avouées et organisées. L'empereur d'Allemagne et le tsar peuvent se
défendre en conscience d'être, le premier, pangermaniste, et le second,
panslaviste. Allemands et Slaves d'Autriche, Slaves balkaniques,
peuvent, de leur côté, vouloir rester Autrichiens ou indépendants, comme
ils sont aujourd'hui. Il n'en est pas moins vrai qu'il y a, en Europe,
une vieille querelle entre deux grandes races, que chacune de celles-ci
est représentée par un empire puissant, et que ces empires ne pourront
se désintéresser toujours des querelles des deux races.
_Conséquences de l'application du principe en Italie._
La principale application du principe des nationalités a été la
formation des nations italienne et allemande. L'existence au centre du
continent de deux proies à toute convoitise avait été une cause
permanente de guerre, pendant les siècles derniers. La substitution de
deux États considérables à l'anarchie allemande et à la polyarchie
italienne est-elle une garantie de paix pour l'avenir?
Distinguons entre l'Allemagne et l'Italie. La révolution nationale s'est
faite de façon très différente dans les deux pays.
L'unité italienne est presque achevée, car le nombre des Italiens
demeurés en dehors n'est pas considérable. D'autre part, il n'y a dans
le nouveau royaume que des Italiens. L'unité a été faite au profit d'un
prince, le roi de Piémont, qui avait certainement des titres à cet
honneur; de plus, il n'était pas assez puissant pour que l'unification
ressemblât à une conquête de la Péninsule par les Piémontais. Après que
les habitants des principautés diverses eurent manifesté leur volonté de
s'unir, le Piémont disparut dans la nation: Victor-Emmanuel cessa d'être
un roi particulier en devenant roi d'Italie. Enfin, la nationalité
italienne a pris place dans le monde sans que le principe des
nationalités fût violé. La France a obtenu, en compensation des
sacrifices qu'elle avait faits, la Savoie et le comté de Nice, mais le
souverain de ces pays, qui nous les a cédés, n'avait pas été vaincu par
nous: il avait été vainqueur avec nous et grâce à nous. Enfin les
habitants de la Savoie et du comté de Nice ont consenti formellement à
devenir des Français. Le droit nouveau a donc été appliqué ici dans
toute sa teneur; mais considérons les effets.
L'Italie en devenant grande puissance, a voulu se donner l'armée, la
flotte et la politique d'une grande puissance. La sagesse commandait
peut-être à cette nation nouvelle de goûter tranquillement, après la
joie de se sentir née, la joie de se sentir croître. Mais elle n'avait
pas la complète possession d'elle-même. Elle n'était point tout à fait
chez elle comme les autres nations. Entre les Alpes et les pointes de
Sicile, tout le sol n'est pas italien. Au rentre est un palais entouré
d'un jardin: c'est le domaine de saint Pierre.
Ici n'entre pas le roi d'Italie.
L'apôtre Pierre est une victime du principe des nationalités, qu'il ne
reconnaît pas, car les nations ne sont pour lui que des provinces de
l'Église. Il réclame donc son bien, qu'il tient du roi Pépin, et que lui
a confirmé Charlemagne en déposant sur son tombeau «la page de
donation». Onze siècles se sont écoulés depuis, mais onze siècles ne
comptent pas dans l'immutabilité de l'Église. Au cours des âges, le
domaine de Pierre a été souvent assailli, mais jamais sans que
l'assaillant n'ait eu lieu de se repentir. Le connétable de Bourbon a
été tué au pied des murs. Personne, n'est tombé, en 1870, à l'assaut de
la Porta-Pia, mais le châtiment ne punit pas toujours «le crime»
immédiatement. Le roi des Lombards, au huitième siècle, et Napoléon Ier,
au dix-neuvième, l'ont attendu quelques années.
Le pape, enfermé au Vatican, a conservé la large vue sur le monde; même,
depuis le moyen âge, son horizon s'est étendu. Sur le globe entier, il y
a des catholiques; dans plusieurs pays de l'Europe, ils forment un
parti, avec lequel les gouvernements, si forts qu'ils soient, sont
obligés de compter. L'empereur d'Allemagne est bien puissant, mais
c'était chose au-dessus de sa puissance que de refuser ses hommages au
pape, quand il est allé visiter le roi d'Italie. L'empereur d'Autriche
se dit le bon frère et spécial ami d'Humbert Ier, mais il ne va pas le
visiter à Rome, par crainte du sacrilège.
Cependant l'apôtre ne cesse de récriminer et de se lamenter. La plainte
de l'immortel vieillard sonne comme un glas sans trêve au-dessus de Rome
capitale. Elle inquiète et elle irrite roi et ministres. À quoi sert-il
d'être à Rome, pour qu'il y ait encore une question romaine? De temps en
temps, on craint ou l'on feint de craindre que les Francs sont capables
de descendre des monts, une fois encore, pour chasser les Lombards.
L'Italie a donc cherché, là où elle a cru la trouver, une assurance
contre toute intervention en faveur du Saint-Siège. Cette précaution,
elle avait le droit de la prendre, mais toute alliance coûte: celles que
l'Italie a contractées sont fort chères. Puis il paraît bien qu'après
avoir été guidée par le souci de sa défense, elle a été égarée part les
rêves. Il est bien difficile de ne pas rêver un peu du haut du Capitole.
Les vainqueurs qui montaient là en triomphe appelaient la Méditerranée
_mare nostrum_. Parmi les dépouilles qu'ils ont présentées à Jupiter, se
sont trouvées, un jour, celles de Carthage.
À la question romaine, l'Italie a donc ajouté celle de la Méditerranée.
On n'a guère vu jusqu'à présent de questions de cette sorte qui se
soient résolues pacifiquement.
_Conséquences de l'application du principe en Allemagne._
L'unification de l'Allemagne diffère du tout au tout de celle de
l'Italie. Elle n'est pas achevée: plusieurs millions d'Allemands ont été
exclus de leur patrie par le traité de Prague, qui a mis l'Autriche hors
du nouvel État. L'Allemagne nouvelle ne contient point que des
Allemands: la Prusse y a fait entrer, en 1866, sa part de Pologne et un
pays danois; en 1870, des provinces françaises. L'unification a laissé
subsister la parodie d'une confédération. Elle a été faite par celui des
princes allemands qui avait le plus de titres à cet honneur; mais le roi
de Prusse avait acquis depuis un siècle et demi le rang et la puissance
d'un prince européen. Il était le successeur de politiques et de
conquérants qui, tous, avaient ajouté au domaine de la maison un certain
nombre de milles carrés. L'unification de l'Allemagne a donc pris le
caractère d'une conquête de l'Allemagne par la Prusse. De fait, c'est en
vertu du droit de conquête, officiellement invoqué, que le
Schleswig-Holstein, le Hanovre, Francfort et la Hesse-Cassel ont été
réunis à la Prusse. La constitution de 1866 a été rédigée par un
vainqueur pour des vaincus; elle a été complétée en 1870, mais le roi de
Prusse, proclamé empereur à Versailles, est demeuré roi de Prusse. Cette
Prusse agrandie pèse de tout son poids sur l'Allemagne, imposant au
_Reich_ entier son esprit particulier d'État militaire.
Enfin, l'Allemagne victorieuse a fait à la France une blessure
inoubliable.
_La question d'Alsace._
Ce n'est pas au terme d'une histoire de trente siècles, après s'être
efforcé de discerner les plus grands faits de cette histoire, qu'on peut
être tenté de grossir un événement ou de le mal interpréter, parce qu'il
vous a touché au cœur. Certes nous savons les griefs que la politique
française a donnés depuis si longtemps à l'Allemagne. Un historien
français doit reconnaître que ce pays avait absolument le droit de se
donner les institutions les plus propres à le protéger contre nous. Mais
l'unification et la vengeance se sont accomplies ensemble de telle
sorte, que la paix du monde est pour longtemps menacée.
Il est difficile de faire comprendre à des Étrangers pourquoi la France
ne peut se résigner à la perte de ses provinces: «C'est la loi de la
guerre», disent les Allemands. Ce langage n'aurait surpris personne au
siècle dernier; aujourd'hui encore, il semble naturel aux politiciens de
l'ancien régime. Mais la France, en ce siècle-ci, représente une autre
politique.
Entre toutes les nations du monde, elle est rationaliste et sensible.
Elle professe qu'il n'est pas permis de traiter une population d'hommes
comme un troupeau de bêtes. Elle croit à l'existence des âmes de
peuples. Elle a compati douloureusement aux souffrances des victimes de
la force. Elle a pleuré sur Athènes, sur Varsovie et sur Venise, et n'a
point donné que ses larmes aux «opprimés». Si nous avons aidé les
Provinces-Unies à s'affranchir au dix-septième siècle, ce n'a été que
par un heureux effet de la politique de nos rois; mais c'est par un
effet voulu de nos sentiments nouveaux que nous avons délivré, en
donnant notre sang, les États-Unis, la Grèce, la Belgique et l'Italie.
La paix de Francfort ne nous a pas laissé seulement l'humiliation de la
défaite.
Elle n'a pas seulement ouvert notre frontière, et mis notre pays dans un
état d'insécurité intolérable. En nous prenant des âmes qui étaient et
voulaient rester nôtres, le vainqueur nous a blessés dans notre foi. Il
ne s'est pas même réclamé du patriotisme ethnographique. Il ne pouvait
réclamer l'Alsace comme allemande, puisqu'il prenait Metz, et qu'il
détient le Schleswig et les pays polonais. Il a simplement usé du vieux
droit de la force. Voilà qui détermine le caractère de la question
d'Alsace. Elle met en présence deux états de civilisation, et nous
avons, dans la défaite, un honneur singulier: le redressement du tort
qui nous a été fait serait une satisfaction donnée à la raison et aux
sentiments les plus généreux de notre temps.
_Les guerres de conquêtes._
L'avènement du principe des nationalités n'a donc pas eu pour effet de
détruire les mœurs politiques antérieures. Il y a eu encore dans notre
siècle des guerres de conquête et des recherches d'agrandissement
territorial.
Comme la Prusse, l'Autriche et la Russie sont conquérantes.
L'Autriche descend le Danube et tend vers Andrinople. C'est la direction
qui lui avait été indiquée, il y a plus de mille ans, par le fondateur
de la «Marche de l'Est».
La maison des Habsbourg avait oublié cette mission primitive, après que
la politique des mariages l'eut égarée dans toutes les affaires de
l'Europe occidentale. L'Italie et l'Allemagne la lui ont rappelée, l'une
en la rejetant au delà des Alpes, l'autre en lui retirant la qualité
d'État allemand. L'Autriche est aujourd'hui, par excellence, un État
danubien. Elle a occupé la Bosnie et l'Herzégovine. Elle cherche à
étendre son autorité politique, son influence, comme on dit, sur les
petits États balkaniques. Mais elle rencontre ici un grand adversaire.
La Russie a poursuivi, en ce siècle, ses progrès au détriment de
l'Empire turc. Elle emploie contre cet État tout à la fois la force et
le sentiment. C'est de Constantinople qu'elle a reçu jadis le
christianisme: il lui appartient donc de reprendre à l'Islam la coupole
de Sainte-Sophie. Elle est le grand frère slave, et elle doit son appui
aux petits frères, sujets du sultan. La religion et le patriotisme
ethnographique se mêlent ainsi à la politique, et donnent à la Russie
une puissance d'action sans égale dans le monde. Mais cette puissance
est contenue par des rivales: la route de Pétersbourg vers le Sud est
coupée par la route de Vienne vers l'Est. Enfin la question des
Dardanelles est européenne et même universelle. Elle intéresse
l'équilibre des forces des deux plus grandes dominations qu'il y ait
dans le monde, celle de l'Angleterre et celle de la Russie.
_L'expansion de l'Europe._
L'Europe dans la période contemporaine a continué de se répandre sur le
monde. Elle en achève aujourd'hui l'occupation. Elle n'a plus rien à
prendre sur l'Amérique, mais elle s'est rejetée sur le continent noir et
sur l'Asie. En Afrique, les puissances nouvelles, Allemagne et Italie,
cherchent cette place hors d'Europe, qui semble le complément naturel de
toute puissance comptée. Point de grand État, si les ministres et les
journaux ne peuvent dire «notre empire colonial.» Les vieilles
puissances, Angleterre et France, s'étendent au plus vite: celle-ci par
le nord et par l'ouest; celle-là par le sud et par l'est. En Asie, la
France a prélevé sa part, mais l'Asie est aujourd'hui chinoise, anglaise
et russe. Ici le glacier russe glisse toujours.
Depuis 1815, les mers ni les continents lointains n'ont entendu de
canonnades entre Européens. En ce moment, la prise de possession du
monde semble s'achever en paix. Des commissions diplomatiques procèdent
à l'amiable à des démarcations. Elles tracent de grandes lignes sur le
papier docile. Même, un état international, chose nouvelle, a été créé.
D'un commun accord, les chrétiens s'entendent contre le marchand
d'esclaves comme autrefois contre l'infidèle. Tout à la paix; tout pour
la civilisation. Mais il y a quelques années, le monde a failli voir le
duel «de la baleine et de l'ours blanc», parce que les progrès de la
Russie vers la frontière indienne inquiétaient l'Angleterre.
L'occupation d'îlots sans importance a pensé mettre aux prises
l'Allemagne et l'Espagne. Il y a conflit, aujourd'hui même, entre
l'Angleterre et le Portugal, pour une baie de l'Afrique orientale. Ce
qui arrivera, lorsque tous les territoires disponibles seront occupés,
et que les États européens se retrouveront voisins les uns des autres
dans les diverses parties du monde, il n'est pas malaisé de le deviner,
quand on sait comment ils pratiquent depuis des siècles sur leur
continent les relations de voisinage.
Ici encore, comme partout, nous trouvons une réserve de guerres.
Notre siècle a-t-il donc menti aux promesses qu'il avait paru donner?
Quelle a été au juste son œuvre politique, comparée avec celle des
siècles précédents? Quelles tâches lègue-t-il à l'avenir? Nous
essaierons de répondre à ces questions en manière de conclusion.
_La politique d'autrefois et celle d'aujourd'hui._
De l'ancienne politique, plusieurs traits se sont effacés ou atténués
dans la période contemporaine.
Les familles royales s'allient encore par des mariages, mais dont les
effets politiques sont médiocres. Le Danemark et l'Allemagne excellent à
placer leurs princesses, mais il n'a servi de rien au Danemark, en 1864,
que les héritiers d'Angleterre et de Russie fussent les gendres de son
roi. La Grèce ne deviendra pas la vassale de l'empire allemand, parce
que le prince héritier a épousé la sœur de Guillaume II.
Plusieurs peuples ont appelé des étrangers pour les gouverner; mais ces
princes, nés de la féconde Allemagne, doivent être belge à Bruxelles,
roumain à Bukarest, bulgare à Sofia.
L'importance des familles et des personnes souveraines a donc diminué:
les peuples sont passés au premier plan.
Les affinités ou aversions religieuses déterminent encore des courants
dans la politique. Il existe une question internationale de la papauté.
La question d'Orient se complique de passions religieuses qui sont
vives. Cependant la religion a perdu la place qu'elle occupait aux
seizième et dix-septième siècles dans les relations internationales.
L'ambition de l'agrandissement territorial est tempérée par une certaine
pudeur. Aucun souverain n'oserait aujourd'hui procéder à une annexion
sur des prétextes comme ceux qu'ont donnés Louis XIV avant d'attaquer
l'Espagne en 1667, et Frédéric II en 1740, après avoir envahi la
Silésie. Si la Pologne avait prolongé de quelques dizaines d'années son
existence, même misérable, il eût peut-être été impossible de la tuer.
La guerre n'est plus, comme dans la période précédente, l'état normal de
l'Europe; les années de paix ne sont plus l'exception. Il faut, pour se
battre, des motifs très graves. Les combats de notre siècle valaient la
peine d'être combattus.
Ce n'est pas une raison pour croire que le temps approche où chaque
peuple, possédant l'ombre de son figuier, s'y pourra reposer, sans
soucis et sans armes.
_Les causes de paix._
Mettons dans un des plateaux d'une balance les causes de paix.
C'est, d'abord, l'esprit de la Révolution française. En détruisant le
droit de propriété du souverain sur le peuple et sur le pays, en
produisant la théorie de la nation consentie par les nationaux, en
déclarant la dignité de l'être humain, il a rendu impossibles ou
difficiles certaines sortes de guerres.
C'est encore l'universel progrès du travail; l'ardeur de l'usine et la
fièvre d'entreprise du comptoir; la circulation, entre tous les pays,
des personnes, des idées et des intérêts; une solidarité générale dans
l'effort pour acquérir la richesse; un accord dans la volonté de
paisiblement jouir.
C'est un état d'esprit opposé à la guerre, où se rencontrent un certain
idéal nouveau d'ingénieurs et d'inventeurs, la crainte des incommodités
et des dangers de la vie militaire, des restes de nobles idées
anciennes, chrétiennes ou philosophiques, des sentiments d'humanité.
_Les causes de guerre._
Mettons dans l'autre plateau les causes de guerre.
C'est encore l'esprit de la Révolution. Pour que le principe des
nationalités fût satisfait, il faudrait qu'il vainquît l'Angleterre,
l'Allemagne et la Russie, qu'il détruisît l'Autriche et la Turquie. Il
n'obtiendra point toutes ces satisfactions, mais il en cherchera
quelques-unes. Supposez qu'il ruine l'Autriche et la Turquie: quels
champs de bataille, que les décombres!
C'est encore l'universel progrès du travail, et la concurrence dans la
poursuite de la richesse. Il n'est pas vrai que le développement des
intérêts matériels promette la paix. Le commerce, messager de paix, est
un personnage mythologique. Il a été, à l'origine, un brigandage: dans
l'antiquité, au moyen âge, dans les temps modernes, il a produit des
guerres. Les hommes se sont battus, sur la Baltique, pour des harengs,
sur toutes les mers pour des épices. De nos jours, l'accroissement des
industries crée la question des débouchés, où les intérêts des États
sont contradictoires. Les rivalités et les rancunes commerciales
renforcent les haines nationales.
Les idées et les sentiments pacifiques sont incertains et fragiles. Les
ingénieurs et les inventeurs ne refusent pas leurs services à la guerre:
ils lui donnent un caractère nouveau, scientifique et monstrueux. Il
existe un dédain, une horreur du militarisme et de la caserne, mais la
guerre a gardé ses fidèles, et l'opinion générale tend à porter au
premier rang des devoirs celui qui implique le péril de mort.
Enfin, les vieux traits d'union entre peuples s'effacent tous les jours.
_L'individualisme national._
L'immense développement du va-et-vient commercial, le centuplement des
voies et des moyens de communication, la promiscuité des intérêts
financiers dans les Bourses de Paris, de Londres et de Berlin, voilà un
des phénomènes de notre temps, mais l'individualisme national en est un
autre, tout opposé. À mesure que grandissaient les intérêts matériels
internationaux, les âmes des peuples se sont davantage séparées les unes
des autres.
L'esprit chrétien a essayé jadis de discipliner les hommes par le
sentiment de la fraternité en Dieu: de l'esprit chrétien, la politique
d'aujourd'hui ne sent plus le moindre souffle. Les philosophes du siècle
dernier avaient mis à la mode le sentiment de la fraternité en
l'humanité: aujourd'hui la plus répandue des philosophies, celle qui a
pénétré les sciences, enseigne la nécessité du combat pour la vie, la
légitimité de la sélection qui se fait par œuvre de mort, l'illégitimité
de la faiblesse.
Autrefois, il y avait en Europe des littératures dominantes; la nôtre a
été presque universelle. Elle est peut-être encore aujourd'hui la plus
répandue. Nous fournissons de drames et de comédies les scènes des
capitales, mais notre art dramatique, s'il a de la force, de la finesse
et de la grâce, est moins impersonnel qu'autrefois: il est plus varié,
plus français et plus parisien. Il y a, dans le monde, une grande
circulation de romans, mais le roman renonce aux thèses générales pour
observer l'immédiat et le réel. Nous nous délectons à trouver chez les
écrivains anglais, russes ou allemands, des mœurs différentes des
nôtres. Les différences, voilà ce qui apparaît toujours et partout.
Autrefois les lettres classiques étaient dans tous les pays, le
principal moyen d'éducation. Les _humanités_ étaient naturellement
internationales: tous les hommes, qui comptaient dans la politique et
dans la société, avaient été les écoliers des mêmes maîtres.
Aujourd'hui, nous contestons aux humanités non seulement le droit
exclusif, mais tout droit à l'éducation. Ici encore, l'esprit moderne
procède à la destruction du général et de l'universel: il est
séparatiste.
De nos jours, la longue évolution, commencée sur la ruine de l'empire
romain, contrariée et par moments arrêtée par des sentiments, des idées
et des habitudes, s'achève: l'individualisme national est un fait
accompli.
Il y avait, aux siècles derniers, un vernis répandu à la surface de
l'Europe, des façons communes de gouvernement et de cour, une apparence
de similitude. Les révolutions ont fait craquer le vernis; la
substitution des peuples aux gouvernements a dissipé l'illusion de la
ressemblance. L'Europe apparaît comme elle est, avec ses inconciliables
contrastes nationaux, ethnographiques et chronologiques. Nous le voyons
aujourd'hui très nettement: de Paris, où siège le gouvernement de la
République française, à Berlin, où règne le général en chef héréditaire
de l'armée prussienne; de Berlin, au Kremlin, où est couronné le père de
la sainte Russie, la distance est marquée, non seulement par des
kilomètres, quantité négligeable, mais par des siècles.
Là où l'individualisme est de substance ethnographique, il a des
naïvetés d'intransigeance. La Hongrie est mise en fureur parce qu'un
drapeau a été placé où il n'avait pas le droit d'être. Nulle part, le
Tchèque ne veut entendre la langue allemande, ni à l'école, ni à
l'église, ni au tribunal. Se replier sur soi-même, se contempler,
s'aimer, et, quand on est orgueilleux de naissance, s'admirer: voilà
l'état psychologique du peuple moderne.
_Le total._
Ainsi, même les nouveautés du siècle, l'esprit de la Révolution, le
progrès du travail humain ont mis un poids dans l'un et l'autre plateau.
Et, du passé, persiste la vieille cause de guerre, la politique
d'agrandissement et de conquêtes. Celle-ci est très claire et très
précise: elle agit en des endroits déterminés et visibles. Les Balkans
et la flèche de Strasbourg dominent aujourd'hui la politique de
l'Europe.
C'est pourquoi l'attente de la guerre est un des phénomènes principaux
de la civilisation contemporaine. Il se manifeste dans le système de la
paix armée. Autrefois, la paix ne portait que demi-armure: aujourd'hui,
elle est armée de pied en cap. Sans efforts, sur un coup de télégraphe,
après quelques sifflements de locomotives, elle est la guerre, et quelle
guerre! Comme la politique des siècles derniers paraît chose presque
légère en comparaison de celle d'aujourd'hui, les armées de Turenne et
de Condé, auprès des nôtres, semblent des jouets. Nous notions tout à
l'heure que les guerres deviennent plus rares, mais elles emploient
mieux leur temps. Jadis, on se battait des années pour se prendre
quelques villes. Il a fallu six semaines à la France, trois à la Prusse
pour précipiter les révolutions italienne et allemande. Nous, la France,
nous nous faisons gloire d'avoir tenu six mois, pour sauver notre
honneur. Le sentiment que quelques levers de soleil suffiront peut-être
pour éclairer la lutte désespérée, et la mort d'une patrie pèse sur
l'Europe. Il y a des pays où l'inhumain cri: _Væ victis!_ attend sa
minute dans les poitrines.
À la vérité, il n'est pas tout à fait impossible que l'appréhension de
la guerre ne retarde la guerre. Personne n'est assuré de vaincre, et
tout le monde sait que la défaite peut être mortelle. C'est de quoi
faire hésiter la main qui a le pouvoir de donner le coup de télégraphe.
Il se peut que la paix armée, en se prolongeant, paraisse à la fois par
trop lourde et par trop absurde et que la raison et l'humanité exercent
leurs droits. Peut-être encore faudra-t-il écouter les plaintes des
«déshérités» et réduire les budgets de guerre, pour permettre aux
mineurs de Flandre, de Westphalie et de Silésie de rester un peu plus
longtemps à table, et de dormir deux heures de plus. Mais voilà de bien
vagues espérances.