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Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)
VUE GÉNÉRALE DE L'HISTOIRE POLITIQUE DE L'EUROPE
par
Ernest LAVISSE
Professeur à la Sorbonne
PARIS
Armand COLIN & Cie, Éditeurs
1890
[Illustration manuscrite:
À Monsieur Ernest Renan,
de l'Académie
française.
Respectueux hommage,
E. Lavisse.
]
TABLE DES MATIÈRES
AVANT-PROPOS.
L'ANTIQUITÉ
Caractères généraux.--La Grèce.--La domination romaine.--Les deux
empires.--Les causes de ruine.
DE L'ANTIQUITÉ AU MOYEN ÂGE
Caractères généraux.--L'empire d'Orient.--Les barbares en Occident et
l'Église.--Les Francs.--La restauration de l'Empire.--Le monde
historique en l'an 800.--Effets historiques de la restauration de
l'Empire d'Occident.
LE MOYEN ÂGE
Caractères généraux.--L'Empire d'Orient.--L'empire d'Occident.--Empire
et Sacerdoce.--Conséquences pour l'Allemagne.--Conséquences pour
l'Italie.--Expansion de l'Italie.--Expansion de l'Allemagne au Nord et à
l'Est.--Les trois zones.--Progrès dans la première zone.--Progrès dans
la seconde zone.--Progrès dans la troisième zone.--Progrès dans la
vallée du Danube.--Résumé de l'expansion allemande.--Effets produits sur
l'histoire de l'Allemagne par cette expansion.--L'Autriche et la
Russie.--La région intermédiaire entre Allemagne et France.--La
formation de la France.--L'expansion de la France.--La politique royale.
La patrie française.--Progrès de la France dans la région
intermédiaire.--La maison de Bourgogne.--La formation de l'Espagne.--Le
royaume d'Angleterre.--Réflexions générales sur l'histoire du moyen âge
et conclusions.
LES TEMPS MODERNES
Caractères généraux.--Italie et Allemagne.--Le champ de bataille
italien. Le roi de Sardaigne.--Le champ de bataille allemand. Prusse et
Autriche.--La région intermédiaire.--Les provinces laissées sous la
domination des Habsbourg.--La séparation des Pays-Bas.--Les
Provinces-Unies.--Les Cantons Suisses.--La
France.--L'Espagne.--L'Angleterre.--L'Orient. La
Prusse.--L'Autriche.--Différence essentielle entre la Prusse et
l'Autriche.--La Russie. Retour sur le moyen âge.--La Russie
moderne.--L'originalité russe.--Conclusion sur l'histoire moderne. Les
trois régions. L'Europe occidentale.--L'Europe orientale.--Les mœurs et
les idées nouvelles.
NOTRE SIÈCLE
La destruction de l'Europe.--La Restauration de l'Europe.--Le
patriotisme révolutionnaire.--Le principe des nationalités.--Les nations
nouvelles.--Imperfection de l'œuvre. Incertitude de
définition.--Conséquences de l'application du principe en
Italie.--Conséquences de l'application du principe en Allemagne.--La
question d'Alsace.--Les guerres de conquêtes.--L'expansion de
l'Europe.--La politique d'autrefois et celle d'aujourd'hui.--Les causes
de paix.--Les causes de guerre.--L'individualisme national.--Le total.
AVANT-PROPOS
_Présenter au public une Vue générale de l'histoire politique de
l'Europe [L'idée de ce volume m'a été donnée par une préface, que j'ai
écrite en 1886 pour la traduction d'un livre de M. FREEMAN, (Histoire
générale de l'Europe par la géographie politique, par M. Edward A.
FREEMAN, traduit par M. Gustave LEFÈVRE; Paris, Armand Colin et Cie.) Il
m'a semblé qu'il y aurait quelque utilité à développer ce premier essai,
et à en faire un livre.], c'est encourir le reproche d'avoir trop
entrepris. On sait aujourd'hui la peine et les soins qu'il faut pour
établir la vérité d'un seul fait: comment prétendre, dès lors, raisonner
sur cette quantité considérable de faits dont se compose l'histoire
politique de l'Europe?
Les historiens, qui osent encore traiter de pareils sujets, peuvent
dire, pour leur défense, que, si les détails sont douteux souvent, les
grands faits ne le sont point. Nous ne savons pas, avec une pleine
sécurité, les mobiles intimes de la révolte de Luther, et il y a des
obscurités dans l'histoire de la bataille de Waterloo, mais il est
certain que Luther s'est révolté, certain que la bataille de Waterloo a
été perdue par Napoléon. Or ces deux faits ont eu des conséquences très
claires et très graves.
Les événements décisifs, ceux qu'on peut appeler d'histoire universelle,
sont rares. Il n'est impossible ni de les discerner, ni de les
connaître, ni d'en voir les suites. C'est pourquoi, si paradoxale que
cette opinion puisse paraître, le général, en histoire, est plus certain
que le particulier. Il est plus facile de ne pas se tromper sur tout un
pays que sur un personnage. La vue, qui se perd dans les broussailles,
embrasse les ensembles: les horizons les plus vastes sont les plus nets.
Cependant, une tentative comme celle qui est faite ici, pour résumer en
quelques pages une si longue histoire, n'est point sans quelque péril.
Certaines opinions et des jugements brièvement exprimés étonneront,
peut-être même offenseront le lecteur. Qu'il me permette de le prier de
bien placer son point de vue dans cet espace de trois mille ans.
Nous sommes exposés à grossir certains faits, parce qu'ils nous
intéressent plus que d'autres, pour des raisons à nous. Nous connaissons
l'antiquité et les siècles de la Renaissance, de Louis XIV et de
Voltaire, mieux que le moyen âge et notre siècle: c'est un des effets de
notre éducation. Pourtant le moyen âge a ébauché les nations, qui se
sont achevées au cours de notre siècle. Ces deux époques sont donc les
plus importantes dans l histoire de l'Europe, j'entends l'histoire
politique proprement dite.
Ce volume présente la succession des grands phénomènes historiques, et
il essaie de donner le comment des choses. Il faudrait ajouter le
pourquoi, mais l'audace serait par trop grande.
La nature a écrit sur la carte de l'Europe des destinées de régions.
Elle détermine des aptitudes, et, par conséquent, des destinées de
peuples. Le jeu même de l'histoire crée des nécessités inéluctables:
telle chose sera, parce que telles autres ont été.
D'autre part, sur la carte de notre continent, la nature a laissé le
champ libre à l'incertitude de possibilités diverses. L'histoire est
pleine d'accidents, dont la nécessité n'est point démontrable. Il existe
enfin une libre puissance d'action, qu'ont exercée des individus et des
peuples.
Le hasard et la liberté contrarient la fatalité naturelle et cette
fatalité des suites, qui naît de l'histoire. Dans quelle mesure? Tout
est là, mais ce tout est sans doute inaccessible à notre esprit.
Il serait intéressant, du moins, d'en trouver quelques parties. Le
lecteur y est convié par ce petit volume.
Un mot encore. Je me suis défendu de mon mieux contre les préjugés du
patriotisme, et je crois n'avoir pas exagéré la place de la France dans
le monde. Mais le lecteur verra bien que, dans la lutte entre les
facteurs opposés de l'histoire, la France est la plus redoutable
adversaire de la fatalité des suites. Elle s'est mise en travers du
cours des choses européennes, il y a un siècle, et l'a précipité dans
une direction nouvelle. Aujourd'hui, nous sentons peser sur le continent
une fatalité redoutable; aussi ce livre se termine-t-il par des
prévisions pessimistes. Mais il laisse entendre, dans ses dernières
pages, que, si les conflits, qui arment l'Europe et menacent de la
ruiner peuvent être apaisés, ce sera par l'esprit de la France._
ERNEST LAVISSE.
VUE GÉNÉRALE DE L'HISTOIRE POLITIQUE DE L'EUROPE
L'ANTIQUITÉ
_Caractères généraux._
Un peuple n'a pas une histoire par le fait seul de son existence; il
faut que sa vie soit active et féconde.
Le peuple historique est celui qui trouve les règles d'un état politique
et social, et qui met un certain ordre dans le gouvernement, une
certaine justice dans la société. Il professe une religion et une
morale. Il pratique avec habileté le travail des mains et celui de
l'esprit: il a une industrie, un art, des lettres. Il agit sur d'autres
peuples pour employer sa force, pour s'enrichir et pour satisfaire son
orgueil; il est commerçant ou conquérant, ou les deux à la fois.
Aujourd'hui, plusieurs peuples méritent le nom d'êtres historiques; les
efforts de chacun d'eux et leurs relations constituent l'histoire. Mais,
plus on s'éloigne des temps modernes, plus rares sont ces êtres: il n'y
en eut d'abord en Europe qu'un seul, les Grecs; un seul, après les
Grecs, a occupé la scène, qu'il a élargie; c'est le peuple romain.
L'histoire de la Grèce et de Rome forme une première période, qui se
termine vers le quatrième siècle de l'ère chrétienne, au moment où de
nouveaux acteurs, les Germains et les Slaves, apparaissent et
compliquent l'histoire, jusque-là très simple.
_La Grèce._
Il était naturel que l'histoire de l'Europe commençât au sud-est, tout
près du berceau des premières civilisations.
La Grèce recueillit le bénéfice de l'expérience acquise par les peuples
qui habitaient les vallées de l'Euphrate et du Tigre, la côte du Liban
et les bords du Nil; mais la civilisation grecque se distingua de celles
qui l'avaient précédée par une vertu qu'on peut nommer européenne,
l'activité libre.
Il était naturel aussi que la Grèce trouvât tout de suite le caractère
de la civilisation de l'Europe. Ce pays, qui reçoit la mer dans les plis
et replis de son rivage et pousse dans la mer ses promontoires, cette
péninsule entourée d'îles et découpée en vallées que dominent des
plateaux, est comme une réduction de notre continent péninsulaire, au
littoral développé, aux articulations nettes.
La Grèce, c'est l'Europe réfléchie et condensée dans un miroir.
Son histoire annonce celle de l'Europe. La Grèce est divisée en
populations parentes, mais différentes les unes des autres. Ses cités
sont de petits États souverains, qui emploient dans leurs rapports
toutes les combinaisons de la politique. Deux ou trois d'entre elles
exercèrent une hégémonie, mais qui ne fut jamais ni étendue ni durable.
Elle sut organiser dans l'enceinte sacrée de ses villes un gouvernement
et une société. Elle excellait dans tous les genres du travail humain:
poésie, philosophie, science, art, industrie et commerce; elle acquit
ainsi des forces qu'elle répandit au dehors. Elle fonda sur toutes les
côtes méditerranéennes, de l'Euxin aux Colonnes d'Hercule, des cités,
filles des siennes; mais de même qu'elle ne s'est jamais groupée en un
État, elle ne réunit point ses colonies en un empire. Lorsqu'elle eut
épuisé sa faculté d'agir et qu'elle tomba sous la domination d'un peuple
militaire, les Macédoniens, des États grecs furent fondés, mais les plus
importants étaient en Asie ou en Égypte.
La Grèce aura, du moins, une longue survivance en Europe, où
l'hellénisme exercera, sous des formes diverses, une action très forte.
Il modifiera les mœurs et les idées de Rome républicaine. Après la
fondation de Constantinople, il créera une civilisation religieuse et
politique, le byzantinisme. Il rompra l'unité romaine dans les derniers
temps de l'Empire. Il sera en opposition, pendant le moyen âge, avec les
idées et les systèmes essayés par l'Occident et brisera l'unité
ecclésiastique du monde chrétien. Plus tard, répandu partout, à l'époque
de la Renaissance, il renouvellera les esprits, et produira, pour sa
part, la civilisation intellectuelle des temps modernes.
_La domination romaine._
La péninsule italienne ne ressemble pas à la péninsule hellénique: elle
est plus rigide; les îles ne foisonnent point autour d'elle; ses
ouvertures ne sont point, comme celles de la Grèce, vers l'Orient. Mais
l'Italie est située au centre de la Méditerranée, et la Sicile la
prolonge jusqu'en vue de l'Afrique. Beaucoup plus que la Grèce, elle est
continentale, _terrienne_, comme disent les marins. Ses populations
indigènes ont été visitées sur les côtes par des navigateurs étrangers,
mais c'est une cité de laboureurs qui les a réunies sous ses lois.
Rome a employé ses premiers siècles à grossir son territoire, ainsi
qu'un paysan arrondit son domaine. Comme tous les conquérants, elle a
continué de conquérir, parce qu'elle avait commencé. Ses premières
guerres ont amené d'autres guerres; ses premiers succès ont rendu les
autres à la fois nécessaires et faciles. Elle finit par croire qu'elle
avait mission de soumettre les peuples. La conquête devint pour elle une
profession:
_Tu regere imperio populos, Romane, memento._
Elle a considérablement étendu le champ de l'histoire, où elle a fait
entrer l'Espagne, la Gaule, la Bretagne, le pays situé entre les Alpes
et le Danube, et une partie de la Germanie. Pour exploiter les
territoires soumis, elle a inventé la _province_.
Son administration a détruit les peuples anciens et fondu les vieilles
divisions historiques ou naturelles, dans l'unité de l'_orbis romanus_.
Elle appelait ainsi la belle région méditerranéenne, au centre de
laquelle s'élevait «l'immobile rocher du Capitole». Les cités
helléniques, chacune pour son compte, avaient semé des colonies; la
Grèce s'était éparpillée: Rome a concentré l'univers; _fiebat orbis
urbs_, a dit Varron.
Il y avait eu un monde grec, mais point d'empire grec: il y eut un monde
et un empire romains.
L'action de Rome a été intense et profonde: elle a transformé des
peuples, mis l'ordre à la place de l'anarchie, enseigné aux vaincus sa
langue, ses mœurs, sa religion. Elle s'est élevée jusqu'à la conception
du _genus humanum_, et elle a écrit la raison humaine dans ses lois. On
ne peut qu'admirer une puissance si extraordinaire, mais il est douteux
que tous les effets en aient été bienfaisants.
Toute éducation uniforme est dangereuse, car la variété des individus
est nécessaire au progrès de l'activité humaine. Plus il y a d'individus
concurrents, plus fécond est le travail universel. Rome a détruit,
autant qu'elle pouvait le faire, les génies particuliers des peuples,
qu'elle semble avoir rendus inhabiles à la vie nationale. Quand la vie
publique de l'empire a cessé, l'Italie, la Gaule, l'Espagne ne savent
pas devenir des nations: la grande existence historique ne commencera
pour elles qu'après l'arrivée des Barbares et plusieurs siècles de
tâtonnements dans les calamités et les violences.
Les pays que Rome a civilisés ne lui doivent point uniquement de la
reconnaissance. Nous aimons à opposer au tableau de la Gaule gauloise
celui de la Gaule romaine. Les villages sont transformés en villes, les
cabanes en palais, les sentiers en routes dallées, les orateurs incultes
en rhéteurs diserts, les guerriers barbares en généraux ou en empereurs.
Nous admirons ce miracle, et la vie heureuse que l'on menait dans les
cités gallo-romaines.
Mais comment se fait-il que les pays que Rome n'a point conquis et
longuement possédés tiennent aujourd'hui une si grande place dans le
monde, qu'ils aient une originalité si forte, et cette pleine confiance
en l'avenir? Est-ce seulement parce qu'ayant moins vécu, ils ont droit à
un plus long avenir? Ou bien Rome a-t-elle laissé après elle des
habitudes d'esprit, des façons d'être intellectuelles et morales qui
gênent et limitent l'activité? Questions insolubles, comme toutes celles
dont il importerait de connaître la solution. Ne soyons donc pas, du
moins, si prompts à juger: il n'est pas certain que ce soit un bonheur
pour nous que César ait vaincu Vercingétorix.
_Les deux empires_.
Si fortement organisée qu'elle fût, cette vaste domination recouvrait
maintes oppositions qu'elle ne dompta point.
Le plus souvent, c'est entre l'esprit du Nord et celui du Midi qu'il y a
contradiction, et, par conséquent, lutte permanente. Mais, au temps
romain, le Nord n'était qu'un ennemi extérieur et que l'on contenait; le
contraste existait entre l'Occident et l'Orient: l'Occident que Rome
avait soumis et s'était assimilé, parce qu'elle l'avait civilisé,
l'Orient qui gardait sa civilisation hellénique.
Dans l'Europe occidentale, Rome a porté son esprit et sa langue; mais
sur l'hellénisme, elle a gagné à grand'peine l'Italie méridionale et la
Sicile: la langue et la civilisation de la Grèce ont persisté de
l'Adriatique au Taurus. Ici le nom romain a remplacé le nom grec, mais
l'apparence seule est romaine. Le jour où Constantin a fondé la seconde
Rome, un empire a commencé, que la chancellerie byzantine appellera
l'empire romain, mais qui, pour l'histoire, est l'empire grec.
La séparation de l'Occident et de l'Orient était inévitable; elle se
trouva consommée, lorsqu'en 395 les deux fils de Théodose commencèrent à
régner, l'un à Ravenne et l'autre à Constantinople. Dès lors
coexistèrent deux États, ayant chacun sa tâche et ses ennemis propres,
ennemis nombreux et puissants, dont la cohue essaye de se faire place
sur la scène.
_Les causes de ruine_.
Ce n'est pas la division en deux empires qui a ruiné la domination
romaine; ce n'est pas seulement la force des ennemis extérieurs. Rome
républicaine avait abouti à la monarchie par la décadence de ses
institutions et de ses mœurs, par l'effet même de ses victoires et de
ses conquêtes, par la nécessité de donner à cette immense domination un
_dominus_; mais, après qu'elle avait commencé à subir la réalité
monarchique, elle garda le culte des formes républicaines. L'empire fut
longtemps une hypocrisie; il n'osa pas se donner la condition première
de la stabilité, une loi de succession. Chaque mort fut suivie de
troubles, et le choix du maître du monde souvent abandonné au hasard. Il
fallut bien pourtant organiser la monarchie, mais alors elle fut sans
contradiction, sans contrôle, absolue. Elle se proposa pour fin
l'exploitation du monde qui fut, dans la pratique, menée à outrance.
Elle épuisa l'_orbis romanus_.
Mettons encore parmi les causes de ruine la durée même, et l'usure. Le
monde se sentait vieillir. Il cherchait, il attendait du nouveau. Il ne
pouvait l'obtenir ni d'une révolution politique, car personne ne
concevait d'autre forme de gouvernement que l'empire; ni d'une
révolution sociale, car l'esprit était fait au régime des castes qui
s'était lentement établi. Une révolution religieuse se fit, mais contre
l'empire. Dire: «_Mon royaume n'est pas de ce monde_», c'était jeter le
mépris divin sur le monde païen qui se voulait suffire à lui-même, et ne
connaissait pas l'au-delà. Dire: «_Rendez à Dieu ce qui appartient à
Dieu, et à César ce qui appartient à César_», c'était distinguer Dieu de
César, en qui se confondaient l'humain et le divin. La distinction
faite, comment la dette envers Dieu n'eût-elle pas été plus grande que
l'obligation envers César? Dire: «_Les cieux et la terre passeront_»,
c'était démentir la prédiction de l'éternité de l'empire: _Imperium sine
fine dedi_. C'était ébranler la roche immobile.
DE L'ANTIQUITÉ AU MOYEN ÂGE
_Caractères généraux_.
De l'Est, région des origines, s'achemine vers l'Occident en tumulte, la
procession des peuples: Germains et Slaves, Huns et Avares, Arabes. Ils
sont très différents les uns des autres: l'humanité, avec les contrastes
de ses variétés congénitales ou lentement acquises, entre en lutte
contre l'œuvre romaine de l'assimilation des hommes par la force et par
l'esprit.
Les Arabes ont une originalité puissante; ils représenteront en face de
la grande race aryenne la grande race sémitique; ils fonderont une
religion et un empire. Avec le passé impérial, ils ne transigeront
point; ils auront dans l'histoire leur domicile à part et bien à eux.
Les Huns et les Avares, de race touranienne, moins bien doués que les
Sémites, sans éducation antérieure, demeurés à l'état primitif de la
horde, et attardés dans le fétichisme, n'apporteront avec eux que la
brutalité. Destructeurs, incapables de fonder, ils seront détruits.
Les Germains et les Slaves sont de même race que les Grecs et les
Romains. Postés aux frontières de l'_orbis romanus_, où habitaient
l'ordre, la joie et la richesse, il semblait qu'ils attendissent l'heure
d'entrer en partage du patrimoine. Ce sont des branches cadettes de la
famille aryenne qui succéderont aux aînées, épuisées et desséchées.
Tous ces peuples, de provenances, de mœurs et de religions diverses,
seront en relations avec l'empire romain. En Orient, l'empire sera
entamé, sans être détruit; en Occident, les Germains, après l'avoir
étouffé sans le vouloir, le rétabliront. L'an 800, quand Charlemagne
aura été couronné dans la basilique de Saint-Pierre, l'Europe paraîtra
bien ordonnée de nouveau, comme au temps de Théodose, avec ses deux
capitales, Rome et Constantinople. Ce ne sera qu'une apparence; mais les
apparences sont des faits, et les illusions, des puissances qui
produisent des actions réelles et considérables.
L'an 800 marquera donc la fin d'une seconde période. Conduisons à
présent jusqu'à cette date l'histoire de l'Europe.
_L'Empire d'Orient._
Le principal effort des Barbares porta sur l'Occident. Quelques années
après la mort de Théodose, la Bretagne était évacuée par les légions.
Francs, Wisigoths, Burgondes, occupèrent la Gaule et l'Espagne. Presque
tous les Barbares visitèrent l'Italie et la pillèrent. Dans la
Péninsule, des groupes de mercenaires prirent leurs quartiers, mais
aucun peuple ne s'y établit en vertu d'un titre régulier, comme avaient
fait, en Gaule, ceux qui viennent d'être nommés. L'Italie inspirait du
respect. Elle était protégée, toute désarmée qu'elle fût, par la
grandeur des souvenirs de sa gloire, comme Sylla l'avait été jadis par
la garde que montaient autour de lui les ombres de ses proscrits. Aucun
roi n'eut l'idée de régner sur Rome. Des empereurs continuaient à se
succéder, vaillants ou lâches, intelligents ou stupides, impuissants
toujours.
Cependant, en l'année 476, le chef des mercenaires d'Italie, qui se
nommait Odoacre, jugea qu'il n'était plus nécessaire que l'Occident eût
un empereur particulier. Il fit porter à Constantinople les insignes
impériaux par une députation chargée de représenter à l'empereur Zénon
qu'un seul maître suffisait au monde.
Dès lors, l'unité sembla rétablie, comme au temps des Césars et des
Antonins. Constantinople s'imagine désormais conduire seule l'histoire.
Les hommages des rois de l'Occident y vont trouver l'empereur. Jusqu'aux
limites de l'_orbis romanus_, celui-ci envoie des ordres et des grâces.
Il décore des insignes proconsulaires Clovis, le roi des Francs.
Il envoie en Italie, contre Odoacre, les Ostrogoths, commandés par
Théodoric, qui, bon gré, mal gré, reste son lieutenant. Un moment même,
on put croire qu'il allait reprendre effectivement possession du monde:
Justinien conquit l'Italie, l'Afrique, une partie de l'Espagne, des îles
et des côtes de la Méditerranée occidentale.
Ce retour offensif de l'ancienne puissance fut de courte durée. Les
Lombards, descendus en Italie au sixième siècle, n'y laissent à l'Empire
que des îlots de territoire, battus et rongés par les flots de leur
invasion. Les Arabes, par leurs conquêtes en Asie, en Afrique, en
Espagne, tracent un immense demi-cercle, qui enveloppe par le sud
l'ancien _orbis romanus_.
Relégué à l'Est, l'Empire, qui se dit toujours universel, commence à
prendre le caractère déterminé d'un État oriental. Les immigrations des
Barbares compliquent l'ethnographie de la péninsule des Balkans. Les
Slaves se répandent au Nord et au Nord-Ouest: alors naissent la Servie
et la Croatie. L'Istrie et la Dalmatie sont tout imprégnées de Slaves:
les Slaves encore pénètrent par infiltration dans la Macédoine et dans
la Grèce. Un peuple touranien, mais bientôt assimilé aux Slaves, les
Bulgares, passe le Danube et s'étend bien au delà de l'Hémus. Ainsi
s'agglomèrent les éléments de la future question d'Orient.
Dès lors, tout espoir est perdu de restaurer l'empire universel. Il ne
reste à l'Empire byzantin qu'une tâche modeste: il doit s'efforcer de
vivre. C'est merveille qu'il ait si longtemps vécu.
_Les barbares en Occident et l'Église._
Pendant que l'Orient gardait ainsi les formes du passé, de curieux
essais de nouveautés étaient faits en Occident.
Ces nouveautés n'étaient point révolutionnaires. La première fois que
les Germains étaient entrés en relations avec Rome, ils s'étaient
présentés dans l'attitude de mendiants armés, demandant des terres, et
offrant en échange le service de leurs armes. Marius avait détruit ce
premier ban d'envahisseurs, mais d'autres étaient venus, répétant
toujours les mêmes prières. Les frontières du Rhin et du Danube,
longtemps défendues, avaient fléchi. Des individus en foule, des groupes
de plus en plus considérables, enfin des peuples entiers étaient venus
s'établir sur les terres romaines.
Au cours du cinquième siècle, les Wisigoths, les Burgondes et les Francs
se partagent la Gaule; les Ostrogoths occupent l'Italie. Ni les uns ni
les autres ne sont des destructeurs. Chacun de ces peuples, répandu sur
de vastes provinces, en minorité au milieu d'une population toute
romaine, cherche une façon de s'accorder et de vivre avec elle. Il y met
quelque intelligence et beaucoup de bonne volonté, mais il ne peut
dépouiller ses mœurs anciennes.
Le gouvernement des rois barbares est une monarchie étrange, moitié
romaine et moitié germanique, absolue en principe, mais tempérée par des
révoltes, par des assassinats et surtout par l'impossibilité de
comprendre l'esprit du gouvernement impérial. Le respect persistant de
l'Empire trouble les Ostrogoths, établis sur la terre romaine par
excellence, et les Burgondes, à qui leur chancellerie fait parler, quand
ils s'adressent au _princeps_, un langage de serviteurs très humbles.
Pourtant, ce sentiment que les Occidentaux professent pour l'Empire, est
une superstition. C'est à une puissance nouvelle qu'il appartenait de
donner aux Barbares droit de cité dans l'histoire.
L'Église chrétienne, après avoir vécu cachée dans l'Empire, après avoir
bravé ses lois et souffert ses persécutions, avait reçu de lui des
honneurs, des privilèges, la richesse, et le modèle d'un gouvernement.
La hiérarchie impériale fut en effet reproduite dans les cités par les
évêques, dans les provinces par les métropolitains. L'évêque de Rome,
successeur de saint Pierre, patriarche unique de l'Occident, salué déjà
du titre d'évêque universel, était au spirituel ce qu'était au temporel
le successeur d Auguste.
L'Église a donc refait ou plutôt perpétué l'universalité. Elle offre à
l'humanité civilisée, au moment où la patrie romaine, déchirée en
lambeaux, va laisser la place aux pays petits et multiples, la grande
pairie ecclésiastique et chrétienne. Elle ménage, du passé à l'avenir,
une transition douce. N'est-elle pas romaine en effet? Son chef siège à
Rome; sa langue est celle de Rome; son culte est devenu le culte
officiel de Rome. Les mots _chrétien_ et _romain_ s'étaient d'abord
opposés l'un à l'autre. Les martyrs, lorsqu'ils refusaient l'encens à la
statue de l'empereur disaient, pour raison de leur désobéissance: «Je
suis chrétien, _Sum christianus_»; mais, au quatrième siècle, les mots
se rapprochent et se confondent: _christianus_ devient synonyme de
_romanus_.
Comme l'ancienne Rome, l'Église a conquis et assimilé les esprits. La
sève intellectuelle de l'antiquité ne produisait plus que de petites
fleurs misérables, sans couleur ni parfum. L'Église offre aux
intelligences une littérature, une histoire, une dialectique, la
philosophie de son dogme et ses paroles de vie éternelle.
Puisque les Barbares ne veulent point détruire Rome; puisqu'ils sont
entrés dans l'empire comme des hôtes; puisqu'ils ne sont d'ailleurs ni
assez nombreux, ni assez forts pour exterminer l'ancienne population ou
la réduire à l'obéissance, ils n'avaient d'autre politique à suivre que
de se faire accepter par celle-ci; mais la condition nécessaire et
primordiale était qu'ils fussent agréés par l'Église. Or, les Wisigoths,
les Burgondes, les Vandales, les Ostrogoths ont voulu être des
chrétiens, mais à leur façon. Ils n'ont point accepté tout le dogme
catholique. Aussi n'ont ils fait que passer sur la scène. L'Église et
les populations romaines ne les ont point chassés: elles n'en avaient
pas la force, mais elles ont laissé Justinien reprendre l'Italie; elles
ont aidé les Francs à conquérir la Gaule, puis l'Occident.
_Les Francs._
Les Francs connaissaient Rome depuis longtemps et la servaient, mais ils
n'étaient point romanisés comme les Wisigoths et les Burgondes. Ils
n'étaient plus tout à fait, mais ils étaient encore des barbares.
Établis sur la frontière septentrionale, ils occupaient partie des
terres d'empire, partie des pays germaniques. À cheval sur le Rhin, qui
séparait le monde classique du monde barbare, ils devaient être les
intermédiaires entre le passé qu'avaient rempli les Romains, et l'avenir
qu'allaient occuper les nations germaniques.
Comme l'Église, les Francs étaient donc capables de ménager une
transition; aussi l'accord de la puissance ecclésiastique et de la force
franque est-il un des plus grands faits de l'histoire universelle. La
vigueur des Francs eût suffi à elle seule pour triompher des Wisigoths
et des Burgondes, fatigués et amollis, mais le baptême de Clovis et sa
politique envers l'Église achevèrent leur fortune. Saint Remi leur donna
le droit de cité parmi les populations romaines, au milieu desquelles
les autres barbares demeuraient des étrangers, parce qu'ils étaient des
hérétiques.
Tout de suite, l'Église ouvrit à leur ambition une perspective immense.
Elle cherchait un nouveau peuple de Dieu, qu'elle pût charger de l'œuvre
de Dieu. Au lendemain du baptême de Clovis, les voix ecclésiastiques
prêchent au nouveau David ses devoirs: il ne s'agit de rien moins que de
réunir sous une même loi et dans une même foi les peuples de la terre.
Au delà des anciennes limites de l'Empire, les Francs conquièrent
l'Alamannie et la Thuringe; ils réduisent la Bavière à la dépendance; le
christianisme commence à être prêché dans ces contrées nouvelles. Mais
la race des Francs ne réussit pas du premier coup à faire sa rude
besogne. La dynastie mérovingienne gouverna mal et même n'arriva jamais
à comprendre ce qu'est un gouvernement. Elle s'usa dans les jouissances,
dans les discordes, dans l'imbécillité. Son empire se démembra:
Neustrie, Aquitaine, Burgondie, Austrasie, Alamannie, Bavière,
s'organisèrent pour l'existence séparée. Dans chacune de ces provinces,
qui étaient comme des royaumes, de petits groupes de seigneurs et de
sujets se mirent à vivre de la vie locale.
Parmi ces seigneurs étaient les évêques. Devenus grands propriétaires et
membres considérables de l'État, ils s'engageaient et se perdaient dans
la hiérarchie temporelle. Il semblait que le monde allât à la division
et dût se morceler à l'infini; mais l'idée de l'unité survécut, par la
vertu des grands souvenirs païens, par la puissance indestructible de
l'imagination, par la foi de l'évêque, successeur de l'apôtre à qui le
Christ avait confié le soin de paître l'universel troupeau des fidèles.
À la fin du sixième siècle, la papauté devient conquérante. Par delà la
Gaule, à l'extrémité même de l'ancien empire, elle envoie des
missionnaires qui convertissent les Anglo-Saxons, récemment établis en
Bretagne. Elle y organise une _provincia_ ecclésiastique, aussi soumise
à l'évêque de Rome que l'ancienne province politique l'avait été à
l'empereur romain. D'Angleterre partent des missionnaires qui vont
prêcher en Germanie la foi chrétienne et, parmi les dogmes, l'obéissance
au siège de Rome.
Ainsi la Rome de saint Pierre commence ses conquêtes où la Rome
d'Auguste a fini les siennes, par la Bretagne et par la Germanie.
Bretagne et Germanie sont les premières provinces d'un empire de
l'Église; par l'Église elles entrent dans l'histoire. C'est donc la
papauté qui, la première, a élargi l'Europe.
_La restauration de l'Empire._
Cependant l'Italie était disputée, depuis le sixième siècle, par les
Lombards et par les Grecs. Rome, menacée par ceux-là, appartenait
toujours à l'empereur. L'évêque de la Ville était donc le sujet du
βασιλεύς byzantin. De Constantinople ne lui venaient guère que des
affronts, des humiliations, même des dangers pour la foi. Des Lombards,
il n'attendait rien de bon. Entre ces deux ennemis, il se soutient avec
peine. Secrètement, il veut Rome pour lui, et peu à peu il s'en empare
par les services mêmes qu'il lui rend, en rebâtissant ses murs et en
nourrissant son peuple. Il rêve même une domination en Italie; mais il
est faible parmi des violents.
Attentif aux événements, il suit les progrès d'une nouvelle puissance
franque qui s'élève; car lui aussi, comme les évêques gallo-romains du
cinquième siècle, il est en quête d'un peuple qui se fasse l'ouvrier de
Dieu.
En ce temps-là, dans le pays d'Austrasie, une famille, qui devait porter
plus tard le nom de carolingienne, avait acquis de grands biens entre
Moselle et Rhin. Les honneurs publics étaient chez elle héréditaires.
Ses chefs servaient la royauté mérovingienne en qualité de maires du
palais, mais ils étaient de véritables ducs d'Austrasie, comme les
Agilolfing étaient ducs de Bavière. Leur pays était riche en hommes de
guerre, bien placé pour agir à la fois sur les duchés germaniques, d'une
part, et, d'autre part, sur la Neustrie et la Bourgogne.
Décidément, ce pays du Rhin était le lieu principal de l'histoire.
C'était là, aux confins de l'ancien monde et du nouveau qu'il fallait
habiter, pour être l'agent de l'avenir. Les Francs mérovingiens s'en
étaient éloignés trop vite. Paris et Orléans avaient été leurs capitales
de prédilection. Ils s'étaient enlisés dans la population gallo-romaine,
et leur énergie avait été prématurément étouffée sous la cendre du
passé. Les Francs d'Austrasie, les Ripuaires rhénans, avaient gardé la
force primitive, l'habitude de partir en campagne, chaque printemps, le
goût et la joie de la guerre.
Aux premiers pas que les Francs mérovingiens avaient faits sur la scène,
l'évêque de Reims avait été au-devant d'eux. Au-devant des Francs
austrasiens alla l'évêque de Rome. Plus grand personnage que saint Remi,
l'évêque universel avait à proposer une tâche plus haute: il demanda aux
Francs, avec des prières et des larmes, de se faire les protecteurs de
l'apôtre saint Pierre.
Les Francs ne comprirent pas tout de suite, et longtemps ils hésitèrent.
Charles Martel, tout à son œuvre de guerre, ne se souciait pas de mettre
ses armes au service d'un prêtre; mais le prêtre insista. Pépin et
Carloman, fils de Charles, sont déjà des hommes d'église: celui-ci
mourra sous une robe de moine; l'autre préside des conciles, et
s'emploie avec zèle à la réforme des Églises de Gaule et de Germanie.
Quand il est élu roi par les Francs, le pape vient en Gaule lui donner
l'onction que Samuel avait donnée à David. L'alliance pourtant n'est pas
définitive. Charlemagne, fils de Pépin, ne s'entend pas tout d'abord
avec le pape; il s'accorde un moment avec les Lombards, et prend femme
chez «cette gent très honteuse de lépreux», comme disait le Saint-Père.
Cependant, le charme agit toujours; il devient irrésistible.
Charlemagne, s'il eût été réduit à lui-même, n'aurait eu que la force et
quelques idées de roi primitif, c'est-à-dire de chef de guerre et de
justicier. L'Église le nourrit de sa science: elle lui apprend la
dogmatique, l'histoire, les lettres, la grammaire et l'astronomie. Elle
propose à son activité politique et militaire un idéal, à sa puissance
un emploi: «défendre au-dedans la foi contre l'hérétique, et la propager
au dehors sur les terres des païens.»
La chrétienté apparaissait alors aux esprits capables de réflexion comme
une société de soldats et de prêtres, gouvernée par un soldat et par un
prêtre. Si elle avait pu oublier l'antiquité profane, elle se serait
crue retournée au temps biblique, alors qu'Aaron combattait dans la
plaine et que Moïse priait sur la montagne. Charlemagne lui-même a
évoqué un jour cette image. Mais les souvenirs de l'antiquité profane
s'imposent à l'évêque de Rome et à Charles, qui s'entendent pour
restaurer, non pas le gouvernement du peuple de Dieu, mais l'empire
romain. En l'an 800, dans la basilique de Saint-Pierre, Moïse couronne
Aaron, que le peuple romain salue du titre d'Auguste.
_Le monde historique en l'an 800._
Le pape avait prétendu instituer un empereur unique et universel. Depuis
qu'Odoacre avait renvoyé à Constantinople les insignes impériaux, le
βασιλεύς byzantin avait été «le seul maître qui suffisait au monde»;
mais en l'an 800, la vieille Rome avait repris son droit de faire
l'empereur. Charlemagne était donc, en théorie, le maître du monde; mais
Constantinople maintint contre la théorie sa possession de fait, dont
Charlemagne lui-même reconnut la légitimité.
Les deux empires contiendraient toute la chrétienté, si, dans l'île de
Bretagne, le peuple anglo-saxon, chrétien et indépendant, ne préludait
déjà à sa fortune particulière. Empire d'Occident, empire d'Orient,
Angleterre, voilà, au début du neuvième siècle, trois êtres politiques:
voilà l'Europe.
En dehors, sont les infidèles et les païens. Le pays de l'Islam, séparé
lui aussi en empire d'Occident, le khalifat de Cordoue, et en empire
d'Orient, le khalifat de Bagdad, s'étend toujours comme un croissant
gigantesque, au sud des deux empires dont il est le commun ennemi. Les
païens, c'est tout le Nord et tout l'Est: la Scandinavie, la profonde et
immense Slavie, l'Avarie.
Charlemagne a détruit le royaume danubien des Avares. Il a vaincu les
Scandinaves et les Slaves de l'Elbe; s'il ne les a pas soumis, il a
organisé sur ses frontières des comtés militaires, les marches, qui sont
les têtes de colonne de la chrétienté. Il montrait ainsi la voie à ses
successeurs, auxquels il léguait le devoir de la guerre contre les
païens et contre l'infidèle.
_Effets historiques de la restauration de l'Empire d'Occident._
L'empire de Charlemagne comprenait d'anciens pays chrétiens qui avaient
obéi à Rome: la Gaule; le nord de l'Espagne, des Pyrénées à l'Èbre,
enlevé aux Arabes; l'Italie, jusqu'au Garigliano, enlevée aux Lombards
et sur laquelle Pépin avait prélevé, pour le donner au Pape, le
patrimoine de saint Pierre; hors de l'_orbis romanus_, la Germanie.
Avant les Carolingiens, Gaule, Italie, Germanie, avaient leur existence
séparée. Les Carolingiens ont fondu tous ces pays dans l'unité de
l'empire restauré.
Cette restauration est le grand fait de cette époque, qui se distingue
de celle qui précède et de celles qui suivent par ce phénomène étrange
que deux puissances idéales, le souvenir de Rome païenne et l'autorité
de Rome chrétienne, dirigent seules la force matérielle.
À l'ancienne Rome, qui conquiert pour dominer et pour exploiter,
l'historien préfère la nouvelle, qui soumet des âmes après les avoir
éclairées. La conquête de la Bretagne par quelques missionnaires
romains, armés seulement de la croix, de leurs chants et de leurs
prières, est plus belle assurément, plus glorieuse et plus humaine que
la conquête par Agricola.
Nous nous plaisons aussi à considérer l'hommage rendu par le Franc
Charlemagne à la puissance du passé. Ce Germain descend des vieux
ennemis de Rome; il résume et personnifie, pour ainsi dire, l'invasion
des Barbares, qui a détruit l'empire; et, pour couronner ses victoires,
il restaure l'empire. Mais l'historien ne doit rien admirer sans
réserve, à moins qu'il ne croie, par une sorte d'optimisme fataliste,
que tout ait été toujours pour le mieux dans le meilleur des mondes.
On dit: l'empire carolingien a eu cet effet bienfaisant de préparer aux
nations futures une civilisation commune, chrétienne, militaire et
politique. De lui procèdent le type de l'homme d'armes chrétien et la
poésie de la lutte des fidèles de tous pays contre l'infidèle.
Voudriez-vous retrancher de l'histoire des sentiments et des idées, la
chevalerie, la croisade et la chanson de geste?
Non. Mais les peuples d'Europe, au sortir du commun berceau, seront des
frères ennemis. Après que la force carolingienne sera épuisée,
l'Occident se divisera de nouveau. Il sera dépensé autant de misères et
de sang, pour détruire l'œuvre, qu'il en a fallu pour la bâtir. Cette
hégémonie temporelle et cette hégémonie spirituelle, que le pape et
Charlemagne ont rivées l'une à l'autre, seront ennemies l'une de
l'autre. Chacune d'elles, à son heure, sera une tyrannie. À votre tour,
tenez-vous tant à garder dans l'histoire la querelle du sacerdoce et de
l'empire, l'oppression de l'Italie par l'Allemagne, la longue contrainte
exercée sur les consciences? De la liste des croisades,
n'effaceriez-vous pas volontiers celle des Albigeois? Quand le pape a
sacré Pépin, quand Charlemagne et le pape ont restauré l'empire, ils ont
légué aux temps futurs la coalition du trône et de l'autel: ne
voyez-vous point la suite, toute la suite?
Il n'est pas certain que, sans l'alliance des Carolingiens et de la
papauté, les Austrasiens, les Aquitains, les Lombards, les Bavarois, les
Saxons n'auraient pas trouvé la façon de vivre qui leur convenait,
qu'ils ne se seraient pas tout aussi bien pénétrés de l'esprit chrétien,
en appropriant la religion, comme ils devaient le faire plus tard, à
leurs génies particuliers?
Qui sait? C'est le mot qu'il faut répéter souvent. Une chose paraît
certaine: si le passé est bienfaisant, parce qu'il initie les
générations nouvelles à l'expérience des générations mortes, il abuse de
sa puissance. Il a, pour les vivants, des malices de spectre. Une de ces
malices a été le rétablissement de l'empire en l'an 800 par un prêtre et
par un guerrier, qui ne savaient au juste, ni l'un ni l'autre, ce
qu'avait été l'ancien empire, ce que serait le nouveau.
LE MOYEN ÂGE
_Caractères généraux._
Où trouver un temps d'arrêt dans les siècles qui suivent?
L'empire d'Orient vit comme une flamme agitée, avec de grandes lueurs,
des éclipses et de nouveaux éclats. Pendant plus de six siècles, il se
défendra contre la nuit, qui, à la fin, le recouvrira.
L'Occident commencera par défaire l'œuvre des Carolingiens; il brisera
l'empire en royaumes et les royaumes en seigneuries. Une végétation
confuse et très violente étouffera les idées générales. Le pouvoir
impérial, perdant de son honneur à chaque transmission et disputé par de
petits princes italiens, sera réduit au néant; le pouvoir pontifical,
disputé par des factions romaines, s'avilira.
Puis, au milieu du dixième siècle, un pape rendra tout à coup à l'empire
son lustre et sa force, en couronnant empereur Otton, le roi
d'Allemagne.
Les deux pouvoirs deviendront alors en Occident les agents principaux de
la politique. À l'ombre de l'empire, la papauté se refera, se purifiera
et ressaisira l'Église, qui se perdait encore une fois dans les soins et
les devoirs de la matière. Devenue la tête de l'immense milice
spirituelle, elle obligera l'empire d'abord à respecter son indépendance
et bientôt à reconnaître sa primauté d'honneur.
Si ces deux puissances s'étaient accordées, elles auraient été les
maîtresses de l'Occident, où elles auraient longtemps empêché les
nations de prendre corps. La papauté, en effet, ne veut point entendre
parler d'affaires de nations. Une seule guerre est, à ses yeux, légitime
et perpétuellement obligatoire, la guerre contre l'infidèle, avec
l'intermède de la guerre contre l'hérétique ou contre l'excommunié. Pour
que la chrétienté puisse accomplir le devoir de la guerre de Dieu, le
pape essaye de lui imposer la paix de Dieu. Quiconque la trouble, que ce
soit un petit baron ou un Henri d'Angleterre, un Philippe de France ou
un empereur Frédéric, est un factieux.
La croisade sera donc le principal phénomène de l'histoire politique aux
douzième et treizième siècles, mais, très vite, elle tournera mal, et, à
la fin, échouera lamentablement. Les rois se détourneront de cette œuvre
ruineuse. D'autres intérêts apparaîtront, et des besognes plus
prochaines et plus lucratives. Des territoires nationaux commenceront à
se dessiner, et les peuples à percevoir la sensation de la frontière.
Les pouvoirs généraux se détruiront eux-mêmes. La papauté ruinera
l'empire au treizième siècle, mais aussitôt elle se heurtera aux
résistances des rois, devenus des chefs de peuples, et elle tombera dans
les scandales du grand schisme.
Du naufrage des pouvoirs universels émergeront alors les nations. Comme
la chrétienté avait succédé à l'empire romain, l'Europe succède à la
chrétienté; mais combien confuse encore et chaotique! Aussi faut-il
chercher plus loin une date de démarcation dans l'histoire politique du
continent. Au quatorzième siècle, le vrai moyen âge est fini, mais il y
a toujours un empire d'Orient, et même il semble renaître; toujours un
saint empire, et même il s'acquitte de son mieux, pendant les désordres
du grand schisme, de son office d'avoué de l'église; toujours l'illusion
de la croisade, et même des aventures héroïques de croisés. Au quinzième
siècle encore, le schisme et le musulman préoccupent Jeanne d'Arc et la
troublent. Les chevaliers d'Occident, entre deux batailles, jurent sur
le faisan l'extermination de l'Infidèle.
Cependant, l'Infidèle prendra Constantinople. L’Europe, qui avait été le
chercher et le combattre chez lui, permettra au Turc de transformer en
mosquée l'église patriarcale de Sainte-Sophie. Elle laissera aux petits
peuples des Balkans le soin d'arrêter l'Asiatique sur la route qui mène
au cœur du continent. Le roi très chrétien de France et le roi
catholique des Espagnes, le pape lui-même pèseront en politiques le prix
de l'alliance ottomane, et la feront entrer comme un élément dans leurs
calculs: signe certain qu'une période de l'histoire de l'Europe est
close.
C'est donc jusque vers la fin du quinzième siècle qu'il faudra mener
l'histoire des divers pays d'Occident et d'Orient.
_L'empire d'Orient._
Pendant cette longue période, le contraste va se marquant de plus en
plus entre l'Occident et l'Orient.
L'empire en Occident est un pouvoir à peu près idéal, sans territoire
déterminé, sans nom même, car ce n'est pas un nom que cette périphrase
par laquelle il est désigné de «saint empire romain de la nation
germanique». L'empire en Orient est une domination réelle, qui s'exerce
sur une région précise, et qui porte un nom national, _Romania_.
L'empire en Occident est partagé en deux pouvoirs: spirituel et
temporel. En Orient, il n'a pas toléré à côté de lui une monarchie
sacerdotale, indépendante du pouvoir civil. Le βασιλεύς a été une sorte
de pape-roi. Au moment où la papauté, devenue toute-puissante, régit les
rois de l'Occident, Constantinople se sépare de Rome par le schisme.
L'empire byzantin était donc plus cohérent et plus fort que son rival,
mais il avait trois sortes d'ennemis. D'abord un ennemi intérieur: des
groupes ethnographiques, établis sur le territoire de la _Romania_, et
qu'il n'avait point assimilés; puis, deux ennemis extérieurs, l'Occident
catholique et l'Orient musulman.
Une triple question se posait à propos de la destinée de l'empire: les
nations établies sur son territoire en demeureraient-elles maîtresses,
et la péninsule des Balkans serait-elle partagée dès le moyen âge en
petits États indépendants? L'Occident ressaisirait-il Constantinople et
la Péninsule? Ou bien Constantinople et la Péninsule deviendraient-elles
la proie de l'Asie?
Les nations des Balkans ont eu leurs heures: au neuvième siècle, la
Bulgarie devient un État redoutable et des principautés slaves
s'établissent; au quatorzième siècle, la Serbie est un empire.