siècles, par les révolutions. Elle a été poussée par des mobiles divers,
par l'orgueilleux souvenir, gardé sur l'écusson royal, du temps où un
roi anglais régnait sur la France, par l'ambition de parader sur le
continent--«Qui je défends est maître,» disait Henri VIII;--par la
passion contre le catholicisme personnifié en Philippe II; par l'intérêt
commercial. Les Stuarts vendent à Louis XIV la politique de la couronne,
afin d'employer le prix du marché contre les libertés publiques et la
conscience religieuse de leurs sujets. Mais, dès que l'Angleterre
s'appartient, elle se dégage de tous les préjugés, de toutes les
fantaisies et de toutes les faiblesses. Elle fait sans scrupule de la
politique pratique. Elle se mêle aux affaires du continent, où elle joue
un grand rôle, sans générosité, puisqu'il est sans péril, et qu'elle n'y
engage point ses forces vives. Elle travaille au maintien de
l'équilibre, toujours contre la France à qui elle interdit de s'étendre
aux Pays-Bas, et qu'elle veut empêcher de se subordonner l'Espagne. Et
toujours elle fait naître ou saisit les occasions d'accroître son empire
colonial.
Sa vocation en effet lui avait été révélée: la mer enfin avait séduit
l'Angleterre. Parmi les puissances coloniales, elle fut la dernière à se
mettre en mouvement. Elle eut cette bonne fortune que d'autres avaient
occupé les pays de l'or et des épices. Ses premiers colons s'établirent
sur les côtes de l'Amérique du Nord, sur un sol de labeur. Elle n'eut
pas de raison pour capter les produits de leur travail, et les laissa
travailler à leur guise. Parmi ces colons, beaucoup allaient chercher au
delà des mers, non le gain, ni l'aventure, mais la liberté d'adorer Dieu
selon leur conscience. Peu à peu se réunissaient là les éléments d'un
peuple. Il est vrai que ce peuple finit par réclamer son droit à
l'indépendance; mais ce n'est pas un petit honneur que d'avoir créé de
toutes pièces une nation comme les États-Unis. L'Angleterre, d'ailleurs,
accrut énormément son commerce avec les pays anglo-saxons, après qu'ils
se furent affranchis, et c'était de quoi la consoler.
Puis, elle garda le Canada, conquis sur la France. Elle prit des îles,
et se donna des stations aux bons endroits, dans toutes les mers. Elle
nous enleva l'empire de l'Inde. Bref, à la veille de la Révolution, avec
sa flotte de guerre, sa flotte marchande, son immense commerce,
l'activité manufacturière qui s'éveille en elle, elle est la grande
nation maritime. Son isolement, la solidité de sa constitution, ses
mœurs la mettant à l'abri des tremblements du continent, elle sera la
plus redoutable ennemie de la France.
_L'Orient.--La Prusse_.
Retournons maintenant au nord et à l'orient de l'Europe. Les plus graves
événements s'y sont passés. Parmi les puissances anciennes, les unes
sont déchues; d'autres, comme l'Autriche et la Prusse, ont grandi. Une
puissance nouvelle très considérable, la Russie, est entrée en scène.
Les Hohenzollern ont achevé de fabriquer la Prusse. Électeurs de
Brandebourg, ils héritèrent dans les premières années du dix-septième
siècle de duchés rhénans et de la Prusse des Teutoniques, transformée en
duché. Un même prince régna dès lors sur la Vistule, sur l'Elbe et sur
le Rhin. Rien n'était moins nécessaire ni moins naturel, car ces trois
pays se connaissaient à peine; ils n'avaient aucun souvenir commun; ils
ne se ressemblaient pas. Mais tous trois ont été foulés par la guerre au
dix-septième siècle. Les duchés rhénans ont été un terrain de combat
pour la France et la Hollande contre l'Autriche et l'Espagne; le
Brandebourg, pour la Suède contre l'Autriche; en Prusse se sont
rencontrés Polonais, Suédois, Autrichiens et Russes. La nécessité d'être
prêts pour toutes les luttes, puisqu'ils avaient la certitude d'y être
impliqués, a commandé aux Hohenzollern l'effort perpétuel du combat pour
l'existence.
Fondre en un État ces provinces dont l'histoire et les mœurs étaient si
différentes, employer leurs forces à des fins communes, relier les uns
aux autres les anneaux de cette chaîne coupée: ce plan, qui s'imposait,
fut suivi. Magdebourg, Halberstadt et Minden, acquis en 1648, marquèrent
des étapes sur la route de Berlin au Rhin. La Poméranie, acquise en deux
fois, donna un littoral au Brandebourg. Après la conquête de la Silésie,
il eut l'appui de la montagne. Après la spoliation de la Pologne, le
Brandebourg et la Prusse, ces deux parties essentielles de l'État,
furent soudés ensemble.
Après ces annexions, l'État des Hohenzollern restait un édifice
singulier, composé d'un corps et de deux ailes, dont l'une s'allongeait,
rompue en fragments, jusqu'au Rhin, et l'autre jusqu'au Niémen; mais le
gouvernement rassemblait cette force éparse. Des princes, dont les
territoires étaient des champs de bataille, ne pouvaient pas ne pas être
des autocrates militaires, exigeant de leurs sujets l'obéissance
passive. _Nicht raisonniren_, ici on ne raisonne pas: telle était leur
devise. Il fallait bien qu'ils fussent économes, et qu'ils missent en
valeur toutes les forces productives. Et dans cette Allemagne, où les
moindres potentats mettaient leur honneur à enlaidir les splendeurs et
parodier les vices de Versailles, les patriotes regardaient avec orgueil
des princes toujours peinant et qui se vantaient d'être les premiers
serviteurs de leur État.
D'ailleurs, les Hohenzollern se distinguaient, entre les princes
allemands, par une dignité supérieure. L'Ordre teutonique, après sa
défaite du quinzième siècle, avait dû se reconnaître vassal du roi de
Pologne. Le duc de Prusse, successeur de l'Ordre, faisait donc hommage à
cet étranger; mais les Électeurs de Brandebourg, dès qu'ils eurent
hérité du duché, voulurent s'affranchir de cet humiliant devoir. Une
guerre ayant éclaté entre les rois de Suède et de Pologne, au lendemain
de la paix de Westphalie, l'Électeur-duc promena sa fidélité de l'un à
l'autre, c'est-à-dire qu'il trahit l'un après l'autre, pour obtenir de
tous les deux la reconnaissance de sa souveraineté. La guerre finie, il
fut, en effet, un souverain. Il y eut un coin de la terre, où le
Hohenzollern n'eut au-dessus de sa tête personne, excepté Dieu.
Dans l'Allemagne d'alors, il ne pouvait y avoir de roi, puisque
l'empereur était, en théorie, le seul souverain, mais un prince allemand
pouvait être roi d'un pays étranger. L'électeur de Saxe était roi de
Pologne; l'électeur de Brandebourg eut l'ambition d'être roi de Prusse;
il prit la couronne, en 1700, avec l'agrément de l'empereur. Quelques
années après, un Hanovrien héritait du trône d'Angleterre. C'était peu
de chose que la Prusse en comparaison de l'Angleterre ou même de la
Pologne: les rois de ces deux pays se considéraient comme de hauts
potentats à côté de leur frère de Prusse, mais ni l'un ni l'autre
n'était le maître dans son royaume et, chez tous les deux, la qualité de
roi étranger effaçait presque celle de prince de l'Empire. La Prusse,
bien que réputée terre étrangère, était allemande; le pouvoir royal y
était absolu; le royaume, précisément parce qu'il était petit et
modeste, n'absorba point les Hohenzollern. Ceux-ci devinrent princes
européens, mais demeurèrent princes d'Allemagne, et la dignité royale
leur donna plus d'autorité dans l'empire. Pour ces motifs, ils firent
une affaire moins brillante, mais meilleure que les électeurs de Hanovre
et de Saxe.
Depuis longtemps, le Brandebourg était l'adversaire désigné de
l'Autriche, à laquelle il inspirait de l'inquiétude dès le seizième
siècle. Entre eux, la disproportion était grande, mais le Brandebourg
représentait l'opposition de l'Allemagne du Nord contre l'Allemagne du
Midi, et du protestantisme contre le catholicisme. Quand l'électeur fut
promu roi, le conflit des deux maisons devint inévitable. La Prusse,
d'ailleurs, compensait sa faiblesse par la supériorité de son
gouvernement. Le second roi de Prusse, Frédéric-Guillaume Ier, est tout
petit encore et très humble envers l'empereur, mais ce monarque de
2500000 sujets avait une armée presque égale en nombre à celle de
l'Autriche et meilleure, des finances en très bon ordre, point de
dettes, des économies accumulées en trésor.
À cela, Frédéric II ajouta le génie. Frédéric II, roi de Prusse, c'est
une intelligence et une volonté qui manœuvrent une force. Il a professé
le plus large mépris des habitudes, des traditions et des droits; il a
battu l'empereur plus souvent et plus complètement qu'il ne convenait à
un membre de l'empire; il a vaincu, lui nouveau venu, de vieilles
monarchies. Il n'a pas seulement accru son territoire, de la Silésie et
des provinces polonaises: il a créé la Prusse moderne et forcé l'entrée
du collège des grandes puissances. Son œuvre a le caractère, la
promptitude, l'importance d'une révolution. Cet État, qu'il a poussé au
premier rang, ne ressemble à aucun autre. Il est allemand sans l'être.
Il est un parvenu, et pourtant il a de longs souvenirs: les Hohenzollern
sont antiques comme l'empire; le Brandebourg est un électorat depuis le
treizième siècle; la Prusse est le domaine héroïque des chevaliers
allemands du moyen âge. Cet État est vieux et jeune en même temps. Il a
le choix entre deux destinées, propre comme il est aux œuvres de
réaction ou aux œuvres de révolution. C'est une arme à deux tranchants,
qui frappera de l'un et de l'autre, selon l'heure et le lieu, une arme
redoutable.
_L'Autriche._
Au moment où nous avons laissé l'Autriche, le domaine de la maison se
composait de l'Autriche, de la Styrie, du Tyrol, de la Carinthie et de
Trieste. Partie allemand, partie slave, partie italien, il formait les
assises de la future tour de Babel, au pied de laquelle devait éclater
de nos jours la confusion des langues.
Quatre causes déterminèrent la destinée moderne des Habsbourg: les
mariages qui firent de Charles-Quint l'héritier de la maison de
Bourgogne et des couronnes espagnoles; la fidélité de l'Autriche au
catholicisme; la coutume qui s'établit en Allemagne de toujours donner
l'Empire à un Autrichien; enfin l'acquisition de la Bohême, et de la
Hongrie au seizième siècle, et d'une partie de la Pologne, au
dix-huitième.
C'est la réunion des héritages autrichien, bourguignon et espagnol qui a
mis aux prises les Habsbourg et les Bourbons. C'est parce que l'Autriche
a été le champion du catholicisme que la France a trouvé des alliés en
Allemagne, et qu'elle a pu, en y portant la guerre, aider les princes à
devenir de petits souverains. L'office impérial a donné quelque cohésion
au disparate ensemble de la monarchie. Enfin l'acquisition de la Bohême,
de la Hongrie et d'une partie de la Pologne a fait de l'Autriche un État
de transition entre l'Europe occidentale et l'Europe orientale.
_Différence essentielle entre la Prusse et l'Autriche._
En acquérant le royaume hongrois, un royaume slave et un fragment d'un
autre pays slave, le chef de la maison des Habsbourg semblait remplir
l'office de la vieille Marche d'Autriche, élevée jadis pour défendre les
frontières de la chrétienté contre les Slaves du Danube et contre les
Avares. Il avait fait une plus brillante fortune que le roi de Prusse,
successeur de ces margraves du Nord, institués jadis contre les Slaves
de l'Elbe; mais cette fortune était aussi moins solide.
Le roi de Prusse règne sur plusieurs pays qui n'étaient pas allemands
d'origine: Brandebourg, Lusace, Silésie, Poméranie, Prusse, Pologne;
mais, à l'exception du dernier, tous sont devenus allemands. Les vieux
Prussiens sont morts jusqu'au dernier: de leur langue, il reste quelques
mots, objet de curiosité pour les philologues. Morts, les Slaves du
Brandebourg et de la Poméranie. Des Slaves survivent en Lusace et en
Silésie, mais noyés dans la population allemande, objet de curiosité
pour les ethnographes. Le roi de Prusse, électeur de Brandebourg, a pris
pour son titre électoral le nom de _Brannybor_, ville slave, et pour son
titre royal le nom de la Prusse, pays lithuanien; mais ces noms
étrangers sont comme des dépouilles opimes que porte un roi allemand, en
souvenir de la victoire de sa race sur des races ennemies.
Il y a, au contraire, dans la monarchie autrichienne, une Bohême toute
peuplée de Tchèques, une Hongrie toute peuplée de Hongrois, une
Transylvanie toute peuplée de Roumains. Les Slaves sont vivants dans
toute l'Illyrie; vivants, les Italiens dans les annexes italiennes;
vivants, les Polonais en Pologne. Quand l'esprit national, à son éveil,
s'insurgera contre les conventions qui ont enfermé en un même corps tant
d'âmes diverses, l'Autriche sera singulièrement menacée. Mais, dans la
période où nous sommes, ce danger n'était pas sensible: les Habsbourg
règnent tranquillement au dix-huitième siècle. La monarchie souffrait
d'une certaine lenteur; elle était lourde, et point dans la main, mais
elle obéissait.
Remarquons seulement deux faits. L'Autriche s'est laissé prendre la
Silésie par le roi de Prusse Frédéric II, et celui-ci a organisé contre
elle une coalition de princes allemands, quand elle a voulu revendiquer
la Bavière; il lui a interdit tout accroissement en Allemagne. D'autre
part, le chef de la maison d'Autriche, devenu roi de Hongrie, avait la
mission de refouler l'Infidèle et de lui reprendre le territoire
hongrois, que le Turc possédait en grande partie. Il le reprit en effet,
et la monarchie des Habsbourg devint alors une grande puissance
danubienne. Voilà des présages: route barrée au nord et à l'ouest,
ouverte à l'est.
_La Russie. Retour sur le moyen âge._
Pendant que les deux États germaniques de l'Est s'avançaient ainsi en
terre slave, un nouvel État oriental achevait de se former: une grande
puissance slave s'organisait.
Nous avons pu jusqu'ici négliger la Russie: elle n'avait presque rien de
commun avec l'Europe, qui finissait aux frontières de l'Allemagne et de
ses annexes. Pendant tout le moyen fige, son histoire est perdue dans la
confuse histoire de l'Orient européen. Au neuvième siècle, la Russie est
séparée de la Baltique par des populations de race finnoise et
lithuanienne. Entre elle et la Germanie carolingienne, se trouvent les
Slaves de l'Elbe, de l'Oder, de Bohême, de Moravie, de Lusace, de
Pologne. La communication avec l'Euxin et le Danube lui est interdite
par des tribus asiatiques qui se succèdent dans ces régions.
Ainsi des remparts de peuples se dressent entre les Russes et l'Elbe et
le Danube, qui sont alors les frontières de l'histoire, entre les Russes
et la Baltique et l'Euxin, ces deux golfes des deux grandes mers
historiques. Il fallait percer ces masses avant d'arriver à l'Europe.
Ce fut l'Europe qui s'avança d'abord vers la Russie.
Des aventuriers venus de Suède, à la fin du neuvième siècle, établirent
leur domination sur les Slaves de Novgorod. Ils oublièrent vite leur
origine Scandinave. Un premier pays russe, dont Novgorod, puis Kief
furent les villes principales, se dessina sur la carte dans la grande
plaine du Nord-Est.
Par terre s'avança l'Allemagne: les margraves de Brandebourg soumirent
les peuples entre l'Elbe et l'Oder. La culture occidentale et le
christianisme pénétrèrent en Bohême, en Pologne et en Hongrie. Mais la
Russie reçut des Grecs schismatiques son organisation religieuse. C'est
Constantinople, qui convertit le grand prince Wladimir, à la fin du
neuvième siècle. Dès lors, il fut décidé que la Russie n'entrerait
point, comme la Pologne et la Bohême, dans le système de l'Église
d'Occident. D'autre part, comme elle était séparée de Constantinople par
des masses barbares, elle ne se rangea point, à côté des Slaves des
Balkans, dans la clientèle de l'empire grec. Elle s'annonçait ainsi
comme chose nouvelle et originale. Mais ce n'était qu'une première lueur
incertaine. La Russie se décomposa en principautés et en républiques. Au
treizième siècle, elle tomba presque tout entière sous la domination des
Mogols. L'Asie, s'étendant sur l'Europe, lui prenait la Russie.
L'Europe continue de s'avancer: Scandinaves, Allemands, Polonais
renversent la barrière que formaient les petits peuples de la Baltique.
Les Suédois prennent possession de la Finlande; les Allemands, de la
Livonie et de la Prusse. Voilà les Russes en contact direct avec
l'Occident. Un moment, toute la côte, depuis le golfe de Finlande
jusqu'à la Poméranie, appartient à l'Ordre teutonique, dont le grand
maître relève du pape et de l'empereur. Mais, au quinzième siècle, la
Pologne, unie à la Lithuanie, s'interpose entre l'Allemagne et la
Russie. Elle enlève à cette dernière de vastes territoires. Il semble
alors qu'à elle seule doive appartenir l'honneur de représenter en
Europe la race slave par un grand État indépendant.
Cependant la Russie se dégageait de l'étreinte des Mogols. Au
quatorzième siècle, un État nouveau s'était formé autour de Moscou
redevenue indépendante. En même temps qu'il se subordonnait des
principautés russes, il entamait la Mongolie européenne, dont des
fragments devaient vivre longtemps encore au nord de l'Euxin. Enfin,
lorsque disparut l'empire grec, le tsar se trouva tout à la fois
l'héritier du schisme grec, et le représentant de la chrétienté
orientale en face des Infidèles; à ce double titre, le successeur du
César de Byzance. Un immense avenir s'ouvrait devant lui.
_La Russie moderne._
Pendant les seizième et dix-septième siècles, le combat entre Allemands,
Scandinaves et Polonais dure toujours sur les rivages de la Baltique.
Les Russes y interviennent plusieurs fois avec une énergie où se révèle
leur volonté de se faire place, mais la Suède est dans toute sa force.
Elle fait de la Baltique un lac suédois. La Russie, trouvant la route
barrée de ce côté, commence à regagner sur la Lithuanie et sur la
Pologne une partie du terrain qu'elle a perdu; mais c'est à l'est et au
sud qu'elle fait les plus grands progrès. La conquête des khanats de
Khazan et d'Astrakan porte à la Caspienne sa frontière. Si les khans de
Crimée interceptent toujours la mer Noire, la suprématie du tsar s'étend
sur les Cosaques du Don, et la conquête de la Sibérie est commencée.
Au dix-huitième siècle grandit le colosse russe sur les ruines de la
Suède, de la Pologne et de la Turquie. À la première il prend Livonie,
Esthonie, Ingrie et une partie de la Carélie et de la Finlande; à la
seconde, les anciennes provinces russes lithuaniennes et une grande
partie du territoire polonais; à la troisième, la Crimée et le pays
entre le Bug et le Dniester. En même temps il entame la Perse, acquiert
la Géorgie, puis le pays des Khirgiz. La Russie a désormais accès à la
Baltique et à la mer Noire; elle est rapprochée du cœur de l'Europe et
s'étend vers le cœur de l'Asie. Elle est le seul pays du continent qui
se puisse accroître indéfiniment dans des contrées barbares. Son empire
extra-européen est contigu à l'Europe et se forme par une agrégation
successive, aisée, pour ainsi dire fatale, de peuples et de territoires.
_L'originalité russe._
À la fin de la période du moyen âge, nous comptions les États dont
l'Europe s'était accrue. Dans la période moderne, deux États nouveaux
apparaissent: les Provinces-Unies, dont la puissance a été courte, et la
Russie pays d'immense avenir; mais la Russie appartient-elle bien à
l'Europe?
Au neuvième siècle, au temps où l'Europe occidentale, régie par les
doctes Carolingiens, délibère dans les conciles et les assemblées sur de
hautes matières, les Slaves de la plaine russe, dans leurs villages
misérables, sont des barbares, presque des sauvages. Au treizième
siècle, alors que la France, dans la plénitude de la civilisation du
moyen âge, était gouvernée par le saint, dont la politique avait pour
devise qu'il ne faut «à nul tollir son droit», la Russie obéit à la
Horde d'Or, dont la capitale est, au bord du Volga, une ville en bois.
À la fin du quinzième siècle, au temps de la Renaissance, Iwan le
Terrible fait couper, ou coupe, de sa propre main, les têtes de milliers
de victimes, qu'il recommande ensuite aux prières de l'Église. Au
dix-septième siècle encore, les Russes, ces hommes dont les vêtements et
la barbe sont longs et flottants, ces femmes cachées sous des voiles
dans des litières closes, sont-ils les contemporains de Louis XIV? Le
tsar Pierre a supprimé barbes et voiles, mais il n'a pas changé les
âmes; il n'a pas voulu les changer. Il a introduit dans son empire les
instruments d'exploitation administrative, et les moyens de guerre
employés en Europe, mais il reste le tsar, le seigneur sans limites, le
père que l'on tutoie comme Dieu, et à qui l'on obéit comme à Dieu.
Contre son pouvoir, aucun pouvoir; point de bourgeoisie qui sonne le
beffroi et tende des chaînes au coin des rues; point de corps de juges
qui, chargé d'appliquer la loi, la défende contre l'arbitraire; point de
noblesse à qui l'orgueil du sang monte parfois à la tête, et qui préfère
la guerre à l'indignité de l'obéissance servile. En Russie, on est
esclave ou noble, mais on est noble quand on sert et dans la proportion
où l'on sert. Et dans l'immense pays, un clergé ignorant chante des
offices dont il ne comprend pas le sens, et allume les cierges devant
les ikones, que la foule adore le front contre la terre.
La Russie est entrée dans les affaires de l'Europe, mais elle n'est pas
Europe. Elle est autre chose: elle est la Russie.
_Conclusions sur l'histoire moderne. Les trois régions._
Au début des temps modernes, l'Angleterre est dans son île; la France et
l'Espagne commencent à se répandre au dehors; la Hollande naît et prend
place parmi les États qui comptent; l'Allemagne et l'Italie sont en
désordre; les États Scandinaves sont entraînés dans l'histoire générale
par le combat pour la Baltique et par la Réforme; la Pologne est forte;
la Bohême et la Hongrie gardent encore leur indépendance; la Turquie est
en pleine vigueur d'élan. La Russie n'est pas classée.
Tous ces pays ont été mis en relations les uns avec les autres, pendant
la période moderne, par la politique et la guerre. Il y a désormais une
Europe, dont les individus se connaissent, savent mutuellement leurs
desseins, s'allient quand leurs intérêts sont communs, se combattent
quand ils s'opposent.
Pourtant cette Europe est partagée en trois régions politiques, très
différentes: l'Angleterre, l'Europe occidentale, l'Europe orientale.
_L'Europe occidentale._
L'histoire de l'Europe occidentale a été dominée par les conséquences de
la politique des mariages. Cette région a été troublée pendant deux
siècles, parce que Maximilien, archiduc d'Autriche, ayant épousé la
fille de Charles le Téméraire, duc de Bourgogne, a marié son fils à
Jeanne la Folle, héritière des Espagnes. L'Espagne et la France se sont
épuisées à combattre, l'une pour garder les bénéfices de ces alliances,
l'autre pour conjurer les dangers qu'elles lui faisaient courir et
rompre les obstacles qu'elles opposaient à son accroissement. Tous ces
efforts, ces guerres et ces négociations, où s'illustrèrent de grands
princes, de grands ministres et de grands généraux, aboutirent, à peu de
chose près, au rétablissement du _statu quo ante bellum_. L'Espagne et
l'Autriche redevinrent des puissances distinctes; l'Espagne fut
renfermée chez elle; la France demeura ce qu'elle était, avec quelques
additions de territoire; les Pays-Bas, comme devant, n'appartinrent ni à
l'une ni à l'autre des deux rivales. Maigre résultat, à coup sûr! Aussi
ne faut-il pas tant admirer ce qu'on appelle dans les cours d'histoire
«la grande politique moderne».