--«Et je maintiens le mot,» interrompit-il plus vivement encore. Il y eut

un nouveau silence. Je pus voir qu'un combat entre des sentiments très

contradictoires se livrait en lui. Ce qu'il avait à me dire faisait trop

saigner sa vanité. D'autre part, cette même vanité avait besoin

d'exercer sur Mme de Bonnivet cette vengeance immédiate dont il m'avait

parlé, et j'étais seul à pouvoir l'y aider efficacement. Mais, cet homme,

d'habitude si maître de lui, venait d'être trop complètement bouleversé

par un affront, d'autant plus dur à recevoir, qu'il y était moins

préparé. La rancune fut la plus forte, et il reprit d'une voix sifflante

où vibrait une absolue sincérité: «Oui, une vilenie, je maintiens le mot,

et je suis presque heureux d'avoir à le maintenir; car cela me constitue

un droit auprès d'elle... Écoute,» continua-t-il en posant sa main sur

mon bras et me le serrant à mesure qu'il parlait: «... Je suis donc allé

chez Mme de Bonnivet aujourd'hui et aussitôt après le déjeuner. J'étais

inquiet. On a beau savoir, des femmes, qu'elles sont comme les chattes,

qui retombent toujours sur leurs pattes, et qu'elles gardent à leur

disposition de quoi rouler un mari qui les aime, tant qu'elles veulent et

comme elles veulent,--tu m'entends?--on a de ces grotesques

sollicitudes!... Je tremblais que Bonnivet n'eût fait une scène à sa

femme à la suite de l'histoire de Camille, hier au soir... Tu vas admirer

ma bêtise, cette fois, et tu ne me reprocheras plus mon manque de cœur.

Pour une fois que je lui obéis, à ce pauvre cœur, ça me réussit!...

J'arrive donc et je suis reçu dans le petit salon que tu connais par une

femme couchée sur une chaise longue, en robe de chambre vaporeuse. Tu

vois cela d'ici: une dentelle autour de ses cheveux, juste ce qu'il faut

de lumière pour lui donner un charme d'ombre, de fantôme, de tout ce que

tu voudras d'idéal et de capable d'ensorceler un amant que l'on va

congédier... Écoute encore:--«Vous avez la migraine?» lui

demandai-je.--«On l'aurait à moins,» me répondit-elle, et, me regardant

avec des yeux que je ne peux pas te rendre, des yeux où il y avait de la

haine et de la fureur, mais froides, mais venimeuses:--«Vous en avez de

l'audace,» continua-t-elle, «de revenir ici après ce qui s'est passé

hier...» Je fus si interloqué de cet accueil, que je ne trouvai pas de

réponse. C'était moi qu'elle rendait responsable de l'insulte que lui

avait faite Camille!...»

--«C'est un peu fort de café, comme nous disions à l'atelier,» fis-je en

riant malgré moi de cette prodigieuse volte-face, et de la mine penaude

du pseudo don Juan devant cet étonnant détour de méchanceté féminine.

«Entre nous, tu ne l'avais pas volé...»

--«Mais écoute donc,» reprit-il avec plus de violence, «tu me blagueras

plus tard et tu auras raison... J'ai cru que j'avais touché cette âme

glacée à une place un peu sensible... Je m'étais mis dedans, voilà

tout... Ce qu'elle a pu me dire, dans ce quart d'heure, d'infernalement

dur et cruel, tu ne te l'imagines pas, et que j'avais très bien su à quoi

je l'exposais en permettant à Camille de venir jouer chez elle, et que

cela m'avait flatté, naturellement, de mettre mes deux maîtresses en face

l'une de l'autre, et qu'elle nous avait reçus, Camille comme une dame,

moi comme un homme du monde et que nous nous étions conduits, elle en

cabotine, moi en homme de lettres,--elle a osé se servir de ces mots!--et

que c'était un coup combiné entre nous, que nous lui paierions, moi ma

vanité, elle son insolence; que, d'abord, c'était la dernière fois que sa

porte m'était ouverte, qu'elle avait parlé avec son mari,--elle a osé me

dire cela encore,--oui, qu'elle lui avait parlé, qu'elle lui avait

expliqué l'ignoble procédé de cette fille par des vantardises de ma part,

tout aussi infâmes!... Et si tu l'avais entendue, et de quelle voix elle

insistait:--«Et ce sera ma première vengeance, puisqu'il paraît qu'elle

vous aime, je vais vous renvoyer à elle, et elle vous verra malheureux,

et malheureux par moi; car vous le serez, vous le serez!...» Et elle

riait du rire aigu que tu sais, et je l'écoutais, moi, le Jacques Molan

que tu connais, si épouvanté devant la noirceur d'âme dont ces phrases

faisaient preuve, que je ne l'arrêtais pas... Je pourrais te dire, si je

posais devant toi, que je m'amusais à l'étudier... Hé! bien! non! En ce

moment-là, j'étais paralysé, je ne comprends pas bien par quoi, par

exemple. Mais je l'étais... Et, vois-tu Pierre de Bonnivet entrant au

milieu de cette scène, et entends-tu le silence du petit salon, entre

nous trois? Je te le jure, j'ai eu l'idée de crier à cet imbécile de

mari, en ce moment-là:--Vous savez, j'ai été l'amant de votre femme... Je

crois que cela m'aurait soulagé! Il en aurait suivi, quoi? Un duel. On en

réchappe, et j'eusse été vengé par le déshonneur de cette drôlesse... Et

puis le préjugé qui veut qu'on supporte tout plutôt que de vendre une

femme qui s'est donnée à vous, même quand elle le mérite, m'en a

empêché... Et me voici...»

--«Mais enfin, à quel mobile a-t-elle bien pu obéir?...» m'écriai-je,

tellement abasourdi par ce récit que je ne pensais plus à me moquer du

contraste entre l'attitude triomphante du Jacques de la veille et la

piteuse confession qu'il venait de me faire, haletant, furieux, si

bouleversé qu'il avait tout dit pêle-mêle, sans calcul, cette fois, et

sans attitudes. C'était l'animal blessé qui crie. «Oui,» répétai-je, «à

quel mobile? Elle a été ta maîtresse. Par conséquent elle tenait un peu à

toi, que diable!...»

--«Elle tenait à me prendre à Camille,» interrompit-il. «Cela, je l'ai

toujours su... Maintenant qu'elle a réussi, je ne l'intéresse plus, c'est

encore très naturel... La rancune de l'amour-propre outragé a fait le

reste... Je lui ai représenté Camille un instant et elle m'a détesté de

la haine qu'elle lui porte. C'est encore très naturel... Elle a trouvé le

moyen de tout concilier à la fois: le ménagement envers la défiance de

son mari, trop averti maintenant, cette féroce rancune, et, sans doute,

son fonds naturel de rosserie, par cette invraisemblable rupture... Mais

on ne me met pas à la porte comme cela. J'ai une revanche à prendre et je

la prendrai... Tu vas m'y aider, et tout de suite...»

--«Moi?» répondis-je, «comment?»

--«En allant de ce pas chez Camille,» me dit-il, et, comme je faisais un

geste, il insista: «Oui, chez Camille... Il y a ce soir une première au

Théâtre-Français, et j'ai une baignoire... Je veux assister à cette

représentation avec elle, en tête-à-tête, as-tu compris? Mme de Bonnivet

doit y être. Je veux que la gueuse me voie avec la petite Favier, qu'elle

constate que nous sommes remis ensemble et heureux, et cela lui fera mal

dans son amour-propre. C'est le seul point où je peux l'atteindre! Ah!

elle est convaincue que je suis parti de chez elle en pleurant, que j'ai

le cœur déchiré, que je suis misérable!... Elle aura, devant ses yeux de

pintade riche, la preuve qu'elle n'aura pas plus compté dans notre vie, à

Camille et à moi, que ceci,» et il jeta par terre une allumette avec

laquelle il venait d'allumer sa cigarette «et il faudra bien qu'elle se

dise: «Cet homme m'a eue, tout de même». Car je l'ai eue, elle ne peut

pas empêcher cela, qu'elle n'ait été à moi, la coquine, que je l'aie

tenue là, dans un lit... Comme cela venge de penser qu'une femme ne peut

tout de même jamais, jamais effacer cela!...»

Cette atroce explosion de mauvais sentiments avait rendu sinistre le

visage de ce garçon qui passe, non sans raison, pour un joli homme, et

qui peut se faire si félin, si doux, si caressant. Il était hideux à

cette minute, où il justifiait d'une manière saisissante les théories

habituelles à mon pauvre Claude, sur la haine sauvage qui fait le fond

des rapports simplement sexuels. Ce soi-disant amour à base de cruauté

m'a toujours répugné si profondément, qu'il me fut impossible de plaindre

Jacques, quoique je le sentisse aussi malheureux qu'il est capable de

l'être. D'ailleurs, je voyais nettement l'inutilité absolue de la

démarche que me demandait l'amant congédié. Le caractère de Mme de

Bonnivet s'éclairait pour moi tout entier. Je comprenais qu'avec ses

subtiles prétentions à la rouerie, mon camarade avait été, vis-à-vis de

cette femme, ce que sera toujours le plus corrompu des écrivains devant

une créature vraiment scélérate et qui ne fait pas de dilettantisme avec

la dépravation: un enfant, un pauvre diablotin de fanfaron de vice,

aussitôt démasqué et ligoté. L'implacable coquette s'était amusée à

saccager le bonheur de la petite Favier avec la joie que ces êtres qui ne

peuvent pas sentir, éprouvent à martyriser les sentiments des autres.

Elle avait vu clair dans le cœur de Molan. Elle avait manœuvré de

manière à y enfoncer le couteau juste au point vulnérable, et, au moment

voulu, elle le mettait à la porte, cette besogne faite, avec la seule

volupté qu'elle pût éprouver, celle de faire souffrir. Et lui, le

théoricien de toutes les dépravations parisiennes, s'était laissé acculer

à cette petite exécution sans rien deviner. Maintenant, il écumait de

rage impuissante contre cette maîtresse qui avait joué avec lui tant que

ce jeu avait convenu à son despotisme et à son ennui, à son sadisme moral

aussi,--car son mot était juste, et il y a de cette perversité dans

toutes les femmes froides qui ont des amants. Et elle ne lui laissait pas

en mains une ligne de son écriture, pas un portrait, rien qui pût prouver

leur liaison. Non. Molan n'était pas de force, et n'eussé-je pas eu

d'autres motifs, je lui aurais refusé la démarche qu'il me demandait. Le

seul service à lui rendre était de l'arracher à tout rapport avec cette

redoutable femme. D'ailleurs, faire servir de nouveau la malheureuse

actrice à cette besogne m'eût paru la misère des misères, et je le lui

dis, en prenant texte de son outrageant rappel de possession physique:

--«Contente-toi de cette satisfaction d'amour-propre, car, pour l'autre,

tu oublies où en sont tes rapports avec Camille...»

--«Comment?» dit-il, et il eut ce mot, le plus étonnant que son égoïsme

eût jamais proféré en ma présence «mais puisque je lui pardonne le

Tournade de cette nuit!...»

--«Mais elle?» lui répondis-je, «elle ne te le pardonne peut-être pas...»

--«Allons donc!» répliqua-t-il, «tu n'as qu'à y aller et à lui demander

pour moi dix minutes d'entretien ici. Tu verras si elle te les

refuse.--Allons, fais cela pour moi... et pour elle!...»

--«Non, et non,» finis-je par lui répondre avec la brutalité d'une

véritable indignation qui lui fit hausser de nouveau les épaules et

prendre son chapeau en me disant:

--«Hé bien, j'irai moi-même la chercher...»

--«Mais où cela?» lui demandai-je.

--«Où elle est,» me répondit-il.

--«Chez Tournade?...»

--«Chez Tournade... Après tout, une affaire avec ce drôle, ça me

détendrait les nerfs. Et puis la Bonnivet le saurait et ce serait une

preuve de plus que j'aime toujours Camille... Je suis tranquille,

d'ailleurs. Je vais trouver une lettre d'elle chez moi, me suppliant de

la revoir... C'est déjà étonnant qu'elle n'ait pas reparu ce matin...»

Il était redevenu le Jacques Molan des grands jours, le personnage de

tant d'aplomb, d'une si imperturbable affirmation personnelle, et dont il

émane une étrange autorité. J'y étais désormais réfractaire, pour mon

compte. En était-il de même pour Camille? N'allait-il pas réussir et

reprendre son empire sur la pauvre amante qu'il avait martyrisée jusqu'à

l'avilir? Et alors quelle dégradation pire encore! Cette question que je

me posai quand Jacques m'eut enfin quitté, acheva de me noyer d'une telle

amertume que ma volonté devint irrésistible de m'en aller, de ne plus les

revoir, ni elle, ni lui, de n'en plus rien savoir jamais. Je décidai de

partir tout droit pour Marseille et le soir même. Là je prendrais un

parti définitif. J'employai ce qui restait de jour à quelques courses

indispensables chez le banquier, chez le marchand de couleurs, au bureau

des wagons-lits, chez les deux ou trois parents éloignés avec qui j'ai

conservé des relations. De temps à autre, je regardais ma montre, et, à

la pensée que le temps avançait, une main me serrait physiquement le

cœur. J'avais froid d'avance de la solitude où j'allais entrer en

quittant la ville où vivait, où respirait mon unique amour. Quel fut mon

trouble lorsqu'à six heures et au moment où je me mettais à ma table pour

faire honneur à un demi-dîner, dans la salle à manger située au

rez-de-chaussée du petit hôtel, j'entendis une voiture s'arrêter à la

porte. Le timbre de l'entrée retentit, puis une voix, celle de la

personne que j'avais à la fois le plus d'envie et de peur de revoir en ce

moment, la voix de Camille Favier!

--«Vous partez?» me demanda-t-elle, quand je vins la rejoindre dans

l'atelier où j'avais dit au domestique de l'introduire, «j'ai vu vos

malles prêtes dans l'antichambre...»

--«Oui,» lui dis-je, «je vais faire un tour en Italie...» Elle n'avait

pas levé son voile, comme si elle avait voulu que je ne pusse pas voir

son visage. Ce signe de la honte qu'elle éprouvait au fond d'elle me fut

pourtant une douceur. C'était une preuve, après tant d'autres, de cette

délicatesse native qui me rendait plus navrante sa chute dans la

prostitution, qui me la rendait, elle, plus douloureusement, plus

follement chère.

--«Et quand?» me demanda-t-elle de nouveau.

--«Dans une heure vingt-cinq, si le train n'a pas de retard,» dis-je sur

un ton de plaisanterie en regardant la pendule qui remplissait de son

battement la vaste pièce vide. Nous restâmes tous deux silencieux à

écouter ce bruit du temps, ce pas invincible de la vie qui nous avait

conduits à cette minute, qui allait nous conduire vers quelles autres

minutes, que nous prévoyions si déshonorantes pour elle, si

mélancoliques pour moi? Quoique nous n'eussions échangé que ces paroles

presque insignifiantes, elle savait que je savais tout. Elle s'était

assise, le front dans sa main, et elle reprit:

--«Tant pis. Je voulais vous charger d'une commission pour Jacques...»

--«Laquelle?» fis-je tout tremblant; je prévoyais trop l'horrible

confidence. J'ajoutai pourtant: «Si je peux vous être utile en reculant

mon départ...»

--«Non», dit-elle avec une énergie singulière. «Ce n'est pas la peine. Il

vaut mieux que je ne vous revoie pas, vous non plus. C'était pour lui

retourner cette lettre qu'il m'a adressée aujourd'hui, voyez à quelle

adresse», et elle me tendit l'enveloppe sur laquelle je pus lire le nom

de la rue Lincoln et celui de Tournade, et elle ajouta, d'une voix déjà

moins ferme: «Je voulais le prier de ne plus m'écrire, de ne plus me

chercher ni là ni ailleurs, puisque je ne suis plus libre...»

Il y eut un nouveau silence entre nous. Elle s'était levée et me tendit

la main en me disant:

--«Je lui enverrai la lettre moi-même et par la poste. Ce sera mieux...

Allons, Vincent, adieu, et bon voyage. Vous vous souviendrez de moi,

n'est-ce pas? Et vous ne me jugerez pas mal... Allons, embrassons-nous,

puisque nous nous reverrons Dieu sait quand!...»

Et comme j'appuyais mes lèvres sur sa joue, je sentis, à travers son

voile, que cette joue était mouillée de larmes. Il ne se prononça pas une

parole de plus entre nous. Je ne trouvai pas une question à lui poser.

Elle ne trouva pas une plainte à gémir. Même à des lits de mort bien

chers, je n'ai jamais dit un adieu qui m'ait fait plus de mal.

IX

...Oui! le déchirant, le triste adieu! Et faut-il que j'en aie été

pénétré de mélancolie jusque dans l'arrière-fonds le plus intime de mon

cœur pour qu'en en traçant le récit, j'aie trempé mon papier de mes

larmes, et voici que je me sens à peine la force de reprendre ma plume

pour ajouter à ce roman réel le sinistre épilogue dont l'ironie

suggestive--comme on dit dans le style d'aujourd'hui,--m'a seule décidé à

écrire ces pages! Vingt-cinq mois et une si longue absence n'ont pas

guéri la secrète blessure. Elle se rouvre, elle saigne encore, à ce seul

souvenir de la joue de Camille tout humide de ces vaines larmes sous mon

baiser d'ami, le premier et le dernier que j'aie posé sur ce charmant

visage à jamais profané. Et, cependant, si l'absence et le silence sont

les deux grands remèdes à ces passions sans espoir et sans désir, comme

était mon étrange sentiment pour cette pauvre fille, je peux me rendre la

justice que je les ai bien sincèrement pratiqués. Et ces vingt-cinq mois

m'apparaissent si courts, si courts, en regard de ces quelques semaines

passées à suivre, heure par heure, la marche fatale de l'amoureuse déçue

vers le désespoir et le reste,--sans essayer de l'empêcher.

Récapitulons-les, pourtant, ces deux années, pour mémoire, et aussi pour

me prouver que je n'ai pas trop à trop en regretter l'emploi. Ce fut

d'abord, et le soir même, la fuite précipitée vers Marseille, puis, dès

le lendemain, le départ pour l'Italie, par mer, sur un des bateaux qui

touchent à Bastia en dix-huit heures, et de là vont à Livourne. J'ai

toujours préféré cette façon d'entrer dans la chère Italie, sans étapes

et d'un trait, outre que, dans la circonstance, ce voyage coupait court à

une possibilité quelconque de télégrammes ou de lettres, au moins pendant

une demi-semaine,--du dimanche au jeudi. Camille Favier allait-elle

quitter Tournade et reprendre son joug de maîtresse de Jacques, ou bien

non? Ce dernier allait-il donner suite à cet absurde projet d'un duel

avec son nouveau rival? Ne pousserait-il pas la folie de l'amour-propre

humilié jusqu'à s'arranger pour avoir, au contraire, une affaire avec

Pierre de Bonnivet? Autant de problèmes que je voulais ne plus me poser,

tant j'étais las. Dieu! que j'étais las! Entre parenthèses, j'eusse eu

grand tort de me les poser, car pour parler comme mon ami Claude qui

citait avec tant de délice une phrase de Beyle sur l'exécution capitale

d'un de ses héros «_tout se passa simplement, convenablement..._» J'ai su

ce détail depuis, mais beaucoup plus tard. Sur le moment, je demeurai

dans une incertitude que j'eus la sagesse de prolonger. Seulement quatre

mois après, ouvrant par hasard un journal français, dans un hôtel de

Pérouse, j'y lus que Mlle Camille Favier allait être doublée par Mlle

Berthe Vigneau dans le principal rôle de la comédie de Dorsenne, et d'un,

comme disait encore Molan,--que le dit Molan lui-même publiait un recueil

de ses pièces de théâtre avec une préface inédite, et de deux,--qu'un

cheval de M. Tournade, Butterfly, avait gagné je ne sais quel prix de

course, et de trois,--enfin, que l'on remarquait, à un _five o'clock_

très réussi chez M. de Senneterre, Mmes X..., Y..., Z... et de Bonnivet,

et de quatre,--toutes nouvelles piquées dans cet unique numéro du journal

comme des grains de raisin dans un pudding. Elles suffisaient pour me

prouver que ce coin de monde, comme tous les coins de monde, était

toujours pareil à lui-même, et la rassurante lacune de gros événements.

Mais, de mon côté, ne venais-je pas de m'imiter moi-même en copiant

d'abord à Pise un morceau de la fresque de Spinello Aretino sur

Saint-Éphèse, puis à Prato la Salomé de Fra Filippo Lippi, pour continuer

par une étude d'après le Piero della Francesca d'Arrezzo, cette

extraordinaire _Invention de la Sainte-Croix_? Et maintenant je me

préparais à gagner Ancône par Foligno, puis Brindisi, pour m'en aller à

Athènes et à Olympie repaître de nouvelles visions le plus insatiable et

le plus stérile des dilettantismes. Quand je songe à cet acharné travail

de vaine culture, je me redis toujours une autre phrase que Dorsenne

citait toujours, celle-là, cette exclamation de Bolivar mourant, si

poignante de lassitude: «Ceux qui ont servi la Révolution ont labouré la

mer!» Et ceux qui ont servi l'art, comme je l'ai servi, ont-ils accompli

une besogne plus utile? Alors, quoi?...

Alors quoi? J'imagine que Bonaparte, Talleyrand, Bernadotte, et tant

d'autres, auraient eu un sourire d'un profond mépris pour le

révolutionnaire agonisant qui n'avait su pêcher aucun trésor dans la

grande eau trouble de la politique, et moi je n'ai qu'à penser aux deux

petites scènes qui ont déterminé cette crise aiguë de ma mémoire, pour

que je me jette à moi-même un sourire non moins méprisant. Pourtant,

ai-je été dupe de m'enivrer de beauté antique, comme j'ai fait en Grèce,

et de lumière? Ai-je été dupe, une fois revenu, de tout préparer pour un

séjour plus long en Orient et de reprendre le chemin de l'Égypte et de

l'Asie-Mineure au mois d'octobre, afin d'y commencer cette suite de

tableaux sur Notre-Seigneur évoqué dans son vrai milieu de nature, qui

serait l'œuvre définitive de ma maturité, si un autre ne m'eût devancé?

Le hasard avait empêché qu'entre ces deux voyages je rencontrasse Jacques

et Camille. J'avais su seulement que cette dernière était de plus en plus

célèbre, et quant à lui, il s'était marié. Il s'était décidé à cueillir

enfin la poire mûre, comme il m'avait dit au cercle, dans notre lointain

dîner, et il l'avait cueillie dans de très sages conditions. Il avait

épousé une veuve d'à peu près son âge, extrêmement riche et sans enfants,

de quoi faire à sa maturité un intérieur de luxe cossu et «sans copie».

De quel accent il disait ces mots autrefois! Mais comme il n'avait pas

daigné ajouter un mot d'amitié à la lettre de faire-part qui m'annonçait

son mariage, moi non plus je ne lui avais pas écrit. Cette suppression

absolue de rapports entre nous ne me permettait guère de m'attendre à le

voir entrer, comme il fit l'autre jour, dans mon atelier, un peu marqué,

mais à peine, l'œil aussi fin, la bouche aussi railleuse, toujours

charmant de tournure et de façon. Il m'eût quitté la veille qu'il ne

m'eût pas tendu la main avec plus de cordialité gaie, et, tout de suite,

sans attendre de mes nouvelles:

--«Tu ne te doutes pas du plaisir que j'ai à te revoir... Quand

viendras-tu dîner à la maison, que je te présente à Mme Molan? Tu verras.

J'ai encore eu de la chance à cette loterie du mariage... Je suis sûr

qu'elle te plaira beaucoup. Et quant à toi, elle sait combien je t'aime.

Mais oui. Mais oui. On ne se rencontre plus. Ce n'est pas une raison pour

s'oublier... Et qu'es-tu devenu depuis que nous n'avons bavardé ensemble?

Deux ans! Il y a deux ans! Comme ça vous pousse! J'ai su que tu étais

allé en Orient. J'ai eu de tes nouvelles par Laurens, le consul du Caire.

Tu vois, je t'ai suivi de loin... Et, dis-moi,» reprit-il après que je

lui eus répondu avec quelque embarras. Ces subites cordialités, après de

telles traces d'indifférence, me déconcertent toujours un peu. «Oui,

dis-moi. Est-ce que tu as revu Camille Favier?...»

--«Moi?» m'écriai-je, et je me sentis rougir sous son regard indulgemment

ironique, «jamais. Pourquoi me demandes-tu cela?...»

--«Ah! _Daisy_» me dit-il, en riant cette fois d'un rire gai qui

découvrit les blanches palettes de ses dents demeurées intactes et sans

un point d'or malgré la quarantaine approchante, «décidément, pâquerette

vous êtes née et pâquerette vous mourrez...»

--«Je te comprends de moins en moins,» lui dis-je impatienté.

--«Comment? Elle te plaisait. Tu lui plaisais. Elle a pris amant sur

amant, depuis Tournade: Philippe de Vardes, Machault, Roland de Brèves,

tout le monde, pour finir par le petit duc de Lautrec qui dépense, pour

elle, deux cent mille francs par an, et tu n'y es pas retourné!... Il est

dit,» continua-t-il avec plus de malice encore dans le fond de ses yeux,

«que vous ne vous reverrez jamais que sous mes auspices!... Te

rappelles-tu notre dernière conversation et que je t'ai demandé d'aller

chez elle en ambassade et que tu as refusé? Hé bien! c'est d'une autre

ambassade auprès d'elle que je voudrais te charger. Refuses-tu encore

cette fois?»

--«Cela dépend de l'ambassade,» répondis-je sur le même ton de

plaisanterie.

--«Hé! c'est tout littéraire,» reprit-il toujours gaiement. «Ce n'est pas

que j'ai à craindre la jalousie de ma femme. Nous ne sommes pas des

amoureux, elle et moi. Nous sommes des associés de la vie, et elle est

assez intelligente pour comprendre que les infidélités d'un homme tel que

moi sont sans conséquences... Mais j'ai horreur en toutes choses des

_revenez-y_... et en amour surtout! Bref, voici ce dont il s'agit. Tu te

souviens de Mme de Bonnivet et des jalousies de Camille?...»

--«La reine Anne?» interrompis-je, «est-ce que tu voudrais aussi

m'envoyer chez elle? Ce serait complet...»

--«Non», fit-il, «celle-là, c'est coupé et bien coupé. Sais-tu qu'elle

est devenue veuve et qu'elle se remarie dans quinze jours avec un des

Candale, un vrai. Elle n'aura plus à craindre les rectifications des

vrais Bonnivet maintenant, et la voilà dans la crème de la crème...

Toujours ma chance: elle va de plus en plus être d'un monde dont je ne

suis pas, et je ne la rencontrerai jamais... Ah! la coquine! M'avait-elle

mordu? Ai-je assez eu pour elle ce que les filles appellent si joliment

un _grattin_?... Je l'ai tellement eu, et toute cette histoire

s'arrangeait si bien, ces jalousies de Camille, la scène de

l'appartement, celle du salon, ma foi, la pièce était toute composée et

je l'ai écrite... Une espèce d'_Adrienne Lecouvreur_, mais moderne. Je

l'ai lue à Fomberteau. Il est de mon avis, c'est ce que j'aurai fait de

mieux... Ah! On verra si ses cent mille francs de rente ont aveuli

Jacques Molan... C'est pourtant vrai qu'en me rangeant des voitures je me

suis juré de ne plus jamais écrire, et c'est bien la seule exception que

je ferai à cette règle. Passé quarante ans, on se répète, quelque génie

qu'on ait, et, se répéter, c'est se survivre. Quand on ne doit pas se

surpasser, il vaut mieux se taire... Je rêve, moi, la fin de Shakespeare

et de Rossini. Oh! d'un très petit Rossini et d'un plus petit

Shakespeare. Mais on fait ce qu'on peut, et je veux en rester sur mes

vingt volumes... Et puis, ça été plus fort que moi. Ce sujet m'a pris, et

la pièce est faite. Je te le répète, c'est la dernière!...»

--«Tu as fait une pièce sur cette histoire?...» interrompis-je.

«Malheureux, que va dire Mme de Bonnivet?»

--«Que je n'ai aucun talent,» dit-il. «Avec les femmes du monde, c'est

très simple. Vous figurez dans leurs salons, vous êtes un grand homme.

Vous n'y paraissez plus. Vous ne valez pas les trois louis d'une première

loge... C'est te dire le cas que je fais des éloges ou des critiques de

Bonnivette. D'ailleurs, il faut croire que l'espèce pullule aujourd'hui.

Ma femme a déjà reconnu dans le personnage trois de nos amies...

Ainsi...»

--«Et Camille? Camille dont cette aventure a été le roman, le triste et

vrai roman, est-ce que tu n'as pas pensé à ce que tu lui faisais, en

transportant son aventure toute chaude de la vie sur la scène?...»

La duchesse bleue · 第 19 / 20 段