Il avait sauté, en prononçant ces mots, sur le trottoir de la rue

François-Ier, où nous nous trouvions engagés, et, avant même que la

voiture ne fût tout à fait arrêtée, il entrait dans un estaminet

parfaitement vide, que gardait un seul garçon endormi sur une banquette

de moleskine rouge. Sans le réveiller, Molan avisa le _Bottin_ sur le

comptoir d'où la caissière s'était absentée, et il le feuilleta d'une

main qui tremblait un peu, pour me montrer, quand il les eût trouvées,

les deux lignes suivantes: _Lincoln (rue de)_ et les désignations de

rigueur, puis dans la colonne: «_23.--Tournade (Louis-Ernest), rentier._»

--«Avais-je raison?» fit-il en ricanant. Il referma le _Bottin_, qu'il

repoussa sur le comptoir, du bout de sa canne, en ajoutant: «Avoue que je

méritais mieux...»

--«Je n'avouerai rien avant d'être sûr», répondis-je, si profondément

troublé par ce nouvel événement que je tremblais tout entier.

--«Sûr?» s'écria Molan, avec une espèce d'insolente âcreté. «Sûr? Et que

te faut-il donc? Tu voudrais les voir couchés dans le même lit,

peut-être? Et tu douterais encore!... Mais moi, qui ne suis pas de la

corporation des belles âmes, je crois que Mlle Favier est la maîtresse de

M. Tournade, et je te répète que, dans ce cas, la scène qu'elle s'est

permis de faire, ce soir, devient une des plus misérables actions dont

j'aie jamais ouïe parler... Et je m'en vengerai. Allons, adieu...»

Il me quitta sur ces mots de haine sans que j'essayasse ni de le retenir,

ni de le calmer. Je me sentais accablé d'un poids énorme de tristesse. Je

n'ai jamais, dans ma vie sentimentale, connu la jalousie telle que la

plupart des livres la décrivent, cette angoissante et fiévreuse

inquiétude autour d'une perfidie que l'on soupçonne sans en être certain.

Je n'ai jamais aimé sans confiance. Il semble que les femmes devraient se

faire un scrupule de trahir les hommes qui les chérissent de la sorte.

J'ai éprouvé qu'il n'en était pas ainsi. Je recommencerais cependant

d'aimer que je me comporterais de même, pour la simple raison qui fait

que l'on n'y voit pas quand on a les yeux pleins de larmes. En revanche,

si je n'ai jamais été jaloux de cette inquiète et ombrageuse façon, j'ai

connu cette autre douleur qui consiste à porter dans son cœur, comme une

plaie ouverte et qui saigne toujours, l'évidence d'avoir été trompé. J'ai

su ce que c'était que de souffrir, des nuits entières, à l'idée d'un

corps de femme livré en proie à la luxure d'un autre homme. Cette

horrible oppression, cet arrêt de notre être intime, ce frisson de mort

devant la _certitude_, c'est, je crois, la pire forme du malheur

sentimental, et cette souffrance je venais de la subir à nouveau, avec

quelle intensité, en lisant les syllabes du nom de Tournade sur le gros

livre d'adresses! Dieu! Ai-je été misérable dès ce premier moment, tandis

que je regagnais à pied, pour briser mes nerfs par la marche, ma maison

du boulevard des Invalides! J'avais eu beau dire à Molan que je n'étais

pas sûr que Camille fût la maîtresse du goujat dont la face immonde

m'avait répugné si vivement dans la loge du Vaudeville, il n'y avait

place, en moi, pour aucun doute. C'était si simple. La malheureuse enfant

avait perdu la tête. L'excès de dépit et de la douleur l'avait égarée, et

elle avait exécuté, dans un moment de délire, ce projet de vengeance qui

devait la dégrader à jamais. Que dis-je? Elle avait exécuté ce projet?

Elle l'exécutait en ce moment même, par cette nuit dont je voyais les

étoiles briller au-dessus de ma tête entre les murs des maisons. Cette

heure, ces minutes, ces secondes, dont je sentais la durée, dont je

mesurais la fuite, elle les vivait, elle aussi, elle les employait aussi!

Comment? Les sensations dont cette idée me brûlait doivent être,

j'imagine, celles des condamnés à mort et de ceux qui les aiment, dans

l'espace de temps qui sépare le réveil et l'exécution. On voudrait

arrêter l'heure qui va, bouleverser le monde, que la terre s'ouvrît, que

les maisons croulassent, qu'un miracle s'accomplît! Avec quelle anxiété

on sent alors que la vie fonctionne en nous et autour de nous, dans une

implacable rigueur de machine! Toutes nos agonies morales et physiques,

nos révoltes et nos soumissions ne comptent pas plus pour la nature que

les palpitations d'un insecte pris dans un foyer de locomotive.

--«C'est fini, fini! Elle est la maîtresse de Tournade!...»

Ces mots affreux, et _que je savais réels_, je me les prononçais avec

désespoir tandis que je descendais, d'abord la rue François Ier, puis le

pont des Invalides, puis l'avenue de la Tour-Maubourg, puis l'autre

avenue. Ils me font encore du mal à les transcrire aujourd'hui, après

tant de jours, mais c'est un mal sourd, une mélancolie presque douce,

tant elle est tendre. Il s'y mélange une pitié songeuse, semblable à

celle que j'éprouverais devant la pierre sous laquelle Camille

reposerait, au lieu que dans cette première invasion de la certitude, une

âcre nausée de colère et d'amertume me secouait tout entier. Fallait-il

que je l'eusse aimée sans le savoir,--sans savoir du moins combien,--pour

que, de penser à elle comme j'y pensais, me fût un tel supplice!

Une fois rentré, et avant de me coucher, je voulus revoir ces deux

portraits que j'avais esquissés d'elle: le premier, celui d'avant Jacques

et que je cachais si soigneusement; le second, celui du mois dernier,

avec son sourire inachevé. Ces deux images me la rendirent si présente,

et si présente aussi la souillure qui la salissait à ce même moment, que

je me rappelle avoir, dans la solitude de cet atelier, poussé de

véritables gémissements de bête qui râle. Ma douleur se soulageait en de

tels éclats, que mon domestique en fut réveillé. Je vis avec stupeur ce

brave garçon entrer dans la pièce pour me demander si j'étais malade et

si j'avais besoin de ses services.--Grotesque incident qui eut du moins

un avantage: il mit fin à ce passage de demi-folie. Je sourirais de cet

accès d'enfantillage après tant de mois, si je n'y trouvais, hélas! une

preuve de plus de la fatalité personnelle, un signe de ce destin qui m'a

toujours refusé le pouvoir de façonner les événements d'après mon âme.

Idolâtrant Camille de cette tendresse, n'aurais-je pas dû le lui dire

déjà? N'aurais-je pas dû tout disposer pour que son premier mouvement, si

elle voulait mettre quelque chose d'ineffaçable entre Jacques et elle,

fût de m'y mettre, moi? Qui sait? J'eusse réalisé, alors, avec elle, ce

roman qu'elle avait rêvé et manqué avec Molan! J'eusse mis, à panser sa

blessure, tant de finesse, un tact si passionné, tant d'adoration

caressante, qu'elle m'eût aimé peut-être un jour! Ah! tristesse de ce qui

aurait pu être!

_... Look in my face, my name is:--Might have been!

I am also called:--No more, Too late, Fare thee well!..._

--«Regarde-moi, je suis _Ce qui aurait pu être!..._ On m'appelle aussi

_Jamais plus, Trop tard, Adieu._» Qu'ils seraient vrais à mettre sur ma

tombe ces deux vers du peintre poète Rossetti!--Ce qui pouvait être!

Jamais plus! Trop tard! Adieu!...

Je passai cette nuit presque sans dormir, sinon, au matin, d'un sommeil

fiévreux où j'eus un étrange rêve. Il me sembla que j'étais assis à la

table d'un grand dîner. J'avais en face de moi Camille vêtue de rouge

avec l'or de ses cheveux épars sur ses épaules nues. Il y avait auprès

d'elle mon malheureux ami, Claude Larcher, dont je sais cependant qu'il

est mort, et je savais qu'il était mort, à cette minute même où je le

voyais vivant. Quoique nous fussions à table, Claude était occupé à

écrire. C'était une angoisse infinie, pour moi, de le voir qui traçait

ses lignes, en crispant sa main sur son porte-plume, par un geste que je

lui ai trop connu. Je me rendais compte que, si malade, un tel effort lui

était irréparablement funeste. Je voulais lui crier de s'arrêter, je ne

le pouvais pas, menacé du doigt par Camille dans les yeux de laquelle je

discernais un ordre absolu de ne pas dire un mot. Je comprenais en même

temps que la lettre ainsi écrite par Claude m'était destinée. Elle

contenait un conseil relatif à Camille, et je savais ce conseil d'un

intérêt si pressant que d'attendre m'était un supplice qui s'augmenta

encore quand tout le monde se leva de table, et que je vis Larcher s'en

aller avec le papier sans me le donner. Je me mis à le poursuivre à

travers un dédale infini d'escaliers tournants. Pour les descendre plus

vite, je m'élançais, posant mon pied à vide et rebondissant comme si des

ailes m'eussent soulevé, jusqu'à ce que je me trouvai dans un jardin que

je reconnus pour être celui de Nohant, quoique je n'y sois jamais allé.

J'observai avec étonnement la belle ordonnance des parterres, où des

semis de fleurs éclatantes traçaient des caractères sur le gazon, et j'y

lus, avec stupeur, la phrase que Jacques m'avait prononcée: «_Elle avait

déjà commencé..._» Au même moment, un éclat de rire me fit me retourner.

J'aperçus Camille, les cheveux toujours défaits sur ses fines épaules,

toute pâle dans sa robe rouge. Elle apportait à Tournade un billet que je

savais être celui de Claude. Le gros homme était couché, la face encore

plus rougeaude que d'habitude, et il faisait claquer ses lèvres l'une

contre l'autre avec la sensualité d'un goinfre d'auberge en présence d'un

bon plat. C'est alors, au moment où Camille commençait de défaire sa robe

pour se glisser dans le lit, que la douleur devint aiguë à ne pas la

supporter. Je comprenais qu'elle allait se donner à lui pour la première

fois. Je voulus courir vers elle, et, de nouveau, cette même immobilité

invincible me paralysa tout entier, et je me réveillai, baigné de

sueur...

En y réfléchissant aujourd'hui, je démêle avec une parfaite lucidité les

divers éléments combinés dans ce cauchemar. Il n'est pas jusqu'à cette

vision singulière de Nohant qui ne s'explique par ce fait que le héros

d'_Adrienne Lecouvreur_, la pièce utilisée par Camille en vue de sa

vengeance, est Maurice de Saxe, le propre grand-père de George Sand. Mais

quand on traverse des périodes d'un trouble moral très intense, on

oublie qu'endormi ou éveillé, des lois aussi exactes que celles de la

chimie gouvernent ces précipités intérieurs, nos pensées. Le fond

superstitieux qui dort en chacun de nous s'agite obscurément, et l'on

veut apercevoir dans le désordre des visions nocturnes des

pressentiments, des conseils, une révélation. Je ne fus pas plus tôt

sorti de ce pénible sommeil qu'une idée s'empara de moi: si, cependant,

cette visite chez Tournade, la veille, n'avait pas été suivie d'une chute

irréparable? N'arrive-t-il pas tous les jours qu'une femme accepte un

rendez-vous, qu'elle s'y rend, et puis, au dernier moment, elle se

révolte, elle défend sa personne physique avec acharnement, et elle s'en

va, s'étant refusée avec une énergie aussi folle que son inconséquente

démarche. Pourquoi n'avais-je pas admis cette hypothèse la veille et

pourquoi l'admettais-je maintenant? Je n'en avais pas d'autre raison que

ce songe. C'en fut assez pour que je me levasse hâtivement,--il était

huit heures,--et je courus jusqu'à la maison de la rue de la Barouillère.

Par bonheur ou par malheur, car un peu d'incertitude dans certains

moments, c'est encore un peu d'espérance,--au moment même où je frappais

au carreau de la loge pour demander, malgré l'heure matinale, si Mlle

Favier était chez elle, je reconnus, dans cette loge, une servante qui

avait accompagné Camille chez moi à plusieurs reprises. Cette vieille

fille était la même qui m'avait ouvert la porte, lors de ma première

visite. Elle avait vu naître la petite, je le savais, et la tutoyait. A

ma vue, elle se précipita hors de la loge avec une hâte qui redoubla mes

tristes pressentiments.

--«Ah! monsieur La Croix,» me dit-elle, après m'avoir entraîné dans la

cage de l'escalier de peur que l'on n'entendît notre conversation; «vous

venez voir Mademoiselle?...»

--«Elle est rentrée?» m'écriai-je. Et tout de suite, je compris, à

regarder le visage anxieux de la servante, que sa demande avait été un

pieux mensonge. Camille n'était pas rentrée. Mon exclamation révélait

trop à mon interlocutrice que je savais quelque chose, et, tout de suite,

elle m'interrogea. Me questionner, c'était tout m'apprendre.

--«Écoutez, monsieur La Croix,» me dit-elle fébrilement, et elle joignait

ses mains déformées et crevassées de bonne à tout faire, qui tremblaient

un peu. «Si vous savez où elle est, je vous le demande, au nom de votre

mère à vous, allez la quérir... Depuis que le cocher, hier soir, a

apporté un mot d'elle, disant qu'elle ne rentrerait pas, Madame est comme

folle de douleur... Je ne l'ai pas vue ainsi même quand nous avons trouvé

Monsieur, avec sa balle dans le front... Elle ne fait que pleurer en me

disant: «Je ne veux plus la voir jamais, jamais. Je la chasserai, si elle

revient...» Elle dit cela, mais si Camille rentre, je suis sûre qu'elle

lui pardonnera quand même. Comprenez-vous cela, monsieur La Croix? Une

enfant comme elle, et sage, et douce, qui jamais ne se laissait approcher

de personne? Et nous nous disions, Madame et moi, qu'elle se marierait si

bien, comme cette chanteuse qui est devenue une marquise!... Non! Je ne

peux pas croire qu'elle a fauté!... Monsieur La Croix, vous qui êtes si

bon, dites-moi tout ce que vous savez. Je ne suis pas comme une autre...

Je l'ai élevée toute petite... C'est à cause d'elle que je n'ai pas

quitté Madame, quand tout a croulé... Mais, que cette concierge ne me

voie pas causer avec vous si longtemps. J'ai déjà eu tant de peine à

expliquer comment la petite a découché... Si elle revient, ça ira de

soi...»

--«Hélas!» lui répondis-je sans obéir à son injonction de monter jusqu'à

l'appartement, tant je redoutais la douleur de la mère, «je ne sais rien

de plus que vous, et la preuve, c'est que je venais demander des

nouvelles de Mlle Favier, qui m'avait paru souffrante hier soir...»

--«Ce n'est pas chez vous qu'elle est?» demanda la vieille fille, que mon

embarras avait trop frappée. Elle l'expliquait à sa manière et ce soupçon

révélait trop quelle affection passionnée elle portait à «la

petite»,--comme elle appelait tendrement Camille. Ce désespoir de la

mère, cet affolement de la servante achevèrent de me navrer le cœur. Une

fois de plus je sentais dans quelle atmosphère de tendresse naïve et

simple la pauvre Duchesse Bleue avait grandi. Elle avait été, elle aussi,

une de ces petites filles dont la venue au monde est saluée comme une

fête, dont toutes les étapes vers leur existence de femme sont des fêtes

encore: baptême, anniversaires de naissance, première communion, première

robe longue,--et tout cela pour que l'objet de tant de sollicitude émue,

finisse dans les souillures de la galanterie! Et la fidèle servante

continuait, naïf écho de mon amère pensée: «Non, ce n'est pas possible

que ce soit chez vous, ni chez M. Molan, ni chez M. Fomberteau, vous êtes

de trop honnêtes garçons pour faire, d'une demoiselle comme elle, une

femme entretenue... Elle va être cela maintenant... Elle, Camille,

Camille, Camille!...»

Et oubliant ses propres recommandations sur la nécessité d'échapper aux

racontars de la loge, la brave créature éclata en sanglots. Je la calmai

du mieux qu'il me fut possible, en lui jurant que je ferai tout au monde

pour voir Camille dans la journée et pour lui dire l'état où son départ

du logis jetait sa mère.

--«Qu'elle revienne!» fut la seule réponse que j'obtins à travers des

larmes, et aussi ce mot, sublime d'impudeur dans le dévouement: «Si elle

veut avoir des histoires, je l'y aiderai tant qu'elle voudra!... Dites-le

lui, mais qu'elle reste à vivre avec nous!...»

C'en était donc fait. Le drame de passion et de perfidie auquel

j'assistais depuis ces dernières semaines se résolvait par son dénouement

logique. Mon songe de cette nuit avait menti. Il était trop tard pour

empêcher que cette adorable enfant, née avec les délicatesses du

romanesque le plus rare dans la tête et dans le cœur, ne devînt une

fille,--tout court. Sa fierté même,--cette jolie et vibrante fierté pour

laquelle je l'avais tant chérie, hâterait sa dégradation.--Au sortir de

la crise de fureur qui l'avait jetée au lit d'un Tournade, le mépris où

elle se tiendrait elle-même, l'avilirait trop à ses propres yeux, et

cette nausée intime n'aboutirait qu'à deux résultats également affreux à

imaginer. Ou bien, elle ne se supporterait pas un jour de plus, et elle

se tuerait, ou bien elle trouverait une sorte de douloureux orgueil à

incarner en elle ce type de luxe outrageant et d'impudence triomphante

que devient une grande actrice doublée d'une grande courtisane. Laquelle

de ces deux solutions devait préférer un homme qui l'aimait comme je

l'aimais, de ce sentiment d'abord si obscur, aujourd'hui si misérable et

si saignant? L'une et l'autre perspective me furent si horribles qu'en

dépit de la promesse faite à la vieille servante, je pris la ferme

résolution de ne pas revoir la malheureuse enfant, et celle plus sage

encore d'exécuter un projet vaguement caressé, depuis que je commençais

de trop bien comprendre mon pauvre cœur: partir, retourner soit en

Espagne, soit en Italie, dans un de ces pays de soleil où une âme,

blessée jusque dans son fond, enveloppe du moins sa plaie intime de

solitude, de lumière et de beauté. J'ordonnai à mon domestique stupéfié

de préparer immédiatement mes malles pour une longue absence, et je me

mis à classer des études, puis à feuilleter des guides en me contraignant

à m'absorber dans la bousculade de ce départ précipité. Le fait nouveau

et monstrueux: cette chute de Camille aux bras de Tournade avait aboli en

moi toute autre préoccupation. J'avais oublié et Mme de Bonnivet, et la

scène de la veille, et Molan lui-même. Aussi fut-ce comme un déplacement

subit d'atmosphère, un rappel à une réalité abolie, lorsque je vis

celui-ci, vers deux heures et demie, entrer dans l'atelier. C'était lui,

pourtant, la cause du sinistre naufrage moral à propos duquel je

souffrais. C'était lui que j'aurais dû maudire et haïr. Je le sentis,

rien qu'à reconnaître son visage, à entendre sa voix, à toucher sa main.

Il avait sa mauvaise figure, celle de ses heures de féroce dureté, et

son extrême excitation se traduisait, pour moi qui l'ai tant pratiqué,

par une façon qu'il a de mordre sa lèvre inférieure avec ses dents, qui

allonge encore imperceptiblement son profil, déjà un peu aigu, et la bête

cachée en chacun de nous, qui chez lui est le renard, transparaît alors

si cruellement que l'ami le plus hypnotisé d'affection discernerait son

vrai caractère dans ces minutes-là. Pour ma part, j'éprouvai à retrouver

ainsi sur sa physionomie les traces des pires traits de sa véritable

nature, un sursaut d'antipathie qui m'inonda de fiel. Toutes mes

souffrances des dernières heures s'y déchargeaient et je l'accueillis

avec une véritable explosion d'outrages:

--«Tu viens te renseigner, n'est-ce pas? Tu t'es si malproprement

conduit, que voilà cette pauvre Camille bien perdue maintenant! Je suis

allé chez elle, ce matin, et j'ai su qu'elle avait passé la nuit dehors.

Nous savons où. Voilà l'œuvre de ton égoïsme. Mais cette infamie te sera

comptée, s'il y a quelque part une justice. C'est un crime, entends-tu,

un crime de jouer avec un cœur sincère, et de le conduire où tu as

conduit celui-là...»

--«Laisse-moi donc tranquille,» interrompit-il vivement en haussant les

épaules. «Quand une jeune fille prend un amant, c'est qu'elle en prendra

et deux, et trois, et quatre, et le reste... Si Camille avait été une

honnête créature, elle m'aurait dit, quand je lui ai fait la cour:

«Voulez-vous m'épouser? Non? Alors, bonsoir...» Elle ne me l'a pas dit.

Tant pis pour elle!... Et, d'ailleurs, si je lui ai fait du mal, il me

semble que nous sommes quittes, et, vilenie pour vilenie, son histoire

d'hier au soir vaut toutes les miennes...»

--«Ah! la scène d'_Adrienne_!» m'écriai-je. «C'est à cela que tu penses

pour essayer d'endormir tes remords, au lieu de pleurer toutes les larmes

de ton corps sur l'assassinat moral que tu as commis... Parlons-en de

cette soirée! Quelles conséquences pénibles a-t-elle donc eues, que tu

puisses la mettre en balance avec tout un avenir brisé, avec une pauvre

âme souillée à jamais?... Bonnivet a-t-il mis sa femme à la porte?

T'a-t-il envoyé ses témoins? Non, te dirai-je moi aussi, et je te

dispense de comparer cinq mauvaises minutes que tu as passées, et

méritées, à ce vertige qui vient de prendre et de perdre cette pauvre

fille pour toute sa vie, je te le répète, et tu l'entendras, pour toute

sa vie...»

--«Quelle chaleur!» répliqua-t-il avec un sourire ironique. «Quelle

éloquence! Nous sommes en train de nous dire nos vérités. Allons-y... Tu

m'en veux de ce que tu n'as pas eu le courage de te proposer au lieu et

place de Tournade, c'est ça, le vrai... Pas de dénégations. Je sais à

quoi m'en tenir, mon pauvre La Croix, moi aussi... Les mots amers sont

inutiles entre nous, tu sais, et, changeons de propos, veux-tu?» Puis,

après un silence: «Je ne t'en veux pas d'ailleurs, et je vais te le

prouver en te demandant un service... Devine d'où je viens, de ce

pas?...»

--«De chez cette coquine de Mme de Bonnivet, naturellement...»

répondis-je. J'étais bien déterminé à clore cet entretien sur une

brouille, et j'avais cherché la phrase que je pensais devoir le plus

vivement l'atteindre. Ma colère se changea en stupeur, à l'entendre me

répondre en ricanant:

--«De chez cette coquine de Mme de Bonnivet, en effet. Tu la détestes

ferme, n'est-ce pas? Tu trouves que j'ai été bien infâme de lui sacrifier

Camille?... Hé bien!» continua-t-il avec un accent singulièrement âpre,

qui acheva de me faire comprendre que, de ce côté-là encore, il se

passait quelque chose de très nouveau et de très inattendu, «je suis venu

te demander de m'aider à m'en venger... Cela t'étonne?...»

--«Avoue qu'il y a de quoi,» lui répondis-je. «Je te quitte à onze heures

du soir, ne pensant qu'à elle, indigné contre Camille à cause d'elle.

Tout à l'heure tu traitais de vilenie la folle incartade de cette pauvre

enfant, parce qu'elle...»

La duchesse bleue · 第 18 / 20 段