Habsbourg. La politique française a beau jeu dans le corps désorganisé
de l'Empire. Elle paye les Électeurs et se flatte parfois d'acheter la
couronne impériale. Elle paye les princes protestants, ennemis naturels
de la catholique Autriche. Elle paye les princes catholiques, ennemis,
en leur qualité de princes, de la puissance impériale. On sait tout au
juste en France le prix d'un prince de tel ou tel rang, d'un ministre,
d'un conseiller ou d'une maîtresse: Versailles a le tarif des
consciences allemandes.
Au dix-septième siècle, les armées de l'Europe se donnent carrière entre
le Rhin et la Vistule, les Alpes et les mers du Nord. Pendant la guerre
de Trente ans, des armées françaises y vont vider la vieille querelle
entre les deux maisons et ruiner les prétentions des Habsbourg à la
monarchie de l'Europe. Des armées espagnoles y soutiennent la fortune de
l'orthodoxie catholique. Des armées danoises et suédoises y défendent la
cause de la Réforme, mais en même temps elles continuent le combat pour
la Baltique, commencé au moyen âge; car toutes ces mains pieuses de
catholiques et de protestants étaient des mains avides et prenantes.
Enfin l'Allemagne, divisée entre les deux partis, compliquait d'une
guerre civile les horreurs de la guerre étrangère. Les maux que ce pays
a soufferts ne se peuvent décrire: la guerre pendant trente années y a
nourri la guerre. Amis et ennemis ont vécu sur le sol et sur l'habitant,
menant bombance après les jours de disette, se payant de l'abstinence
par la débauche, de la faim par l'orgie, faisant le mal pour le mal, par
habitude, et parce que l'homme, dans les grandes crises, retourne bien
vite à ses instincts d'origine, qui sont ceux d'une bête méchante.
L'Allemagne se couvrit de ruines de villages et de villes. En plus d'une
province, où l'on avait abattu jusqu'aux arbres, reparurent la
broussaille, le fauve et l'anthropophage.
Quand les diplomates de l'Europe, après cinq années de cérémonies,
eurent enfanté la paix de Westphalie, il se trouva que l'Allemagne fut
officiellement ouverte à l'étranger. Le roi de Suède entra en qualité de
prince allemand dans la Diète, où siégeait déjà le roi de Danemark. Le
roi de France devint membre de la Ligue du Rhin organisée par lui. La
souveraineté des princes et des villes de l'Empire fut reconnue, et
l'autorité impériale réduite à rien. Les hautes puissances contractantes
eurent le droit de maintenir cette anarchie, car elles étaient garantes
de la paix de Westphalie. Aussi l'Allemagne ne respira-t-elle pas
longtemps après cette terrible guerre. Bourbons et Habsbourg s'y
rencontrent au dix-septième et au dix-huitième siècle, chaque fois qu'un
conflit éclate en Europe. L'Angleterre y vient conquérir l'Amérique et
l'Inde.
D'où viendrait le remède? Car ici, comme en Italie, il y a trop grande
misère, indignité trop grande. Les deux États de la frontière de l'Est
étaient capables de prendre l'hégémonie; aussi se la disputaient-ils, et
leur rivalité aggravait le désordre de l'Allemagne. D'ailleurs, au
dix-huitième siècle, la Prusse et l'Autriche sont des puissances
européennes bien plutôt qu'allemandes.
Nous les retrouverons tout à l'heure. Dans la période du moyen âge, nous
avons, au sortir de l'Allemagne, tourné nos regards vers l'Est pour
passer ensuite en Occident et nous y arrêter, parce que l'Occident, où
naissaient la France, l'Espagne et l'Angleterre, était le principal
théâtre de l'histoire européenne. Dans la période moderne, les plus
graves événements se passent en Orient. Il convient donc de suivre un
autre ordre et de commencer par l'Occident.
_La région intermédiaire._
Dans la région intermédiaire, la France a poussé sa fortune. Au Midi,
elle s'est agrandie, sous le règne de Henri IV, de petits pays gagnés
sur le duc de Savoie. Au centre et au Nord, elle a prélevé le prix de
ses victoires sur les Habsbourg des deux branches.
Ici elle eut à combattre, au seizième siècle, Charles-Quint, en sa
double qualité d'héritier des ducs de Bourgogne et d'empereur. Empereur,
il défendait les droits de l'Empire en Alsace et en Lorraine; héritier
des Bourguignons, il était le propriétaire des Pays-Bas et de la
Franche-Comté, et revendiquait la Bourgogne, saisie par Louis XI. Il ne
réussit pas à reprendre la Bourgogne, quelque obstination qu'il y ait
mise, car il fut aussi entêté Bourguignon que son rival François Ier fut
Visconti obstiné: ces premiers héros de la politique moderne avaient
l'esprit occupé des idées et des habitudes de l'âge précédent.
Lorsque Charles-Quint eut abdiqué, les provinces bourguignonnes,
Pays-Bas et Franche-Comté, passèrent au roi d'Espagne Philippe II,
pendant que Ferdinand, le frère de Charles, continuait sur le trône
impérial la série des empereurs Habsbourg. L'histoire des acquisitions
de la France dans la région intermédiaire se confond alors avec
l'histoire de la longue lutte contre les branches espagnole et allemande
de la maison des Habsbourg.
Sur l'Espagne, Louis XIV conquit la Franche-Comté; mais il ne put
détacher des Pays-Bas que l'Artois et quelques villes de Flandre. Sur
l'Empire, la France gagna d'abord les trois évêchés de Metz, Toul et
Verdun, puis l'Alsace sans Strasbourg, puis Strasbourg. Ce n'est point
par pure violence qu'elle a fait ces acquisitions: celle de Metz, Toul
et Verdun a été consentie par des princes allemands, qu'Henri II avait
soutenus dans leurs révoltes contre Charles-Quint; l'Alsace a été
acquise par Richelieu avec l'armée qui s'en était, pour ainsi dire,
rendue propriétaire. Il serait malhonnête de justifier tous les procédés
de la politique française, mais il est juste de dire que les Français du
dix-septième siècle, en prenant l'Alsace, n'ont pas arraché des hommes à
une patrie.
Il n'y avait pas alors de patrie française, au sens que nous donnons à
ce mot aujourd'hui; encore moins y avait-il une patrie allemande. La
politique et les armes de la France n'ont point taillé dans la chair
vive.
La prise de possession des trois évêchés et de l'Alsace rendait
inévitable l'acquisition de la Lorraine. Ce pays français fut, au temps
des guerres entre les Bourbons et les Habsbourg, bien souvent occupé par
nos armes avant de devenir une province française.
_Les provinces restées sous la domination des Habsbourg._
Franche-Comté, Alsace, Lorraine, Artois, Flandre française, telle fut,
pendant la période moderne, la part de la France dans la région
intermédiaire: le reste lui échappa. Mais l'Espagne ne garda point les
Pays-Bas, et ceux-ci ne demeurèrent pas unis. Malgré la contiguïté
géographique, il y avait de grandes différences, entre ces dix-sept
provinces, les unes maritimes et les autres continentales, les unes
riches et les autres pauvres, les unes bourgeoises et les autres
féodales, les unes germaniques et les autres wallonnes. Dans chacune
d'elles et dans chacun des fragments dont elle se composait, fiefs,
communes, corporations, la vie était trop intense pour que toutes ces
âmes particulières s'accommodassent longtemps du système de la monarchie
espagnole.
Elles le supportèrent du vivant de l'empereur Charles-Quint. Plus vaste
et plus hétérogène était la monarchie, moins était à redouter
l'oppression d'une volonté absolue. Charles-Quint eut d'ailleurs le
grand mérite de réfléchir en lui les variétés de son empire. Il parlait
toutes les langues et savait être, selon l'occurrence, empereur, roi,
comte, gentilhomme ou bourgeois. Mais lorsqu'il détacha les Pays-Bas de
l'Empire, pour les donner à son fils, le roi d'Espagne, apparurent les
funestes conséquences de la politique des mariages.
L'union de Maximilien d'Autriche avec la fille du Bourguignon Charles le
Téméraire se comprenait: les États de Bourgogne étaient limitrophes de
l'Empire, et même, pour une bonne part, pays d'Empire. Charles-Quint,
propriétaire des Pays-Bas par le droit héréditaire, en était aussi le
souverain en sa qualité d'empereur. Mais lorsqu'en vertu du seul droit
de propriété, les Pays-Bas furent attribués à un roi espagnol et
italien, violence fut faite aux choses, qui se défendirent.
_La séparation des Pays-Bas._
La résistance politique opposée par les Pays-Bas au despotisme de
Philippe II, qui violait leurs antiques privilèges, se fortifia de
passions religieuses. Les provinces du Nord s'étaient converties à la
Réforme avec passion et une sorte d'enthousiasme sombre: leur souverain
était le champion, enthousiaste et sombre du catholicisme. Elles se
rapprochèrent les unes des autres, pendant la lutte. Elles essayèrent
d'abord de se conformer aux traditions européennes en se donnant un
prince; puis elles se résignèrent à n'être que «leurs Hautes Puissances
les États des Provinces-Unies». Quant aux provinces du Sud, après bien
des révoltes, elles demeurèrent sujettes du roi d'Espagne. À la fin du
seizième siècle, la séparation était accomplie.
Dès lors la future Hollande et la future Belgique suivirent leurs
destinées distinctes: celle-ci, émiettée au sud par la France, fut
séparée de la monarchie espagnole et attribuée à l'Autriche par les
traités qui réglèrent la succession d'Espagne. Elle passa donc de la
branche aînée à la branche cadette des Habsbourg, qui la possédait
encore lorsque la Révolution française éclata.
_Les Provinces-Unies._
Les Provinces-Unies devinrent une puissance européenne. Elles eurent des
colonies, une marine admirable, un grand commerce, une industrie
prospère et par conséquent de l'argent, c'est-à-dire--le mot est vrai
surtout au dix-septième siècle--le nerf de la politique et de la guerre.
Leur politique était conduite par des hommes qui s'exerçaient à toutes
les finesses de la diplomatie dans le gouvernement difficile d'une
fédération de provinces, dont chacune avait ses privilèges, et n'était
elle-même qu'un agrégat d'êtres privilégiés. Ce péril, auquel était
exposé un petit État riche et républicain parmi des monarchies superbes
et faméliques, y tenait perpétuellement en éveil l'esprit politique.
Pour la guerre, elles avaient une aristocratie militaire, à laquelle la
maison d'Orange donnait des chefs. Les princes d'Orange, apparentés aux
familles souveraines de l'Europe, pouvaient, aux heures de danger,
lorsqu'il fallait surexciter et réunir les forces nationales,
transformer la république en une monarchie sous la forme du
stathoudérat.
Pour toutes ces raisons, et parce qu'elles étaient jeunes, parce
qu'elles avaient la vitalité des êtres multiples qu'elles laissaient
vivre en elles, parce que leur énergie était entretenue par des passions
provinciales, féodales, municipales, corporatives, par des passions
politiques et des passions religieuses, les Provinces-Unies arrachèrent
au roi d'Espagne l'aveu de leur indépendance. Elles la défendirent
contre Louis XIV, nouèrent contre la France une coalition formidable,
aidèrent leur stathouder Guillaume d'Orange à monter sur le trône
d'Angleterre et, à la fin, humilièrent le grand roi. Ce fut leur période
héroïque: mais un tel effort ne se pouvait soutenir longtemps.
Si par un concours extraordinaire de circonstances, un État prend dans
le monde une place mal proportionnée à ses forces réelles, il est ramené
aux limites qu'il a dépassées. La Hollande, puissant vaisseau de
haut-bord au dix-septième siècle, n'est plus, au dix-huitième, qu'une
«chaloupe à la remorque de l'Angleterre».
_Les Cantons suisses._
Un autre État républicain se développa dans la région intermédiaire,
pendant la même période: la ligue des Cantons suisses; mais ce corps
singulier ne pouvait avoir une politique européenne comme les
Provinces-Unies. Il n'avait ni la mer, ni le grand commerce, ni la
grande industrie, ni l'argent. En attendant que la Suisse, formée de
fragments de nations, devînt neutre entre les nations, elle vendait des
soldats à qui les payait. Le roi de France finit par obtenir la
préférence. Les Suisses seront les derniers défenseurs du drapeau
fleurdelisé, en août 1792 et en juillet 1830.
Provinces-Unies et Cantons ligués ont obtenu l'un et l'autre la
reconnaissance de leur indépendance en 1648: les premières, par un
traité séparé conclu avec l'Espagne; les seconds, par l'acte même de la
paix de Westphalie. Ils ont donc retiré un grand profit des victoires de
la France sur les Habsbourg. La France avait, d'ailleurs, aidé les
Provinces-Unies dans leur révolte contre l'Espagne. Certes, ce n'était
point là une politique désintéressée. Quand nos rois se faisaient les
défenseurs des petits et des faibles, ils n'obéissaient pas à un
sentiment chevaleresque. Il est honorable pour nous cependant que nos
victoires aient eu la conséquence indirecte de donner au monde politique
deux États nouveaux et libres.
_La France._
La France a suivi, pendant la période moderne, la pente où ses destinées
étaient engagées dès le moyen âge. Nos rois ont achevé de constituer le
territoire national en acquérant la Bretagne par mariage, le Roussillon
par conquête, le Béarn et la Navarre à l'avènement de Henri IV. Nous
avons vu leurs progrès dans la région intermédiaire. L'acquisition de la
Corse, faite en même temps que celle de la Lorraine, compléta la France
d'avant 1789.
Au sein de cette monarchie, les différences provinciales, sans jamais
disparaître, s'effacèrent peu à peu. Les privilèges des pays, là où ils
n'avaient pas été abolis, devinrent lettres mortes; de même ceux des
féodaux et des communes. Mais ces formes vides, provinces,
municipalités, seigneuries, encombraient la France et gênaient la vie.
Le pouvoir qui en avait fait des ruines, n'avait point voulu ou point su
les déblayer: d'où un grave désordre dans la constitution. Contre la
résistance du passé, se sont heurtés les grands ministres, ceux du temps
de la pleine gloire et ceux de la dernière heure, Colbert et Turgot.
L'ancienne monarchie a brillé en Europe d'un vif éclat. Dans le compte
total de la grandeur de la France, elle a mis la majesté de Louis XIV,
qui fut une majesté vraie. Mais elle n'a pas trouvé un système de
gouvernement et d'administration qui convînt à un pays unifié. Elle ne
s'est point pourvue de bonnes finances, ni d'un bon système militaire;
elle n'a donné au pays ni bonne justice, ni bon système économique. Pour
dire la vérité toute nue, elle a su se faire obéir; elle n'a pas su
gouverner.
Dans sa politique extérieure, la royauté française a eu de grands succès
et elle a commis de grandes fautes. La lutte contre la maison d'Autriche
lui a été imposée. L'effort pour briser le cercle qui l'enserrait était
légitime: François Ier, Henri II, Henri IV, Richelieu, Mazarin ont fait
bonne politique et bonne guerre, et ils ont eu cette fortune qu'en
travaillant à la grandeur de notre pays, ils ont sauvé l'indépendance de
l'Europe. Mais la monarchie, victorieuse au milieu du dix-septième
siècle, a tout de suite abusé de sa victoire. La revendication de la
succession d'Espagne, qui nous paraît aujourd'hui une chimère, était
dans l'esprit de l'ancienne politique, mais elle commandait une prudence
et des tempéraments qui ne furent pas observés. L'un après l'autre, ou
tous à la fois, les étrangers sont provoqués à la haine de la France.
L'Europe ainsi coalisée par nous-mêmes contre nous, surveille chacun des
pas et chacune des intentions du roi de France. Le progrès lent et
continu qu'il faisait depuis un siècle sur les frontières du Nord et de
l'Est est arrêté. La France cesse d'être la puissance directrice qui
groupe autour d'elle les forces les plus diverses, mène les événements
et les fait naître au besoin. Le dix-septième siècle est aux Bourbons
combattant les Habsbourg, le dix-huitième est à des puissances
nouvelles.
Il est à jamais regrettable que cette politique se soit enfermée dans
les affaires du continent au point de négliger le reste du monde, car le
monde était entré dans l'histoire de l'Europe. La France, puissance
océanique et méditerranéenne, devait occuper une très grande place en
Afrique, en Asie et en Amérique. Elle avait fait les croisades; elle
avait eu de bonne heure de hardis explorateurs; elle avait Marseille,
Bordeaux, Nantes, le Havre; de belles populations maritimes, Normands,
Bretons, Basques, Provençaux. On la calomnie quand on l'accuse d'être
incapable de coloniser: notre histoire coloniale est glorieuse. Nous
avons eu de très beaux commencements d'un empire français au delà des
mers. François Ier, Henri IV, Richelieu, Colbert ont vu ce que nous
pouvions et devions faire; mais la politique continentale absorbait
toutes les forces et toutes les pensées.
Abaisser la maison d'Autriche, cela fut d'abord une nécessité; cela
devint ensuite un mot d'ordre machinalement transmis. Les grands succès
de nos diplomates et de nos généraux des seizième et dix-septième
siècles excitèrent l'émulation de leurs successeurs, alors même que
l'Autrichien n'était plus l'ennemi. L'habitude était prise de combattre
aux Pays-Bas, en Allemagne, en Italie. Il semblait que la gloire ne pût
se rencontrer sur d'autres champs de bataille: on la voulait gagner sur
ce théâtre classique de la guerre, d'où la nouvelle de la victoire était
portée à Versailles par un courrier galopant à franc étrier. Ajoutez que
le tiers ordre ne comptait presque point dans l'État; les marchands ne
pouvaient faire entendre leur voix, comme en Angleterre.
La noblesse française avait cessé d'être la féodalité pour devenir une
brillante société militaire; mais elle avait gardé, de son origine
féodale, un caractère _terrien_. Ses chefs ne servaient qu'aux armées.
«L'amiral», tant qu'il y en eut un, fut le plus souvent un marin de
cour. Versailles enfin, où s'endormit la monarchie, n'était pas même
baigné par une rivière. Il a fallu des travaux d'Hercule pour y amener
de l'eau potable.
_L'Espagne._
Au début des temps modernes s'achève la formation de l'Espagne: la
monarchie unique et absolue s'y substitue aux monarchies féodales. Puis,
tout à coup, ce pays, sortant du champ clos où il a si longtemps
combattu l'Infidèle, conquiert les plus belles parties du Nouveau Monde;
en même temps il est jeté dans toutes les affaires du continent par
l'alliance de famille conclue entre la Castille et l'Autriche.
Pour organiser et peupler ses colonies, pour conduire une politique qui
l'engageait dans les conflits européens, pour garder ses annexes
italienne, franc-comtoise, flamande, toutes les forces de l'Espagne,
entretenues et accrues n'auraient pas suffi. Son gouvernement la ruina
par la pratique d'un despotisme sombre, solennel, stupide, et par
l'entêtement d'un fanatisme religieux qui offrit à Dieu en _auto da fe_
non seulement des individus par milliers, mais le commerce, mais
l'industrie, mais l'activité de l'Espagne.
Des Orientaux avaient produit dans ce pays, pendant le moyen âge, des
merveilles de travail: l'Espagne moderne est envahie par une somnolence
orientale, qui finit en léthargie. La France, dont elle a été la
vaillante adversaire, au seizième et au commencement du dix-septième
siècle, lui fait payer les frais de toutes ses guerres et soutient
contre elle tous les révoltés. En 1700, quand la branche espagnole des
Habsbourg s'est desséchée, Louis XIV donne à l'Espagne un provin de sa
dynastie. Il fallut, pour le fixer dans le sol, douze années de guerre,
qui achevèrent la ruine.
L'Europe, lorsqu'elle régla l'affaire de la succession, rendit à
l'Espagne le service de la débarrasser des pays belges et italiens. Une
politique de recueillement et de réparation aurait pu restaurer ce pays,
riche en dons de nature, mais le nouveau roi, venu de Versailles, était
une sorte de moine paresseux, tourmenté par des rêves d'érotisme et
d'ambition. Puis, l'habitude était prise à l'Escurial de se mêler de
politique européenne. Ici encore la tradition s'impose aux esprits et
les égare. L'Espagne n'eut pas le temps de se refaire. Des aventuriers
d'abord, puis des ministres nationaux essayèrent de la ranimer. Ils
voulurent diminuer le nombre des bouches de cour, qui mangeaient ce qui
demeurait de substance; chasser de l'administration les pillards;
réformer l'impôt; payer les juges; habiller, armer, nourrir les soldats;
construire des arsenaux; mettre des vaisseaux dans les ports, des canons
sur les remparts, des ouvriers dans les fabriques, des laboureurs dans
les champs. Les plus hardis entreprirent de reprendre sur l'Église
l'intelligence espagnole. Ils eurent des succès mais médiocres et
passagers; ils galvanisèrent le corps, qui retomba.
L'Angleterre ébrèche l'empire colonial espagnol, singulier empire, que
la métropole ne colonise pas, qu'elle ne veut qu'exploiter, et qu'elle
ne sait pas exploiter. Elle y projette tous les vices de sa vie
politique, sociale et religieuse, son despotisme, qui prévient
soigneusement tout essor du commerce et de l'industrie, ses nobles
fainéants et superbes, ses fonctionnaires inintelligents, ses moines, sa
léthargie.
_L'Angleterre._
Point par point, l'histoire de l'Angleterre s'oppose à celle de
l'Espagne.
L'Angleterre asseoit sa constitution de pays libre. Elle traverse des
crises d'une violence extrême: la guerre des Deux Roses, les révolutions
religieuses du seizième siècle, les révolutions religieuses et
politiques du dix-septième. Les sectes y pullulent et les partis. Sur le
continent, un petit pays ainsi troublé aurait payé ces désordres furieux
de la perte de l'indépendance et de la vie. La mer fit son office et
protégea l'île qui devait régner sur elle.
Trois passions animaient l'Angleterre: le loyalisme, la haine du
papisme, l'attachement à quelques principes de liberté politique. Les
deux premières ont été les plus vives; elles ont déterminé l'histoire du
pays, dont elles expliquent les contradictions. Le loyalisme a fait
supporter aux Anglais, à plusieurs reprises, un despotisme que la France
monarchique n'a jamais connu; il a longtemps protégé Charles Ier; il a
rappelé Charles II de l'exil; il a permis à ce prince et à son frère les
plus grandes fautes; il a boudé Guillaume III et troublé la sécurité de
la maison de Hanovre. La haine du papisme a suscité Cromwell, tué
Charles Ier, exilé Jacques II.
Du conflit de ces deux passions principales est sortie à la fin la
liberté anglaise. La nation, alors même qu'elle laissait faire ses
princes, gardait à la charte de Jean sans Terre un souvenir fidèle. Il
fut toujours périlleux pour des rois, excepté aux moments aigus des
crises, de soustraire un Anglais à ses juges légitimes, plus périlleux
encore de lever une taxe non consentie par le Parlement. Lorsque la
querelle eut été réglée entre le loyalisme et l'antipapisme, et que des
étrangers, un Hollandais et des Hanovriens, devinrent rois d'Angleterre,
la passion dominante fut celle de la liberté.
Alors l'Angleterre commence à se gouverner elle-même. Le Parlement
fournit au roi un ministère, qui peut à peu près tout sans le roi, mais
rien sans le Parlement. Contre son propre gouvernement, le pays se
défend par ses droits et libertés. Libertés privées: la personne de
l'Anglais, son domicile, sa bourse sont inviolables à toute illégalité.
Libertés publiques: l'Anglais a le droit de plainte et de pétition, le
droit de réunion, le droit d'association, le droit de parler, le droit
d'écrire. Cette magnificence cache des misères et des laideurs: un
régime électoral déraisonnable, la corruption scandaleuse de l'électeur
par le candidat, de l'élu par le ministère; la persistance de
l'intolérance religieuse et de débris étranges du passé. N'importe!
L'Angleterre est libre; elle est, dans le monde, au dix-huitième siècle,
la seule nation libre.
Depuis la mort d'Élisabeth, l'Écosse et l'Angleterre ont le même roi.
L'Irlande a été réduite à l'état de plaie toujours suppurante: elle est,
des laideurs anglaises, la plus laide. Mais l'union personnelle avec
l'Écosse, qui prépare la fusion des deux pays, délivre l'Angleterre du
voisinage d'un ennemi possible, et assure la liberté de son action à
l'étranger.