricité n'ont encore dit leur dernier mot, et qu'on utilisera

plus complètement un jour ces deux forces. Mais n'importe ! La houille

est d'un emploi très pratique et se prête facilement aux divers besoins

de l'industrie ! Malheureusement, les hommes ne peuvent la produire à

volonté ! Si les forêts extérieures repoussent incessamment sous

l'influence de la chaleur et de l'eau, les forêts intérieures, elles,

ne se reproduisent pas, et le globe ne se retrouvera jamais dans les

conditions voulues pour les refaire ! »

James Starr et son guide, tout en causant, avaient repris leur marche

d'un pas rapide. Une heure après avoir quitté Callander, ils arrivaient

à la fosse Dochart.

Un indifférent lui-même eût été touché du triste aspect que présentait

l'établissement abandonné. C'était comme le squelette de ce qui avait

été si vivant autrefois.

Dans un vaste cadre, bordé de quelques maigres arbres, le sol

disparaissait encore sous la noire poussière du combustible minéral,

mais on n'y voyait plus ni escarbilles, ni gailleteries, ni aucun

fragment de houille. Tout avait été enlevé et consommé depuis longtemps.

Sur une colline peu élevée, se découpait la silhouette d'une énorme

charpente que le soleil et la pluie rongeaient lentement. Au sommet de

cette charpente apparaissait une vaste molette ou roue de fonte, et

plus bas s'arrondissaient ces gros tambours, sur lesquels s'enroulaient

autrefois les câbles qui ramenaient les cages à la surface du sol.

A l'étage inférieur, on reconnaissait la chambre délabrée des machines,

autrefois si luisantes dans les parties du mécanisme faites d'acier ou

de cuivre. Quelques pans de murs gisaient à terre au milieu de solives

brisées et verdies par l'humidité. Des restes de balanciers auxquels

s'articulait la tige des pompes d'éjuisement, des coussinets cassés ou

encrassés, des pignons édentés, des engins de basculage renversés,

quelques échelons fixés aux chevalets et figurant de grandes arêtes

d'ichthyosaures, des rails portés sur quelque traverse rompue que

soutenaient encore deux ou trois pilotis branlants, des tramways qui

n'auraient pas résisté au poids d'un wagonnet vide, -- tel était

l'aspect désolé de la fosse Dochart.

La margelle des puits, aux pierres éraillées, disparaissait sous les

mousses épaisses. Ici, on reconnaissait les vestiges d'une cage, là les

restes d'un parc où s'emmagasinait le charbon, qui devait être trié

suivant sa qualité ou sa grosseur. Enfin, débris de tonnes auxquelles

pendait un bout de chaîne, fragments de chevalets gigantesques, tôles

d'une chaudière éventrée, pistons tordus, longs balanciers qui se

penchaient sur l'orifice des puits de pompes, passerelles tremblant au

vent, ponceaux frémissant au pied, murailles lézardées, toits à demi

effondrés qui dominaient des cheminées aux briques disjointes,

ressemblant à ces canons modernes dont la culasse est frettée d'anneaux

cylindriques, de tout cela il sortait une vive impression d'abandon, de

misère, de tristesse, que n'offrent pas les ruines du vieux château de

pierre, ni les restes d'une forteresse démantelée.

« C'est une désolation ! » dit James Starr, en regardant le jeune homme

qui ne répondit pas.

Tous deux pénétrèrent alors sous l'appentis qui recouvrait l'orifice du

puits Yarow, dont les échelles donnaient encore accès jusqu'aux

galeries inférieures de la fosse.

L'ingénieur se pencha sur l'orifice.

De là s'épanchait autrefois le souffle puissant de l'air aspiré par les

ventilateurs. C'était maintenant un abîme silencieux. Il semblait qu'on

fût à la bouche de quelque volcan éteint.

James Starr et Harry mirent pied sur le premier palier.

A l'époque de l'exploitation, d'ingénieux engins desservaient certains

puits des houillères d'Aberfoyle, qui, sous ce rapport, étaient

parfaitement outillées : cages munies de parachutes automatiques,

mordant sur des glissières en bois, échelles oscillantes, nommées «

engine-men », qui, par un simple mouvement d'oscillation, permettaient

aux mineurs de descendre sans danger ou de remonter sans fatigue.

Mais ces appareils perfectionnés avaient été enlevés, depuis la

cessation des travaux. Il ne restait au puits Yarow qu'une longue

succession d'échelles, séparées par des paliers étroits de cinquante en

cinquante pieds. Trente de ces échelles, ainsi placées bout à bout,

permettaient de descendre jusqu'à la semelle de la galerie inférieure,

à une profondeur de quinze cents pieds. C'était la seule voie de

communication qui existât entre le fond de la fosse Dochart et le sol.

Quant à l'aération, elle s'opérait par le puits Yarow, que les galeries

faisaient communiquer avec un autre puits dont l'orifice s'ouvrait à un

niveau supérieur, -- l'air chaud se dégageant naturellement par cette

espèce de siphon renversé.

« Je te suis, mon garçon, dit l'ingénieur, en faisant signe au jeune

homme de le précéder.

-- A vos ordres, monsieur Starr.

-- Tu as ta lampe ?

-- Oui, et plût au Ciel que ce fût encore la lampe de sûreté dont nous

nous servions autrefois !

-- En effet, répondit James Starr, les coups de grisou ne sont plus à

craindre maintenant ! »

Harry n'était muni que d'une simple lampe à huile, dont il alluma la

mèche. Dans la houillère, vide de charbon, les fuites du gaz hydrogène

protocarboné ne pouvaient plus se produire. Donc, aucune explosion à

redouter, et nulle nécessité d'interposer entre la flamme et l'air

ambiant cette toile métallique qui empêche le gaz de prendre feu à

l'extérieur. La lampe de Davy, si perfectionnée alors, ne trouvait plus

ici son emploi. Mais si le danger n'existait pas, c'est que la cause en

avait disparu, et, avec cette cause, le combustible qui faisait

autrefois la richesse de la fosse Dochart.

Harry descendit les premiers échelons de l'échelle supérieure. James

Starr le suivit. Tous deux se trouvèrent bientôt dans une obscurité

profonde que rompait seul l'éclat de la lampe. Le jeune homme l'élevait

au-dessus de sa tête, afin de mieux éclairer son compagnon.

Une dizaine d'échelles furent descendues par l'ingénieur et son guide

de ce pas mesuré habituel au mineur. Elles étaient encore en bon état.

James Starr observait curieusement ce que l'insuffisante lueur lui

laissait apercevoir des parois du sombre puits, qu'un cuvelage en bois,

à demi pourri, revêtait encore.

Arrivés au quinzième palier, c'est-à-dire à mi-chemin, ils firent halte

pour quelques instants.

« Décidément, je n'ai pas tes jambes, mon garçon, dit l'ingénieur en

respirant longuement, mais enfin, cela va encore !

-- Vous êtes solide, monsieur Starr, répondit Harry, et c'est quelque

chose, voyez-vous, que d'avoir longtemps vécu dans la mine.

-- Tu as raison, Harry. Autrefois, lorsque j'avais vingt ans, j'aurais

descendu tout d'une haleine. Allons, en route ! »

Mais, au moment où tous deux allaient quitter le palier, une voix,

encore éloignée, se fit entendre dans les profondeurs du puits. Elle

arrivait comme une onde sonore qui se gonfle progressivement, et elle

devenait de plus en plus distincte.

« Eh ! qui vient là ? demanda l'ingénieur en arrêtant Harry.

-- Je ne pourrais le dire, répondit le jeune mineur.

-- Ce n'est pas le vieux père ?...

-- Lui ! monsieur Starr, non.

-- Quelque voisin, alors ?...

-- Nous n'avons pas de voisins au fond de la fosse, répondit Harry.

Nous sommes seuls, bien seuls.

-- Bon ! laissons passer cet intrus, dit James Starr. C'est à ceux qui

descendent de céder le pas à ceux qui montent. »

Tous deux attendirent.

La voix résonnait en ce moment avec un magnifique éclat, comme si elle

eût été portée par un vaste pavillon acoustique, et bientôt quelques

paroles d'une chanson écossaise arrivèrent assez nettement aux oreilles

du jeune mineur.

« La chanson des lacs ! s'écria Harry. Ah ! je serais bien surpris si

elle s'échappait d'une autre bouche que de celle de Jack Ryan.

-- Et qu'est-ce, ce Jack Ryan, qui chante d'une si superbe façon ?

demanda James Starr.

-- Un ancien camarade de la houillère », répondit Harry.

Puis, se pendant au-dessus du palier :

« Eh ! Jack ! cria-t-il.

-- C'est toi, Harry ? fut-il répondu. Attends-moi, j'arrive. »

Et la chanson reprit de plus belle.

Quelques instants après, un grand garçon de vingt-cinq ans, la figure

gaie, les yeux souriants, la bouche joyeuse, la chevelure d'un blond

ardent, apparaissait au fond du cône lumineux que projetait sa

lanterne, et il prenait pied sur le palier de la quinzième échelle.

Son premier acte fut de serrer vigoureusement la main que venait de lui

tendre Harry.

« Enchanté de te rencontrer ! s'écria-t-il. Mais, saint Mungo me

protège ! si j'avais su que tu revenais à terre aujourd'hui, je me

serais bien épargné cette descente au puits Yarow !

-- Monsieur James Starr, dit alors Harry, en tournant sa lampe vers

l'ingénieur, qui était resté dans l'ombre.

-- Monsieur Starr ! répondit Jack Ryan. Ah ! monsieur l'ingénieur, je

ne vous aurais pas reconnu. Depuis que j'ai quitté la fosse, mes yeux

ne sont plus habitués, comme autrefois, à voir dans l'obscurité.

-- Et moi, je me rappelle maintenant un gamin qui chantait toujours.

voilà bien dix ans de cela, mon garçon ! C'était toi, sans doute ?

-- Moi-même, monsieur Starr, et, en changeant de métier, je n'ai pas

changé d'humeur, voyez-vous ? Bah ! rire et chanter, cela vaut mieux,

j'imagine, que pleurer et geindre !

-- Sans doute, Jack Ryan. -- Et que fais-tu, depuis que tu as quitté la

mine ?

-- Je travaille à la ferme de Melrose, près d'Irvine, dans le comté de

Renfrew, à quarante milles d'ici. Ah ! ça ne vaut pas nos houillères

d'Aberfoyle ! Le pic allait mieux à ma main que la bêche ou l'aiguillon

! Et puis, dans la vieille fosse, il y avait des coins sonores, des

échos joyeux qui vous renvoyaient gaillardement vos chansons, tandis

que là-haut !... Mais vous allez donc rendre visite au vieux Simon,

monsieur Starr ?

-- Oui, Jack, répondit l'ingénieur.

-- Que je ne vous retarde pas...

-- Dis-moi, Jack, demanda Harry, quel motif t'a amené au cottage

aujourd'hui ?

-- Je voulais te voir, camarade, répondit Jack Ryan, et t'inviter à la

fête du clan d'Irvine. Tu sais, je suis le « piper [1*] » de l'endroit

! On chantera, on dansera !

-- Merci, Jack, mais cela m'est impossible.

-- Impossible ?

-- Oui, la visite de M. Starr peut se prolonger, et je dois le

reconduire à Callander.

-- Eh ! Harry, la fête du clan d'Irvine n'arrive que dans huit jours.

D'ici là, la visite de M. Starr sera terminée, je suppose, et rien ne

te retiendra plus au cottage !

-- En effet, Harry, répondit James Starr. Il faut profiter de

l'invitation que te fait ton camarade Jack !

-- Eh bien, j'accepte, Jack, dit Harry. Dans huit jours, nous nous

retrouverons à la fête d'Irvine.

-- Dans huit jours, c'est bien convenu, répondit Jack Ryan. Adieu,

Harry ! votre serviteur, monsieur Starr ! Je suis très content de vous

avoir revu ! Je pourrai donner de vos nouvelles aux amis. Personne ne

vous a oublié, monsieur l'ingénieur.

-- Et je n'ai oublié personne, dit James Starr.

-- Merci pour tous, monsieur, répondit Jack Ryan.

-- Adieu, Jack ! » dit Harry, en serrant une dernière fois la main de

son camarade.

Et Jack Ryan, reprenant sa chanson, disparut bientôt dans les hauteurs

du puits, vaguement éclairées par sa lampe.

Un quart d'heure après, James Starr et Harry descendaient la dernière

échelle, et mettaient le pied sur le sol du dernier étage de la fosse.

Autour du rond-point que formait le fond du puits Yarow rayonnaient

diverses galeries qui avaient servi à l'exploitation du dernier filon

carbonifère de la mine. Elles s'enfonçaient dans le massif de schistes

et de grès, les unes étançonnées par des trapèzes de grosses poutres à

peine équarries, les autres doublées d'un épais revêtement de pierre.

Partout des remblais remplaçaient les veines dévorées par

l'exploitation. Les piliers artificiels étaient faits de pierres

arrachées aux carrières voisines, et maintenant ils supportaient le

sol, c'est-à-dire le double étage des terrains tertiaires et

quaternaires, qui reposaient autrefois sur le gisement même.

L'obscurité emplissait alors ces galeries, jadis éclairées soit par la

lampe du mineur soit par la lumière électrique, dont, pendant les

dernières années, l'emploi avait été introduit dans les fosses. Mais

les sombres tunnels ne résonnaient plus du grincement des wagonnets

roulant sur leurs rails, ni du bruit des portes d'air qui se

refermaient brusquement, ni des éclats de voix des rouleurs, ni du

hennissement des chevaux et des mules, ni des coups de pic de

l'ouvrier, ni des fracas du foudroyage qui faisait éclater le massif.

« Voulez-vous vous reposer un instant, monsieur Starr ? demanda le

jeune homme.

-- Non, mon garçon, répondit l'ingénieur, car j'ai hâte d'arriver au

cottage du vieux Simon.

-- Suivez-moi donc, monsieur Starr. Je vais vous guider, et, cependant,

je suis sûr que vous reconnaîtriez parfaitement votre route dans cet

obscur dédale des galeries.

-- Oui, certes ! J'ai encore dans la tête tout le plan de la vieille

fosse. »

Harry, suivi de l'ingénieur et levant sa lampe pour le mieux éclairer,

s'enfonça dans une haute galerie, semblable à une contre-nef de

cathédrale. Leur pied, à tous deux, heurtait encore les traverses de

bois qui supportaient les rails à l'époque de l'exploitation.

Mais à peine avaient-ils fait cinquante pas, qu'une énorme pierre vint

tomber aux pieds de James Starr.

« Prenez garde, monsieur Starr ! s'écria Harry, en saisissant le bras

de l'ingénieur.

-- Une pierre, Harry ! Ah ! ces vieilles voûtes ne sont plus assez

solides, sans doute, et...

-- Monsieur Starr, répondit Harry Ford, il me semble que la pierre a

été jetée... et jetée par une main d'homme !...

-- Jetée ! s'écria James Starr. Que veux-tu dire, mon garçon ?

-- Rien, rien... monsieur Starr, répondit évasivement Harry, dont le

regard, devenu sérieux, aurait voulu percer ces épaisses murailles.

Continuons notre route. Prenez mon bras, je vous prie, et n'ayez aucune

crainte de faire un faux pas.

-- Me voilà, Harry ! »

Et tous deux s'avancèrent, pendant qu'Harry regardait en arrière, en

projetant l'éclat de sa lampe dans les profondeurs de la galerie.

« Serons-nous bientôt arrivés ? demanda l'ingénieur.

-- Dans dix minutes au plus.

-- Bien.

-- Mais, murmurait Harry, cela n'en est pas moins singulier. C'est la

première fois que pareille chose m'arrive. Il a fallu que cette pierre

vînt tomber juste au moment où nous passions !...

-- Harry, il n'y a eu là qu'un hasard !

-- Un hasard... répondit le jeune homme en secouant la tête. Oui... un

hasard... »

Harry s'était arrêté. Il écoutait.

« Qu'y a-t-il, Harry ? demanda l'ingénieur.

-- J'ai cru entendre marcher derrière nous », répondit le jeune mineur,

qui prêta plus attentivement l'oreille.

Puis :

« Non ! je me serai trompé, dit-il. Appuyez-vous bien sur mon bras,

monsieur Starr. Servez-vous de moi comme d'un bâton...

-- Un bâton solide, Harry, répondit James Starr. Il n'en est pas de

meilleur qu'un brave garçon tel que toi ! »

Tous deux continuèrent à marcher silencieusement à travers la sombre

nef.

Souvent, Harry, évidemment préoccupé, se retournait, essayant de

surprendre, soit un bruit éloigné, soit quelque lueur lointaine.

Mais, derrière et devant lui, tout n'était que silence et ténèbres.

[1] Le _piper_ est le joueur de cornemuse en Écosse.

V

La Famille Ford

Dix minutes après, James Starr et Harry sortaient enfin de la galerie

principale.

Le jeune mineur et son compagnon étaient arrivés au fond d'une

clairière, -- si toutefois ce mot peut servir à désigner une vaste et

obscure excavation. Cette excavation, cependant, n'était pas absolument

dépourvue de jour. Quelques rayons lui arrivaient par l'orifice d'un

puits abandonné, qui avait été foncé dans les étages supérieurs.

C'était par ce conduit que s'établissait le courant d'aération de la

fosse Dochart. Grâce à sa moindre densité, l'air chaud de l'intérieur

était entraîné vers le puits Yarow.

Donc, un peu d'air et de clarté pénétrait à la fois à travers l'épaisse

voûte de schiste jusqu'à la clairière.

C'était là que Simon Ford habitait depuis dix ans, avec sa famille, une

souterraine demeure, évidée dans le massif schisteux, à l'endroit même

où fonctionnaient autrefois les puissantes machines, destinées à opérer

la traction mécanique de la fosse Dochart.

Telle était l'habitation -- à laquelle il donnait volontiers le nom de

« cottage » --, où résidait le vieil overman. Grâce à une certaine

aisance, due à une longue existence de travail, Simon Ford aurait pu

vivre en plein soleil, au milieu des arbres, dans n'importe quelle

ville du royaume; mais les siens et lui avaient préféré ne pas quitter

la houillère, où ils étaient heureux, ayant mêmes idées, mêmes goûts.

Oui ! il leur plaisait, ce cottage, enfoui à quinze cents pieds

au-dessous du sol écossais. Entre autres avantages, il n'y avait pas à

craindre que les agents du fisc, les « stentmaters » chargés d'établir

la capitation, vinssent jamais y relancer ses hôtes !

A cette époque, Simon Ford, l'ancien overman de la fosse Dochart,

portait vigoureusement encore ses soixante-cinq ans. Grand, robuste,

bien taillé, il eût été regardé comme l'un des plus remarquables «

sawneys [1*] » du canton, qui fournissait tant de beaux hommes aux

régiments de Highlanders.

Simon Ford descendait d'une ancienne famille de mineurs, et sa

généalogie remontait aux premiers temps où furent exploités les

gisements carbonifères en Écosse.

Sans rechercher archéologiquement si les Grecs et les Romains ont fait

usage de la houille, si les Chinois utilisaient les mines de charbon

bien avant l'ère chrétienne, sans discuter si réellement le combustible

minéral doit son nom au maréchal ferrant Houillos, qui vivait en

Belgique dans le XIIe siècle, on peut affirmer que les bassins de la

Grande-Bretagne furent les premiers dont l'exploitation fut mise en

cours régulier. Au XIe siècle, déjà, Guillaume le Conquérant partageait

entre ses compagnons d'armes les produits du bassin de Newcastle. Au

XIIIe siècle, une licence d'exploitation du « charbon marin » était

concédée par Henri III. Enfin, vers la fin du même siècle, il est fait

mention des gisements de l'Écosse et du pays de Galles.

Ce fut vers ce temps que les ancêtres de Simon Ford pénétrèrent dans

les entrailles du sol calédonien, pour n'en plus sortir, de père en

fils. Ce n'étaient que de simples ouvriers. Ils travaillaient comme des

forçats à l'extraction du précieux combustible. On croit même que les

charbonniers mineurs, tout comme les sauniers de cette époque, étaient

alors de véritables esclaves. En effet, au XVIIIe siècle, cette opinion

était si bien établie en Écosse, que, pendant la guerre du Prétendant,

on put craindre que vingt mille mineurs de Newcastle ne se soulevassent

pour reconquérir une liberté -- qu'ils ne croyaient pas avoir.

Quoi qu'il en soit, Simon Ford était fier d'appartenir à cette grande

famille des houilleurs écossais. Il avait travaillé de ses mains, là

même où ses ancêtres avaient manié le pic, la pince, la rivelaine et la

pioche. A trente ans, il était overman de la fosse Dochart, la plus

importante des houillères d'Aberfoyle. Il aimait passionnément son

métier. Pendant de longues années, il exerça ses fonctions avec zèle.

Son seul chagrin était de voir la couche s'appauvrir et de prévoir

l'heure très prochaine où le gisement serait épuisé.

C'est alors qu'il s'était adonné à la recherche de nouveaux filons dans

toutes les fosses d'Aberfoyle, qui communiquaient souterrainement entre

elles. Il avait eu le bonheur d'en découvrir quelques-uns pendant la

dernière période d'exploitation. Son instinct de mineur le servait

merveilleusement, et l'ingénieur James Starr l'appréciait fort. On eût

dit qu'il devinait les gisements dans les entrailles de la houillère,

comme un hydroscope devine les sources sous la couche du sol.

Mais le moment arriva, on l'a dit, où la matière combustible manqua

tout à fait à la houillère. Les sondages ne donnèrent plus aucun

résultat. Il fut évident que le gîte carbonifère était entièrement

épuisé. L'exploitation cessa. Les mineurs se retirèrent.

Le croira-t-on ? Ce fut un désespoir pour le plus grand nombre. Tous

ceux qui savent que l'homme, au fond, aime sa peine, ne s'en étonneront

pas. Simon Ford, sans contredit, fut le plus atteint. Il était, par

excellence, le type du mineur, dont l'existence est indissolublement

liée à celle de sa mine. Depuis sa naissance, il n'avait cessé de

l'habiter, et, lorsque les travaux furent abandonnés, il voulut y

demeurer encore. Il resta donc. Harry, son fils, fut chargé du

ravitaillement de l'habitation souterraine; mais quant à lui, depuis

dix ans, il n'était pas remonté dix fois à la surface du sol.

« Aller là-haut ! A quoi bon ? » répétait-il, et il ne quittait pas son

noir domaine.

Dans ce milieu parfaitement sain, d'ailleurs, soumis à une température

toujours moyenne, le vieil overman ne connaissait ni les chaleurs de

l'été, ni les froids de l'hiver. Les siens se portaient bien. Que

pouvait-il désirer de plus ?

Au fond, il était sérieusement attristé. Il regrettait l'animation, le

mouvement, la vie d'autrefois, dans la fosse si laborieusement

exploitée. Cependant, il était soutenu par une idée fixe.

« Non ! non ! la houillère n'est pas épuisée ! » répétait-il.

Et celui-là se serait fait un mauvais parti, qui aurait mis en doute

devant Simon Ford qu'un jour l'ancienne Aberfoyle ressusciterait

d'entre les mortes ! Il n'avait donc jamais abandonné l'espoir de

découvrir quelque nouvelle couche qui rendrait à la mine sa splendeur

passée. Oui ! il aurait volontiers, s'il l'avait fallu, repris le pic

du mineur, et ses vieux bras, solides encore, se seraient

vigoureusement attaqués à la roche. Il allait donc à travers les

obscures galeries, tantôt seul, tantôt avec son fils, observant,

cherchant, pour rentrer chaque jour fatigué, mais non désespéré, au

cottage.

La digne compagne de Simon Ford, c'était Madge, grande et forte, la «

goodwife », la « bonne femme », suivant l'expression écossaise. Pas

plus que son mari, Madge n'eût voulu quitter la fosse Dochart. Elle

partageait à cet égard toutes ses espérances et ses regrets. Elle

l'encourageait, elle le poussait en avant, elle lui parlait avec une

sorte de gravité, qui réchauffait le coeur du vieil overman.

« Aberfoyle n'est qu'endormie, Simon, lui disait-elle. C'est toi qui as

raison. Ce n'est qu'un repos, ce n'est pas la mort ! »

Madge savait aussi se passer du monde extérieur et concentrer le

bonheur d'une existence à trois dans le sombre cottage.

Ce fut là qu'arriva James Starr.

L'ingénieur était bien attendu. Simon Ford, debout sur sa porte, du

plus loin que la lampe d'Harry lui annonça l'arrivée de son ancien «

viewer », s'avança vers lui.

« Soyez le bienvenu, monsieur James ! lui cria-t-il d'une voix qui

résonnait sous la voûte du schiste. Soyez le bienvenu au cottage du

vieil overman ! Pour être enfouie à quinze cents pieds sous terre, la

maison de la famille Ford n'en est pas moins hospitalière !

-- Comment allez-vous, brave Simon ? demanda James Starr, en serrant la

main que lui tendait son hôte.

-- Très bien, monsieur Starr. Et comment en serait-il autrement ici, à

l'abri de toute intempérie de l'air ? vos ladies qui vont respirer à

Newhaven ou à Porto-Bello [2*] , pendant l'été, feraient mieux de

passer quelques mois dans la houillère d'Aberfoyle ! Elles ne

risqueraient point d'y gagner quelque gros rhume, comme dans les rues

humides de la vieille capitale.

-- Ce n'est pas moi qui vous contredirai, Simon, répondit James Starr,

heureux de retrouver l'overman tel qu'il était autrefois ! vraiment, je

me demande pourquoi je ne change pas ma maison de la Canongate pour

quelque cottage voisin du vôtre !

-- A votre service, monsieur Starr. Je connais un de vos anciens

mineurs qui serait particulièrement enchanté de n'avoir entre vous et

lui qu'un mur mitoyen.

-- Et Madge ?... demanda l'ingénieur.

-- La bonne femme se porte encore mieux que moi, si cela est possible !

répondit Simon Ford, et elle se fait une joie de vous voir à sa table.

Je pense qu'elle se sera surpassée pour vous recevoir.

-- Nous verrons cela, Simon, nous verrons cela ! dit l'ingénieur, que

l'annonce d'un bon déjeuner ne pouvait laisser indifférent, après cette

longue marche.

-- Vous avez faim, monsieur Starr ?

Les Indes Noires · 第 2 / 13 段