Le berceau de l'Autriche est la marche orientale, établie par

Charlemagne sur le Danube, en avant de la Bavière, à la porte même par

où ont passé tant d'envahisseurs venus de l'Orient. C'était un vrai

poste de combat de la race germanique, entre la Bohême et la Carinthie

slaves, en face de l'Avare, puis du Hongrois. Depuis la fin du treizième

siècle, les Habsbourg la possédaient. Les acquisitions successives

qu'ils firent de l'ancienne marche de Carinthie, du comté de Tyrol, et

de Trieste, constituèrent, avec la marche d'Autriche, un groupe de

provinces, moitié germanique et moitié slave, ayant jour sur

l'Adriatique et l'Italie, en relations nécessaires avec deux royaumes de

la zone de l'est, la Bohême et la Hongrie. Déjà, au quinzième siècle, un

Habsbourg d'Autriche est roi des deux pays: c'est un indice et un

présage pour l'avenir. Deux siècles auparavant, un Habsbourg avait porté

la couronne impériale; depuis le quinzième siècle cette couronne, qui

reste élective en principe, est, en fait, héréditaire dans la maison

autrichienne. C'est là encore un des éléments de la fortune future des

Habsbourg. Ils ne sont, à la fin du moyen âge, que de pauvres princes:

ils sont tout près de devenir les premiers princes du monde.

Le berceau de la Prusse, c'est la marche de Brandebourg, entre l'Elbe et

l'Oder, dans la région des Slaves exterminés, pauvre pays tout plat et

balayé par des vents qui amoncellent son sable en collines chauves. La

Marche a conquis par l'effort continu le droit de vivre. Elle avait déjà

survécu à bien des catastrophes, quand elle devint, au commencement du

quinzième siècle, la propriété des Hohenzollern. Le Brandebourg était

dans l'alternative de s'accroître (car on ne fait pas une patrie avec un

morceau de plaine) ou de mourir: il s'accrut dans la direction de la

mer, au détriment du Mecklembourg et de la Poméranie; dans la direction

de la montagne, à travers la Lusace et la Silésie. Il était le grand

champion allemand du Nord-Est, le collaborateur des Teutoniques, avec

lesquels il voulut un jour--c'était à la fin du quatorzième

siècle--partager la Pologne.

Cet accord des margraves et des chevaliers, et cette similitude de

vocation étaient des indices pour l'avenir. Le temps est proche où la

Prusse des Teutoniques sera unie à la marche de Brandebourg par un lien

indissoluble. Alors l'État brandebourgeois prussien s'annoncera comme

l'héritier de ces chevaliers, de ces prêtres, de ces marchands et de ces

paysans, qui ont été, au delà de l'Elbe, les pionniers du germanisme.

_La région intermédiaire entre Allemagne et France._

À ce progrès énorme de l'Allemagne du côté de l'Orient s'oppose, comme

un contraste absolu, le recul à l'Occident.

L'histoire de la région entre l'Allemagne et la France est très

singulière. Quand les trois fils de Louis le Débonnaire se partagèrent

l'empire au neuvième siècle, ils trouvèrent tout naturel (car les hommes

de ce temps n'avaient pas le sentiment de la réalité des choses, et ils

suivaient aveuglément les idées qui possédaient leur esprit) de donner à

l'empereur Lothaire Rome et Aix-la-Chapelle, les deux capitales

impériales. Lothaire eut donc l'Italie, et une longue bande de

territoire entre l'Escaut, la Meuse et le Rhône, d'une part, le Rhin et

les Alpes, de l'autre. Ainsi fut placé entre la future France et la

future Allemagne un champ clos, qui a vu déjà, qui, sans doute, verra

encore bien des batailles.

Cette bande étroite et longue fut partagée de bonne heure en deux

régions: Bourgogne, entre les Alpes, la Saône, le Rhône et la

Méditerranée; Lorraine, au nord de Bourgogne. Comme l'Allemagne fut

d'abord beaucoup plus forte que la France, elle domina l'une et l'autre.

La Lorraine et la Bourgogne devinrent pays d'empire. Mais la puissance

impériale s'affaiblit, au moment où le royaume de France se fortifiait.

Au reste, l'Allemagne était mal armée sur la frontière occidentale. Ici,

elle n'avait pas affaire, comme à l'Est, à des païens. La frontière

n'était pas marquée nettement par une différence de langue, de race et

de civilisation. Aussi ne s'y trouvait-il pas d'États allemands

organisés pour la guerre. Pendant que des margraves gardent le cours de

l'Elbe, le Rhin est devenu «la rue des prêtres». Dans ces principautés

d'archevêques, d'évêques et d'abbés, s'alanguit la force allemande, si

énergique à l'Orient. À la fin du quinzième siècle, l'Empire a perdu

presque toute son annexe occidentale où la France fait des progrès.

_La formation de la France._

Lorsque la France se détacha de l'Empire au neuvième siècle, elle était,

des trois régions impériales, celle qui semblait le moins près de former

une nation. Il n'y avait aucune unité dans le pays à l'ouest de

l'Escaut, de la Meuse et du Rhône. Quelques principautés, duchés ou

comtés, s'y formaient, mais chacune d'elles était décomposée en fiefs

laïques et en terres d'église. Sur ces fiefs et ces terres, l'autorité

du duc ou du comte, qui était censée représenter celle du roi, ne

s'exerçait qu'à condition que le seigneur tirât de ses propriétés

personnelles une force suffisante.

Le roi, sans domaines, mourant de faim, demandait dans des actes

officiels quels moyens il pourrait bien trouver de vivre avec quelque

décence. Il agitait de temps à autre, au-dessus de ce chaos, la théorie

de son autorité. Il était un maigre fantôme solennel, égaré au milieu de

vivants très grossiers et très énergiques. Le fantôme alla s'amincissant

toujours, mais la royauté ne disparut pas. On était habitué à son

existence, et les gens de ce temps-là n'avaient pas assez d'idées pour

imaginer une révolution. Par l'élection de Hugues Capet en 987, la

royauté redevint une réalité, parce que le roi, qui était duc de la

_Francia_, eut des terres, de l'argent et des fidèles.

Il ne faut pas chercher à se représenter un plan de conduite et une

politique raisonnée des Capétiens: ils employèrent toute sorte de moyens

à la fois.

Pendant plus de trois siècles ils eurent des enfants mâles: le premier

mérite de la dynastie fut qu'elle dura. Comme il arrive toujours, du

fait sortit le droit, et ce hasard heureux produisit la légitimité

héréditaire, qui fut une grande force.

Le roi avait d'ailleurs tout un arsenal de droits: vieux droits de la

royauté carolingienne où persistait le souvenir du pouvoir impérial, que

l'étude des lois romaines allait bientôt ranimer, au point de faire de

ces revenants des contemporains redoutables; vieux droits conférés par

le sacre, impossibles à définir et, par conséquent, incontestables;

droits de suzeraineté plus nouveaux et plus réels, qui allaient être

précisés et codifiés à mesure que la féodalité s'organiserait: joints

aux autres, ils faisaient du roi le propriétaire de la France.

Voilà ce qu'apportait la royauté capétienne au jeu des circonstances.

Tout lui profita: les misères de l'Église, qui, désarmée, au milieu

d'une société violente, réclamait, d'une extrémité à l'autre du royaume,

la protection royale; les efforts que fit le tiers ordre pour être admis

avec des droits réglés dans la société féodale: le roi, chef de cette

société, fut le protecteur naturel des nouveaux venus, les bourgeois des

villes de France. Son autorité s'exerça ainsi, hors des limites de son

domaine particulier, dans tout le royaume. Il fit mieux: il réunit peu à

peu la France à son domaine. Il acquit de petites principautés comme les

comtés d'Amiens, de Vermandois, de Valois. Il prit, par autorité de

justice et par force, la Normandie, l'Anjou, le Maine, la Touraine, le

Poitou: cette conquête, que rendit facile la méchante imbécillité de

Jean d'Angleterre, assurait la fortune de la royauté capétienne. Dès

lors, de toutes parts, arrive l'eau à la grande rivière. Quand l'Église

et la chevalerie du Nord détruisent dans la guerre des Albigeois une

dynastie féodale et une civilisation particulière, la royauté acquiert

le Languedoc. Quand Philippe le Bel, par mariage, a gagné la Champagne,

le domaine du roi de France touche à la frontière impériale, comme à la

Méditerranée, comme à l'Océan.

_L'expansion de la France._

Aux onzième et douzième siècles, pendant que la royauté était encore

très faible et le royaume en anarchie, la France, comme l'Italie et

l'Allemagne, a répandu au dehors ses forces vives. Malheureusement, elle

n'avait pas à sa portée, comme l'Allemagne, une région vague, habitée

par des barbares et par des païens, c'est-à-dire réputée sans

propriétaire et de bonne prise pour l'occupant chrétien. La France

s'est, pour ainsi dire, jetée sur la croisade; elle s'est chargée des

«actions de Dieu» contre l'Infidèle. Elle a donné des rois à Jérusalem

et à Chypre, des ducs à Athènes et des empereurs à Constantinople. Elle

a bâti sur la sainte chimère de la Chrétienté, non sans profit pour sa

gloire, pour cette gloire qu'elle a, de bonne heure, aimée comme un

patrimoine.

Des chevaliers de France ont fondé un royaume chrétien en Portugal, sur

une terre alors musulmane; d'autres ont conquis, sur les Sarrasins et

les Grecs, l'Italie du Sud, mais, ni le royaume de Portugal, ni le

royaume des Deux-Siciles ne deviendra chose française.

L'expansion de la France en Europe au moyen âge a été surtout

intellectuelle. Notre esprit a exprimé toute la civilisation de ce

temps, religieuse, féodale et chevaleresque. Il a écrit des poèmes

héroïques, construit des châteaux et des cathédrales, raisonné les

textes d'Aristote et de l'Écriture. Dans ses chansons, ses monuments et

sa scolastique, il a rencontré la perfection. Libre déjà, déjà mobile,

déjà gai, il s'est affranchi de la tradition et de l'autorité. Il a

trouvé l'élan et la grâce de l'art ogival. Il a parodié lui-même ses

chansons de geste et sculpté des caricatures sur les murailles de ses

œuvres de foi. Il a donné pour compagnon à «Monsieur saint Louis», qui

vivait dans le ciel, le sire de Joinville, qui aimait la terre, sa terre

surtout et son beau castel de Champagne, dont il évita la vue, quand il

partit pour la croisade, afin d'éviter des larmes à ses yeux, qui

n'aimaient point à pleurer. Notre esprit a fait de la prose, de la prose

française, aussi bien qu'il faisait des vers. Parmi les théologiens, il

a suscité presque des philosophes.

L'Europe chrétienne a imité nos cathédrales, récité nos chansons

héroïques et comiques. Elle a ainsi appris notre langue. Des étrangers

ont écrit en français «pour ce que la parlure de France était plus

délectable et commune à toutes gens». Parmi les maîtres ès arts de la

chrétienté, les plus savants étaient ceux qui avaient soutenu, combattu

leur thèse à l'Université de Paris. Presque toutes les universités de

l'Europe étaient des essaims envolés de la montagne Sainte-Geneviève. Un

proverbe disait que le monde était régi par trois pouvoirs: la papauté,

l'empire, la science; que le premier résidait à Rome, le second en

Allemagne, le troisième à Paris.

L'histoire politique ne doit pas négliger ces faits de l'intelligence.

Dans d'autres pays, d'autres génies ont eu leur puissance et leur

beauté. Aucun n'a rayonné comme celui de la France. Cette lumière

répandue sur la chrétienté a contribué à faire l'Europe, puisqu'elle a

rendu semblables les uns aux autres des peuples très différents les uns

des autres. C'était, au moyen âge, notre façon de travailler pour

autrui.

_La politique royale. La patrie française._

De bonne heure est close pour notre pays l'ère des aventures, et les

forces françaises sont employées par la politique royale. Dès que la

royauté a commencé à prendre possession du royaume, elle a eu une

politique. Des intérêts de famille l'ont impliquée dans les affaires de

l'Italie, et, par contre-coup, de l'Aragon; mais ce n'étaient là que des

accidents. Au contraire, elle a été obligée à une conduite attentive et

suivie à l'égard de l'Angleterre.

En 1066, un vassal du Roi, Guillaume, duc de Normandie, a conquis

l'Angleterre; il est devenu plus puissant que son suzerain. Ses

successeurs, par d'heureuses alliances, ont grossi considérablement leur

domaine français: un moment, tout notre littoral océanique leur

appartient. D'où, la nécessité de la guerre.

Ce fut, au début, une guerre féodale, entre vassal et suzerain, hommes

du même pays, et qui parlaient la même langue. Au commencement du

quatorzième siècle, la lignée directe des capétiens s'étant éteinte, il

y eut compétition pour la couronne de France entre deux princes

français, dont l'un était le roi Édouard d'Angleterre, et l'autre,

Philippe de Valois. La guerre, quand elle s'engage, n'est pas d'une

nation contre une nation, d'une âme de peuple contre une âme de peuple;

mais elle dure, elle est longue, elle est atroce. D'année en année,

croît la haine de l'Anglais. Au contact de l'étranger, la France se

prend à se connaître, comme le moi au contact du non moi. Vaincue, elle

sent la honte de la défaite. Des actes de patriotisme municipal et local

précèdent et annoncent le patriotisme français, qui, à la fin,

s'épanouit dans Jeanne d'Arc, et se sanctifie d'un parfum de miracle.

Hors de France, les _Goddam!_ Ils sortirent de France, et la France fut.

Elle fut d'abord dans le roi et par le roi, qui personnifiait dans sa

chair vivante et son sang privilégié l'idée trop abstraite encore de la

patrie. La guerre même, avec son cortège de misères et de ruines, l'a

fait tout-puissant. Elle a fauché la noblesse, mis les communes en

faillite, énervé toutes les forces de résistance. Elle a permis au

prince, défenseur du royaume, d'édicter des mesures générales, de faire

des lois, de se donner une armée royale, des finances royales, une

administration royale. Elle a, en un mot, achevé la monarchie française,

qui est, à la fin du quinzième siècle, une des grandes puissances de

l'Europe, la plus grande.

_Progrès de la France dans la région intermédiaire._

Retournons à présent à la région intermédiaire entre Allemagne et

France. Pendant que l'Allemagne fait face à l'est et la France à

l'ouest, la région bourguignonne et la région lorraine, n'ayant point en

elles-mêmes une raison d'être suffisante, et ne sachant que devenir,

sont tombées dans un désordre inextricable.

La Bourgogne commençait à se décomposer, au temps même où les empereurs

allemands portaient la couronne d'Arles. Au treizième siècle, il n'y a

plus de roi d'Arles; aucun titulaire royal ne représente devant

l'étranger le royaume bourguignon. À ce moment même, la croisade des

Albigeois ouvrait le Midi aux armes et à la politique des Capétiens. Une

des conséquences de cet événement fut qu'un prince capétien acquit le

marquisat de Provence. Au quatorzième siècle, Lyon et le Dauphiné

entrent dans le domaine royal; au quinzième siècle, la Provence devient

possession directe de la couronne. Ainsi Lyon, la grande ville romaine,

qui avait été le sanctuaire du culte d'Auguste et qui était devenue le

siège du primat des Gaules; Arles, ville romaine aussi, puis capitale du

royaume de Bourgogne; Marseille, la plus vieille cité de la Gaule, sont,

à la fin du moyen âge, villes françaises.

Un accident, la conquête de l'Angleterre par les Normands, avait retenu

à l'ouest l'effort de la royauté capétienne; un autre accident, la

croisade albigeoise, l'avait attirée, très loin de sa sphère d'action,

au midi de la région bourguignonne. Il se faisait ici un travail confus,

des essais singuliers: la confédération suisse et la Savoie commençaient

à poindre.

La confédération suisse est née à l'extrémité sud-ouest de l'Allemagne,

en Souabe. Elle a trouvé en Souabe, puis en Italie, ses premiers

accroissements, mais elle commençait, vers la fin du quinzième siècle, à

s'étendre dans la haute vallée du Rhône. Elle perdait son caractère

germanique, pour devenir une chose très particulière, une ligue de

paysans et de villes groupés en cantons, s'étendant peu à peu malgré les

obstacles de nature et les différences de races.

L'État de Savoie est né à la frontière de Bourgogne et d'Italie. Il

sembla d'abord devoir se développer en terrain bourguignon. Les comtes

de Maurienne, devenus comtes, puis ducs de Savoie, furent, de ce côté de

la montagne, d'importants personnages; mais les progrès de la France et

des ligues suisses les continrent bientôt et les rejetèrent vers

l'Italie. Le premier duc de Savoie fut aussi prince de Piémont; la

formation d'un État à la fois cisalpin et transalpin était une

indication de l'avenir.

_La maison de Bourgogne._

Incertaine aussi est la destinée de la région lorraine. Là, pousse une

végétation confuse: des pays sans chef comme l'Alsace; des principautés,

comme le duché qui a gardé et perpétué le nom de Lorraine, et comme les

duchés et comtés des Pays-Bas; des seigneuries ecclésiastiques, comme

l'évêché de Liège. Parmi cette féodalité sans suzerain effectif, des

villes, entourées de nobles qui vivent de la guerre, sont des foyers

d'industrie et les plus grands centres commerciaux de l'Europe.

Une tentative fut faite par des princes de la maison de France, les ducs

de Bourgogne, pour réunir sous une domination les régions bourguignonne

et lorraine.

Le duché de Bourgogne était tout à fait en dehors de l'ancien royaume de

Bourgogne. C'était un fief français, qui n'eut jamais rien de commun

avec l'Empire. Un des premiers Capétiens le donna à son frère au onzième

siècle, et un des premiers Valois à son fils, au quatorzième siècle. Des

mariages, des héritages, des conquêtes formèrent rapidement un domaine

considérable, qui comprit le duché de Bourgogne, les comtés de Flandre,

d'Artois, de Rethel, de Nevers, fiefs de la France; la Franche-Comté, le

comté de Namur, le Brabant, le Hainaut, la Zélande, la Hollande, le

Luxembourg, etc., terres d'Empire. Menaçant l'Alsace, le duché de

Lorraine et les confédérés suisses, cet État représentait assez

exactement l'ancienne Lotharingie pour que Charles le Téméraire ait

essayé d'y refaire un royaume.

Louis XI réussit à briser cette puissance, qui interdisait à la France

tout progrès du côté de l'Est, et même lui enlevait des positions

acquises, puisque la limite de l'État bourguignon, au nord de la France,

fut portée un moment jusqu'à la Somme. La France rentra dans son bien en

reprenant le duché de Bourgogne et les villes de la Somme.

À la fin du moyen âge, affranchi des Anglais, débarrassé de l'ancienne

féodalité, uni, fort, il semble que notre pays doive se tourner vers le

Nord et vers l'Est. Une ambition, qui n'avait fait que sommeiller, se

réveille un moment: reprendre pour le royaume les frontières de la

Gaule. Mais nos rois sont saisis de la folie, à jamais déplorable pour

la France et l'Italie, des guerres italiennes, qui deviendront bientôt

européennes. Ils laissent passer l'heure opportune. La Confédération

suisse et la Savoie se fortifient. Les Pays-Bas sont portés par la fille

de Charles le Téméraire dans la maison d'Autriche, pour passer ensuite à

l'Espagne. Chaque entreprise de la France sur ces contrées provoquera

des guerres générales.

Tout ce pays sans maître d'entre Allemagne et France avait été un lieu

d'incohérence, d'accidents et de hasards, propre à des formations

d'espèces particulières, qui n'ont pas eu leurs pareilles dans le reste

de l'Europe, comme les Ligues suisses, ou à des groupements comme ceux

du domaine bourguignon, nullement nécessaires à l'origine, mais qui, en

durant, ont modifié l'histoire.

_La formation de l'Espagne._

En même temps que la France, deux États nouveaux s'organisaient:

l'Espagne et l'Angleterre.

Depuis le jour où elle avait été conquise par les Sarrasins, l'Espagne

avait été séparée de l'Europe. Pour comprendre l'indifférence que les

peuples européens ont manifestée à l'égard de la Péninsule, alors qu'ils

envoyaient tant de milliers d'hommes en Terre sainte, il faut bien se

représenter que personne alors n'avait l'idée d'une communauté

européenne. Le moyen âge, qui était capable de trouver des règles

précises pour la vie quotidienne, et d'organiser mille petits

gouvernements autour de ses donjons, de ses clochers et de ses beffrois,

se laissait conduire par des sentiments et des idées tout en dehors du

monde réel. L'homme de ce temps regardait à ses pieds, mais, quand il

relevait la tête, son regard se perdait dans le vaste ciel.

Nous sommes portés à dire que le pape et les rois auraient mieux fait

d'attaquer l'islamisme en Europe que d'aller le chercher en Asie: les

papes et les rois n'y ont pas même songé. Ils ont obéi à ce sentiment

qu'il n'y avait pas de lieu dont la délivrance fût plus nécessaire et

plus méritoire que celui où le Sauveur avait vécu et où il était demeuré

pendant trois jours enseveli. Ils n'envoyèrent au delà des Pyrénées que

des chevaliers isolés, et laissèrent à l'Espagne le soin de se délivrer

elle-même.

Le combat dura plus de sept siècles. Il ne fut point mené par un peuple

contre un peuple, par un chef contre un chef: plusieurs royaumes

chrétiens successivement formés luttèrent contre plusieurs petits États

arabes. Au quinzième siècle, l'aspect de la Péninsule s'est simplifié.

Il n'y a plus qu'un seul État arabe, celui de Grenade, et quatre

royaumes chrétiens: Navarre, Portugal, Aragon, Castille. La Navarre,

après avoir été le plus puissant, n'est plus qu'un petit État pyrénéen.

Le Portugal, orienté vers l'Océan, y cherche sa fortune. L'Aragon,

orienté vers la Méditerranée, a déjà étendu sa convoitise vers les îles

et la péninsule italiennes. La Castille, le cœur de l'Espagne, est le

combattant de la dernière heure contre le musulman; elle va conquérir

Grenade. Bientôt l'union de la Castille, de l'Aragon, de la Navarre et

de Grenade constituera la puissance de l'Espagne, à la fois

méditerranéenne et océanique.

_Le royaume d'Angleterre._

Comme la grande péninsule du Sud-Ouest, les îles du Nord-Ouest sont

restées longtemps isolées de l'Europe. Le continent leur envoie des

colons armés, qui se superposent en couches plus ou moins épaisses sur

le fond celtique de la population: Romains, dont la Grande-Bretagne est

la dernière conquête et la moins durable; Anglo-Saxons et Scandinaves,

arrivés en grand nombre par une série d'émigrations; Normands enfin,

c'est-à-dire une armée venue de la Normandie française, qui se

transforma en une colonie perpétuelle, et se fondit à la longue dans le

reste de la population.

La conversion au christianisme des rois anglo-saxons a rattaché leur île

à l'Europe chrétienne. Une église d'Angleterre naquit alors, fille de

l'Église de Rome, et qui se montra d'abord respectueuse et obéissante.

La conquête de l'Angleterre par le duc de Normandie, vassal du roi de

France, a introduit le royaume insulaire dans l'histoire de France, et,

par contre-coup, dans les affaires du continent. Mais cette histoire

extérieure n'a pour l'Angleterre qu'une importance secondaire.

Les guerres féodales des rois contre leur suzerain, le roi de France; la

guerre de Cent ans elle-même, avec ses dramatiques revers de fortune, ne

comptent dans l'histoire générale du pays que par les effets qu'elles

ont produits sur le développement constitutionnel du royaume.

C'est un petit pays que l'Angleterre de ce temps-là. Il ne comprend pas

toutes les îles britanniques: le pays de Galles, conquis par les rois

normands, resta le pays de Galles; l'Irlande, également conquise, resta

l'Irlande; l'Écosse demeura un royaume séparé. Au moyen âge,

l'Angleterre proprement dite a la taille d'un grand fief français.

Elle est gouvernée par les premiers rois normands, comme aucun autre

pays ne l'a été au moyen âge. Les Normands avaient pris des habitudes de

discipline et d'ordre dans la piraterie, au temps où ils obéissaient aux

rois de mer et partageaient entre eux le butin. Ils les avaient gardées

en Normandie qui fut, grâce à eux, la seule terre française où il y eut

une justice forte et la paix intérieure. Ils les portèrent en

Angleterre. Ils se distribuèrent le pays, comme leurs ancêtres s'étaient

partagé jadis l'or, l'argent, les effets, les bestiaux et les captifs.

Ils se rendirent un compte exact de la valeur de la prise, en procédant

au recensement méthodique des terres et des hommes. Les rois

anglo-normands surent ainsi très exactement ce qu'ils avaient et ce

qu'ils pouvaient, choses qu'ignorait tout à fait l'empereur allemand, et

que ne savait pas bien le roi de France.

Vue générale de l'histoire politique de l'Europe · 第 3 / 9 段