s'amusait à faire poser ma naïveté, je le comprenais bien, et qu'il
plaisantait. Mais justement, qu'il pût plaisanter à cette occasion
m'indignait, et je continuai en lui touchant la poitrine: «Tu n'as donc
rien là, absolument rien, qu'une rame de papier et qu'une bouteille
d'encre, pour que la seule idée de cet amour, de ce dévouement, de cette
douleur, ne t'inspire qu'un paradoxe de plus au lieu de te tirer des
larmes?...»
--«Il ne faut jamais juger ce que sent un autre,» me répondit-il avec un
sérieux soudain qui contrastait étrangement avec son persiflage de tout à
l'heure. Cachait-il, dans un repli de son cœur, empoisonné de vanités
sociales, de calculs commerciaux et d'ambitions littéraires, un coin de
tendresse trop étroit pour jamais s'exalter jusqu'à la passion complète,
assez vivant pour saigner quelquefois, et venais-je de toucher à la
secrète blessure? Ou bien était-il un de ces compliqués qui gardent juste
assez de sensibilité pour souffrir de ne pas sentir davantage? Ces deux
dernières hypothèses ne sont pas inconciliables dans une nature aussi
composite. Elles expliqueraient du moins cette anomalie qu'un talent de
cette justesse de notation humaine soit associé à de si implacables
duretés d'âme, à une dépravation d'esprit si systématique et si
utilitaire. Il faut pourtant bien que ses pages d'émotion soient faites
d'après un modèle, et, «pour des écrivains», me disait autrefois le
pauvre Claude, mon cher ami qui a si mal dirigé sa fortune et sa vie, «le
modèle, c'est toujours leur cœur!...» Jamais cet insoluble problème
moral, l'étonnant contraste entre la personne de Jacques et son œuvre ne
m'avait saisi comme dans cette voiture rapide et durant les minutes de
silence qui suivirent cette phrase, très différente des autres. Il le
rompit le premier, ce silence, en me disant,--il répondait à une pensée
que mes reproches lui avaient sans doute suggérée:
--«D'ailleurs, si c'était à recommencer, j'aurais empêché cette soirée...
Elle est inutile... Je ne sais pas quels nouveaux renseignements ont été
fournis à Bonnivet. Mais il est charmant pour moi et pour sa femme. Je
les ai trouvés tous deux, l'autre jour, après déjeuner, qui examinaient
deux parures que leur joaillier venait d'apporter... Que dis-tu de cette
scène conjugale, entre parenthèses? Elle, se mettant au cou un collier de
perles et se regardant devant la glace, tandis que le mari me disait,--à
moi!--en m'en montrant un autre:--«Quel est celui que vous préférez?...»
Et elle goûtait un plaisir aigu et pimenté à cette scène de haute
comédie. Je le voyais à ses yeux, qui brillaient comme les pierres du
fermoir de ce collier... A quel prix avait-elle acheté ce renouveau de
confiance?...» et ricanant de nouveau cette fois avec une âpreté
singulière dans la voix, il conclut:
«_...Je ne sais si Mardoche
En cette occasion crut son bien sans reproche._»
--«_Mais il en profita..._» fis-je en continuant la citation. «Puisque
nous sommes en veine de franchise, comment une scène de ce genre et la
conclusion que tu en tires ne te font-elles pas prendre ta canne et ton
chapeau pour ne plus revenir?...»
--«Vous n'êtes et ne serez jamais un intellectuel, aimable Daisy...» me
répondit-il... «Sachez donc qu'il y a une espèce de joie, âcre et féroce,
à mépriser ce que l'on désire, comme à jouir de ce que l'on hait... C'est
par ce sadisme moral que la Reine Anne me tient, peut-être pour
longtemps, comme je la tiens, moi, par l'attrait du danger... Nous nous
sommes déjà revus, depuis cette alerte, dans le petit appartement de la
rue Nouvelle, le croirais-tu? Décidément, il n'y a pas de teinture de
cantharides qui vaille la peur...»
--«C'est de la folie,» m'écriai-je, «c'est tenter le sort!...»
--«Je crois bien que oui,» dit-il en haussant les épaules, «mais il faut
vivre pour écrire... Il y a une pièce dans cette histoire et je ne la
raterai pas...»
Nous arrivions à l'hôtel de Mme de Bonnivet sur ce mot où le
professionnel et le trissotin réapparaissaient par-dessous le roué et le
clubman un peu trop pioché, avec des boutons de perles un peu trop gros,
un plastron de chemise trop plissé, trop brodé, un satin trop brillant
aux revers de son frac de gala. Une longue file de voitures stationnait
déjà dans la rue. J'allais trouver quelque différence entre la réception
presque intime de l'autre soir et celle de maintenant. On eût dit que
Jacques eût tenu à me donner dans ces quelques minutes une représentation
complète des diverses faces de son caractère,--ce véritable phare à feux
tournants. Tandis que nous montions les marches de l'escalier de bois
sculpté, avec sa prodigalité de tableaux et de bustes, de tapisseries et
d'étoffes anciennes, il me chuchota cette dernière phrase où il n'y avait
ni trissotinisme, ni rouerie, ni dandysme, mais simplement la plus
enfantine vanité de bourgeois-gentilhomme en galante aventure:
--«Avoue que ma bonne amie n'est pas trop mal logée?...»
Et c'est positif qu'à cette minute la haute laine des tapis sur lesquels
posait son escarpin lui faisait chaud à une place secrète de son cœur.
C'est positif que le lustre pendu dans cette cage d'escalier illuminait
les fonds ténébreux de son amour-propre de parvenu. C'est positif qu'un
orgueil de conquête lui enflait la poitrine à se dire: «C'est moi
l'amant!...» dans ce décor de haute vie. Il m'était devenu, dans ces
dernières semaines, trop transparent pour que cette nuance de sa
sensibilité m'échappât. Chacune de ses paroles était comme la sonnerie
d'une des pendules dont le mécanisme joue dans une boîte en cristal. En
même temps que le son frappe l'oreille, on voit les petites roues mordre
les grandes, le marteau se lever, puis s'abaisser,--l'intime et compliqué
détail de l'appareil. Devant un engrenage ajusté avec une précision si
ténue, comment ne pas comprendre la connexité nécessaire de toutes les
pièces les unes avec les autres? Cette fatuité puérile tenait
étroitement, chez mon camarade, je le voyais distinctement, à cette
puissance d'affirmation de soi, à cette force de poussée en avant qui
fait de lui, par certains côtés, un grand artiste, toujours en mal
d'œuvre, et, par d'autres, un plébéien en transfert de classe? Ah! si je
n'avais eu contre sa nature que le grief de cette vanité un peu sotte et
désarmante!... D'ailleurs je n'eus même pas le loisir de lui répondre.
Les portes du hall s'étaient ouvertes et, Jacques et moi, nous étions
déjà séparés. Le coup d'œil que présentait cette pièce voûtée en
chapelle, que je ne connaissais pas, et les deux salons attenants
empoigna aussitôt en moi le peintre, l'homme habitué à vibrer beaucoup
par le regard. Dans un coin de ce hall, une petite estrade était dressée,
vide à ce moment, et, dans le reste c'était sous la lumière électrique,
atténuée par des verres d'une teinte irisée, un chatoiement et un
étincellement. Cinquante femmes peut-être se trouvaient là, assises sur
les chaises et mêlées à un nombre égal d'hommes, toutes décolletées, avec
l'étincellement de leurs bijoux dans leurs cheveux blonds ou noirs et sur
leurs épaules nues. La gamme entière des couleurs chantait dans les
étoffes de ces toilettes, avivées par le contraste des habits noirs, et
les détails qui m'avaient, lors de ma première visite dans ce même hôtel,
si étrangement déplu, les caractères trop composites de ce décor truqué,
bibeloté, se fondaient, s'harmonisaient dans cette lumière et avec le
grouillement de cette foule. Les éventails battaient, les yeux
brillaient, les physionomies s'animaient pour des demandes et des
réponses, et la Reine Anne, vers laquelle je marchais pour la saluer,
avait vraiment, dans sa toilette de ce soir, toute blanche, un air
majestueux de princesse fêtée par sa cour. En m'approchant d'elle, je
pensais au mortel péril qu'elle avait couru, l'autre semaine. Il n'avait
pas laissé plus de trace dans l'azur pâli de ses prunelles que la
jalousie ne semblait en avoir laissé sur le visage épanoui de Bonnivet.
Pour la première et sans doute la dernière fois de ma vie, j'arrivais
dans un salon avec une donnée positive, indiscutable, sur une intrigue du
monde. D'ordinaire, on ne sait les histoires de ces beaux messieurs et de
ces belles dames que par de vagues «on-dit». Telle femme est soupçonnée
d'avoir tel amant, tel homme d'avoir telle maîtresse. Ce soupçon, qui
équivaut, pour les gens de leur société, à une certitude, ne se concrète
pas en images exactes. On ne connaît pas la rue et le numéro de la maison
où ils se retrouvent. On ne sait pas dans quelles circonstances ils
s'acheminent vers ces rendez-vous. Une porte demeure ouverte au doute,
et, sinon ouverte, entrebâillée. Moi, en m'inclinant devant Mme de
Bonnivet, et tandis qu'elle m'accueillait avec une phrase banale
d'amabilité, je voyais _avec certitude_ cette tête orgueilleuse, couchée
sur l'oreiller de la chambre adultère et la terreur de ses traits
décomposés, quand les tintements répétés de la sonnette, puis les coups
frappés dans la porte, lui avaient annoncé le danger. Le contraste était
si poignant que, pour la première fois aussi, je compris le malsain
attrait qu'exerce sur certaines imaginations cette existence en partie
double, et pourquoi les femmes ou les hommes, qui ont goûté à ces
sensations-là ne trouvent plus de saveur aux autres. De semblables
mensonges, si profonds et si périlleux, procurent comme une ivresse
scélérate, la volupté d'une hypocrisie vraiment supérieure et presque
démoniaque, à celui et à celle qui mentent de la sorte. A coup sûr c'est
bien à cette espèce des mensonges infernaux qu'appartenait la petite
phrase que prononça Mme de Bonnivet pour clore notre rapide et peu
intéressant entretien:
--«Il y a quelqu'un qui ne me pardonnerait pas de vous retenir
davantage,» dit-elle, et la pointe de son éventail m'indiqua une
direction que mon regard suivit. J'aperçus Camille Favier dont Jacques
s'approchait en ce moment même. «Allez la saluer,» continua-t-elle, «et
dites à votre ami Molan que j'ai une petite commission à lui faire,
pendant que j'y pense...»
J'étais préparé, en arrivant dans cette soirée, à rencontrer bien de
l'aplomb chez cette femme, dépravée par froideur, coquette par égoïsme,
curieuse jusqu'au vice par désœuvrement.--Je n'avais pas même conçu
comme possible l'audace d'une pareille phrase dite par elle, à moi, qui
savais tout. Malgré ma ferme volonté de ne pas laisser transparaître mes
impressions intimes, elle devina mon étonnement à ma physionomie. Ses
paupières fermées à demi me dardèrent le regard le plus incisif qui ait
jamais sondé l'âme d'un homme dans son fonds et son tréfonds. Elle pensa
sans doute que je n'avais sur sa liaison avec Molan qu'une de ces
hypothèses invérifiables, comme il en foisonne autour de ces soi-disant
mystères qui sont les amours parisiennes, et que je ne savais pas très
bien cacher mes divinations. Car l'acuité de ses prunelles s'émoussa en
une indulgente ironie, et je la quittai, pour me conformer à l'ordre
qu'elle m'avait donné, mais en partie seulement. Elle avait évidemment
calculé, avec son habitude de tabler sur les mauvais sentiments de ses
interlocuteurs, que je serais trop heureux de transmettre son message à
Jacques devant Camille pour les brouiller davantage, et mettre mon ami
dans une situation un peu fausse. Elle allait en être quitte pour
constater qu'un brave homme de peintre ne se prête pas à ces
plaisanteries-là. J'abordai donc les deux amants comme si la belle
ennemie de la jolie comédienne ne m'avait chargé d'aucune commission. Ils
n'échangeaient, suivant le pacte conclu, que des paroles de la plus
indispensable politesse, et à très haute voix:
--«Tu viens te mêler au coin de la bohème?» dit Molan à qui ma présence
avait rendu son aisance habituelle, «c'est tout naturel...»
--«Ne te vante pas,» lui répondis-je sur ce même ton de persiflage à base
de vérité qu'il affectionne, «il y a beau temps que tu es passé homme du
monde.»
--«Des gros mots!» fit-il toujours aussi gaiement. «Je me sauve. Ne dites
pas trop de mal de votre ami Jacques, et ne l'accapare pas trop,»
ajouta-t-il en se tournant vers moi, «il faut qu'elle soit un peu
coquette pour avoir son succès du côté des hommes. Car, du côté des
femmes, c'est réglé comme des petits pâtés, étant donné qu'elle ne peut
changer ni ces yeux-là, ni cette bouche, et n'être plus le Burne Jones
vivant qu'elle est... Ce serait trop dommage...»
Il s'éloigna à travers les groupes, après avoir débité cette petite
phrase qui n'était pas un madrigal. Le renouveau de désir dont il m'avait
parlé, luisait dans ses yeux, et il avait saisi cette occasion de manquer
aux conditions imposées par Camille sans que celle-ci pût se fâcher. Elle
avait incliné sa blonde tête sans répondre, dans un sourire où je
devinai, moi qui la connaissais si bien, tant de souffrance et tant de
dégoût. Elle s'éventa nerveusement tandis que je la regardais avec une
émotion que je ne dissimulais pas. Nous nous tenions en effet, dans notre
angle isolé, comme deux parias,--douloureux tête-à-tête et qui fut bien
court! Car déjà Senneterre se dirigeait vers nous de l'autre extrémité du
hall avec un jeune homme qui lui avait demandé d'être présenté à Camille.
Ces deux minutes nous suffirent pour échanger quelques phrases qui
redoublèrent jusqu'à l'angoisse mon impression de danger. Elle ne
faisait qu'augmenter depuis le moment où j'étais entré dans la maison.
--«Ah! vous êtes venu,» dit l'actrice, «merci,» et d'un accent suppliant:
«Ne me quittez pas de ce soir, si vous m'aimez un peu...»
--«Vous ne vous sentez pas bien?» lui demandai-je.
--«J'ai trop présumé de mes forces», répondit-elle. «J'ai été bien
jusqu'à la minute où j'ai été présentée à cette femme, et où j'ai entendu
sa voix. Ah! Cette voix!... Et puis, Jacques est entré. Et maintenant
j'ai trop mal... Regardez!... Il va vers elle... Ils causent ensemble!...
On les laisse seuls!... Allez lui dire qu'il ne faut pas qu'il me marche
trop sur le cœur... Je suis à bout, et je n'en peux plus...»
Elle avait prononcé ces derniers mots, en haletant et se forçant tout
ensemble à sourire, d'un sourire convulsif comme un tremblement nerveux.
Je ne crois pas que je l'aie jamais vue aussi belle. L'absence de bijoux,
au milieu de ces femmes si parées, et la simplicité de sa toilette dans
ce décor de luxe lui donnaient je ne sais quel caractère tragique. Je
n'eus pas le temps de lui répondre, car le rabatteur professionnel était
déjà là, qui lui tenait le discours de rigueur:
--«Mademoiselle, me permettez-vous de vous présenter mon jeune ami Roland
de Brèves, un de vos admirateurs passionnés...»
--«Et dans quels morceaux allez-vous nous charmer ce soir, mademoiselle?»
demanda, de son côté, le jeune nigaud à Camille encore vibrante
d'émotion. «C'est une rare bonne fortune que de vous entendre dans le
monde. Mme de Bonnivet fera bien des jalouses.»
--«Il n'y a pas de quoi, vraiment, monsieur,» répondit Camille, et, pour
corriger son impertinence, elle ajouta: «je dirai une scène de la
_Duchesse Bleue_ avec Bressoré, et puis trois ou quatre petits fragments.
D'ailleurs, votre curiosité ne va pas tarder à être satisfaite, car
j'aperçois Bressoré qui entre. Il jouait ce soir dans la pièce nouvelle.
Il s'est échappé plus tôt. Quel bonheur!...»
--«Quel bonheur pour nous», fit son interlocuteur, «qui vous entendrons
plus tôt...»
--«Non», fit-elle brutalement, «pour moi qui m'en irai me coucher plus
vite...»
Et elle tourna le dos au jeune homme décontenancé par la dureté de cette
étrange réponse, pour avoir quelque dialogue de la même amabilité avec le
sire de Figon qui la saluait à son tour. L'insolence des phrases qui lui
échappaient, à elle, si avenante d'habitude et d'un si gracieux accueil,
prouvait trop qu'elle se possédait à peine. De quel éclat ne serait-elle
pas capable si Mme de Bonnivet, comme son attitude avec Jacques à cette
même minute me le faisait craindre, se livrait à un trop hardi manège de
coquetterie Mon anxiété fut soudain portée à son comble. Je compris
qu'en s'obstinant à faire figurer Camille à cette soirée, la cruelle
femme ne s'était pas proposé seulement d'endormir à jamais les soupçons
de son mari. Elle comptait, pour cela, sur d'autres armes. Non. Le trait
dominant de son implacable nature était la vanité, et cette vanité
voulait avoir l'actrice à sa merci, afin de venger sur elle les deux
inoubliables humiliations:--l'insultant héroïsme de l'appartement et le
renvoi de la facture du bracelet, avec le reçu du prêtre de
Saint-François-Xavier! Blessée dans ses plus intimes susceptibilités
féminines, elle s'était promis de tenir sa rivale deux ou trois heures
durant, chez elle, payée par elle, pour la brûler et la rebrûler au feu
de la plus cuisante et de la plus impuissante jalousie, quitte à lui
pardonner après le supplice,--à lui pardonner, à l'oublier, et avec elle,
l'homme de lettres, qu'elle avait pris à la comédienne. Il ne
l'intéressait déjà plus, maintenant qu'il ne lui représentait plus
d'autre femme à qui prendre son bonheur. Elle devait en donner bientôt la
preuve, et que le fat se vantait en croyant l'avoir éveillée à la volupté
d'aimer. Malgré tant d'émotions et de si âcrement troublantes, elle était
sortie de ses bras, aussi insensible, aussi étrangère à ce ravissement
total de l'être qui métamorphose une coquette en esclave, et l'asservit à
l'homme qui l'a initiée à la complète ivresse. Elle agit pourtant au
cours de cette soirée comme si elle avait aimé Jacques. Le désir de
torturer celle par qui elle avait été si étrangement sauvée et blessée
était assez fort dans ce cœur, blasé avant d'avoir senti, pour
équivaloir à une volupté physique. Ces évidences, je les eus sur place,
rien qu'à la voir causer de loin, et tandis que je me faufilais du côté
où elle se tenait rieuse avec Jacques,--arrêté ici par Machault, plus
loin par Miraut, plus loin par Bonnivet.
--«On ne vous voit plus à la salle d'armes du cercle, vous avez manqué
San Giobbe, le tireur italien. Il est étonnant, vous savez...» me dit le
premier.
--«Vous ne m'aviez pas raconté l'autre jour que vous faisiez le portrait
de Camille Favier,» dit le second, «espèce de sournois?... Est-ce qu'on
joue au cachottier, comme cela, avec son vieux maître?»
--«Hé! bien, monsieur La Croix,» demanda le troisième, «allez-vous nous
donner quelque chose prochainement à l'Exposition du Cercle?»
J'avais envie de répondre à l'incorrigible escrimeur: «Il ne s'agit pas
d'assauts, de parade et de combats pour rire, ne voyez-vous pas qu'il y
va d'un vrai duel possible, de vrais coups d'épée, de la vie de quelqu'un
peut-être?...» Et à mon cher maître: «Je ne vous ferai pas vendre un
tableau de plus, n'est-ce pas? Pourquoi jouez-vous avec moi au
protecteur qui s'intéresse au travail d'un de ses élèves aimés?
Épargnez-moi cette comédie et laissez-moi essayer d'empêcher une
catastrophe...» Et au mari: «Si vous aviez mieux surveillé votre femme
dès le commencement, elle ne serait pas ce qu'elle est, et il ne se
passerait pas, dans votre salon, le drame que voici...» Au lieu de cela,
ce furent, chaque fois, de vaines et menteuses paroles que je débitai,
assourdi par le brouhaha des causeries, énervé, étouffé par l'atmosphère,
ébloui par la lumière, enfiévré par le désir d'arriver auprès de Jacques
assez tôt pour empêcher du moins qu'il ne se trouvât dans le voisinage de
Mme de Bonnivet pendant la petite représentation. J'allais peut-être y
réussir, car je n'étais plus qu'à deux pas de lui, quand la Reine Anne,
comme si elle eût deviné que j'étais, cette fois, chargé d'un message de
sa rivale, et que, celui-là, je l'accomplirais, s'avisa de m'interpeller,
et sur un ton d'imperceptible raillerie:
--«Laissez-moi vous présenter, mon cher monsieur, à la femme de Paris qui
connaît le mieux ces primitifs Italiens dont vous m'avez si bien parlé
l'autre soir...»
--«Vraiment, monsieur,» disait déjà la personne à qui je venais d'être
enchaîné ainsi, insupportable bas-bleu qui s'appelait, si j'ai bonne
mémoire, Mme de Sermoise, «vous admirez ces maîtres idéalistes, si peu
appréciés dans notre époque de réalisme grossier? Mais on y revient, et
avec eux à un art noble et élevé... Vous êtes allé à Pise, sans doute, à
Sienne, à San-Gemignano, à Pérouse?...»
O douces petites villes rousses et dorées de la douce et verte Toscane,
qui crénelez de vos tours les hauteurs des coteaux plantés de vignes et
d'oliviers! O généreux artistes avec qui j'ai tant vécu et dont les
visions me sont encore le pain quotidien de l'âme que demande la sainte
prière! Pardonnez-moi si j'ai blasphémé votre souvenir et le culte que je
vous garde, en répondant comme je le fis à l'odieuse pédante, plus
réparée qu'une des fresques du Campo-Santo! Et je lui déclarai que notre
hôtesse s'était moquée d'elle. Je lui servis la profession de foi la plus
grotesquement moderniste. Je lui répétai, en la prenant à mon compte,
l'imbécile histoire de ce sot de génie qui fut Courbet, et qui disait à
l'auteur d'un _Ecce Homo_: «Tu l'as connu, toi, Jésus-Christ?...» et à un
autre: «Alors, ce sont des anges, ces messieurs tout nus qui se promènent
avec des plumes dans le dos?...» C'est que je ne me contenais plus
d'indignation, maintenant. Mme de Bonnivet venait d'aller demander à
Camille Favier et à Bressoré de commencer. Elle donnait le signal de
s'asseoir devant l'espace réservé aux deux acteurs qui devaient jouer
avec elle; et elle venait de faire asseoir Jacques Molan à côté d'elle,
en disant assez haut pour que je l'entendisse:
--«A tout auteur, tout honneur!...»
Ce qui suivit, les quelques minutes d'universel dérangement des fauteuils
et des chaises, l'installation des femmes assises, et celle des hommes
presque tous debout, l'établissement graduel du silence,--puis, au milieu
d'un dernier reste de chuchotement, l'éclat soudain de la voix des deux
acteurs, l'allée et venue des répliques du dialogue, les applaudissements
discrets de ce public d'oisifs, tout cela, cette mise en train habituelle
d'une saynète de salon, à peine si j'en ressaisis le détail, tant le
cœur me bat, encore aujourd'hui, à revivre par le souvenir cette heure
déjà lointaine. Moi qui connaissais les moindres expressions du mobile
visage de Camille, les plus légères nuances de ses gestes, les inflexions
les plus ténues de sa voix, j'avais discerné, dès les premiers mots de la
scène, qu'elle ne se possédait plus. Mme de Bonnivet l'avait discerné
aussi. Elle affectait, en inclinant sa tête aux bons endroits et en
applaudissant la première, de se pencher un peu trop du côté de Jacques,
de lui parler à mi-voix, de lui rendre enfin un hommage public, simple
politesse d'admiratrice à l'égard d'un auteur en vogue! Mais pour
Camille, pour l'amoureuse égorgée et désespérée, l'insolence de cette
attitude était trop atroce et il était impossible que la comédienne la
supportât sans se venger. Je crus d'abord qu'elle essaierait d'humilier
sa détestable rivale à force de succès, tant elle déploya de passion et
d'éloquence dans la courte scène qu'elle avait à jouer. Puis, quand,
cette scène finie, on la pria de dire quelques morceaux pour son propre
compte, je pensai qu'elle bornerait sa vengeance à faire rejaillir un peu
de ce succès sur deux confrères de Jacques dont ce dernier est volontiers
jaloux, à moins qu'elle n'eût choisi ces deux poèmes parce qu'elle
soulageait, en les récitant, son pauvre cœur d'abandonnée. Elle dit
ainsi, avec une grâce divine, un lied inédit de René Vincy:
_Un papillon couleur de flamme,
Ailes ouvertes, s'est posé
Sur le frais calice rosé
D'une fleur dont il suce l'âme._
_Puis l'oublieux reprend son vol...
Et la pauvre fleur délaissée,
Se penche et va mourir, bercée
Par la chanson du rossignol..._
et ensuite, de Claude Larcher, un sonnet inédit aussi et que je lui avais
copié. Cher Claude! Eût-il jamais soupçonné que ce soupir exhalé de son
âme malade servirait un jour à traduire un désespoir causé par un des
confrères qui l'ont décidément fait oublier? Et que Camille était belle,
tandis qu'elle récitait cette élégie où tenaient pour moi tant
d'émouvants souvenirs de la douleur de mon ami mort,--cette douleur
mystérieuse dont j'aurai été le seul et vrai confident: