objet désirable, si elle ne diminuerait pas l'énergie originale des
génies nationaux, si la meilleure façon de servir l'humanité serait de
créer une banalité humaine, si de nouvelles vertus surgiraient pour
remplacer les vertus de guerre. C'est une autre question de savoir si la
paix universelle et perpétuelle n'est pas radicalement, _naturellement_
impossible. Questions très hautes, solubles seulement pour qui saurait
le principe et la fin des choses, insolubles par conséquent. Laissons
donc cette métaphysique, si poignante qu'elle soit; mais alors il faut
résolument considérer les possibilités de l'avenir.
À la fin du siècle dernier, nous avons distingué en Europe trois
régions: Centre et Occident, Angleterre, Russie, pour montrer que les
guerres perpétuelles entre les États de la première avaient fait la
fortune des deux autres. L'Angleterre, au cours de la période
contemporaine, a étendu considérablement son domaine colonial; elle y
ajoute tous les jours, et elle parle, à l'heure présente, de l'organiser
en empire. La Russie, en même temps qu'elle s'agrandit, se fortifie.
Chaque année y voit un progrès nouveau: le champ de blé multiplie les
grains, et la vigne, les raisins; la fécondité de l'homme égale celle de
la terre; les industries s'acclimatent et prospèrent, le crédit de
l'État s'affermit, tout cela régulièrement, sans bruit, avec la
tranquillité que mettent dans leurs œuvres les forces calmes de la
nature. Or il n'est pas une discorde du continent qui ne serve
l'Angleterre et la Russie: le conflit franco-allemand et les malentendus
entre la France et l'Italie assurent à l'Angleterre la sécurité de sa
domination. La question d'Alsace équivaut pour la Russie au doublement
de son armée. Les puissances centrales travaillent donc au développement
des deux ailes de l'Europe. Ce doit être, à tout le moins, un sujet de
réflexions pour l'Allemagne, que le progrès continu de ses voisins de
l'Est. Si elle a encore des philosophes en politique, ceux-ci ont un
beau sujet à étudier dans «le devenir» russe. Le phénomène d'une si
grande nation, où la richesse et les forces modernes croissent, tandis
que l'état d'esprit demeure celui de l'Occident au temps des croisades,
mérite leur méditation.
Considérons à présent la situation de l'Europe dans l'univers. Il y a un
siècle, elle était le seul personnage historique: il y en a un second
aujourd'hui. Les conséquences les plus graves des découvertes du
quinzième siècle commencent à apparaître. L'Amérique n'est plus une
annexe de l'ancien continent: une série de révolutions a transformé les
colonies en peuples. Comme l'Europe, l'Amérique est pleine de nations.
Nous disons «l'Europe» pour désigner une sorte de communauté politique;
l'Américain dit, avec la même intention «l'Amérique». L'Amérique a le
sentiment du contraste qu'elle fait avec l'Europe politique et
militaire; elle en a l'orgueil. Ce contraste même lui donne une sorte
d'unité. Il permet à des esprits aventureux de parler de
_panaméricanisme_.
D'ancien à nouveau monde, les relations ne sont pas nécessairement
pacifiques. Jusqu'à présent, celui-ci n'a pas eu de politique
extérieure, mais la doctrine de Monroe, «l'Amérique aux Américains», est
une politique. Si jamais elle est appliquée aux continents, aux îles
(les signes précurseurs ne manquent point), elle mettra aux prises les
deux mondes.
La civilisation américaine est pacifique: toutes ces nations nouvelles
croissent et multiplient dans la paix. La paix semble donc être leur
vocation; mais, comme si elle était contraire à l'ordre éternel des
choses, les États-Unis commencent à employer les excédents de leurs
recettes à construire des vaisseaux de guerre. Les armements ruinent
l'Europe, et la richesse américaine produit des armements.
Il ne s'agit pas de chercher, en terminant, l'originalité facile du
paradoxe. Après avoir descendu le cours du temps, il est naturel de
vouloir le précéder du regard dans l'avenir. Après avoir pris son élan
si loin dans le passé, il est impossible de s'arrêter net au seuil des
temps futurs. Après qu'on a vu tant de changements, des États naître et
mourir; des empires crouler, qui s'étaient promis l'éternité, il faut
bien prévoir de nouvelles révolutions, des morts et des naissances.
Toute force s'épuise; la faculté de conduire l'histoire, n'est point une
propriété perpétuelle. L'Europe, qui l'a héritée de l'Asie, il y a trois
mille ans, ne la gardera peut-être pas toujours.
Janvier 1890.