et chevaleresque avait entrepris les croisades pour reprendre aux
infidèles les lieux saints conquis par eux sur le βασιλεύς. Elle avait
envoyé en Asie des milliers et des milliers d'hommes. L'empereur, très
supérieur en politique à ces barbares, les avait joués. À la faveur des
premières croisades, il avait recouvré des parties perdues de l'Asie
Mineure. Mais les marchands de Venise étaient aussi des politiques: les
circonstances leur donnèrent la direction de la quatrième croisade, et
les barons chrétiens, aussi _convoiteux_ que la République des lagunes,
se partagèrent l'Empire, au début du treizième siècle. Alors règnent, à
Constantinople, un empereur flamand; à Thessalonique, un roi italien; en
Achaïe, à Naxos et dans Athènes, de petits dynastes, pendant que Venise
s'établit en Crète et dans le Péloponnèse.
Quant à l'Asiatique, le troisième des successeurs possibles, il a livré
au Byzantin un assaut continuel. Après que l'empire arabe, qui avait
couvert l'Asie, l'Afrique, l'Espagne et la Sicile, s'est écroulé, l'émir
ottoman, établi en Asie Mineure, est devenu un redoutable voisin.
Contre tous ces ennemis le βασιλεύς s'est défendu avec une constance et
une habileté qui forcent l'admiration. Telle était la vitalité de
«l'homme malade» de ce temps-là, qu'il se remit de l'étrange accident de
la quatrième croisade. À la fin du treizième siècle, il a reconquis
Constantinople; l'empire restauré recommence la conquête de la
Péninsule; il reprend ses trois mers et pousse sa domination jusqu'au
Péloponnèse. Il semble de force à prévaloir et sur les Slaves, et sur
les Bulgares, et sur les principautés d'Épire, d'Achaïe, d'Athènes, et
sur Venise; mais la puissance des Turcs s'amasse de plus en plus dense
en Asie.
Il y a là une grande réserve d'hommes et de soldats, conduits par une
dynastie de chefs absolus qui, tous, veulent la même chose. La grande
lutte emplit le quatorzième et le quinzième siècle. À la fin,
Constantinople devient la capitale de l'État ottoman, qui comprend toute
la péninsule, depuis la Save jusqu'au cap Matapan, à l'exception de
quelques points demeurés vénitiens et de l'héroïque Monténégro.
L'Asie a pris sur l'Europe la revanche des guerres médiques, des
conquêtes d'Alexandre et des Romains, de celles du βασιλεύς et des
croisés. Elle va prolonger son empire dans la Méditerranée par la
conquête des îles et de l'Afrique, vers l'Europe centrale par les
progrès des Turcs sur le Danube. Voilà pour un long temps la question
d'Orient réglée: Slaves, Bulgares, Albanais, Roumains, Hellènes,
s'endorment sous la domination du cimeterre et du croissant, mais ils ne
font que dormir.
_L'empire d'Occident._
Après la mort de Charlemagne, un parti ecclésiastique et impérialiste
avait essayé en vain de maintenir l'unité de l'empire. La force des
choses, permanente sous les accidents de la politique et du hasard,
avait séparé l'Allemagne, la France et l'Italie: mais la séparation,
commencée au traité de Verdun en 843, ne fut pas complète. Les trois
pays ne sont pas des États: un État est un être politique organisé, et
il n'y aura d'États à proprement parler (de grands États au moins), qu'à
la fin du moyen âge. Ils ne sont pas des nations: une nation est une
personne formée, consciente et responsable; il n'y aura, pas de
véritables nations sur le continent avant notre temps.
Au neuvième siècle, la France et l'Allemagne n'ont pas encore trouvé
leur nom. Charles le Chauve est roi des Francs; Louis le Germanique est
roi des Francs. Ils se distinguaient l'un de l'autre d'après les points
cardinaux: Charles commandait aux «Francs occidentaux», et Louis aux
«Francs orientaux». Peu à peu, avec une grande lenteur, chacun des deux
pays se fera sa destinée particulière.
Quant à l'Allemagne et à l'Italie, elles furent liées l'une à l'autre
par la restauration de l'empire au dixième siècle. Un même personnage
fut dès lors roi en Allemagne, roi en Italie et Empereur. L'Allemagne et
l'Italie furent le domicile du sacerdoce et de l'empire, honneur de
longue et grande conséquence pour l'avenir de l'une et de l'autre.
_Empire et sacerdoce. Conséquences pour l'Allemagne._
Ce fut, au moyen âge, l'homme le plus occupé du monde et le personnage
politique le plus singulier que l'empereur-roi. Il ne parvint pas à se
faire reconnaître pour un monarque universel, et il ne devint point le
monarque d'une nation particulière. Ne sachant trop comment s'appeler,
il se nomma tout court _imperator_. Sa capitale légale était Rome, mais
il n'y résidait point. Il n'eut pas de capitale en Allemagne. Il ne se
fixa nulle part.
Dans la période de la décadence carolingienne, l'usage de l'élection des
rois s'était régulièrement établi. Pour devenir roi en Allemagne, il
fallait donc être élu. D'autre part, pour devenir empereur, l'élu devait
aller se faire couronner par le pape à Rome. Si le roi allemand avait
été un simple roi, il aurait sans doute pu s'affranchir de l'élection,
comme ont fait les Capétiens en France, dès la cinquième génération;
mais il était en même temps empereur, et le pape n'admit jamais que la
dignité impériale fût héréditaire, ni que le couronnement fût réputé une
formalité vaine. Il s'entendit avec les princes germaniques pour
perpétuer la coutume de l'élection, qui mettait l'élu à la discrétion
des électeurs, comme le couronnement l'obligeait à compter avec le pape.
Il n'y eut donc pas en Allemagne cette continuité dans l'action
monarchique, par laquelle d'autres pays furent constitués en États, qui
devinrent ensuite des nations.
L'office le plus clair de l'empereur étant d'être l'_avoué_ de l'Église,
il dut se charger des destinées de la papauté, la relever de
l'abaissement où elle était tombée au dixième siècle, puis, après lui
avoir donné la force de lutter contre lui, lutter contre elle. Comme
avoué de l'Église, et comme roi en Italie, il fut impliqué dans toutes
les affaires de la Péninsule, où il trouva des alliés, mais aussi des
adversaires.
Quant à l'Allemagne, elle fut un des théâtres de la lutte entre
l'empereur et le pape. Non seulement les princes ecclésiastiques, mais
aussi des princes laïques, intéressés au désordre où croissait leur
indépendance, tinrent pour le pape contre l'empereur.
Dès le milieu du treizième siècle, l'Allemagne n'est plus qu'une
fédération anarchique de principautés et de républiques. Plus de vie
collective, point d'armée, point de finances, point de justice. La
guerre est partout et il n'y a plus d'autre droit que le droit du poing
(_Faustrecht_). Pour se protéger, princes et villes font des ligues pour
la paix: ces ligues elles-mêmes sont belliqueuses, car elles font la
guerre à la guerre.
À ce désordre préside un monarque: il s'appelle toujours l'empereur;
mais à la fin du treizième siècle, il n'est plus, sous la parure de ce
titre, qu'un petit prince allemand, exploitant sa dignité pour faire la
fortune de sa maison. Les Luxembourg, hobereaux du pays d'Ardenne, et
les Habsbourg, minces seigneurs du pays d'Argovie, se composent un
domaine patrimonial. «Chacun pour soi»: telle est la devise de
l'Allemagne dans ce temps-là. Ce pays, qui semblait, au dixième siècle,
de tous les pays carolingiens le plus proche de l'unité, s'installe dans
l'anarchie.
_Conséquences pour L'Italie._
Pas plus que l'Allemagne, l'Italie n'était prédestinée à la division. La
longue habitude de voir ces deux pays morcelés induit à croire qu'ils
ont suivi une vocation naturelle, mais rien ne prouve que l'unité fût
plus difficile à établir en Allemagne et en Italie que dans d'autres
régions. Sans doute la géographie y dresse des obstacles à l'unité, mais
ne s'en trouve-t-il pas aussi en Espagne, même en France?
La grande différence entre les destinées de la France et de l'Allemagne,
de l'Espagne et de l'Italie, a donc été faite par l'histoire.
Chez nous, un peuple germanique, les Francs, établi sur terre
gallo-romaine, mêlant son sang, son esprit et ses lois au sang, à
l'esprit et aux lois de l'ancienne population, a été l'artisan d'une
nationalité. En Italie, les Ostrogoths d'abord, les Lombards ensuite,
auraient pu accomplir la même œuvre. La papauté les a considérés comme
des étrangers et des ennemis. Au moment où les Lombards allaient occuper
Rome, elle a appelé les Francs. Charlemagne s'est substitué, dans
l'Italie du Nord, au roi qu'il avait vaincu, mais il a laissé subsister,
au sud, des duchés lombards et des pays de domination byzantine. Pépin
et lui ont fondé un état pontifical. Ces duchés méridionaux, cet État de
saint Pierre, ce royaume du nord, c'est le commencement de la polyarchie
italienne.
Dans le naufrage de la famille carolingienne, l'empire semblait avoir
sombré. Des essais furent tentés de monarchie italienne. Le pape y coupa
court en rétablissant l'empire, et il plaça la Péninsule sous le joug
tudesque, qui lui a été si odieux et qui s'est perpétué sous des formes
diverses, jusqu'à nos jours.
La papauté inaugura un jeu redoutable en opposant barbares à barbares.
Pour chasser les Staufen allemands du royaume des Deux-Siciles, un pape
y appela, dans la seconde moitié du treizième siècle, les Angevins de
France.
Ce serait faire preuve d'inintelligence que de reprocher à la papauté du
moyen âge un crime contre la nationalité italienne, qui n'existait pas.
Le pape ne pouvait être ni l'homme d'une cité, ni l'homme d'un pays,
sans déchoir de sa dignité, la plus haute qui fût sous le ciel. Par
définition et d'office, il faisait de la politique universelle, et il
cherchait, par cette politique, à garantir l'indépendance et la
puissance du siège des apôtres. À la fin du moyen âge, il deviendra
prince italien et fera de la politique italienne, mais alors il
compromettra la papauté et même l'Église.
Il n'en est pas moins vrai que Machiavel, se plaçant au point de vue
italien, a raison d'attribuer à la papauté le désordre de l'Italie. Elle
y a contribué pour une large part.
Comme en Allemagne, on vit d'abord se former, du dixième au treizième
siècle, des principautés féodales et des républiques; ensuite, du milieu
du treizième siècle à la fin du moyen âge, la plupart des républiques se
transformer en principautés. Au quinzième siècle, Milan, Florence,
l'État de l'Église, l'oligarchique république de Venise et le royaume de
Naples forment une pentarchie, dont chaque membre a ses intérêts, et
dont aucun ne connaît le sentiment d'un patriotisme italien.
_L'expansion de l'Italie._
Anarchie en Allemagne, polyarchie en Italie ne signifie pas inertie de
l'Allemagne, ni de l'Italie. Pour ne pas avoir de commun maître, ni de
vie commune, ni de patriotisme collectif, ces pays souffriront les maux
de la guerre civile continue; par surcroît, ils deviendront, dans les
temps modernes, les champs de bataille de la politique européenne. Mais
ce n'est pas un mal sans compensation, que de n'avoir pas un
gouvernement qui emploie toutes les forces à des fins déterminées.
L'Italie est en fragments, mais qui vivent d'une vie d'autant plus
intense qu'elle est plus conforme aux aptitudes naturelles de chacun
d'eux. Qu'une monarchie italienne siège dans Rome capitale: Rome perd
son incomparable originalité de ville sacerdotale et de ville
universelle; l'histoire ne connaît ni l'énergie florentine, ni l'énergie
vénitienne.
Déjà la Renaissance a commencé. Elle est un produit naturel de la terre
classique italienne, mais la polyarchie en a favorisé la croissance et
permis la libre variété. En attendant que l'esprit italien se répande
sur l'Europe, les grandes villes d'Italie règnent sur la Méditerranée.
Elles sont les intermédiaires rapidement enrichis entre l'Orient et
l'Occident. Elles inventent et perfectionnent les institutions
commerciales: les consulats, le change, la banque. Les banquiers en
France s'appelaient des Lombards, et la monnaie italienne courait dans
toute l'Europe occidentale, où l'on comptait par ducats, qui étaient les
monnaies de Gènes et de Venise, les deux villes dogales, et par florins,
qui portaient la fleur de Florence.
Il y avait comme un empire méditerranéen de l'Italie: Gènes possédait la
Corse et la Sardaigne; Venise, une grande partie de la côte de
l'Adriatique et des îles de l'Archipel. Elle était, avant l'arrivée du
Turc, le seigneur d'un quart et demi de l'Empire grec.
_Expansion de l'Allemagne au nord et à l'est. Les trois zones._
Très énergique et très féconde a été, pendant le moyen âge, l'anarchie
allemande.
L'Allemagne carolingienne était à peu près comprise entre le Rhin et
l'Elbe, mais elle pouvait s'étendre dans trois directions: au sud, des
voies naturelles, abaissant la montagne, l'appelaient en Italie; à
l'ouest, entre elle et la France, entre Rhin et Meuse, Rhône et Alpes,
une région, de destinée politique incertaine, s'ouvrait à la concurrence
des deux peuples; au nord et à l'est, un immense terrain vague s'offrait
à la colonisation germanique.
C'est l'Allemagne officielle, l'Allemagne impériale qui est intervenue
en Italie, où elle n'a fait, de rares moments exceptés, que de méchante
besogne. À l'ouest, l'action germanique a été de bonne heure contrariée,
puis arrêtée par la France. Sur la troisième région, l'Allemagne s'est
largement épandue.
De ce côté, la frontière d'Allemagne était, au temps carolingien,
frontière de chrétienté. Reculer cette frontière, la reculer toujours,
jusqu'à ce que le dernier païen, soumis et converti, devînt à la fois le
fidèle du seigneur pape et le fidèle du seigneur empereur, c'était
l'office extérieur, la politique nécessaire de l'empire, restauré une
première fois en l'an 800, une seconde fois en l'an 962.
Au temps de Charlemagne, une foule de peuples païens et barbares
s'échelonnaient le long de la frontière chrétienne, et se prolongeaient
dans la région inconnue du _Far-East_ européen et dans la péninsule du
nord.
C'étaient, aux bouches de l'Elbe, les Scandinaves; tout le long de
l'Elbe et de la Saale, des rives de la Baltique aux monts de Bohême, les
tribus slaves des Polabes; en Bohême, les tribus slaves des Tchèques;
sur le Danube, les hordes touraniennes des Avares, que remplaceront plus
tard les Magyars; au sud-est, jusqu'à l'Adriatique, encore des tribus
slaves. Derrière cette première zone de peuples, avec la plupart
desquels Charlemagne avait pris contact, une seconde, entièrement slave,
comprenait, du nord au sud, la Poméranie, la Pologne, la Silésie.
Au delà encore, le long de la Baltique orientale, vivaient des tribus
finnoises et lithuaniennes; dans la grande plaine, les Russes.
La tâche de faire entrer ces peuples dans la civilisation chrétienne
aurait dû être partagée entre les deux empires de l'Occident et de
l'Orient; mais l'empire d'Orient n'avait pas trop de toutes ses forces
pour défendre son existence, et l'autre ne réunit que pendant un temps
très court les forces de l'Allemagne sous son commandement: si bien que
l'œuvre chrétienne et civilisatrice fut faite presque entièrement par
des entreprises particulières.
_Progrès dans la première zone._
Sur les Scandinaves, l'Allemagne ne gagna rien. Les trois royaumes,
Danemark, Suède, Norwège, sont formés au dixième siècle: ils deviennent
chrétiens. Or devenir chrétien, c'était acquérir le droit de vivre.
Chaque fois qu'un peuple entrait dans l'Église, la future Europe
s'enrichissait d'une recrue nouvelle. Le Danemark, voisin de l'Empire,
est en relations avec lui, et, par moments, son roi est une sorte de
vassal de l'empereur; mais sa condition habituelle est l'indépendance.
Les rois scandinaves sont bientôt en état de disputer aux Allemands la
Baltique, cette Méditerranée sombre, sur laquelle ont été livrés tant de
combats, obscurs et violents, entre les peuples concurrents.
L'Allemagne s'étendit au contraire très vite, et pour y demeurer
maîtresse à toujours, dans la région des Slaves de l'Elbe. À la fin du
douzième siècle, les Slaves du pays entre la Saale et l'Elbe sont
germanisés et convertis: ce fut l'œuvre des margraves de Lusace et de
Misnie. Les Slaves du pays entre l'Elbe et l'Oder sont en grande partie
exterminés: ce fut l'œuvre des ducs de Saxe et des «margraves du nord»,
qui prirent au douzième siècle le nom, destiné à devenir célèbre, de
margraves de Brandebourg.
Les Slaves des rives de la Baltique reçoivent des colons en foule; leurs
princes se germanisent; leur pays, le Mecklembourg, devient une
prolongation transalpine de la basse Allemagne. Ainsi, toute la partie
septentrionale de la première zone est acquise à l'Allemagne.
Les Tchèques se défendirent mieux en Bohême; leurs ducs devinrent des
rois et des chrétiens, ce qui les sauva. Il est vrai qu'ils furent
vassaux de l'Empire, et la couronne de Bohême, qui était élective,
finira par se fixer sur la tête de princes allemands, les Habsbourg;
mais la destinée des Tchèques fut très différente de celle des Slaves du
Nord. Ils ont gardé leur race, leur langue, leur esprit particulier.
C'est pour cela qu'il existe aujourd'hui pour l'Autriche une question
tchèque. Il n'y a point de question polabe, parce que les Polabes sont
morts.
_Progrès dans la seconde zone._
Les progrès de la race allemande furent moins considérables
naturellement dans la zone de l'Oder. La Poméranie, la Pologne, la
Silésie, reçurent en foule des colons allemands, laboureurs, marchands,
artisans, soldats. Mais le duché de Poméranie gardera une dynastie
indigène jusqu'au dix-septième siècle, et les Allemands, dans ce pays,
rencontreront la concurrence des Scandinaves. La Silésie, qui s'émiette
en duchés et en principautés, n'appartient à personne.
La Pologne, dès le moyen âge, prépare les désastres de son avenir. Elle
laisse échapper la Poméranie, qui lui aurait donné la mer, et la
Silésie, qui l'eût appuyée à la montagne. Elle demeure un royaume de
plaine ouvert à tous les vents. Elle ne réussit pas à se tasser ni à
s'organiser. Sa cavalerie féodale fait en un temps de galop des
conquêtes qu'elle ne garde pas. Elle ne sait pas produire une race
royale, et elle offre sa couronne élective aux compétitions des maisons
étrangères. La Pologne n'en est pas moins un royaume slave, chrétien,
plus indépendant que la Bohême. La Germanie, qui a rencontré au nord une
Scandinavie, se heurte, à l'est, à une Slavie. La future Europe se
complique, à mesure qu'elle s'étend.
_Progrès dans la troisième zone._
Jusqu'à la troisième zone a pénétré l'Allemand. Ici la race des Finnois
peuplait la Finlande et s'avançait sur les côtes de la Livonie et de
l'Esthonie; des peuples indo-européens, Lithuaniens, Lettes, Prussiens,
se succédaient, depuis l'intérieur de la Livonie jusqu'à l'embouchure de
la Vistule. Ennemis les uns des autres, païens, stationnant dans
l'impuissance de la barbarie primitive, ces peuples de la Baltique
orientale, en attendant l'éveil, encore lointain, de la Russie, furent
la proie de peuples de l'Occident: la Suède prit la Finlande et la
Carélie; le Danemark, l'Esthonie. Mais les grandes conquêtes furent
faites par des Allemands.
La Hanse, ligue de marchands allemands, (de marchands qui étaient à leur
façon, des soldats et des croisés) couvrit le littoral baltique de ses
comptoirs fédéraux. Un ordre chevaleresque allemand, celui des
Porte-Glaives, fut fondé à Riga même. Un autre, celui des Teutoniques,
né en Palestine, où il avait fourni une brillante carrière, alla
s'établir en Prusse après qu'il eut été exilé de la Terre sainte;
conquérant et administrateur, il fonda un État qui est une des
curiosités de l'histoire. Les deux ordres réunis sous un même
grand-maître, dans la seconde moitié du treizième siècle, gouvernèrent
un vaste et riche pays, dont les deux provinces principales, la Livonie
et la Prusse, toutes pleines de colons allemands, étaient comme une
Allemagne extérieure, une avant-garde germanique dans le _Far-East_
européen. Au nord, cette domination s'étendait jusqu'à Narva; au sud,
une série d'acquisitions, faites aux dépens de la Poméranie et de la
Pologne, mettait les chevaliers allemands en communication avec les
margraves allemands de Brandebourg.
_Progrès dans la vallée du Danube._
Au sud-est de l'Allemagne, dans la vallée du Danube, la voie d'expansion
était moins large qu'au nord et moins commode. La vallée du fleuve
s'étrangle entre les contreforts des monts de Bohême et ceux des Alpes.
La Bavière, d'ailleurs, ne pouvait fournir un contingent aussi
considérable d'émigrants que l'Allemagne du Nord avec sa grande plaine
et son immense littoral.
Enfin, au point où s'élargit la route danubienne, les Hongrois ont donné
à leur horde le campement définitif. Comme les Danois, les Bohémiens et
les Polonais, ils sont entrés dans l'histoire de l'Europe le jour on ils
se sont convertis. Ils ont été en relations avec l'empire, mais ils n'en
ont supporté la suzeraineté que temporairement. Leur couronne élective
s'arrêtera, comme celle des Bohémiens, sur la tête habsbourgeoise; mais
plus encore que le Tchèque n'est resté tchèque, le Hongrois restera
hongrois. Aussi y a-t-il aujourd'hui une question hongroise comme une
question tchèque. Le Habsbourg qui s'est chargé de résoudre l'une et
l'autre, ne résoudra ni l'une ni l'autre.
_Résumé de l'expansion allemande._
L'Allemagne a donc versé au dehors le trop-plein des forces qui étaient
en elle. Toutes les classes de sa population ont concouru à la conquête,
à la colonisation et à la mise en valeur d'un immense terrain. Les
princes de la frontière ont conquis les cantons limitrophes; les
chevaliers ont recruté les deux ordres des Teutoniques et des
Porte-Glaives, et les ont soutenus dans leurs luttes contre les
populations indigènes par des croisades, sans cesse renouvelées. Le
clergé régulier et séculier a envoyé des missionnaires, des moines, des
prêtres, des évêques. Les marchands ont bâti des villes neuves, ou
transformé en villes des bourgades du littoral baltique et des rives de
fleuves. L'outil de l'ouvrier et la charrue du paysan d'Allemagne ont
porté la richesse où végétait la barbarie. L'appât des aventures,
l'esprit de prosélytisme religieux, l'espérance du gain ou celle du
martyre, l'amour de l'indépendance, la recherche de la liberté et de la
propriété, ont poussé toutes ces catégories d'émigrants dans cette
Amérique. Et l'Allemagne, qui s'arrêtait à l'Elbe au temps carolingien,
touchait au Niémen. Elle avait ou détruit ou soumis quantité d'ennemis
du monde chrétien, ceux que Charlemagne avait connus et combattus, et
d'autres, dont il n'avait pas même su le nom.
Au quinzième siècle, il est vrai, la fortune germanique recula. Deux
ennemis redoutables se déclarent au même moment: les Turcs vont
conquérir presque toute la Hongrie et menacer l'Allemagne danubienne; la
Pologne, après s'être unie à la Lithuanie, la grande ennemie invaincue
des chevaliers teutoniques, prend l'offensive contre les Allemands. Elle
démembre l'État des chevaliers, leur enlève les bouches de la Vistule,
fait de Dantzig une ville royale polonaise, et coupe ainsi la
communication entre l'Allemagne et l'Ordre, entre le corps de bataille
et l'avant-garde, qui se trouve fort aventurée. Mais la puissance turque
devait demeurer barbare et asiatique, et la Pologne était incapable
d'acquérir la solidité d'un état bien ordonné. Les siècles suivants
verront la revanche de l'Allemagne sur le Slave et sur le Turc.
_Effets produits sur l'histoire de l'Allemagne par cette expansion.
L'Autriche et la Prusse._
Ce développement de la force germanique n'est pas seulement un fait
considérable dans l'histoire de l'Europe; il eut pour l'Allemagne les
plus graves conséquences. Sur cette frontière disputée, dans la zone de
la lutte perpétuelle, se forment et grandissent les deux États qui, l'un
après l'autre, domineront l'Allemagne, c'est-à-dire l'Autriche et la
Prusse. Tous les deux sont nés à l'ennemi.