II

Si vous, mon cher F..., eussiez connu Mousinho da Silveira, vous

l'auriez pris au premier abord pour un homme vulgaire. Il n'y avait,

dans sa figure, dans son regard, rien qui dénonçat ce génie audacieux et

bouillant, cette ame aux pensées mâles et énergiques, allant droit au

but comme la balle à la cible. Ces pensées brisaient les obstacles,

semaient la douleur à droite et à gauche, troublaient le bonheur de

maintes familles, voire même de classes entières; mais elles étaient

toujours rèformatrices, fècondes, pleines d'avenir. Je n'ai connu

personnellement Mousinho que quelques années après son ministère aux

Açores et à Porto. A cette epoque, simple soldat à l'armée de D. Pedro,

passablement ignorant, et dépassant à peine l'âge de vingt ans, je ne me

souciais guère des ministres de l'ex-empereur, ni de leurs ordonnances

révolutionnaires. Pour moi, comme pour mes camarades, il n'y avait parmi

tous ces gens qui nous menaient qu'un personnage pour lequel nous

eussions une admiration sans bornes. C'était ce duc de Bragance, ce

prince qui, en tombant du trône, s'était relevé héros; c'était ce fils

de Jean VI le roi débonnaire, que le jour du combat nous voyions au

milieu des balles qui pleuvaient, donnant des ordres avec sa voix

vibrante, ou pointant un canon comme le plus habile artilleur; car, je

vous le jure, mon cher républicain, cet ex-roi de Portugal, cet

ex-empereur du Brésil, ce petit-fils de tant de rois savait se battre

pour la liberté beaucoup mieux que bon nombre de libéraux et de

démocrates de notre connaissance. Or Mousinho ne se battait pas, lui;

c'était un _pékin_, qui barbouillait du papier, qui griffonnait des

rapports et des décrets; sourd, gauche, très-peu soigné dans sa mise,

n'ayant jamais senti l'odeur de la poudre, ni degusté le rack, et par

dessus le marché un peu fou, à ce qu'on disait. Il est vrai qu'au

bivouac et sous la tente dressée avec des branches de chêne et de

marronnier recouvertes de paille, durant les longues veillées d'un hiver

rigoureux, nous autres les soldats nous nous oubliions quelquefois au

point de parler politique. Alors un vieux docteur de régiment en capote

grise, à la barbe touffue, aux moustaches retroussées, se levait,

fourrait la main gauche dans sa ceinture de cuir, tirait de sa poche la

_Chronica_ (journal officiel), et, en secouant par saccades sa giberne

luisante, il lisait à haute voix quelque nouveau décret de démolilion

sociale accroché à un de ces rapports, caustiques et sérieux à la fois,

pleins de fautes de grammaire, mais toujours graves dans leur but et

donnant toujours à penser. Il y avait de vieux soudards, qui dérogeaient

jusqu'au point d'épeler quelque Premier-Porto, où l'on rappelait, en

style diablement faux et embrouillé, les lois dictatoriales déjà

promulguées pour détruire l'ancienne organisation politique du royaume,

en les mettant au rang de nos plus puissans moyens de triomphe. En

écoutant ces fadaises, nous haussions les épaules de pitié, et nous

regardions le bout de nos fusils, en frappant de la main sur nos

gibernes. Ces décrets, ces rapports et ces longs articles nous

inspiraient un souverain mépris. Une charge à la baïonnette, ou une

bonne douzaine de volées de balles étaient, à notre avis, des moyens

infiniment plus éfficaces que tout ce fatras de lois ridicules, faites

pour un pays où nous ne possédions que trois ou quatre lieues carrées,

et qu'il fallait conquérir sur des soldats aussi fanatiques dans leurs

croyances que nous l'étions dans les nôtres. Et cependant c'était le

rapport barbare de la loi; c'étaient même, helas! les bavardages du

journaliste qui avaient raison. En effet, faites vous l'idée la plus

exagérée que vous pourrez, du courage, du dévouement, de la discipline,

de l'enthousiasme de ce petit corps d'armée dont le duc de Bragance

était l'ame: sans un fort ébranlement moral du pays en sa faveur, elle

eut pu accomplir les plus hauts faits d'armes, qu'elle n'aurait abouti

qu'à se faire tailler en pièces. Si ce n'est en Chine, il ne sera jamais

possible qu'une armée de moins de huit mille hommes fasse la conquête

d'un royaume défendu par quatre vingt mille. Et quels soldats, bon Dieu,

étaient ceux de l'armée royaliste! Nous qui les avons _vus de près_,

nous savons ce qu'ils valaient. Leurs chefs, leurs officiers n'égalaient

point les notres; tant s'en faut; mais les soldats nous surpassaient

peut-être. Cependant ils se laissèrent battre presque toujours: et ces

forces, disciplinées, superbement équipées, fanatisées par les prêtres

et les moines, qui payaient de leur personne, et que j'ai vus moi-même

deux ou trois fois, au milieu de la fusillade, les habits retroussés, le

crucifix à la main, les haranguant et leur montrant la victoire ou le

ciel au about de leurs efforts; ces forces s'amincissaient,

s'éparpilaient, disparaissaient pendant que les nôtres grossissaient,

s'élevant à la fin de la guerre civile jusqu'à soixante mille hommes. Ce

fait, qui frappait les esprits, a donné carrière à des explications de

tout genre. En général, les royalistes n'y ont vu que des trahisons; les

libéraux que la grandeur de leurs exploits, que leur activité et leur

courage. Pour chacun des événemens partiels dont se compose l'Iliade de

cette époque sanglante, on trouva des motifs, bons ou mauvais, tout

juste suffisans pour satisfaire le court raisonnement des

petits-esprits. C'était une brigade, un régiment, une compagnie

s'ébranlant ou ne s'ébranlant pas à propos; c'était un courier arrivant

ou n'arrivant pas en tems et lieu; c'était un général, un colonel, un

capitaine imprudent ou peureux. Au dessus de tous ces motifs ou d'autres

semblables planait la trahison des chefs: la trahison expliquait tout en

dernier ressort. J'aime autant croire que le triomphe definitif des

libéraux a eu des causes plus hautes et plus générales. Parmi ces causes

les lois de Mousinho furent vraiment les plus éfficaces, car ces lois

touchaient aux plus graves questions sociales. On abolit la dîme

ecclesiastique et les droits seigneuriaux: par là la propriété rurale et

les travail agricole, la petite industrie et le petit-commerce se

trouvaient libérés des deux tiers des impôts dont ils étaient grévés, et

dont à peine un mince lambeau revenait au fisc. On sépara les fonctions

judiciares des fonctions administratives. On organise les tribunaux de

justice en harmonie avec la charte. On adopta le systême administratif

français, ce qui fut, disons-le en passant, une erreur pratique, et un

contre-sens politique. Les emplois publics devinrent personnels et

non-transmissibles par hérédité. La deuxième et troisième lignes de

l'armée furent abolies. On laissa à tout le monde de droit d'enseigner

ce qu'un chacun savait, sous certaines restrictions raisonnables, mais

sans les entraves qu'en France, même après la révolution de juillet, on

n'a jamais osé briser. On entama la vieille et anti-économique

institution des majorats par la suppression de tous ceux dont le revenu

ne dépassait pas la somme de mille francs. Les corporations de

main-morte furent attaquées par la sécularisation d'un certain nombre de

couvens, et dans le rapport de l'ordonnance que l'on rendit à ce sujet,

l'on jeta des bases rationnelles pour la suppression totale, et

cependant graduelle, des établissemens de ce genre et des autres corps

ecclésiatiques non compris dans la véritable hiérarchie de l'église.

Cette suppression, il est vrai, fut réalisée depuis avec une

imprévoyance et une brutalité inouies, et, ce que pis est, inutiles.

L'impôt sur ventes et achats (_sisas_) fut limité aux transactions sur

des biens fonds: encore dans ce cas fut-il réduit de moitié, et même de

plus dans certaines hypothèses, car les _sisas_ étaient assez variables

en vertu du droit coutumier. On détruisit, enfin, quelques monopoles,

tels que ceux de la fabrication de savon, de la vente à l'étranger du

vin de Porto, etc. Ainsi le cabinet dont Mousinho était l'âme menait de

front la révolution politique et la révolution économique. En effet,

presque toutes les lois dictatoriales du duc de Bragance tenaient d'un

côté à la première, et de l'autre à seconde. Elles n'avaient pas autant

le caractère d'une édification nouvelle, que celui d'une effrayante

démolition. Mais la démolition, vu l'état du pays, était bien plus

importante que l'organisation. Il faudrait avoir connu à fond la vieille

masure où la nation s'abritait, pour savoir apprécier combien il y avait

de force et d'audace, et surtout de bon sens, dans ce travail

gigantesque de dèblai. Il fallait arracher la gorge du peuple aux

griffes de l'absolutisme qui l'étreignaient. Pour y arriver, le plus sur

et le plus certain était de les couper, et chacune des ordonnances du

duc de Bragance était un terrible coup de hache. Si elles pouvaient une

fois devenir lois du pays, les anciennes institutions tombaient aussitôt

pour ne plus se relever.

Croyez vouz que le peuple ne comprit pas cela?

Quand je dis le peuple je n'entends pas parler de la populace, qui ne

réfléchissait point; qui n'avait presque pas d'intêrêts matériels ou

moraux attachés aux mesures du cabinet Mousinho; qui journellement était

prêchée, excitée, fanatisée par des prêtres et par des moines. Cette

partie de la nation était alors ce qu'elle aujourd'hui, ce qu'elle sera

demain. Elle aimait à mendier aux portes des couvens et des abbayes, et

à s'enrôler parmi la valetaille des _donatarios da corôa_, des

_commendadores_, des _capitães-móres_, de tous ceux qui vivaient du

produit des vieilles taxes, que les institutions et les lois rendaient

légales, mais que la justice, la raison, et l'humanité rendaient

illégitimes. Non, ce n'est pas de ces gens-là que je vous parle: j'en

laisse le soin aux démocrates. Pour moi, le peuple est quelque chose de

grave, d'intelligent, de laborieux; ce sont ceux qui possèdent et qui

travaillent, depuis l'humble métayer, ou le laboureur de son propre

champ, jusqu'au grand propriétaire; depuis le colporteur et le

boutiquier jusqu'au marchand en gros; depuis l'homme de métier jusqu'au

fabricant. C'étaient ceux-ci que les lois de Mousinho regardaient de

plus près; c'était à eux qu'elles s'adressaient. Toutes les mesures du

parti royaliste pour empêcher l'effet moral de ces ordonnances sur

l'esprit des gens qu'elles favorisaient, étaient inutiles: les libéraux

les faisaient circuler partout: on les lisaint; on les commentait; on

comparait leurs résultats nécessaires avec les lourdes charges qui

écrasaient les classes laborieuses, et qui empêchaient tout progrès

matériel: car, pour vous donner une idée de l'état de notre agriculture

et de notre industrie il y a vingt ans, il suffira de vous dire que ce

pays, qui maintenant exporte des céréales, des pommes de terre, de

l'huile, de la viande, n'avait pas de quoi manger pendant deux ou trois

mois de l'année, et se trouvait obligé d'acheter des subsistances à prix

d'or; il vous suffira de savoir que dans ce pays, où voyez pulluler tant

d'industries, surtout de petites industries, on ne tissait pas une pouce

de cotonnade, et qu'on vendait le liège de nos chênes aux anglais, qui

nous le renvoyaient faconné en bouchons. Ces faits résument et

représentent notre histoire agricole et industrielle pendant les trente

premières années du dix-neuvième siècle.

Les doctrines proclamées et dévelopées dans les rapports et sanctionnées

dans les ordonnances du cabinet Mousinho, la religion du bien-être

matériel, du progrès économique, étaient le seul moyen que le parti

liberal eut à opposer à l'habile emploi que le parti contraire faisait

de l'ignorance et de la crédulité de la populace. On avait mis les

intérêts du gouvernement absolu sous la sauvegarde des croyances

religieuses; on avait accroché le salut des ames au bout de la lance de

l'étendard bleu et rouge: Mousinho mit le salut du corps des gens

taillables et corvéables sous la bannière bleue et blanche. Les deux

partis usaient de leur droit, mais avec des résultats divers. L'avantage

apparent restait du côté rouge et bleu; l'avantage réel restait du côté

bleu et blanc. Tout le monde assure qu'on aime son ame plus que son

corps, et tout le monde ment ou se trompe. Peu de gens en tombant

malades appellent le confesseur avant le médecin. Cette observation très

simple et d'une exactitude admirable, comme presque toutes les vérités

fécondes, faisait le fond de la politique de Mousinho. Voilà, ce me

semble, ce que explique, non pas absolument, je le sais, mais en grande

partie, ce manque d'énergie et d'ensemble, ces découragemens profonds

après des excès d'enthousiasme, ces tiraillemens et ces hésitations qui

travaillaient le parti royaliste, et qui l'on perdu. L'idée progressive

et l'espérance d'un meilleur avenir se trouvaient face à face avec

l'idée de l'immobilité dans la gêne et avec le malaise général. Il y

avait à l'armée absolutiste tant d'individus qui gagnaient à être

battus, qu'il eut été vraiment étonnant que beaucoup d'entre eux

n'eussent pas cherché de leur mieux à se faire battre. C'était la

trahison, mais non celle des chefs: c'était la trahison des miliciens,

des volontaires, voire même des _capitães de ordenanças_, marmottant

tous bas, et dans un autre sens, le refrain de Béranger--«vivent nos

amis; nos amis les ennemis»--après avoir crié à tue-tête--«vive la

religion; vive le rói.»--Il fallait bien que l'idée progressive

triomphât, car c'était la loi historique. Cependant comme ceci est un

fait qu'on ne mesure pas à l'aune; qui n'est ni blanc ni rouge; qu'on ne

touche pas du doigt, presque personne n'y croyait alors, vu qu'il n'est

pas donné à tout le monde, nommément à ceux qui admettent comme des

oracles les plus grosses sottises, de croire à ces choses là.

Mais cet immense déblai d'institutions vermoulues fait par Mousinho a

été surtout une oeuvre d'avenir. La dîme, les droits seigneuriaux,

l'organisation militaire du pays, la confusion de l'administratif et du

judiciaire, les majorais, l'hérédité des emplois, la censure, la

puissance du haut clergé et des ordres monastiques; toutes ces vieilles

choses, qui arretaient la sève de la vie sociale, formaient les

arcs-boutants du gouvernement absolu. Si quelques révolutionnaires en

herbe jetaient à bas la voûte, on prenait les moëllons tombés et on la

rebatissait du soir au matin. Ce fut ce qui arriva aux époques de 1820-3

et de 1826-8. En rasant tout, en brisant les pierres de l'édifice, en

les mettant en poussière, et en jetant cette poussière au vent de Dieu,

la réédification devenait impossible. La monarchie pure a vécu pendant

plus de trois siècles, parce qu'elle s'harmonisait avec l'état de la

société; parce qu'elle était entrée dans les moeurs. Pour renverser tout

à fait cet Antée politique, il fallait bien lui oter le sol de dessous

les pieds. Le despotisme appuyé sur les baïonnettes, sur la force et sur

la terreur, est possible aujourd'hui, comme il l'a été, comme il le

sera, tant qu'il y aura sur la terre des armées permanentes, institution

sans avenir, et qui évidemment commence à se détacher des sociétés,

comme les chairs corrompues d'une plaie en voie de guérison. Mais le

despotisme-mous-tache, s'il arrive, ne durera, juste, que le temps

nécessaire pour épuiser sa violence. L'absolutisme, chose possible,

chose viable avec certaines données sociales, et partant plus à

craindre, il ne reviendra point chez nous, je vous l'assure. Il lui

manque l'atmosphère pour respirer, car autour de lui est le vide que les

lois de Mousinho ont fait.

Pour vous donner une idée de la force que la royanté absolute puisait

dans l'ancienne organisation sociale, il me suffira de faire un peu

d'histoire, et de vous dire quelques mots touchant deux ou trois de ces

vieilleries. Prenons la dîme. La dîme chez nous, comme partout, s'est

établie peu à peu pendant les époques ténébreuses du moyen-âge. Aux XII

et XIII siècles, elle prit le rang d'une institution; on la regarda

comme de droit divin. C'était une erreur, vous le savez, mais ce n'était

pas une chose absolument déraisonnable. Il fallait bien qu'on maintint

le clergé, qu'on pourvut au matériel du culte, qu'on secourut les

pauvres. Selon la doctrine d'Innocent III, voilà les trois causes

finales de la dîme. Pendant les époques suivantes, les nobles, les

courtisans, les moines convoitèrent un peu ce plat succulent, que le

clergé hiérarchique et les pauvres devaient manger tout-seuls. On

imagina des expédiens, on inventa des prétextes, et pour sanctionner ces

expédiens et ces prétextes on acheta des bulles au grand marchè de Rome.

Au bout de cinq siècles la dîme était devenue une chose à peu-près

séculière. Il est vrai qu'on garda, jusqu'à un certain point, les

apparences. C'était aux ordres religieux et militaires, et aux instituts

monastiques que revenait la meilleure partie de cet impôt, qui se

rapportait, non à la rente de la terre, mais au produit brut de la

culture. De plus, les ordres militaires et les couvens avaient

l'obligation de subvenir aux dépenses du culte dans les paroisses dont

ils mangeaient la dîme. Et ils le faisaient avec une parcimonie

admirable; je dirais presque touchante. Le bas clergé, les curés, pour

ne pas mourir de faim, étaient obligés de se faire payer le service

paroissial par leurs ouailles, ce qu'on appelait, et qu'on appele

encore, le _pied d'autel_. Au temps des apôtres on l'aurait appelé

simonie; mais ces temps ne sont plus. Le ciel était devenu trop cher. Le

haut clergé, les évêques et les chapitres n'y voyaient pas de mal: on

leur avait fait la part du lion, et l'on avait respecté cette part,

attendu que, si par leurs fonctions ils appartenaient à la vraie

hiérarchie ecclésiastique, par leur position sociale ils tenaient aux

nobles et aux puissans. A la fin, cependant, même de ce côté, on trancha

dans le vif. On inventa un patriarche de Lisbonne et une église

patriarchale avec force _principaux_, monseigneurs, chanoines, etc.

espèce de caricature de la cour papale, qui servait à égayer ce fameux

loup-cervier appelé le roi Jean V, dont les dégâts parmi les vierges du

Seigneur forment à peu près l'histoire de son règne. Au fond, l'église

patriarchale n'était qu'un rang de nonveaux couverts mis à la table de

la dîme, couverts destinés surtout au cadets des nobles familles. En un

mot, pour vous faire comprendre quelles bouchées on prenait depuis

long-temps à cette table, il suffira de vous dire que d'une seule fois

le roi Emmanuel attacha à l'ordre du Christ quatre-cents paroisses;

c'est-à-dire qu'il mit au régime broussaisien quatre-cents pauvres curés

pour engraisser quelques douzaines de commandeurs à l'égal de ces

esturgeons et de ces lamproies mirifiques qu'on savourait avec délices

aux banquets romains. Or Mousinho savait par coeur son catéchisme: il y

avait lu parmi les commandemens de l'église; «_tu paieras la dîme et les

prémices à Dieu notre seigneur_». Alors il flaira de loin ces gros abbés

mitrés et crossés, ces bénéficiers mariés, ou pire, ces commandeurs des

ordres militaires, braves gens, qui mangeaient, jouaient ou ronflaient

sur les deux oreilles, se souciant fort peu de savoir si les infidèles,

turcs ou algériens, faisaient ramer des chrétiens sur les bancs de leurs

galères. Après avoir flairé, il lui vint à d'idée que ces messieurs

n'étaient pas précisement le Dieu notre seigneur du catéchisme. Il

devint colère. En sa qualitè de fou (je crois avoir eu déjà l'honneur de

vous prévenir que Mousinho était fou, à ce qu'on disait) il les envoya

au diable, et, renversant d'un coup de pied la sainte table, il dit aux

bonnes gens décimés: «_Gardez votre bien; car on vous vote_». Il aimait

à dire de ces bétises là. On lui prouva que cette ripaille, qui durait

depuis trois ou quatre siècles, était chose legale et partant légitime:

il haussa les épaules. On l'appela assassin, hérétique, satan: il envoya

derechef les tapageurs à tous les diables. Plus tard, quand l'ordonnance

qui avait détruit ce grande abus, devint loi de droit et de fait pour

tout le pays, il y eut encore par ci par la des ames timorées,

d'honnêtes laboureurs qui empilèrent le dixième de leurs récoltes au

bout d'un champ, et mettant un croix dessus y laissèrent pourrir la dîme

du Seigneur. Ceci dura peu. En voyant que la foudre ne frappait ni la

cave, ni le cellier de leur voisins moins scrupuleux; que la santé de

ceux-ci n'était pas pour cela moins florissante, ni leur récoltes moins

riches, ni leur bétail plus maigre, ils se ravisèrent. Par le temps qui

court, mon cher F..., si l'on vous a sali l'habit de quelqu'un de ces

brimborions qu'on appele commanderies de Saint-Jacques, du Christ, ou

d'autres, je ne vous conseille pas d'aller recueillir les pieux dépôts

sur les terres qui payaient des dîmes à votre ordre. Hélàs! vous

retourneriez les mains vides; car l'abomination de la désolation s'est

nichée dans tous les coins de ce royaume, et l'on n'y pense plus à

l'engraissement des commandeurs.

Maintenant, pour vous consoler, prenons les revenus de la couronne, les

_Direitos Reaes_, comme on les appelait, par antiphrase, je pense.

C'était quelque chose de plus absurde encore que la dîme. Imaginez-vous

toutes les exactions, tout ce que la rapacité fiscale du moyen-âge, tout

ce que son ignorance des principes économiques avaient invente pour

frapper la propriété territoriale, pour pressurer le travail, pour se

faire une part magnifique dans les profits commerciaux, et vous saurez

ce que signifiaient avant 1832 ces mots de _Biens de la Couronne_, de

_Droits Royaux_, de _Contributions des Foraes_, que vous aurez entendus

bourdonner à vos oreilles dans les conversations, et que vous aurez lus

dans les journaux, où il faut quelquefois en parler, car au bout de

quatorze ans on a rétabli ce qu'il était possible de rétablir de toutes

ces absurdités-là. Les _Biens de la Couronne_, ou _Droits Royaux_,

choses identiques en fait et en droit, se composaient des biens-fonds,

qui étaient censés appartenir intègralement à l'État; des droits sur des

fermes, possédées à bail emphytéotique, ou grévées de cens très lourds,

comme, par exemple, le quart du produit brut, imposé sur les terres

(_reguengos_) que par une fiction historique et légale on supposait

avoir été destinées, à l'occasion de la conquête du pays sur les maures,

à l'apanage du roi; des anciens octrois des villes; des amendes pour les

délits; des mille sources, enfin, de revenu de notre vieux systême

d'impôts, analogue à celui des autres contrées de l'Europe pendant le

moyen-âge. Toutes ces exactions, presque innombrables dans ses variétés

aux noms barbares, jetées inégalement sur le pays, frappant aveuglement

sa vie économique, formaient un joli pâté propre à allumer l'appétit de

tous les Falstaffs, de tous les Hudibras du bon vieux temps d'allonger

sournoisement le bras, et de mettre sans bruit la main sur l'appétissant

pâté, et de ler percer du bout de l'ongle, et de tirer à soi quelques

miettes, et d'y retourner, et d'y engouffrer tous les doigts, et de

tirer de nouveau à soi, et de répéter ce manêge jusqu'à ce qu'il ne

restât que quelques morceaux de croûte brulée. Ces messieurs qui

faisaient ce beau travail s'appelaient nobles, s'appelaient évêques,

s'appelaient abbés, s'appelaient juges, s'appelaient serviteurs du roi.

Aussi le roi était-il censé distribuer tout ceci à ces braves gens: on

l'écrivait du moins sur des parchemins, aux quels on apposait le sceau

royal. On trouva un mot élastique, inépuisable, pour expliquer ces

parchemins:--_les services_. Il est vrai qu'on payait des soldes aux

nobles pour se battre (le peuple se battait gratis), des dîmes ou du

moins des subventions aux prêtres pour dire des messes et chanter des

oremus, des appointemens aux juges pour faire pendre les assassins et

les voleurs (de grand-chemin), des honoraires aux serviteurs du roi pour

ne rien faire; mais les _services_ se dressaient toujours insatiables,

impayables. Ils s'attachaient aux générations comme la chemise de Nessus

à la peau d'Hercule. Les _Droits Royaux_ étaient partout, excepté aux

mains du roi. La royauté était devenue mendiante. En conséquence elle

tendit la main aux communes pour attraper quelque argent: les communes

tempêtèrent. On les apaisa par de belles paroles: on fit, même, une loi

qui semblait rendre chose périssable ces récompenses éternelles: les

communes payèrent. On mangea ce qu'elles avaient donné et on leur

demanda de nouveaux subsides. Nouvelles criailleries: nouvelles

promesses: nouvelles concessions de la bourgeoisie. On vécut ainsi

pendant de longues années. Au milieu de tout ce brouhaha, on établit peu

à peu un autre systême de finances basé sur des impots généraux, tant

directs qu'indirects. C'eut été un véritable progrès, si l'on en eut

fini en même temps avec les anciennes redevances des hameaux et des

villes. On n'en fit rien: les gens aux _services_ ne voulaient pas

démordre. Mesires Hudibras et Falstaff veillaient à l'honneur de la

noblesse, à ses prérogatives. Comme le peuple, cet enfant à dentition

éternelle, pleurnichait toujours et quelquefois criait, on oublia peu à

peu de convoquer les États Généraux (_Cortes_) et tout fut dit. On

prouva que la fable de l'âne, qui ne se souciait guère de choisir entre

deux maîtres, car, disait l'âne, il ne porterait jamais deux bâts,

n'était au fond qu'une ânerie. Le peuple les porta tous les deux jusqu'à

nos jours sans se plaindre. Il était dument baillonné et bâté, et on le

disait tranquille.

Or Mousinho savait tout cela; un peu confusement, à la vérité; mais il

le savait. C'était pour lui chose incomprehensible que l'immutabilité,

l'éternité, l'infini des récompenses pour des services très

contestables. En revanche, il comprenait très bien qu'il serait

absolument impossible de relever l'agriculture du pays, languissante,

arriérée, misérable, tant que dans la cour de chaque ferme, dans d'aire

de chaque champ, sur le seuil de chaque cave on verrait les agens du

commandeur ou de l'évêque, du chapitre ou de l'abbé, du _donatario_ ou

de l'_alcaide-mor_ demandant, l'un la dîme, l'autre le quart, l'autre le

huitième du rendement total des céréales, du vin, du lin, de l'huile, de

presque tous les produits de la terre;--tant qu'on verrait lesdits

agens, supputant ici combien de charretées de maïs le laboureur devait,

en vertu d'un _foral_ d'Alphonse I, à un gros monsieur jouflu, joyeux

compagnon, illustre fainéant, issu de nobles aieux, mais qui

certainement n'avait pas hérité la couronne dudit Alphonse I; lá

dénombrant une kirielle de redevances, aux noms hétéroclites et

barbares, exigibles du hameau ou de la ferme; tant qu'on verrait encore,

quand le pauvre cultivateur tombait épuisé, le cosur navré de douleur,

sur les restes du fruit de son travail, venir l'exacteur fiscal lui

demander, au nom du roi vivant, des nouveaux dixièmes, et d'autres

impôts dont était redevable tout ce qui ne lui avait pas été enlevé au

nom des rois morts. Ce spectacle soulevait aussi la colère de Mousinho.

Dominé par l'indignation, il ne savait plus se contenir. D'un coup de

poing il fit voler en éclats la vieille machine à pressurer les

laboureurs. Les droits royaux s'en allèrent. Tous ceux qu'y vivaient

attachés, comme les huitres aux roches crevassées de la mer, tombèrent

ventre à terre en criant: _au voletir_! Sa colère passée, Mousinho se

contenta de répondre: «_Prenez garde, messieurs, que ce ne soit votre

écho_». Et il passa outre: car il était pressé, le terrible démolisseur.

Opúsculos por Alexandre Herculano - Tomo 02 · 第 16 / 21 题