tellement sa vie et sa personne... Il n'y a qu'elle qui puisse me jouer
ce rôle-là... Et je ne sais pas comment rentrer en rapports avec elle.
C'est une étrange créature. Rien ne s'efface dans cette fille.
Croirais-tu qu'il y a quelques semaines, elle a parlé de moi à un de nos
amis communs, avec une amertume!... Si je lui écris, elle est capable de
ne pas ouvrir ma lettre. Il faudrait que quelqu'un allât lui proposer le
rôle, devant qui elle n'eût pas d'amour-propre. J'ai bien pensé à
Fomberteau. Mais nous ne sommes plus très bien ensemble depuis mon
mariage. Il m'a reproché de m'être vendu. Quelle bêtise!... Camille et
lui sont d'ailleurs brouillés depuis je ne sais quel feuilleton. Oh! elle
est devenue très _grande artiste_, maintenant... Alors, je suis venu chez
toi tout de go, pour te demander ce service!...»
--«Moi?» m'écriai-je. «Moi?--Tu veux que j'aille, avec ton manuscrit,
demander à cette pauvre fille, non seulement de te pardonner d'avoir
écrit cette pièce, mais encore que je la prie, de ta part, d'y jouer
elle-même?... Voyons, que je te regarde bien en face?... Tu n'es pas un
fou, cependant. Tu es un homme comme un autre. Et tu ne sens pas que tu
me proposes là une monstruosité?...»
--«Hé bien!» répondit-il avec son sourire de jadis, celui qu'il avait
déjà tout petit pour se moquer de mes naïvetés, «veux-tu te charger
simplement de lui rapporter notre conversation, jusques et y compris ta
sortie indignée de tout à l'heure? Je t'y autorise. Ça ne te rend le
complice d'aucune infamie, cela. Tu vas chez une ancienne amie que tu as
un peu négligée. Rien de plus naturel, pas vrai? Vous parlez de la pluie
et du beau temps. Mon nom est prononcé, et tu lui tiens exactement le
discours que tu viens de me tenir:--Imaginez-vous ce que Jacques a osé me
demander? Et le reste... Tu verras ce qu'elle te répondra...»
Était-ce la continuation de l'habituel empire que sa vitalité exerçait
dès le collège sur mes incertitudes? Y avait-il, caché, tout au fond de
moi, un désir secret de revoir Camille, une curiosité de savoir ce
qu'était devenue la Duchesse bleue d'il y a deux ans? Une curiosité aussi
de connaître sa réponse à l'inouïe proposition de Jacques? Je l'ai
acceptée, cette ambassade, que j'avais trouvée, que je continue de
trouver monstrueuse. J'y suis allé chez Camille, cette Camille «d'après
tout le monde», pour prendre un des mots horribles de son ancien amant!
Je l'ai revue, cette tête que j'ai tant aimée, encadrée cette fois dans
ce luxe ignoble qui contrastait si cruellement pour moi avec l'humble et
fière simplicité de la rue de la Barouillère! Il n'y avait pas un des
meubles de ce vieux logis de cette vieille rue qui ne racontât une
noblesse, ou d'elle, qui n'avait pas voulu vendre sa beauté, ou de sa
mère, qui avait sauvé l'honneur de leur nom par un héroïque sacrifice de
sa fortune!... Il n'y a pas une pièce de l'hôtel somptueux, de l'infâme
gynécée qu'elle habite maintenant avenue de Villiers, comme mes confrères
en vogue, qui ne raconte une de ses prostitutions. Et elle-même, était-ce
bien la femme que j'avais vue pour la dernière fois, n'ôtant pas son
voile, comme si j'eusse pu discerner sur ses joues si pâles la trace des
baisers de Tournade, oui, était-ce cette même femme qui me recevait,
rieuse, insolente de bravade, sans un embarras, toujours belle,
adorablement belle, de cette fine et délicate beauté, qu'elle aurait, je
crois bien, jusque dans le salon d'un mauvais lieu, mais si provocante,
si impudique, maintenant! Et pas un mot, pas une rougeur, pas un embarras
ne m'attestèrent qu'elle éprouvât une émotion à revoir en moi le témoin
de ce qui devait pourtant lui rester un inoubliable souvenir. Elle avait
allumé, pour m'écouter, une cigarette de tabac égyptien, un tabac de la
couleur de ses cheveux, qu'elle fumait en renvoyant la vapeur bleuâtre
par ses délicates narines, les yeux grands ouverts entre ses cils un peu
mangés déjà par le crayon, la bouche trop rouge du fard de la veille, les
joues plus pleines, la gorge plus forte; et les hanches plus opulentes se
dessinaient dans une robe de chambre qui était un costume d'une étoffe
bleue toute lamée et brodée d'argent. J'avais commencé, sur une question
de politesse, par lui dire sommairement mes voyages, mes travaux, mon
retour, puis j'avais abordé le sujet véritable de ma visite, et je lui
avais transmis là, brutalement, sans détour, la proposition de Molan.
--«Est-il assez canaille!» fit-elle en haussant ses souples épaules.
«L'est-il assez!» Et, pendant un moment, je pus espérer qu'une nausée de
dégoût me prouverait que l'ancienne Camille n'était pas morte. Mais non,
elle reprit après ce silence: «S'il y a vraiment un beau rôle pour moi,
dites-lui donc de m'envoyer cette pièce ou de me l'apporter... Il a tant
de talent, quand il en a!... L'avez-vous lue la pièce? En est-il content?
Vous savez, j'en ai vraiment besoin de ce beau rôle. Lui aussi,
d'ailleurs. Il se laisse oublier depuis qu'il est riche... A nous deux,
je réponds du succès: sa prose est si tendre et je la sens si bien!...»
...Et pas un vestige d'indignation,--de cette indignation que j'avais
ressentie à savoir profané ce douloureux roman de son irréparable chute!
A peine un vestige de rancune contre Jacques, de cette rancune à laquelle
il s'attendait lui-même!... De ses yeux clairs et qui gardaient la
couleur, la pureté transparente des temps de son innocence, je la voyais
maintenant sourire au beau rôle, comme j'avais vu les yeux rusés de
Jacques sourire à ce beau sujet de pièce.--Et c'est alors que j'ai
vraiment compris pourquoi je ne serai jamais un grand artiste. Pour eux,
pour les êtres comme je l'ai toujours connu, lui, comme elle est devenue,
elle, après la première épreuve, la vie tout entière, leur cœur y
compris, n'est qu'une occasion de produire cet acte spécial qu'ils ont à
produire, cette précieuse sécrétion qu'ils élaborent comme l'abeille fait
son miel, comme l'araignée fait sa toile, par un instinct, aveugle et
féroce à la manière de tous les instincts.--Un amour, une haine, une
joie, une douleur, c'est du terreau à faire pousser la fleur de leur
talent, fleur de délicatesse et de passion, pour laquelle ils n'hésitent
pas une minute à tuer en eux toute délicatesse vraie et toute passion
vivante. Pour un mot à dire sur la scène, pour une phrase à écrire dans
un livre, cette femme et cet homme vendraient leur père, leur
mère,--Camille ne m'a même pas parlé de la sienne!--ils vendraient leur
ami, leur enfant, leur plus doux souvenir! Et moi qui aurai passé ma vie
à sentir ce qu'ils expriment si bien, lui avec du noir sur du blanc, elle
avec des gestes et des accents émus, n'arriverai-je jamais qu'à me
paralyser avec ce qui les exalte, ces natures d'expression, à m'épuiser
par ce qui les nourrit, ces âmes de proie? Et la destinée veut-elle que
les artistes, petits ou grands, se distribuent nécessairement entre ces
deux races: celle qui traduit merveilleusement, sans les sentir, les
passions que l'autre race éprouve sans pouvoir les traduire? Jacques
avait-il raison en disant que ses cruautés envers Camille, en lui faisant
des souvenirs, lui feraient aussi du talent?... Un beau rôle! Une belle
pièce!... Décidément, ne nous plaignons pas de demeurer obscur et
médiocre, si cette obscurité et cette médiocrité sont la condition pour
sentir...--Et d'ailleurs, on n'a pas le choix.
_Cannes, Décembre 1893.--Paris, Juin 1898._
[Illustration: ornement]
_Achevé d'imprimer_
le dix-huit juillet mil huit cent quatre-vingt-dix-huit
PAR
ALPHONSE LEMERRE
6, RUE DES BERGERS, 6
_A PARIS_
LIBRAIRIE ALPHONSE LEMERRE
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