Que de fleurs j'ai pour toi tendrement moissonnées,
Fraîches fleurs qui se sont entre mes doigts fanées
Sans que je t'aie offert ces beaux bouquets perdus!_
_Que d'intimes chagrins tu ne vis pas non plus!
Pensant à toi, combien j'ai pleuré de journées!
Ces larmes, les as-tu seulement soupçonnées?...
Vers brûlés! Parfums morts! Sanglots inentendus!_
_Sans doute j'aurais dû te révéler le drame
Que ce mortel amour déchaînait dans mon âme.
Je le voulais. Et puis je me disais: «Pourquoi?_
_Pour flatter son orgueil en lui montrant ma plaie?...»
Tu le vois. C'est toujours ce doute affreux sur toi.
Je n'ai même pas cru que ta pitié fut vraie._
Elle dit encore quelques autres morceaux. Puis, brusquement, avec une
gaminerie qui pour une seconde me rassura, elle commença de faire ces
_imitations_ toujours ignobles comme la vulgarité. La divine Julia
Bartet, ce Tanagra souffrant et si finement vibrant d'_Antigone_, la
souple et poignante Réjane de _Germinie Lacerteux_, la pathétique Jane
Hading de _Sapho_, la mutine Jeanne Granier et la tragique Marthe Brandès
furent tour à tour, pour elle, le prétexte d'une mimique qui attestait
une étude du jeu de ces rares artistes, profonde jusqu'à la science, et
cette espièglerie de singe dont m'avait parlé Molan, jusqu'à ce qu'ayant
annoncé Sarah Bernhardt dans _Phèdre_, un frisson me courut par tout le
corps. Elle commençait:
«_... Juste ciel, qu'ai-je fait aujourd'hui?
Mon époux va paraître et mon fils avec lui..._»
Tout d'un coup, je me rappelai _Adrienne Lecouvreur_, et cette scène où
la comédienne voyant Maurice de Saxe, qu'elle aime, coqueter avec la
duchesse de Bouillon, durant une représentation de salon, récite les
mêmes vers de Racine, et finit par insulter sa rivale en lui appliquant
tout haut l'imprécation de la reine incestueuse du poète... Camille,
comédienne comme Adrienne, amoureuse comme elle, trahie comme elle et
dans des conditions dont je discernai soudain l'étrange similitude,
avait-elle de sang-froid prémédité la même vengeance? Ou bien l'excès de
son chagrin lui inspirait-il, sur place, ce moyen d'outrager son indigne
amant et sa maîtresse, emprunté aux réminiscences de son métier? Je
lisais distinctement sur son visage maintenant une terrible intention,
et je l'écoutais pousser en regardant Jacques le cri admirable:
«_Le cœur gros de soupirs qu'il n'a point écoutés,
L'œil humide de pleurs par l'ingrat rebutés..._»
Et déjà son émotion trop forte l'empêchait d'imiter l'accent chanté de
l'admirable Sarah. Elle les prononçait à sa manière et pour son propre
compte, les vers du poète, et elle s'avançait au bord de la petite scène,
avec le geste dénonciateur qui est dans _Adrienne_. Son bras se dirigeait
vers Mme de Bonnivet. Elle dardait sur son ennemie un regard d'où
jaillissait l'éclair d'une jalousie affolée et elle jetait les mots
irréparables:
«_... Je sais mes perfidies,
Œnone, et ne suis pas de ces femmes hardies
Qui goûtant dans le crime une honteuse paix,
Ont su se faire un front qui ne rougit jamais..._»
X
J'ai bien souvent vu représenter _Adrienne Lecouvreur_ depuis cette
soirée dont je viens d'évoquer les péripéties, avec un tremblement de
tout mon cœur au seul ressouvenir de l'angoisse qui m'étreignait pendant
que Camille accomplissait cette action de folie. J'ai toujours constaté
que le public était saisi aux entrailles par cette scène. Moi-même, avant
comme après l'esclandre de Camille sur les tréteaux improvisés du hall de
l'hôtel Bonnivet, elle m'a toujours ému assez pour que j'aie trouvé
naturel le mouvement indiqué par le livret,--je viens d'avoir la
curiosité de le consulter--:«_Adrienne a continué de s'avancer vers la
princesse qu'elle désigne du doigt et reste quelque temps dans cette
attitude, pendant que les dames et seigneurs, qui ont suivi tous ces
mouvements, se lèvent comme effrayés..._» C'était, sans aucun doute, ce
même effet, sur l'assistance, d'une terreur à jamais déshonorante pour sa
rivale que l'amante dédaignée avait, dans un éclair d'aveugle affolement,
résolu de produire, au risque des pires conséquences. Moi aussi, je
l'attendais, ce formidable effet, avec une aussi affreuse certitude que
si j'eusse vu aux mains de Camille une arme chargée et qu'elle en eût
dirigé le canon contre Mme de Bonnivet. Aujourd'hui que je me reporte à
ces minutes où mon cœur sautait d'appréhension dans ma poitrine, je ne
puis m'empêcher de sourire. Toutes les personnes qui étaient dans le
salon connaissaient sans doute _Adrienne Lecouvreur_, sinon comme moi, au
moins suffisamment pour se rappeler la situation, d'un dramatique
d'ailleurs très facilement intelligible. Toutes avaient tremblé au
Théâtre-Français en voyant Sarah Bernhardt ou Bartet s'avancer vers la
princesse de Bouillon, comme Camille venait de s'avancer vers Mme de
Bonnivet. Hé bien! Excepté celles qui se trouvaient directement
intéressées dans cette scène, pas une d'entre ces personnes ne parut
comprendre la sinistre intention de la jeune actrice. Pas une, j'en ai la
certitude, n'établit entre la scène qui se jouait devant elle à ce moment
et celle qu'elle avait vu jouer dix fois, vingt fois, au théâtre, une
comparaison qui eût été une révélation. Elle-même, la comédienne, comme
stupéfiée et de ce qu'elle avait osé et du résultat, elle continuait
mécaniquement la tirade que sa voix balbutiait comme dans un rêve:
«_Mourons. De tant d'horreurs ce trépas me délivre!
Est-ce un malheur si grand que de cesser de vivre?..._»
Et, mécaniquement aussi, les intonations de Sarah lui revenaient pour
achever:
«_Je tremble qu'opprimé de ce poids, odieux
L'un ni l'autre jamais n'ose lever les yeux..._»
Elle avait fini, et c'était de toutes parts le plus flatteur murmure, de
discrets bravos d'amateurs mondains devant la perfection d'un tour de
force remarquablement exécuté, des: «C'est étonnant de vérité!... En
fermant les yeux, on croirait entendre Sarah!... Comme cette petite est
douée!... Ce n'est pas permis d'avoir du talent comme cela!...» Mme de
Bonnivet qui avait été la première à battre des mains, s'était levée, et
elle s'avançait vers Camille à qui elle disait avec un sourire dont
l'amabilité faisait la souveraine insolence:
--«Exquis, Mademoiselle, c'est exquis... Et je vous suis bien, bien
reconnaissante... N'est-ce pas, Molan, que c'est exquis? Voulez-vous
donner le bras à Mlle Favier pour la conduire au buffet?...»
Certes, je ne suis pas suspect de sympathie pour l'audacieuse femme dont
l'abominable coquetterie avait exaspéré la pauvre actrice jusqu'à cette
étonnante algarade. Mais je dois lui rendre la justice qu'elle eut
vraiment grand air pour réduire ainsi à néant la vengeance de Camille. Je
l'entendis distinctement prononcer cette phrase, malgré le brouhaha des
conversations reprises de toutes parts et à travers le bruit des chaises
et des fauteuils subitement déplacés, et je vis Camille la regarder d'un
regard de somnambule et donner, en effet, son bras à Jacques avec une
passivité domptée. Son étonnement d'avoir osé ce qu'elle avait osé et de
se retrouver ainsi, _sans qu'il se fût rien passé_, la laissait
incapable de répondre, de sentir, de penser. Elle était comme un
meurtrier qui, ayant tiré à bout portant un coup de pistolet sur son
ennemi, aurait vu la balle s'aplatir contre ce front détesté et retomber
sans même y laisser une trace de rougeur. Elle n'avait pas, je n'avais
pas non plus, l'esprit assez libre pour apercevoir, dans ce qui se
passait, une preuve entre mille qu'une irréductible différence sépare la
vie représentée sur les planches de la vie réellement vécue. Elle était
en proie à une crise nerveuse qui se manifesta d'abord par cet
étonnement, par cet ahurissement plutôt, et, presque tout de suite, par
des accès d'un rire à demi convulsif qui me firent trop de mal. Je
m'éloignai volontairement de l'endroit où elle se trouvait avec Jacques,
entourée des hommes qui la connaissaient et qui lui faisaient des
compliments. Ce fut pour tôper droit sur Bonnivet. Le front de celui-ci,
rouge, avec sa veine gonflée, ses yeux flamboyants et clairs à la fois,
le frémissement de tout son être, me rendirent du coup la peur que
j'avais eue quelques minutes plus tôt. Si, pour le reste des spectateurs,
l'insulte jetée en face à la femme du monde par la comédienne avait passé
inaperçue,--faute des quelques données sur le rôle de Jacques entre ses
deux maîtresses qui la rendaient intelligible--le mari, lui, l'avait
sentie, l'insulte, et il lui fallait toute sa force de domination pour
dévorer cet affront comme il faisait. Il écoutait ou feignait d'écouter
Senneterre, dont la volubilité démontrait que, lui aussi, avait deviné la
signification vraie de la scène jouée par Camille et qu'il suait
d'épouvante à la pensée que Bonnivet l'avait devinée aussi. Ce dernier
caressait sa moustache de sa main droite avec un geste automatique,
tandis qu'avec sa gauche, passée dans son gilet, il s'enfonçait, j'en eus
l'impression, les ongles jusqu'au sang dans la poitrine. Je ne fus pas le
seul à sentir que cet homme était en fureur, ni à remarquer son front,
ses yeux, son geste, ces signes trop évidents pour un portraitiste d'une
formidable tempête morale. Je vis le groupe d'habits noirs auprès duquel
je me trouvais, s'écarter pour laisser la place à Mme de Bonnivet, qui
s'approcha de son mari. De même qu'elle avait trouvé un sourire de
suprême mépris, tout à l'heure, pour féliciter la petite Favier et
répondre à l'insulte d'une atroce allusion par l'insulte d'une implacable
indifférence, elle trouvait un sourire à ce moment-là, de tendresse et
d'intimité, pour répondre aux soupçons qu'elle devinait chez son mari.
Elle lui apportait, dans cet affectueux et gracieux sourire, une preuve
indiscutable de sa bonne conscience. Il fallait à cet homme, et à cette
seconde même, la sensation de sa présence, elle l'avait compris, et que
la réalité physique de sa voix, de son regard, de son souffle,
l'évidence aussi de sa tranquillité, imposerait au jaloux une suggestion
de calme. Et radieuse de sérénité dans sa somptueuse toilette blanche,
les yeux clairs, d'une clarté gaie, un demi-sourire sur sa jolie bouche,
éventant son visage fin d'un petit mouvement doux avec un éventail qui
soulevait à peine l'or de ses cheveux sur son front insoucieux, elle
marchait vers lui, en l'hypnotisant du regard. Je pus voir à cette
approche la physionomie du malheureux se détendre, tandis que Bressoré
qui me connaît depuis Claude, me prenait le bras pour me souffler à
l'oreille:
--«Est-elle chic, hein? Est-elle chic?... Dites donc, La Croix, vous qui
êtes l'ami de Favier, j'espère que vous lui ferez comprendre que c'est
une vraie crasse pour moi et pour nous tous, que sa façon de se conduire
ce soir?... Comment! voilà une maison où l'on nous reçoit comme des gens
du monde, et, parce qu'elle est jalouse de la patronne à cause de Molan,
elle va se comporter comme la dernière des grues et lui servir le coup
d'Adrienne Lecouvreur!... Mais oui, mais oui! Je l'ai vue venir, allez,
et j'en ai eu la chemise mouillée... Ça n'a pas porté, c'est vrai, mais
ça aurait pu porter. Et alors, quelle tête est-ce que j'aurais eue, moi,
je vous en fais juge?... Et puis, si le public n'y a vu que du feu, le
mari et la femme ont très bien compris... Je vous le répète, voilà une
maison fermée pour nous. Ils en ont soupé, maintenant, des petites
représentations à domicile. Franchement, mettez-vous à leur place....
Non. Ça ne se fait pas, mais pas du tout... Je ne suis pas plus bourgeois
qu'un autre et j'ai eu mes toquades, moi aussi, mais pas en cabot, en
_gentleman_...»
La plainte comique du vieux comédien en train de trembler pour son
invitation mondaine mettait une note bouffonne dans cette aventure. J'en
ris encore après tant de jours. Je rassurai de mon mieux l'excellent
homme en lui affirmant qu'il se trompait, sans espérer, d'ailleurs,
convaincre un personnage de cette finesse.--Serait-il beau à peindre,
avec son œil bleu, mobile et perçant dans son masque glabre, sur lequel
semble coller et flotter à la fois une inarrachable grimace! Il a eu tant
de bonnes fortunes et de si étonnantes, que son coup d'œil, sur les
dessous vrais de la vie, égale celui d'un grand diplomate. Ses
innombrables maîtresses l'ont si bien renseigné sur les tenants et les
aboutissants de tout le haut et demi-monde parisien qu'il n'est plus
jamais la dupe de rien ni de personne. Il hocha sa tête incrédule à mes
protestations, et il me répondit avec la familiarité inhérente à sa
profession, malgré les principes de tenue qu'il venait de professer avec
une espèce de solennité:
--«Vous savez, mon petit La Croix, je suis très bon garçon, et je veux
bien avoir l'air de croire tout ce que l'on me dit pour faire plaisir,
mais quant à gober celle-là?... Vous vous payeriez ma fiole et vous
auriez fortement raison!...»
Ce petit aparté nous avait entraînés, l'acteur et moi, dans un coin du
salon, près de la porte du hall, en ce moment ouverte. Je jugeai que
cette pauvre Camille ne tarderait pas à sortir, et que le mieux était de
l'attendre au dehors, afin de lui parler sans que le regard de Bonnivet
tombât sur nous durant cet entretien. Si aucun événement ne surgissait à
la traverse, j'étais bien sûr que la Reine Anne s'arrangerait pour se
tirer définitivement d'affaire. Cet événement, j'étais bien sûr qu'il ne
viendrait pas de Jacques. Je connaissais son empire sur lui-même. Il ne
se trahirait point. Je savais que les éclats comme celui qu'avait osé
Camille sont immédiatement suivis d'une crise de prostration, et je ne
doutais pas qu'elle ne se fût laissée conduire au buffet maintenant,
comme une bête assommée. Senneterre et Bressoré, les deux autres témoins
qui avaient compris tous les dessous de cette scène, n'étaient pas non
plus hommes à laisser deviner leur perspicacité. L'un, à travers ses
ridicules, aimait trop sincèrement Mme de Bonnivet, l'autre était trop
préoccupé de tenir son rôle d'artiste correct. Moi seul, mon énervement
pouvait trahir que j'en savais trop long. Je me glissais donc du côté de
l'escalier entre deux groupes, lorsque je me sentis saisi par la main.
C'était Molan qui me dit d'une voix saccadée:
--«Nous allons partir ensemble. J'ai à te parler...»
--«Je m'en vais tout de suite,» répondis-je.
--«Moi aussi, tiens, voilà un coin libre, filons...»
Nous avions descendu l'escalier sans échanger une parole. Nous passâmes
nos manteaux sans en échanger davantage, sous le regard impersonnel des
valets de pied. Ce fut seulement sur le trottoir que Jacques me dit, en
me serrant le bras avec une force qui me prouvait sa colère.
--«Tu as assisté à cette scène?... Tu as vu ce qu'a osé me faire cette
infâme cabotine?...»
--«J'ai vu qu'elle s'était vengée,» lui dis-je. «Franchement, vous
l'aviez bien mérité, Mme de Bonnivet et toi. Mais puisque ça n'a pas eu
de conséquences et que personne ne s'est aperçu de ses intentions!...»
--«Personne? Et Mme de Bonnivet, tu la prends pour une dinde? Et son
mari? Tu crois qu'il n'a pas tout compris?... Et après ce que Camille
savait des jalousies de cet homme, après le danger qu'elle m'avait vu
courir, c'est une infamie, te dis-je, une abomination. Mais je lui
apprendrai que l'on ne se moque pas de moi ainsi...» continua-t-il avec
une violence croissante. En proférant cette menace, je vis qu'il se
tournait du côté de l'hôtel d'où nous sortions et je le retins par le
bras à mon tour en lui demandant:
--«Tu ne vas pas rentrer là-dedans pour lui faire une scène?...»
--«Non,» fit-il, «mais je connais son cocher, celui qu'elle prend pour
ces sorties du soir... C'est moi qui ai fait les prix avec lui une fois
pour toutes. J'ai toujours été si bon pour elle!... J'arrêterai sa
voiture... Je veux qu'elle ait son paquet, là, tout de suite.»
--«Tu ne feras pas cela,» l'interrompis-je en me mettant devant lui, et
lui parlant bas cependant. J'appréhendais maintenant la curiosité de tous
ces grands diables de cochers, assis sur leurs sièges, dans la longue
file des véhicules.
--«Je le ferai,» me répondit-il, hors de lui, et, juste à ce moment, le
concierge de l'hôtel jetait dans la rue un nom qui arracha un éclat de
rire à Molan, celui de Camille elle-même.
--«Je t'en supplie,» dis-je au forcené, «si tu n'as pas le moindre égard
pour Camille, pense à Mme de Bonnivet!...»
--«Tu as raison», répondit-il, après un silence, «je me dominerai. Mais
il faut que je lui parle, il le faut... Je monterai dans la voiture avec
elle, voilà tout...»
--«Et si elle ne veut pas?...»
--«Elle!» fit-il en haussant les épaules: «Tu vas voir...»
Un coupé s'était détaché de la file pendant que nous parlions,--mesquine
roulotte de remise prise au rabais chez un loueur de quartier. Sa
médiocrité contrastait singulièrement avec les autres équipages, dont les
chevaux piaffaient dans la longue rue. Le temps que cette voiture mit à
entrer sous la voûte et à en sortir me parut interminable. Si mon
camarade se permettait de manquer à Camille, maintenant, j'étais décidé à
tout... Enfin, je vois la voiture qui reparaît, et, derrière la vitre,
une forme de femme, enveloppée d'une mante à haut collet, que je
reconnais trop bien. C'était Camille. Jacques héla le cocher, qui le
reconnût, lui aussi. Il arrêtait déjà son cheval quand la vitre
s'abaissa, et nous pûmes entendre l'actrice qui criait, le buste penché
hors de la portière: «Rue Lincoln, 23, vous m'entendez? Est-ce à monsieur
que vous obéissez?» et s'adressant à moi: «Vincent,» dit-elle, «si vous
n'empêchez pas ce monsieur,» et elle montrait Jacques, «d'essayer de
monter dans ma voiture, j'appelle les agents...» Les silhouettes de deux
sergents de ville se dessinaient toutes noires sous une des lanternes de
la porte, et quoique ce petit dialogue eut été bien court, déjà l'éclat
des voix faisait se pencher quelques-uns des hommes assis sur les sièges
des autres coupés. Devant cette menace, Jacques n'osa pas tourner la
poignée de la portière sur laquelle il avait déjà mis la main. Il recula
d'un pas, et le coupé partit, tandis que la voix de Camille
répétait--oublierai-je jamais de quel accent?...
--«Rue Lincoln, 23, et vite.»
--«Hé bien?» dis-je à Jacques après un silence, et comme il demeurait
immobile sur le trottoir.
--«Hé bien! Elle a deviné ce qui l'attendait», répondit-il brusquement,
«et elle s'est sauvée... Sois tranquille. Ce qui est différé n'est pas
perdu. Rue Lincoln? Où peut-elle bien être allée, rue Lincoln? 23?
23?...»
--«C'est une adresse qu'elle aura donnée au hasard», lui dis-je, «pour te
rendre jaloux et te faire croire qu'elle courait à quelque rendez-vous...
Elle aura crié un autre ordre au cocher, sitôt arrivée au coin de la
rue...»
--«Nous pourrons toujours y aller et voir par nous-mêmes», répondit-il;
«si elle a déjà pris un amant et qu'elle se soit permis de me jouer le
tour qu'elle vient de me jouer, tu conviendras que c'est une grande
coquine...»
--«Non», répliquai-je, «mais une malheureuse enfant que tu as trop
maltraitée et rendue folle... Quand elle aurait pris un amant, qu'est-ce
que cela prouverait, sinon un de ces désespoirs comme les femmes en ont,
où tout sombre?... C'est un suicide quelquefois qu'une action pareille,
mais elle ne l'a pas faite, j'en réponds... C'est une fille trop
fière...»
Nous étions montés, en échangeant ces quelques phrases, nous aussi, dans
un fiacre qui passait, et nous roulions à notre tour dans la direction de
la rue Lincoln. Je n'avais plus maintenant qu'une préoccupation, celle de
savoir si vraiment les duretés dont Camille avait été la victime, ne
l'avaient pas précipitée à quelque horrible parti. Les phrases qu'elle
m'avait dites, lors de ma première visite au modeste logis de la rue de
la Barouillère sur ses tentations de luxe, me revenaient à la mémoire, et
j'écoutais, comme dans un songe, Jacques philosopher à son habitude, soit
que l'incompressible Trissotin fût réellement le plus fort en lui, soit
qu'il ne voulût pas me montrer sa propre inquiétude. Les libertins de son
espèce n'acceptent jamais, sans la plus sincère indignation, d'être
remplacés auprès de la maîtresse qu'ils ont le plus froidement trahie.
Ils admettent encore moins que l'on devine en eux cette rancune humiliée.
Celui-ci avait donc cessé de se plaindre, pour causer idées, et il le
faisait avec sa lucidité usuelle. C'est le don de ces intelligences
dressées à spéculer, qu'elles fonctionnent d'une façon quasi-mécanique à
travers toutes les secousses. Molan, je crois, dictera de la copie, et
de la bonne, dans son agonie!...
--«Nous lui devons tout de même un curieux document, à cette drôlesse de
Camille... Tu te moques, toi aussi, de la prétention des écrivains au
dédoublement? Sais-tu à quoi je pensais dans la minute même où elle
s'avançait sur nous avec le fameux vers:
«_Osent se faire un front?..._
«Je me rendais compte que cela ne portait pas, comme elle dirait dans son
jargon. L'effet ratait, là, sur place. Au théâtre, il réussit toujours...
Pourquoi? J'en ai trouvé la raison tout à l'heure même, dans la grande
loi du raccourci qui domine les planches. Tu me suis bien?... Pour que
dans la vie une allusion de cette sorte produisît son plein résultat, il
faudrait que tous les assistants fussent initiés à tous les dessous du
drame dont c'est là un épisode. Au théâtre, nous admettons qu'ils le
sont,--voilà ce que j'appelle un raccourci.--Le spectateur suppose
toujours que les personnages en scène savent de la situation tout ce
qu'il en sait lui-même... Tu me suis toujours?... Voilà le point exact
qui marque la limite entre la réalité brute et la réalité transposée. Et
heureusement», ajouta-t-il, en riant gai. Il était content de sa théorie.
«Heureusement que cette sotte de Duchesse Bleue n'a pas suivi de cours
d'esthétique. Elle s'est comportée comme les gens de la Commune quand ils
ont voulu faire sauter le Panthéon. J'étais dans le quartier. Je me
rappelle si bien notre peur. Il y avait de la poudre plein les caveaux.
Les scélérats ont fait partir l'étincelle électrique. Ils avaient oublié
d'isoler le fil!... Toute cette électricité a fait comme nous ferons
tous, elle est retournée dans la terre,--_et in pulverem reverteris_...
Mais que ce soit le plus tard possible et pas de la main de Pierre de
Bonnivet!...»
Ce mélange de subtilité métaphysique et d'humour forcé disparut lorsque
notre fiacre eut quitté l'avenue des Champs-Élysées et enfilé la rue
Lincoln. Jacques se pencha hors de la portière avec une nervosité plus
passionnée qu'il ne convenait à son dandysme, pour vérifier si aucune
voiture ne stationnait dans cette rue très courte. Il aperçut deux
lanternes allumées. Notre fiacre approcha encore, et nous vîmes le coupé
de Camille arrêté devant un petit hôtel étiqueté de ce fatal numéro 23.
Le coupé était vide, et le cocher, descendu du siège, allumait sa pipe à
une de ses lanternes:
--«Madame m'a dit de rentrer sans l'attendre», répondit-il à la question
que lui posa Jacques en lui mettant un louis dans la main,--ni plus ni
moins qu'un héros des romans de l'ancienne école. La fébrilité de mon
camarade à cette réponse était bien grande, moins cependant que la
mienne. Nous restâmes une minute à nous regarder.
--«Nous allons savoir», dit-il le premier, et il cria à notre cocher, à
nous, qu'il nous arrêtât au prochain café «nous consulterons le _Bottin_
tout simplement, et, s'il nous manque, nous irons au cercle regarder le
_Tout-Paris_. Nous saurons alors à qui Mlle Favier demande des
consolations, que tu m'avoueras rapides, et que je soupçonne antérieures
à ses infortunes... Mais oui, mais oui... Ce n'est pas flatteur pour
l'amour-propre masculin, mais chaque fois qu'on a des remords d'avoir
trompé une femme, on peut s'affirmer qu'on est une dupe, et qu'elle avait
déjà commencé...»