Il serait trop long, et presque impossible dans une lettre, de vous
exposer en détail la portée de toutes les mesures du cabinet Mousinho,
ou de vous faire connaître tous les vieux abus qu'elles déracinèrent,
abus puissans, devant lesquels avaient jusqu' alors tremblé les
révolutionnaires aux grands mots et aux petites oeuvres des deux époques
libérales de 1820 et de 1826, et que quelques esprits chagrins opposent
encore comme des beautés administratives aux sottises qu'on a faites
depuis, et que je suis loin de nier. Vous aurez entendu, par exemple,
vanter l'ancienne organisation militaire du Portugal. C'est qu'il y a
des gens, qui oublient vite. Cette organisation n'aurait en rien empêché
l'anéantissement de notre indépendance, si la politique générale de
l'Europe n'eut été intéressée à la soutenir. Il y avait, sans doute,
quelque chose de bon dans l'idée de l'institution des _milicias_ et des
_ordenanças_, mais pas assez dans le fait pour compenser les maux qui
découlaient de cette organisation militaire, dont l'étreinte embrassait
toute la population mâle du pays. Se je vous faisais la description de
ce que c'était un _capitão-mor_, c'est à dire le chef militaire de la
troisième ligne dans chaque localité, vous en frémiriez. Dans ses mains
existaient mille moyens d'opprimer une population de soldats, soldats
pour souffrir des avanies, et pour acheter le repos par des présens, par
des services indus, par le des honneur même; mais non soldats pour se
battre, car ils n'étaient armés que de piques et ne recevaient aucune
instruction militaire sérieuse. Les _capitães-mores_ étaierit des pachas
turcs, devant lesquels les villageois tremblaient. C'était l'oppression
journalière organisée partout; c'était un phantôme menaçant qui se
dressait matin et soir au seuil de chaque porte, sur le toit de chaque
famille.
Figurez-vous maintenant si tous ces _donatarios da corôa_, ces
commandeurs, ces _alcaides-mores_, ces _capitães-mores_, ces opulens
évêques, ces gros chanoines, ces abbés puissans, qui tous, plus ou
moins, tenaient leurs richesses du bon plaisir du roi, c'est-à-dire de
ses ministres, ne préchaient point partout une obéissance sans bornes
aux volontés royales; s'ils ne mettaient pas en usage toutes leurs
ressources matérielles et morales pour empêcher de crier ceux qui
pouvaient en avoir envie. Ils eussent supporté toutes les injustices,
toutes les tyrannies, la honte et le deshonneur, plutôt que de perdre
les gros bénéfices de ces vieilles exactions, qu'on leur gardait et que
le gouvernement pouvait leur ôter d'un jour à l'autre sans sortir de la
légalité. Imaginez quelles tendances de basse servitude on devait
imprimer aux populations; comme les idées de dignité morale, de liberté,
de justice, devaient être journellement calomniées, méprisées,
conspuées. Une anecdote curieuse vous fera comprendre dans quelle fange
on était tombè quand on arriva au milieu du dix-huitième siècle. Pendant
l'interrogatoire des nobles qui tentèrent d'assassiner le roi Joseph,
quand le tour du duc d'Aveiro fut venu, craignant les tortures de la
question, il avoua que la cause du crime était la vengeance des Tavoras
contre le roi, qui avait déshonoré leur famille. Les juges restèrerit
ébahis: cela passait leur croyance. Ils firent observer au prévenu que
ce motif était absurde, monstrueux, impossible; parce que, disaient-ils,
dans ce cas, la tradition, le principe, le droit serait de se laisser
déshonorer humblement, ou tout au plus d'abandoner le pays sans souffler
un mot sur les royales fredaines. C'est, peut-être, la partie la plus
horrible de cet horrible procès. Cela peint cette époque de décadence
morale, pire cent fois que le relâchement actuel, et dont le retour est
maintenant devenu impossible; car, du moins, les agens de la pression
gouvernementale, les agens de l'ordre (mot, qui, selon Mr. Guizot, est
le prétexte de toutes les tyrannies) ne sont plus en règle les riches,
les nobles, les hommes d'influence morale, mais de pauvres diables, mal
retribués, obscurs, qui maintes fois pressurent le peuple, mais qui ne
se frottent pas volontiers à la richesse, à l'intelligence, au courage
civil du citoyen qui connait son droit, et surtout à la presse.
Voilà le bon vieux temps, que vous aurez entendu vanter à des gens qui
se tiennent pour sensés et qui vous auront gravement débite un millier
de billevesées sur l'imprudence des réformes de D. Pedro, sur les ruines
qu'on a amoncelées, sur les moyens de gouvernement qu'on a détruits.
Tout ceci est souverainement bête; mais qu'importe? On fait le prudent,
on fait le capable, on fait l'homme d'état à bon marché. Et les badauds
d'admirer et d'applaudir. Dieu en soit loué!
Entendons-nous, mon cher F... Je ne regarde point notre organisation
actuelle comme un type de perfection. Loin de là. Mon défaut n'est point
de m'extasier devant les hommes ni devant les choses de notre temps.
Personne ne déteste plus cordialement que moi la manie qui nous possède
d'imiter la France dans toutes ses idées de gouvernement, et dans toutes
ses institutions. Je déplore profondement cette abdication honteuse de
la raison nationale. Rien de plus contraire, je ne dis pas seulement à
l'autonomie portugaise, je dis aussi à l'autonomie péninsulaire, que
cette espèce d'absolutisme hypocrite, affublé du manteau libéral, qu'on
appelle centralisation, que les césars sans-culottes de votre première
révolution ont légué au césar à la couronne de fer appelé Buonaparte, et
qu'il a perfectionné à l'usage de son despotisme-moustache, pour le
léguer, ensuite, à la restauration, et, à ce qu'il semble, à toutes les
restaurations, et révolutions, et républiques, et monarchies, et
empíres, que vous avez faits et que vous avez défaits; que vous ferez et
que vous déferez jusqu'à la consommation des siècles. Ça peut vous
convenir: mais ça ne nous va pas. J'aime le passé de mon pays, et ses
traditions primitives. Je lui désire une manière d'être logique avec ses
origines, parce que dans les formules sociales de chaque nation à son
berceau tout vient naturellement; les institutions découlent des
instincts de liberté innés dans le coeur de l'homme, de ses besoins
matériels et moraux, que la force alors méprise et qu'elle réduit
quelquefois au silence, mais que personne ne songe à sophistiquer. Il y
a, à cette époque de la vie des peuples, beaucoup de choses incomplètes,
barbares; il y a beaucoup d'absurdités de détail; mais, passez moi le
mot, la charpente de la société n'est jamais absurde. Ces époques son en
général trop grossières pour avoir des législateurs songe-creux, des
faiseurs de systêmes, des jurisconsultes chargés d'embrouiller les
usages simples du peuple. Je voudrais qu'on rattachât la liberté moderne
à la liberté antique. J'aime les choses anciennes; mais je n'aime pas
les vieilleries. De ce que je sais que, en étudiant les institutions de
notre moyen-âge on y dècouvre presque tous les principes de liberté
qu'on croit avoir découverts de nos jours; de ce que je vois là des
garanties plus réélles, plus solides au fond que celles dont nous
jouissons, il ne s'ensuit point que je méconnaisse l'expérience des
siècles, les avantages de la civilisation et les vérités acquises aux
sciences sociales. Puis, quel passe cherche-t'on pour lapider le présent
et pour tuer l'avenir, comme si l'on pouvait le tuer? Ce qu'on veut
entourer des respects dus à la tradition nationale, ce qu'on oppose à la
corruption actuelle n'est que de la corruption vieillie, laide, puante,
quoique à demi voilée par l'ombre sainte des tombeaux, dorée par le
soleil de milliers de jours: car le soleil teint la tour lézardée et
croulante à l'égal de la pyramide compacte et éternelle. Je défie, qui
que ce soit, de me prouver que les institutions que Mousinho a
renversées aient existé avant le seizième siècle, ou que, dans le cas
affirmatif, elles soient arrivées au commencement du dix-neuvième sans
avoir été dénaturées, au point d'être devenues complètement
méconnaissables; je le défie de me prouver que à cette epoque elles
remplissaient en aucune façon leur destination primitive; de me prouver,
enfin, que ce qu'on appele des moyens de gouvernement était autre chose
que des moyens d'absolutisme.
Y a-t-il une boutade de mauvaise humeur dans ce que je viens d'écrire?
Peut-être. Mais notez bien ceci: je ne fais point allusion à ceux que
des intérêts cruellement blessés, des affections froissées, des
croyances acceptées comme une religion pendant la jeunesse, et qu'ils
n'ont jamais discutées pendant l'âge mur, attachent immuablement aux
souvenirs d'un passé trop moderne. Je m'explique l'amour âpre et colère
avec lequel ils défendent leur foi politique. Je comprends leur haine
profonde contre toutes les idées de liberté. Le malheur reserre les
liens de nos affections, parce que dans l'intensité même de ces
affections nous puisons du courage pour souffrir. Non, je ne fais pas
d'allusion à ceux-ci: la foi ne discute point, ou si elle discute, elle
ne veut jamais savoir quels sont les faits, ou ce que les faits
prouvent: elle ne les accepte, que pour se prouver soi-même: autrement,
elle les rejette ou les oublie. Ce qui me blesse c'est de voir les
_capables_ du parti libéral, les soi-disants sages, les hommes d'état au
petit-pied foudroyer de leur sourire dédaigneux ces deux géans qui
dorment dans la tombe, et qu'on appele Mousinho et D. Pedro. C'est chose
curieuse que de les entendre, amoncelant des tas de lieux communs pour
nous prouver, aux applaudissemens des sots, que la démolition de la
vieille masure de l'absolutisme n'a été qu'une insigne folie. Puis ils
vous analysent un article de telle loi qui n'est pas clair: ils vous
citent une ordonnance où il manque un paragraphe dont l'absence dépare
l'ensemble; ils s'apitoient sur l'imperfection du style et du langage,
sur le désordre des idées et sur je ne sais plus quels défauts, qui
pullulent dans les rapports et dans les textes des lois de Mousinho.
C'est à faire dresser les cheveux sur la tête. Après ces graves
considérations, on conclut que tout ça ne vaut rien. C'était un vrai
béotien que ce pauvre Mousinho! Sont-ils pas savans ces messieurs?
Quelle pitié!
Il faut le répéter: je ne vante pas le peu d'organisation positive qu'on
trouve dans l'oeuvre de la dictature de D. Pedro; pas plus que ce qu'on
a fait après elle. Ce que je vante c'est la démolition, car la
démolition était la liberte, était le progrès, était la sureté des
nouvelles institutions politiques, et partant était virtuellement la
possibilité d'une bonne organisation pour l'avenir. Si Mousinho eut
gardé le pouvoir plus longtemps, son génie aurait compris que ce n'était
pas avec des imitations batardes des institutions et des lois étrangères
qu'on pouvait rajeunir ce peuple rappelè à la vie. Il aurait compris
qu'il fallait étudier ses origines, ses moeurs, ses habitudes, ses
institutions civiles, ses conditions économiques, ses traditions
légitimes, et modifier tout cela, mais seulement modifier, par les
vérités acquises irrévocablement aux sciences sociales, non parce
qu'elles sont ou ne sont pas acceptées en France ou en Angleterre, mais
parce qu'elles sont des vérités incontestables. Il n'a pas eu le temps
de faire ceci. Les vieux libéraux à la cravate blanche, vieillerie qu'on
avait oublié de démolir, frappaient en foule à la porte du ministère,
pressés qu'ils étaient de jouir du pouvoir. Homme supérieur, il ne
savait point se cramponner à un buffet de ministre, ou attacher son
bonheur aux cartons d'un portefeuille. Il sortit, et ce fut pour ne
jamais rentrer. Les liliputiens politiques craignaient, en marchant à
côté de lui, que par mégarde il ne les écrasât sous son pied. On pouvait
le calomnier; on pouvait le persécuter; on fit mieux: on l'oublia, et il
disparut dans l'obscurité.
On dit qu'à son heure dernière Mousinho se souvint de ce qu'il avait
fait pour le salut de son pays, et que, comme Camões, il mourut avec la
conviction de sa gloire. Il avait raison: nous pouvons l'oublier; mais
l'histoire ne l'oubliera pas.