Ce fut une de ces scènes rapides dont les acteurs eux-mêmes croient rêver

quand ils se les rappellent plus tard,--et ils ne sauraient dire s'ils en

ont éprouvé une sensation de tragédie ou de comédie. La vie est ainsi,

oscillant de l'un à l'autre de ces deux pôles avec une instantanéité qui

n'a jamais été bien rendue, je crois, par les écrivains et qui ne peut

pas l'être. Le passage est trop subit. Au moment où Camille s'élançait

sur le trottoir au pied du perron de l'église, elle vit surgir devant

elle Pierre de Bonnivet qui lui prit le bras et soudain la reconnut.

--«Mademoiselle Favier!...» s'écria-t-il. Puis il s'arrêta de son

mouvement tout décontenancé, tandis que Camille, comme épouvantée, se

tapissait contre Molan, sorti à son tour de la voiture, et celui-ci,

comme stupéfié de reconnaître l'homme qui venait de se précipiter

au-devant de sa maîtresse, s'écriait d'une voix où passait pourtant un

tremblement:

--«Mais c'est M. de Bonnivet!...»

--«Mon Dieu! Mademoiselle», balbutia le mari de la Reine Anne après une

minute d'un de ces silences qui semblent imbrisables, «j'ai dû vous

paraître bien étrange tout à l'heure... J'avais cru reconnaître en vous

une autre femme», et dans son hésitation frémissait une joie subite,

inespérée, immense. Le jaloux tenait une preuve que ses soupçons étaient

faux: «Oui, j'ai cru reconnaître l'amie d'un de mes amis... et cet ami

lui-même dans Molan... Vous m'excuserez. Ce qui n'aurait été avec elle

qu'une plaisanterie, devient, avec une personne comme vous, que j'admire

tant et que je connais si peu, une familiarité impardonnable...»

--«Et toute pardonnée», dit en riant Camille, qui ajouta, avec autant de

présence d'esprit que si elle eût prononcé cette phrase sur les planches

du Vaudeville et au cours d'une crise imaginaire, au lieu de se trouver

en face d'un vrai danger. «J'habite tout près d'ici. J'avais demandé au

grand auteur de me reconduire après la répétition, et je me faisais un

scrupule de le laisser retourner seul et à pied dans les pays

civilisés... Je reprends mon fiacre, et je vous laisse mon cavalier

servant, pour que vous le rameniez, pendant que je fais une visite qui

vous étonnera, Monsieur de Bonnivet?... Mais Molan vous expliquera qu'on

peut être comédienne et une simple bourgeoise à la fois, très simple et

très bourgeoise, et qui rend le pain bénit à sa paroisse... Adieu, Molan,

et adieu, monsieur...»

Elle inclina coquettement sa jolie tête en enveloppant les deux hommes

d'un même sourire fin, et elle se dirigea vers le côté gauche de

l'église, où se trouve l'entrée de la sacristie, tandis que Jacques

disait à Bonnivet en mettant le doigt sur sa bouche.

--«A cause de sa mère, vous savez...»

--«Compris, compris, affreux mauvais sujet», répondit l'autre, avec un

gros rire. Il continuait d'éprouver cette gaieté de délivrance, si douce,

et presque enivrante, au sortir d'une torturante crise comme celle qu'il

avait subie. Il eût embrassé sur la place cet amant de sa femme qu'il

avait toute la journée projeté de tuer, et il le poussa dans son coupé,

crotté jusqu'à la caisse par la boue de cette acharnée poursuite à

travers Paris, en lui disant: «Où voulez-vous que je vous jette?... Vous

savez qu'elle est charmante, votre Mlle Favier, tout à fait charmante et

d'une distinction de manières! En a-t-elle eu une façon de justifier sa

promenade avec vous? Je ne vous demande rien, remarquez... Je lui referai

mes excuses, quand elle viendra jouer chez nous... Répétez-les-lui,

n'est-ce pas?... Une ressemblance, vous savez, à cette heure-ci, ça

trompe si vite!...»

IX

Les émotions éprouvées par Camille durant cette aventure dramatique,

soudain résolue, grâce à sa présence d'esprit, en une péripétie de

vaudeville, avaient été si fortes qu'aussitôt hors de la vue des deux

hommes, elle se sentit défaillir. Elle ne put que remonter dans le fiacre

et se faire conduire rue de la Barouillère. Là, un véritable accès de

fièvre nerveuse la terrassa, qui la contraignit de prendre le lit. Aussi

ne fut-ce point par elle que je connus cet épisode, où elle avait joué

un rôle si naturellement, si spontanément magnanime et généreux.--Noble

rôle et qui convenait au noble cœur révélé par ses beaux yeux bleus, par

sa bouche fière, par toute la race de sa fine et charmante personne!

D'ailleurs, elle aurait été assez bien portante pour aller et venir, dès

le lendemain de ce terrible jour, serait-elle accourue auprès de moi pour

compléter sa douloureuse confidence de la première surprise par cette

seconde confidence de son héroïque sacrifice au plus indigne des amants?

Les êtres capables d'agir comme elle avait agi ne s'en vantent pas. Ce

fut Molan lui-même qui me raconta le premier les détails de ces scènes

presque invraisemblables,--du moins ceux qu'il se trouvait savoir et que

j'ai complétés depuis par Camille elle-même. Le subtil et félin

personnage avait deux raisons pour m'initier à cette aventure où il

jouait, lui, le rôle toujours flatteur--étant donné la morale

courante,--d'un homme aimé jusqu'à la faute par une des femmes les plus

élégantes, les plus courtisées de Paris, et jusqu'au martyre par une des

plus jolies actrices, non seulement de ce Paris, mais de l'Europe! La

première de ces deux raisons était sa fatuité naturelle, la seconde son

intérêt. Il avait peur qu'après une pareille épreuve, le dévouement de la

Duchesse Bleue ne reculât devant cet autre: aller jouer la comédie chez

la rivale qu'elle avait sauvée. Or, il considérait, non sans bon sens,

cette présence de Camille à la soirée de Mme de Bonnivet comme le

complément indispensable de la scène de la place Saint-François-Xavier.

Les soupçons du mari avaient dû être éveillés très fortement pour qu'il

en arrivât à cette extrémité d'espionnage, et il n'y avait pas moyen de

répondre à cette phrase, par laquelle Molan acheva sa confidence:

--«Tant que Bonnivet n'aura pas vu ces deux femmes en face l'une de

l'autre, ce soupçon pourra renaître, et le soupçon, c'est comme

l'apoplexie: on guérit d'une première attaque, à la seconde, plus de

remèdes...»

Il avait raison dans sa théorie. Mais, tandis qu'il me la débitait par

forme de conclusion, je n'avais, moi, de pensée que pour le drame réel

qu'il venait de m'apprendre. Je m'entends encore m'écriant: «Ah! les

malheureuses!...» quand il me décrivait Camille dans l'antichambre de

l'appartement, tandis que Mme de Bonnivet entendait les coups de

sonnettes répétés et pâlissait de terreur. Je me rends bien compte

aujourd'hui que ce récit de Jacques était de sa part une terrible

indélicatesse, car il lui avait fallu le commencer par cette phrase: «Et

d'abord, je vais te dire toute la vérité: je suis l'amant de Mme de

Bonnivet...» Mais je n'en étais plus à m'étonner du cynisme de mon

camarade. Quand il eut fini, la misère de cette aventure m'accabla de

tristesse, et j'avais des larmes dans la voix pour lui demander:

--«Et tu voudrais, qu'après cela, Camille aille jouer chez cette

femme?...»

--«Il le faut», me répliqua-t-il, «et je compte sur toi pour aller le lui

demander...»

--«Sur moi», m'écriai-je, «mais tu es fou...»

---«Pas le moins du monde», reprit-il. «C'est pourtant bien simple. En

t'écoutant, elle ne pensera qu'au danger que j'ai couru, elle te

répondra: oui. Si j'y allais moi-même, en me voyant, elle penserait à mon

infidélité, et elle me répondrait non... C'est l'_a b c_ de la jalousie,

cela...»

--«Mais si elle me répond non?... Tu sembles croire qu'elle ne te garde

pas rancune...»

--«Pas la moindre», fit-il en souriant cette fois de son affreux sourire,

«ou bien je ne connais rien au cœur humain,--et c'est ma partie,

pourtant,---ou bien elle ne m'a jamais tant aimé, puisque je ne lui ai

jamais fait si mal...»

--«Et si elle ne me raconte pas toute l'histoire que tu viens de me dire,

comment engagerai-je la conversation?»

--«Elle te la racontera. Et puis commence le premier. Avoue-lui que je te

l'ai, moi, racontée dans l'affolement de l'émotion et du remords... Ce

ne sera pas mentir, car c'est vrai que dans le fiacre, hier, tandis que

je regardais Camille dans son coin, les yeux fixes, la figure exaltée,

j'aurais tout donné pour l'aimer à cette minute comme elle m'aimait. Et

explique cela, je ne pensais qu'à l'autre. J'y suis allé aujourd'hui,

chez celle-là. Quelle femme, mon cher ami, et comme le coup de fouet du

danger la fait vibrer!... Je l'ai trouvée avec son mari, après le

déjeuner, et il nous a laissés seuls, après un quart d'heure de causerie

très affectueuse, ce qui prouve que sa méfiance est tout de même un peu

endormie. Il ne sait pas dissimuler, cet homme. Ces derniers jours, à

peine s'il me donnait la main. Nous n'avons pas abusé de sa complaisance,

d'ailleurs, et nous avons eu raison, car je l'ai rencontré qui rentrait,

comme je m'en allais, vingt minutes plus tard, pour constater combien de

temps avait duré ma visite.--Le temps, mon Dieu, pour Anne de me donner

les deux ou trois petits renseignements, les plus indispensables.--Tu

admires le courage de Camille? Que vas-tu dire de la présence d'esprit de

cette grande dame, qui risquait bien quelque chose: sa vie peut-être, son

honneur sans doute, sa position à tout le moins, ce qui constitue toutes

ses raisons d'exister... Sais-tu où elle s'est fait conduire, quand elle

a pu s'échapper? Chez un fourreur, tout simplement, où elle a acheté une

jaquette d'astrakan aussi pareille à l'autre que possible. Elle n'avait

pas de quoi la payer, et elle ne voulait pas donner son nom. Elle a eu

l'idée alors d'aller chez son bijoutier. Là, elle a emprunté de l'argent,

comme si elle avait oublié sa bourse, ce qui lui a permis de retourner

chez le fourreur, de payer sa jaquette comptant, de regagner la voiture

officielle, qu'elle avait quittée chez une amie et commandée à l'entrée

des Magasins du Louvre--classiquement--et de reparaître chez elle, vêtue

comme elle en était partie. Voilà des détails vrais, de ceux qui puent la

réalité à plein nez... Le croirais-tu? Cette course chez le fourreur et

chez le bijoutier, ça m'a remué jusqu'au fond. Ce qu'elle a dû avoir

peur, en les osant. Maintenant, ce n'est plus qu'un mensonge à faire à sa

femme de chambre pour expliquer la différence des deux jaquettes. Une

erreur dans une visite ou un essayage... Ça n'a pas d'autre importance...

Mais à chaque nouveau petit mensonge, nouveau jalon, si le mari pousse

son enquête... Cet homme recule devant les questions aux domestiques.

C'est ce qui nous a sauvés cette première fois. Il m'aura fait filer et

pas sa femme, que j'avais eu pourtant l'imprudence d'accompagner à

l'appartement... Ma chance me fait peur...» ajouta-t-il sérieusement;

après un silence: «La découverte d'hier n'a tout de même pas encore

détruit la jalousie de Bonnivet, je te répète, puisqu'il est revenu,

pendant ma visite, et si Camille manque à sa promesse, cette jalousie

est capable de se réveiller...»

--«Mais avec cette défiance et la connaissance qu'il a de l'adresse

exacte de ton faux appartement,» lui demandai-je, «vos rendez-vous ne

vont pas être bien faciles.»

--«C'est bien pour cela que Mme de Bonnivet n'en manquera pas un

maintenant. C'est une curieuse et une ennuyée, et sa banale histoire avec

moi lui a enfin donné le frisson,» ajouta-t-il en riant. «Hé! Hé! Elle

est un peu de l'école du divin marquis. Mais tu n'entends rien à ces

choses-là, _Daisy_, c'est comme si je te parlais algonquin. Passons...

Quant à l'adresse de l'appartement, Bonnivet la sait. Ce sera comme s'il

ne savait rien. M'ayant vu sortir avec Camille, jamais il ne me croira

capable de mener l'autre rue Nouvelle...»

--«Tu continues alors à ne pas avoir peur?...»

--«Si. J'ai eu peur, hier, quand j'ai entendu sonner et frapper à la

porte... Et, je te répète, j'ai peur de ma chance, quelquefois... C'est

bête comme de croire au mauvais œil, et c'est plus fort que moi...»

--«Il n'est pas douteux,» répondis-je, «que tu as rencontré dans Camille

la seule femme, à Paris, capable d'une pareille action. Si tu avais un

peu de cœur, tu passerais ta vie à te faire pardonner ton infamie.»

--«_Daisy, Daisy_,» interrompit-il, «vous ne comprendrez donc jamais

qu'elle ne m'aime comme cela que parce qu'elle sent que je ne l'aime

pas... Et puis,» ajouta-t-il en haussant les épaules, «c'est une question

de peau, sans doute, j'ai envie de l'autre et je n'ai pas envie de

Camille. Elle n'est pas brillante cette explication de l'amour, et si les

abstracteurs de quintessence qui subtilisent sur le sentiment, comme ton

ami Dorsenne, la donnaient dans un de leurs livres, ils perdraient toute

leur clientèle féminine, leurs vingt-cinq mille de jupons, comme je dis.

Moi, je ne suis ni un analyste, ni un psychologue, et je dis que cette

explication est la vraie.»

--«Ah! il vous a tout raconté!» dit ironiquement Camille, lorsque je la

revis, au lendemain de cette conversation. Je lui avais écrit pour être

plus sûr de ne pas la manquer. Je la trouvai pâlie encore, avec des yeux

brûlés d'insomnie. Elle se tenait dans ce petit salon de la rue de la

Barouillère, toujours si médiocre, si pauvre, si gris, auquel

l'encombrement de ses meubles houssés de toile bise donnait un aspect de

pièce toute préparée pour le déménageur, «Est-ce qu'il s'est vanté aussi

de la délicatesse avec laquelle sa coquine de maîtresse m'a remerciée?...

Tenez,»--et elle me tendit un écrin de cuir, à son chiffre, C. F., que

je la voyais rouler nerveusement, entre ses doigts, depuis ces cinq

minutes. J'ouvris cette boîte qui contenait, brillant sur le velours

sombre, un bracelet d'or massif, incrusté de diamants. C'était un de ces

bijoux où le travail de l'orfèvre est réduit au minimum et d'une

brutalité de richesse qui fait d'un cadeau pareil l'équivalent d'un

chèque ou d'un rouleau de louis. Je regardai le bracelet, puis je

regardai Camille, d'un regard où elle put lire une stupeur du procédé

employé par Mme de Bonnivet pour lui payer son dévouement,--donnant

donnant.

--«Oui,» reprit l'actrice, et avec un accent de dégoût, qui me fit mal,

elle répéta: «Oui, oui... Voilà l'objet qui m'est arrivé, le soir même,

avec ma mante. C'est mon cachet d'héroïsme,» ricana-t-elle, «Ah! ma

première sortie sera pour lui donner une leçon de délicatesse, à cette

gueuse?...»

--«Contentez-vous de lui faire rendre le bijou par Jacques,» insinuai-je.

«Une scène serait par trop indigne de vous. Quand on a le beau rôle, et

certes vous l'avez, il faut le garder jusqu'à la fin.»

--«Non,» dit-elle fièrement, «il n'y aura pas de scène entre nous...

C'est moi qui n'en voudrais pas... J'irai chez un joaillier quelconque

vendre le bracelet, puis je passerai à l'église en verser le prix à

quelque œuvre de charité, et Mme de Bonnivet recevra en même temps que

sa fourrure, ces deux petits papiers: la quittance du marchand, et un

billet du prêtre ainsi libellé:--_Reçu tant pour les pauvres, de la part

de Mme de Bonnivet..._ Cette infâme histoire aura du moins servi à mettre

une bûche dans un foyer éteint, et une miche de pain sur une table

vide...»

--«Et si le mari est là quand le commissionnaire arrivera?» demandai-je.

--«Elle se débrouillera comme elle pourra,» fit Camille, et un éclair de

cruauté passa dans ses yeux bleus qui se foncèrent jusqu'au noir,

«Croyez-vous que j'aurais remué le petit doigt pour la tirer d'affaire,

avant-hier, s'il n'avait pas fallu la sauver pour sauver Jacques?... Ah!

ce Jacques! Il n'est seulement pas venu demander comment j'allais, ce

matin... Il a su pourtant que je n'avais pas pu jouer deux soirs de

suite... Il me connaît, et qu'une émotion me rend malade... Vincent!»

ajouta-t-elle en me prenant la main dans sa main fiévreuse, «n'aimez

jamais... C'est trop fou d'avoir du cœur dans ce monde si cruel... Pas

même un billet, pas même deux mots sur sa carte, le petit signe de

politesse qu'on donne à une femme souffrante...»

--«Vous n'êtes pas juste,» lui dis-je, «il appréhende de se retrouver en

face de vous. C'est très naturel. Il a trop conscience de ses torts et

vous voyez bien qu'il m'a envoyé savoir comment vous allez...»

--«Non,» fit-elle en secouant sa tête douloureusement, «il est allé vous

voir, parce qu'il avait besoin de vous pour quelque chose... Avouez-moi

quoi?... Dès le premier jour, je vous l'ai dit: vous ne savez pas mentir,

ni ruser. Dieu! qu'il ferait bon aimer quelqu'un comme vous, pas

d'amitié, comme je vous aime, mais autrement!... Allons, avouez que vous

avez une commission de Jacques pour moi...»

--«Hé bien! oui,» répondis-je après une seconde d'hésitation. Il y avait

tant de droiture dans cette étrange enfant, une si rare noblesse de

sentiment émanait de tout son être! Finasser avec elle me parut une

véritable honte. Je lui rapportai donc simplement, tristement aussi, le

message que Jacques m'avait imposé: simplement, car j'estimais, et avec

raison, que le plus sûr moyen d'agir sur elle était l'exposé des faits,

sans phrase aucune;--tristement, car je sentais la dureté de cette

nouvelle exigence de Molan, mais j'en sentais aussi la nécessité. Quand

j'eus fini, des larmes roulaient dans ses prunelles bleues.

--«Ainsi», dit-elle avec une expression plus amère et un sourire

désenchanté où il y avait encore tant d'amour, mais à jamais empoisonné

de mépris: «c'est à cela qu'il a pensé, à sauver de nouveau cette femme!

Il trouve que je ne me suis pas assez sacrifiée. C'est logique,

d'ailleurs. Quand on a commencé comme j'ai commencé, on doit aller

jusqu'au bout... J'irai...» Et le front barré d'un pli de résolution, les

yeux durs, la bouche mauvaise, elle continua: «C'est bien, Vincent...

Vous m'avez répété ses paroles et je vous en remercie. Cela a dû tant

vous coûter! Mais vous me deviez cette franchise. Vous me promettez de

lui répéter exactement les miennes, n'est-ce pas?...--Dites donc à M.

Molan que je jouerai chez Mme de Bonnivet comme il avait été

convenu,--oui; j'y jouerai, et personne, vous m'entendez, personne ne

pourra soupçonner avec quels sentiments... Mais c'est à une condition,

dites-la lui bien aussi, et que, s'il y manque, je casse tout; je lui

défends, entendez-vous, je lui défends de m'écrire ou de me parler d'ici

là, ni ensuite. Il me saluera chez cette femme juste assez pour ne pas

nous faire remarquer. Et ce sera tout. Je ne le connais plus, vous

entendez... Après ce dernier trait, il est mort pour moi... J'en mourrai

peut-être vraiment moi-même», ajouta-t-elle d'une voix étouffée, «mais

c'est coupé...»

Elle fit avec ses mains le signe de déchirer un invisible contrat. Ses

yeux se fermèrent une minute. Ses traits se contractèrent dans un spasme

de douleur, puis cette créature, si féminine par la grâce et la mobilité,

eut un regard de tendresse et un sourire de douceur pour se lever en me

disant:

--«Laissez-moi maintenant, mon ami. Vous non plus, ne revenez pas me voir

avant que je vous fasse signe... Nous finirons le portrait plus tard...

Je vous aime beaucoup... Je vous estime beaucoup... J'ai pour vous une

vraie, vraie amitié... Mais,» et sa voix s'étouffa de nouveau pour cette

conclusion: «mais il faut que j'oublie pour essayer de vivre tout de

même...» Puis, avec un joli mouvement fier de sa tête blonde et un

haussement courageux de ses minces épaules: «Je ne suis pas si à

plaindre. Mon art me reste...»

Je savais Camille incapable de manquer à une promesse faite avec ce

sérieux, presque cette solennité. Elle avait ce trait commun à tous les

êtres, hommes ou femmes, qui attachent une grande importance à leurs

sentiments, un scrupule méticuleux à tenir ces contrats non écrits, les

engagements réciproques. Aussi insistai-je auprès de Jacques avec la

dernière énergie pour qu'il se conformât strictement à la condition

qu'avait posée l'actrice, et moi-même, quoiqu'il m'en coûtât, j'eus le

courage d'observer jusqu'à la dernière rigueur ce programme d'absence et

de silence dont je comprenais la sagesse. Autour de certaines fièvres

morales, comme autour de certaines fièvres physiques, il faut la nuit,

la suppression du mouvement, de l'événement, une totale suspension de la

vie. Malgré ma foi absolue dans la parole de Camille, je n'étais pourtant

pas sans inquiétude en me rendant, quelques jours plus tard, à la soirée

de Mme de Bonnivet. Je savais que la pauvre Duchesse bleue était, sinon

remise tout à fait, au moins assez rétablie pour avoir pu reparaître au

théâtre. Quand je dis que j'avais observé le programme imposé par elle

avec la dernière rigueur, je dois pourtant ajouter que je m'étais permis

d'aller une fois la voir jouer, sans croire manquer à nos conventions,

puisqu'elle ne me voyait pas, caché dans une baignoire grillée, et

j'avais eu une sensation de soulagement à le constater: il n'y avait pas

de différence entre son jeu d'après la crise et celui d'avant. J'en avais

conclu qu'elle s'était reprise à son art, comme elle me l'avait dit, à ce

culte du théâtre, noble enthousiasme de sa rêveuse jeunesse, et

j'espérais que cet amour là, qui ne trompe pas, guérirait la blessure de

l'autre. Mais, dans la voiture qui nous emportait, Jacques et moi, du

Cercle, où nous avions de nouveau dîné en tête-à-tête, vers la rue des

Écuries d'Artois, cette confiance cédait la place à l'appréhension,

malgré l'optimisme de mon camarade, redevenu ce personnage d'un

imperturbable aplomb qui semble né pour manœuvrer dans les situations

fausses:

--«Je suis curieux,» me disait-il, «de savoir ce qu'elle aura préparé

pour son public de gommeux et de gommeuses. Elle a promis la grande scène

de la _Duchesse bleue_ avec Bressoré, puis quelques monologues et des

imitations... Tu ne la connais pas sous ce jour-là?... Il y a en elle,

comme chez tous les acteurs, un côté singe...»

--«Des imitations!...» répétai-je. «Les gens du monde sont admirables.

Ils n'ont pas plutôt entre les mains un ou une artiste de talent, les

voilà possédés d'une seule idée: dégrader ce talent en forçant celui ou

celle qui le possède à en faire joujou devant eux... Si c'est un peintre

comme Miraut, ils lui commandent des portraits d'une écœurante fadeur, à

mettre sur des boîtes de bonbons!... Si c'est un homme de lettres comme

toi, vite des pièces à la guimauve, de la prose détrempée comme un

bouillon de veau, de la poésie au bain-marie!... Si c'est un musicien,

vite quelque romance pour le piano!... Et si c'est une actrice qui a de

la flamme, du tempérament, de la passion, comme Camille, allons-y de la

grimace et de la parade!... Quelle sottise! bon Dieu! Quelle sottise! Et

qu'allons-nous faire chez ces gaillards-là?...»

--«Aimerais-tu mieux,» ricana l'auteur dramatique, «entendre les plaintes

d'Iphigénie ou d'Esther débitées à dix pas d'un buffet chargé de foie

gras et de sandwiches, de punch et d'orangeade, de chocolat et de

champagne frappé? C'est toi qui me parais admirable, ma parole

d'honneur!... Mais si tu avais la plus légère teinte de l'ironie

transcendantale sans laquelle la vie n'offre pas la moindre saveur, tu

trouverais cela exquis, que ma jolie Duchesse bleue ait sauvé l'honneur

et peut-être la vie à mon adorable Reine Anne, et qu'elles se retrouvent

ainsi toutes les deux, en face l'une de l'autre,--l'une tenant son rôle

de Parisienne à la mode, adulée et respectée, l'autre débitant des

pitreries devant un parterre d'oisifs et d'oisives,--et moi en tiers! Je

n'ai qu'un regret, pour la beauté de la situation, c'est de ne pas avoir

eu un rendez-vous avec toutes deux dans la journée. Le croirais-tu?

Depuis toutes ces histoires, je désire Camille de nouveau, et je la

reprendrais si je ne craignais pas de gâter son chef-d'œuvre... Mais

oui, le chef-d'œuvre de la rupture!... Car elle l'a trouvé, il n'y a pas

à dire mon bel ami. Et si André Mareuil n'avait pas posé sa plume

d'humoriste pour revêtir l'habit de préfet, s'il écrivait encore son _Art

de rompre_ au lieu de libeller des arrêts de voirie, je lui soumettrais

le cas. As-tu jamais imaginé un plus divin procédé de maîtresse pour vous

débarrasser d'elle en vous laissant un exquis souvenir?... C'est l'idéal

des fins d'amour, cela...»

La duchesse bleue · 第 15 / 20 段