est éclairée par la pleine lumière de l'histoire. Nous en connaissons
les acteurs intimement par des informations qu'ils nous ont données sur
eux-mêmes ou que d'autres ont écrites pour nous. Presque tous ces
personnages ont du charme, et quelques-uns sont grands. Les documents ne
sont pas seulement aisés à lire: beaucoup sont des monuments de notre
littérature. C'est pourquoi nous grossissons l'importance des épisodes
de cette période historique. Lorsque plusieurs centaines d'années se
seront écoulées, et que la perspective se sera faite sur ces belles
guerres et sur ces beaux traités, l'historien ne fera pas une grande
place dans l'histoire générale du monde à ces deux siècles que l'Europe
occidentale a si mal employés.
Or, il se trouva qu'après qu'elle eut vidé ses querelles, l'intérêt de
l'histoire était ailleurs: à l'extrême Occident, où l'Angleterre
devenait la grande puissance coloniale; à l'Orient, où grandissaient des
puissances, anciennes et nouvelles.
_L'Europe orientale._
L'organisation de l'Orient est, en somme, le fait capital de la période
moderne. L'âge précédent y avait agi par efforts irréguliers et par
improvisations brillantes. Il est vrai, des royaumes étaient nés dans
cette région: Hongrie, Bohême, Pologne, qui, avec les États Scandinaves,
nécessairement mêlés aux choses d'Orient par la Baltique, composèrent
une série d'êtres nouveaux. Mais la colonisation des côtes avait été
désordonnée: les Scandinaves et les Allemands se l'étaient partagée;
ceux-ci avaient fondé deux États chevaleresques, qui subsistaient
encore, amoindris et caducs, au quinzième siècle. Au Sud-Est, la Turquie
complétait l'aspect incohérent et pittoresque de l'Orient à la fin du
moyen âge.
À la fin des temps modernes, tous ces États sont en décadence, ou ne
sont plus.
La Pologne est morte de son anarchie politique, cyniquement entretenue
par ses voisins.
La Bohême et la Hongrie sont des pays de la monarchie autrichienne.
La Suède avait été, au dix-septième siècle, avant la Prusse, un État
organisé pour produire une armée; mais les rois surmenèrent le pays et
dépensèrent ses forces dans des entreprises trop grandes. L'ambition
prussienne fut toujours à objet précis, limité, tangible immédiatement;
dès qu'un bénéfice était réalisable, elle le réalisait. Il y a toujours
eu de la chimère et de l'aventure, à la façon normande, dans l'ambition
suédoise. La Suède a essayé de dominer l'Allemagne, d'arrêter la Russie,
de faire de la Baltique un lac suédois; son roi a voulu devenir roi de
Pologne: c'était trop. Charles XII a perdu son armée dans les steppes
russes. Alors, suivant la prédiction faite à Vienne, au début de la
guerre de Trente ans, le roi de neige fondit.
La Turquie avait débordé sur l'Europe au seizième siècle, dans la
ferveur première de sa fortune. Ensuite, elle s'était défendue et
maintenue, avec des retours offensifs heureux, grâce à une organisation
militaire barbare, mais très puissante. L'organisation dépérit peu à
peu. Quand les janissaires eurent pris femme et furent devenus pères de
famille, ils cessèrent d'être la milice terrible, et la Turquie
s'amollit.
Sur ce fond de déchéances et de ruines ont grandi la Prusse, la Russie
et l'Autriche. Ces trois puissances militaires se partagent l'Orient;
elles ont mis de l'ordre, à leur façon, dans le chaos. Par là même,
leurs destinées sont associées dans une certaine mesure. Ensemble, elles
ont modifié l'histoire politique de l'Europe, en ruinant la
prépondérance de la France par la destruction et l'amoindrissement des
États que notre politique tenait au bout de ses fils: Suède, Pologne et
Turquie.
Il y a donc une Europe orientale, qui fait masse contre l'occidentale,
mais elle est divisée contre elle-même. Les ambitions des cours de l'Est
sont contradictoires. Après la suppression des pays intermédiaires, la
Prusse et l'Autriche confinent à la Russie; l'Autriche et la Russie se
rapprochent sur le Danube. À qui seront les dépouilles de la Turquie? À
qui, l'honneur de réveiller les peuples endormis sous le joug ottoman?
Des trois copartageants de la Pologne, lequel prévaudra sur les deux
autres? Les rois de Prusse, successeurs des margraves du Nord, et les
empereurs Habsbourg, successeurs des margraves de l'Est, ont fait
affaire avec l'ennemi slave; ils ont reculé la frontière allemande, mais
rapproché la frontière russe. Qui a conclu le meilleur marché, de la
Prusse, de l'Autriche ou de la Russie? Les trois potentats qui avaient
commis cet épouvantable abus de la force étaient précisément occupés au
partage, quand l'ère de la Révolution française s'ouvrit dans le monde.
_Les mœurs et les idées nouvelles._
L'histoire politique de la période moderne est donc toute remplie par la
guerre. Elle a certainement de très belles pages. Elle nous émeut,
lorsqu'elle est animée par des passions religieuses, et que, dans la
foule des tués, se trouvent des martyrs. Elle nous intéresse, quand elle
nous montre soit le développement d'une nation, comme la France et
l'Angleterre, soit la création d'un État factice, comme la Prusse. Elle
est un emploi des dons naturels des différents pays, et une mise en
œuvre du génie, de la discipline et du courage. Mais elle est sans
principes, sans frein d'honnêteté ni d'honneur, sans générosité, sans
pitié. Les nations vivent entre elles comme les hommes à l'état de
nature. Le dernier grand acte de la politique en Europe avant la
Révolution est un assassinat, tranquillement prémédité, exécuté
froidement.
La vie intellectuelle et morale des temps modernes préparait d'autres
conceptions à la politique.
Depuis le quinzième siècle, les mœurs se sont adoucies et policées. Les
hommes et les châteaux se sont dévêtus de l'appareil de guerre: le
chevalier est devenu un cavalier, et le tournoi, un carrousel. Les
isolés d'autrefois, ceux des donjons et ceux des communes, ont pris le
goût de «la société» et de «la politesse». L'art, qui était jadis œuvre
de corporation; la philosophie, les lettres et les sciences, qui étaient
choses d'église et d'école, sont sortis des milieux privilégiés, pour se
répandre librement dans la société.
La Renaissance a étudié l'homme et la nature, qu'elle a reconquis sur la
foi et sur le parti pris de ne pas observer. Dans le commun effort vers
la vérité, chaque pays a mis sa marque, mais partout, circule un esprit
commun, international par définition, l'humanisme.
L'expression de l'esprit du moyen âge avait été la scolastique,
c'est-à-dire le raisonnement sur des textes; celle de l'humanisme fut la
raison, c'est-à-dire l'affirmation de la vérité, évidente ou démontrée.
La raison ne pouvait point ne pas être révolutionnaire, puisqu'elle
niait la tradition et bâtissait sur «table rase». Elle sembla d'abord
toute désintéressée, haute et sereine, mais elle s'abaissa bien vite à
regarder la vie, les mœurs et la politique; les trouvant déraisonnables,
elle entra en guerre contre la déraison, et devint la philosophie du
dix-huitième siècle.
Cette puissance nouvelle est dangereuse. Tout en se faisant pratique,
elle est demeurée absolue; elle est ignorante, ne sachant point la
légitimité historique des états de choses; elle ne comprend plus les
cathédrales et elle enveloppe les origines, c'est-à-dire les causes,
dans un dédain, très léger, pour la «barbarie gothique». Elle ne voit
pas les nations et prétend imposer à l'humanité, comme à un être réel,
l'uniformité de ses principes et la banalité du sens commun. Ses erreurs
seront expiées cruellement, mais il ne faut pas oublier les bienfaits de
«la philosophie».
L'esprit du dix-huitième siècle, en même temps qu'il agissait dans
chacun des pays de l'Europe, préparait par des voies diverses des
modifications profondes dans les rapports internationaux. Les théories
des économistes sur l'efficacité, sur la dignité et la liberté du
travail, leur «Laissez faire, laissez passer» étaient l'absolue
contradiction de l'ancienne politique commerciale. L'idée partout
exprimée et qui s'est imposée aux rois, que la souveraineté est, non pas
une propriété d'où l'on tire des jouissances, mais une magistrature qui
prescrit des devoirs, rejetait le prince au second plan, mettait le pays
au premier, et devait tôt ou tard substituer à la politique des
souverains celle des peuples. La philosophie, en prêchant la tolérance
et en rejetant la religion, sécularisait la politique. Enfin elle
préparait confusément un avenir de nouveautés par les idées générales et
généreuses d'humanité et de justice; par des utopies, comme celle de
l'abbé de Saint-Pierre; par les préjugés mêmes contre le passé; par la
haine irréfléchie de toutes les coutumes et la coalition des sarcasmes
contre «les traces de la barbarie»; par l'affirmation que «les choses ne
peuvent durer comme elles sont», et que les générations prochaines
«verront de belles choses»; par l'_Adveniat regnum tuum_ adressé à «la
lumière».
À la fin du dix-huitième siècle, notre pays ne conduit plus la politique
générale. Les deux dernières grandes guerres, celle de la Succession
d'Autriche et celle de Sept ans, lui ont été funestes: la seconde a
porté atteinte à l'honneur de la monarchie. Sur terre et sur mer, la
France est diminuée; la revanche qu'elle prend sur l'Angleterre par la
guerre d'indépendance de l'Amérique ne compense pas les désastres
antérieurs. Mais cette guerre est autre chose qu'une entreprise de
représailles. C'est une œuvre de l'esprit nouveau, une très noble action
faite avec un enthousiasme sincère. La France est déchue dans l'ancien
monde politique, mais c'est elle qui, avec le plus d'énergie, le dénonce
et le renie. Elle tient et va sonner la trompette du jugement.
NOTRE SIÈCLE
_La destruction de l'Europe._
Jamais pays n'a autant agi sur l'Europe, que la France entre 1789 et
1815. À la poursuite de deux rêves, rêve d'une guerre contre les rois
pour les peuples, rêve de la fondation d'un empire à la façon césarienne
ou carolingienne, nos armes ont foulé le continent, couchant au passage
nombre de hautes herbes, qui depuis ne se sont pas relevées.
Des sous-officiers promus généraux, ducs et rois, un officier devenu
empereur étaient des nouveautés, en présence des généraux lords,
archiducs ou princes. Ils sortaient tout armés, non d'une cour, mais des
entrailles mêmes d'un peuple. Généraux et empereur s'attaquent aux
antiquités. Ceux-là jettent dans le Rhin les mitres des archevêques
électeurs et couvrent de républiques l'Italie, terre classique des
tyrannies. L'empereur détruit à la journée d'Austerlitz le saint-empire
romain de la nation germanique. Quelques années après, «attendu» que le
pape use mal du pouvoir temporel que lui a conféré Charlemagne, son
«glorieux prédécesseur», Napoléon le lui reprend par un décret.
L'empereur couvre la Révolution d'un manteau archéologique. Les
souvenirs de Rome hantent sa mémoire, plus encore ceux de Charlemagne,
dont il a souvent prononcé le nom. Jusqu'à lui se prolongent, pour se
mêler à sa gloire et pour égarer son esprit, les dernières lueurs du
passé; mais la Révolution est en lui. Il la sert, quand il débrouille le
chaos allemand, quand il fait de l'Italie du Nord un royaume, quand il
emprisonne le pape après s'être fait sacrer par lui à Notre-Dame, quand
il essaye d'arracher la Pologne aux aigles copartageantes. Il la sert
encore, malgré lui et contre lui, quand, opprimant l'Europe pour
satisfaire sa fantaisie, il éveille l'âme du peuple espagnol et celle du
peuple allemand. Il est si bien la Révolution et le destructeur de
l'ancien régime, que sa chute est suivie d'un retour offensif de la
vieille Europe. Le grand despote est salué dans sa captivité de
Sainte-Hélène, il est vénéré, après sa mort, comme un libérateur, parce
qu'il a fait trembler le pape, l'empereur et le tzar.
_La Restauration de l'Europe._
Les vieilles monarchies, victorieuses en 1815, raccommodèrent, aussi
bien qu'elles purent, l'Europe que la France avait brisée. L'Orient fut
rétabli à peu près en l'état où l'avait laissé le dix-huitième siècle.
Le grand-duché de Varsovie, essai de reconstitution de la Pologne,
disparut. La Russie et l'Autriche demeurèrent les avant-gardes de
l'Europe, devant la Turquie reculant toujours. L'Italie fut de nouveau
partagée entre des princes, dominés pur l'Autriche, qui sembla reprendre
les vieux droits impériaux sur la Péninsule. L'Espagne retrouva sa
pauvre dynastie. L'Angleterre, qui avait dirigé de haut une coalition
permanente contre la France, fut plus que jamais la souveraine
incontestée des mers. L'œuvre de la Révolution paraissait anéantie.
Cependant la restauration n'avait pas été complète. L'Autriche n'avait
pas recouvré la Belgique: ce pays fut rattaché à la Hollande, afin que
le royaume des Pays-Bas pesât fortement sur la frontière de France.
L'Allemagne ne put être rendue à ses trois cents princes; le plus grand
nombre de ceux que la Révolution et l'Empire avaient écrasés demeurèrent
sous les ruines. Elle n'était avant la Révolution ni un État
monarchique, ni un État féodal, ni un État fédératif: elle devint une
confédération de trente-neuf membres. Cette confédération avait en elle
des germes de mort: les princes seuls y comptaient. Ils étaient fort
inégaux en puissance. La Prusse agrandie et chargée de la garde du Rhin
contre la France, était plus que jamais la rivale de l'Autriche, à qui
ses vieux titres de gloire et de prééminence avaient fait donner la
présidence de la diète siégeant à Francfort. Mais, si mal constituée
qu'elle fût, l'Allemagne était simplifiée. Elle se sentit rapprochée du
grand objet de l'ambition de ses patriotes: devenir une nation.
Ainsi l'ancien régime n'avait pu reprendre possession de toute l'Europe.
Les traités de 1815 avaient accepté des faits accomplis. Quelle que fût
leur œuvre, les princes la trouvèrent bonne, _viderunt quod esset
bonum_. Comme le Créateur, ils voulurent se reposer après avoir
constitué gardienne de l'Europe reconstituée, la Sainte Alliance. Mais
des idées avaient été répandues dans le monde, qui engendrèrent des
révolutions nouvelles.
_Le patriotisme révolutionnaire._
Si l'on excepte l'Angleterre, pays de transformations continues et
lentes, où le présent n'est point séparé du passé par des frontières
visibles, l'Europe s'est transformée depuis la Révolution. Avant 1789,
elle n'avait pas de vraies nations. Elle en est pleine aujourd'hui.
En France, le loyalisme de la noblesse, sentiment très noble, l'amour du
peuple envers le roi, sentiment très touchant, tenaient lieu de
patriotisme. Quand notre pays se détacha de la royauté par la faute des
rois, ce fut pour s'élever tout d'un coup à l'idée de l'humanité; car
nos écrivains du dix-huitième siècle ont retrouvé l'humanité, perdue
depuis le temps de Platon, de Sénèque et de Marc-Aurèle, ou, du moins,
remplacée, au moyen âge, par l'idée ecclésiastique de la chrétienté,
plus tard par l'idée politique de l'Europe.
La Révolution a créé la patrie, comme nous la sentons aujourd'hui.
Les révolutionnaires avaient beau être les disciples des philosophes, se
guider par des principes généraux et faire des lois de raison pure: ils
ont été des patriotes français. Au royaume de France ils ont substitué
la nation française, c'est-à-dire, une personne morale à une expression
politique.
Ils ont déclaré sacré et indivisible le sol national, traité
l'émigration comme un crime, l'invasion comme un sacrilège, proclamé,
avec un enthousiasme tragique et la déclamation du tocsin, le devoir de
tous envers la patrie en danger.
_Le principe des nationalités._
Cependant la nation française, en prenant conscience d'elle-même, ne put
se soustraire aux effets de son éducation philosophique. Dans ce code de
principes, qui est la _Déclaration des droits de l'homme_, elle n'a
point légiféré pour elle seule. «Le principe de toute souveraineté
réside dans la nation», dit _la Déclaration_. D'où il suit que les
nations, êtres collectifs composés d'hommes qui veulent vivre sous les
mêmes lois, ne doivent être ni gouvernés par des Étrangers, ni
incorporées en tout ou partie à des États étrangers: elles sont
indépendantes et indivisibles. De plus, elles sont libres: «La loi est
l'expression de la volonté générale. Tous les citoyens ont droit de
concourir personnellement ou par leurs mandataires à sa formation.»
La nation ainsi définie fait un contraste absolu avec les États
d'autrefois, qui groupaient, sans les réunir, des nations ou des
fragments de nations diverses, dont aucune ne faisait sa loi.
Ces deux maximes de la _Déclaration_ ont conduit en partie l'histoire de
notre siècle.
Au seizième siècle, au dix-septième siècle encore, il y avait des partis
religieux internationaux; en ce siècle-ci, ce sont les partis
politiques, les passions politiques, qui chevauchent par-dessus les
frontières. La Sainte Alliances des souverains était une
«internationale». Elle se proposait de conserver l'œuvre de réaction
faite à Vienne contre le principe de la nationalité consentie et celui
de la liberté politique. Dans chacun des pays de l'Europe, elle a eu sa
clientèle, mais aussi ses adversaires, les «nationaux» et les
«libéraux».
La lutte entre les deux camps a été dirigée par la France.
La France a vécu, depuis la Révolution, dans l'incertitude politique.
Ses ennemis et nous-mêmes, nous lui reprochons le nombre de ses
constitutions et ses révolutions périodiques. Cependant, qu'elle mette
plus d'un siècle à s'établir dans le régime nouveau, ce n'est point
matière à si grand étonnement: la révolution d'Angleterre, à la bien
comprendre, a duré plus longtemps. Mais, à travers toutes ces
fluctuations, la France a eu des idées fixes. Infidèle une fois à la
cause de la liberté politique, dont les mœurs ne s'apprennent pas en
cinquante années, elle est en progression démocratique continue. D'autre
part, elle a défendu envers et contre tous, même contre ses propres
intérêts, le principe des nationalités. C'est pourquoi elle a été
pendant la plus grande partie de ce siècle un moteur. Ses libéraux ont
donné le ton aux libéraux d'Europe; ses révolutions ont troublé tout le
continent. 1830 et 1848 ont mis en audace libéraux et nationaux de tous
pays; 1851 n'a point découragé les seconds. Après 1870, la France
représente plus que jamais les principes de liberté et de nationalité.
_Les nations nouvelles._
Considérons maintenant combien le principe des nationalités avait
d'obstacles à vaincre en 1815. La Belgique avait été réunie contre son
gré à la Hollande. L'attribution du Holstein au roi de Danemark mettait
des Allemands sous le gouvernement d'un Danois. L'Allemagne et l'Italie
étaient partagées en États souverains adversaires de toute constitution
nationale; de plus, l'Italie avait une des plus belles parties de son
territoire sous le joug autrichien. La Pologne était découpée entre
trois États; la Bohême et la Hongrie demeuraient incorporées, sans
droits, à la monarchie autrichienne; sur le Danube et dans la péninsule
des Balkans, diverses nationalités étaient gouvernées par le sultan.
Contre le principe nouveau étaient donc coalisées les puissances les
plus redoutables.
Cependant il a prévalu en beaucoup de points. L'Europe de 1890 ne
ressemble plus à celle de 1815.
La Grèce, la première, a recouvré une vie nationale, et la Belgique a
été détachée de la Hollande.
Les pays allemands ont été repris au roi de Danemark.
La Hongrie s'est assuré dans la monarchie autrichienne une constitution
particulière.
L'Allemagne et l'Italie, ces victimes du sacerdoce et de l'empire, se
sont faites nations, et, par un retour fatal des choses, l'une a enfermé
le pape dans le Vatican, l'autre a rejeté hors de son sein le successeur
des empereurs.
Quelques satisfactions ont été données au sentiment national des pays
slaves de la monarchie autrichienne.
Enfin, de la Turquie démembrée sont sortis, pour vivre à l'état de
nation, la Roumanie, la Serbie, le Monténégro. La Bulgarie et la
Roumélie ne reconnaissent plus que par un tribut la suzeraineté du
sultan; elles font aujourd'hui le stage de leur indépendance.
Il y a de très belles pages dans l'histoire de ces révolutions. À la
révolution hellénique ont contribué des sentiments poétiques:
l'admiration pour les héros de la guerre d'indépendance, et la
reconnaissance des hommes envers un pays qui a tant honoré l'humanité.
La révolution belge est une double application du principe des
nationalités: les Belges ont commencé par se détacher d'un État sous les
lois duquel ils ne voulaient point vivre; ensuite, en dépit des
affinités de race et de langage qui les attiraient vers la France, ils
se sont donné une vie nationale particulière.
Les nationalités slaves ont retrouvé leur âme avant de revendiquer leur
droit à l'existence. Les chants de leurs vieux poètes, les récits de
leurs historiens, les légendes de leur passé lointain les ont révélées à
elles-mêmes, si bien que leurs écrivains patriotes, grammairiens ou
historiens, peuvent être considérés, chose nouvelle en ce monde, comme
des fondateurs d'États.
Voici donc la grande originalité de notre siècle. Un principe,--non plus
une convenance princière, un mariage, un testament, l'ambition de
vaincre et de conquérir,--a provoqué plusieurs guerres, dont la
conséquence a été, non pas des acquisitions territoriales ou des
destructions de peuples, mais la reconstitution de nations anciennes ou
la création de nations nouvelles.
Le principe des nationalités a donc célébré des victoires, mais les plus
rudes combats restent à livrer. Des raisons diverses en empêcheront le
triomphe complet et définitif.
_Imperfection de l'œuvre.--Incertitude de définition._
D'abord, la cause est obscurcie par une incertitude de définition. Pour
nous, Français, une nationalité est une œuvre de l'histoire, ratifiée
par la volonté des hommes; les éléments dont elle se compose peuvent
être très différents par leurs origines: le point de départ importe peu;
le point d'arrivée, seul, est essentiel.
La nationalité suisse est la plus accomplie de toutes: elle comprend
trois familles de peuples, dont chacune parle sa langue. Comme le
territoire suisse est, en outre, prélevé sur trois régions
géographiques, déterminées par de hautes montagnes, la Suisse, qui a
vaincu la fatalité de nature sous les deux espèces ethnographique et
géographique, est un phénomène unique et admirable. Mais elle est une
confédération, et, depuis longtemps, un pays neutre. Sa constitution n'a
pas été mise à la grande épreuve du fer et du feu.
La France, avec des races diverses, celtique, germanique, romaine,
basque, a composé l'être politique qui ressemble le plus à une personne
morale. Les Bretons et les Alsaciens qui n'entendent pas tous la langue
de son gouvernement n'ont pas été, dans les jours d'épreuve, les moins
dévoués de ses enfants. Parmi les grandes nations, elle est, par
excellence, la nation.
Ailleurs, la nationalité se confond ou tend à se confondre avec la race,
chose de nature, et, par conséquent, sans mérite.
Tous les pays qui n'ont pas su faire avec les races une nation, sont
plus ou moins troublés dans leur existence. La Prusse n'a pas su
nationaliser (il faut bien employer ce mot) ses Polonais: elle a, pour
ne parler en ce moment que de celle-ci, une question polonaise.
L'Angleterre a une question irlandaise. La Turquie et l'Autriche ont un
choix de questions. Les peuples de l'empire autrichien demandent à
l'empereur d'être allemand, hongrois, tchèque, croate, voire même
italien. Ils ne s'insurgent pas contre lui: chacun d'eux lui offre, au
contraire, une couronne, mais le temps est passé où une seule tête
pouvait porter plusieurs couronnes: toute couronne aujourd'hui est
lourde.
Ces revendications des races ne sont pas seulement une cause de troubles
intérieurs; les agitations qu'elles provoquent peuvent amener de grandes
guerres. Personne apparemment ne s'interposera jamais entre l'Irlande et
l'Angleterre, mais, dès qu'il s'agit de querelles d'Allemands et de
Slaves, interviennent les deux forces opposées du pangermanisme et du
panslavisme, produits redoutables et conséquences dernières du
patriotisme ethnographique.