Oui, c'était bien le mari de la maîtresse de Molan, non plus dans sa

fonction risible d'époux, ombrageux et intimidé, d'une femme à la mode et

qui souffre des coquetteries de celle qui porte son nom, en les subissant

pour en profiter. C'était l'assassin à l'affût chez qui la jalousie a

soudain éveillé le mâle primitif, la brute meurtrière, et dont les yeux,

les narines, la bouche annoncent la volonté de tuer, _quoi qu'il doive

arriver_. Il était là, fouillant la rue, lui aussi, de ce fauve regard.

Le collet de loutre de son pardessus à demi relevé donnait à son poil

roux et à son teint sanguin un reflet plus sinistre, et sa main qui

levait le rideau pour lui permettre de mieux voir, dégantée et nue,

semblait prête à saisir l'arme qui allait venger son honneur, là sur ce

coin de trottoir,--sans plus de souci du monde et du scandale que si

Paris était encore la forêt d'il y a trois mille ans où des demi-gorilles

se disputaient à coups de haches de pierre une femelle vêtue de peaux de

bêtes. Par quel moyen le mari jaloux avait-il découvert la retraite où la

Reine Anne et Jacques abritaient leur si récente intrigue? Ni Camille ni

moi, ni Jacques lui-même ne l'avons jamais su. Une lettre anonyme

l'avait-elle averti, mais écrite par qui? Molan traînait derrière ses

talons une meute d'envieux, Mme de Bonnivet une meute d'envieuses, sans

compter les soupirants plus ou moins éconduits. Peut-être Bonnivet

avait-il eu simplement recours au vulgaire, mais sûr moyen du filage? Il

est certain que le concierge avait été questionné, et si cet homme ne

s'était trouvé, par fortune, un brave garçon à jamais acquis par les

billets de théâtre que lui donnait son locataire et par le prestige du

nom de l'écrivain, l'appartement qui avait vu la pauvre Duchesse bleue

si heureuse tour à tour et si malheureuse, aurait sans doute servi de

théâtre à quelque sanglant dénouement. Et c'était bien la volonté d'une

tragique vengeance que Camille Favier distingua sur le front et dans les

narines, autour de la bouche et dans le battement des paupières de ce

visage d'homme aperçu à cette portière de voiture, sous la clarté mêlée

d'un bec de gaz et du crépuscule, guettant une preuve de son déshonneur

et décidé à une justice immédiate. Il est bien probable qu'il avait

remarqué, lui aussi, la jeune femme. Il ne l'avait point reconnue,

l'événement l'a prouvé depuis. C'était trop naturel. Il ne l'avait

rencontrée qu'une fois hors de la scène, et les hauts collets d'une mante

sans taille, un boa de fourrure, enroulé plusieurs fois autour du menton,

un chapeau avancé et un double voile, faisaient de Camille une forme

indécise, une vague et indistincte silhouette. Bonnivet vit sans doute en

elle, si l'idée fixe lui permit un raisonnement quelconque, une errante

de la prostitution, en train d'exercer son misérable métier de

raccrocheuse dès la tombée du jour. Puis il n'y prit même plus garde.

Quant à elle,--ah! la charmante et noble enfant, et quelle pitié que

cette créature, si naturellement magnanime, ait été soumise à de trop

dépravantes, à de trop dégradantes épreuves!--elle n'eut pas plus tôt

reconnu Bonnivet que ses justes rancunes, ses jalousies furieuses, la

légitime douleur de sa passion meurtrie, son appétit de représailles se

fondirent en un seul sentiment. Ce fut un bouleversement de tout son être

aussi foudroyant qu'un miracle. Elle n'aperçut plus devant elle que le

danger de Jacques et que la nécessité de lui crier: «gare,» non pas

demain, non pas ce soir même, mais tout de suite. Quelques instants

auparavant, elle s'était dit que les deux amants avaient remis leur

rendez-vous à un autre jour. Une idée lui traversa soudain le cœur comme

un fer rouge: s'ils avaient seulement reculé ce rendez-vous jusqu'à cinq

heures? S'ils se préparaient à cet instant même à s'acheminer vers cette

rue, à l'entrée de laquelle attendait le sinistre guetteur?... La pensée

que cela était, après tout, possible, se transforma aussitôt, comme il

arrive quand l'imagination travaille autour du danger d'un être aimé, en

une certitude. Elle vit distinctement Jacques marcher vers le guet-apens.

La résolution de l'arrêter tout de suite, sans tarder une seconde,

s'empara d'elle en même temps avec une force irrésistible. Que faire,

sinon courir là où elle avait une dernière chance de rencontrer Molan,

c'est-à-dire place Delaborde? Elle eut peur de se faire remarquer par

Bonnivet en prenant un des fiacres de la station et qu'il n'entendît sa

voix, et elle se mit à descendre la rue de Clichy comme une insensée,

hélant les voitures après les voitures, pour subir, à l'instant où elle

s'assit dans un coupé enfin vide, l'horrible assaut d'une nouvelle

hypothèse qui faillit la faire s'évanouir. Si les deux amants avaient, au

contraire, devancé l'heure du rendez-vous, et s'ils étaient là, dans

l'appartement, tandis que le mari, prévenu par un espion gratuit ou payé,

les attendait? Camille les vit de nouveau en imagination, avec une même

incapacité de distinguer le possible du réel. Oui, elle les vit, se

croyant bien sûrs de leur isolement, profitant de l'heure du crépuscule

pour sortir au bras l'un de l'autre, Bonnivet s'élançant et puis... Et

puis c'était l'inconnu qui allait du meurtre immédiat au plus redoutable

duel!... La malheureuse créature eut à peine conçu cette seconde

hypothèse qu'un frisson la secoua jusque dans les moelles. Son fiacre

était déjà parti, au grand trot du cheval, dans la direction de la place

Delaborde. Que faire encore? Dans ces instants où l'on peut dire que non

pas même les secondes, mais les moitiés, les quarts de seconde sont

comptés, les sentiments vrais possèdent-ils une mystérieuse double vue

qui les détermine avec plus de sûreté que ne ferait le plus calculé des

raisonnements? Ou bien y a-t-il, comme Jacques Molan aimait à le dire,

des destinées protégées par une singulière faveur des circonstances et

qui ont le hasard constamment heureux comme d'autres l'ont constamment

malheureux? Toujours est-il que Camille, entre les deux possibilités,

choisit d'instinct celle qui se trouvait être la vraie. Au moment précis

où le cocher tournait la place de la Trinité, elle lui donna l'ordre de

remonter du côté de la rue Nouvelle. Pourquoi? Elle n'aurait su le dire.

Elle l'arrêta et le paya avant l'entrée de cette rue. Son plan était

fait, qu'elle exécuta avec cette décision courageuse qu'inspire le danger

aux âmes comme la sienne, sans résistance parfois pour elles-mêmes, et,

pour leur amour, toute flamme et toute énergie. Elle avait pu voir que le

coupé de Bonnivet attendait toujours à la même place. Son parapluie

déployé contre cette bruine propice, et sûre de cacher ainsi son visage,

elle traversa la rue bravement devant cette voiture et elle arriva

jusqu'à la maison dont le mari jaloux surveillait la sortie. Plus de

doute... Un filet de lumière apparu par l'interstice des volets,

dénonçait la présence de quelqu'un dans l'appartement!... Elle entra sans

hésiter et elle marcha droit au concierge, qui la salua d'un air

embarrassé.

--«Mais je vous affirme, mademoiselle, que M. Molan n'est pas venu,»

répondit cet homme, quand elle eut insisté, malgré une première

dénégation.

--«Et moi, je vous dis qu'il est là avec une dame,» répliqua-t-elle.

«J'ai vu la lumière aux fenêtres.» Puis, brusquement, avec

l'inexprimable autorité qui émane d'un être réellement au désespoir:

«Malheureux, vous vous repentirez toute votre vie de ne pas m'avoir

répondu franchement à cette minute... Tenez,» ajouta-t-elle en prenant le

bras de l'individu stupéfait et le tirant du côté de la porte cochère.

«Regardez dans la voiture qui est à l'angle de la rue, à droite, en

prenant bien garde de ne pas vous montrer. Vous y verrez quelqu'un qui

surveille la maison. Eh bien! c'est le mari de cette femme... Si vous

voulez qu'il y ait du sang ici, tout à l'heure, quand elle sortira, vous

n'avez qu'à m'empêcher de monter pour les prévenir... Mon Dieu! Mon Dieu!

de quoi avez-vous peur? Fouillez-moi si vous voulez être sûr que je n'ai

pas d'armes, que ce n'est pas moi qui leur ferai du mal... Mon amant me

trompe, c'est vrai, je le sais... Mais je l'aime, entendez-vous, je

l'aime et je veux le sauver... Est-ce que vous ne sentez pas que je ne

vous mens point?...»

Dominé, quoi qu'il en eût, par ce magnétisme d'une volonté tendue tout

entière à son but, l'homme s'était laissé entraîner jusqu'au seuil. Le

hasard,--cet aveugle et inexplicable hasard, qui nous perd et qui nous

sauve dans de pareilles crises, par la plus insignifiante parfois des

coïncidences, ce hasard toujours propice à cet audacieux Jacques,--voulut

qu'au moment où le concierge regardait du côté de la voiture, Bonnivet

se penchât, lui aussi, un peu en dehors. L'homme se retourna vers Camille

Favier, le visage décomposé:

--«Je le reconnais», s'écria-t-il, «c'est le Monsieur qui est venu me

questionner, avant-hier, sur les locataires de la maison. Il m'a demandé

si je n'avais pas chez moi M. Molan, et comme je lui ai répondu non,

d'après la consigne, il a tiré de sa poche un portefeuille. Pour qui

prenez-vous le père Cohendy? lui ai-je dit... Ah! ça n'a pas traîné. Je

l'aurais assommé, cette canaille-là!... Attendez un peu que j'aille lui

demander s'il a sa carte de la préfecture pour faire le mouchard devant

les maisons...»

--«Et il vous répondra que la rue est à tout le monde, ce qui est vrai,»

dit Camille, à qui le danger avait rendu son sang-froid. Fut-ce

l'inspiration de l'amour? Fut-ce un vague ressouvenir des procédés

habituels au théâtre? Car le métier agit en nous à la manière d'un

mécanisme automatique sous le branle de la nécessité. Un projet se

dessinait devant son imagination auquel l'honnête Cohendy allait se

prêter, elle le comprit, et que Molan avait su s'en faire aimer, «Vous

n'empêcherez pas cet homme de rester là,» continua-t-elle; «seulement,

vous lui aurez bien fait comprendre qu'on veut lui cacher quelque chose.

Et ce quelque chose, il ne s'y trompera pas... S'il est venu ici, c'est

qu'il a été averti d'une façon positive, allez. Vous voulez m'aider à

sauver votre maître, n'est-ce pas? Hé! bien, obéissez-moi.»

--«Mademoiselle a raison,» répondit le concierge, en changeant de ton,

«si on va lui faire une scène, il devinera tout, et si c'est sa femme,

c'est son droit tout de même de ne pas vouloir être ce qu'il est!... J'ai

bien pensé à prévenir M. Jacques quand il est monté que l'on était venu

questionner, en bas... Mais il est arrivé avec cette dame...»

--«C'est moi qui le préviendrai,» dit Camille, «je m'en charge. Allez

seulement chercher un fiacre que vous ne ferez pas entrer sous la voûte,

et laissez-moi agir. Je vous jure que je le sauverai...»

Elle s'élança dans l'escalier, tandis que le concierge appelait une

voiture, comme elle le lui avait ordonné. La seule perspective, s'il

devait y avoir un drame, de tout faire pour que du moins ce drame

n'éclatât pas dans son immeuble, l'avait rendu docile comme si Camille

eût été le propriétaire lui-même,--cette incarnation de l'omnipotence

pour le portier Parisien. Quand la courageuse fille arriva sur le palier

de l'entresol, devant cette porte, ouverte tant de fois avec une émotion

si douce, elle eut, malgré l'imminence du danger, un instant de

défaillance. La femme en elle se révolta, l'éclair d'un instant, contre

le dévouement que l'amour lui avait suggéré d'une manière si rapide,

presque animale, comme de se jeter à l'eau pour sauver Jacques, si elle

l'avait vu se noyer. Hélas! Elle n'allait pas sauver que lui! L'image de

sa rivale s'offrit à elle, dans cette netteté de vision presque

insupportable, dont s'accompagnent les crises aiguës de la jalousie qui

n'a plus de doutes. La vengeance était là, cependant, si assurée, si

complète, si immédiate, si impersonnelle! Il suffisait de laisser les

événements rouler le long de la pente sur laquelle ils étaient lancés.

Quand la malheureuse enfant me raconta, plus tard, le détail de ce jour

terrible, elle ne se fit pas meilleure qu'elle n'avait été. Elle me

l'avoua: la tentation fut si forte, qu'il lui fallût agir, et avec

vertige, avec fureur, pour mettre quelque chose d'irréparable entre elle

et ce moment, et elle commença de sonner à la porte close, une fois

d'abord, puis deux, puis trois, puis dix, de cette sonnerie prolongée qui

donne au timbre l'accent d'une insistance affolée. Elle voyait en esprit,

comme si elle eût été dans la chambre, les deux amants saisis par ce

carillon, leur rire d'abord à l'idée que c'était une méprise d'un

visiteur, leur silence subit, et leur regard, Mme de Bonnivet épouvantée,

Jacques la rassurant, puis se levant. Ah! comme elle aurait voulu lui

crier «vite, vite!...» Et elle se mit à frapper contre le battant, de

son poing fermé, à coups répétés. Ensuite, elle écouta. Il lui sembla,

car la surexcitation de son angoisse doublait la force de ses sens,

qu'elle distinguait un bruit, un craquement du parquet, sous une démarche

prudemment hasardée derrière la porte, toujours muette et fermée, et

appliquant sa bouche à la fente des deux battants pour être plus sûre

d'être entendue.

--«C'est moi, Jacques,» dit-elle, «c'est moi, Camille... Ouvre-moi. Je

t'en supplie, il y va de ta vie. Ouvre-moi... Pierre de Bonnivet est dans

la rue...»

Aucune réponse. Elle se tut, et elle écouta de nouveau, se demandant si

elle s'était trompée en croyant reconnaître un bruit de pas. Puis affolée

davantage, elle recommença de sonner au risque d'éveiller l'attention de

quelque voisin et elle frappait, et elle appelait: «Jacques, Jacques,

ouvre-moi!...» et elle répétait: «Pierre de Bonnivet est en bas!...»

Toujours pas de réponse. Elle eut alors, dans ce paroxysme d'épouvante,

une nouvelle idée. Elle descendit chez le concierge qui venait de revenir

avec le fiacre, et qui, éperdu maintenant, lui aussi, gémissait avec un

naïf égoïsme:

--«Voilà ce que c'est d'être trop bons... S'il arrive quelque chose, on

nous met à la porte... Et où nous placerons-nous ensuite? Où nous

placerons-nous?...»

--«Donnez-moi du papier et un crayon,» dit-elle, «et regardez si l'espion

est là...»

--«Il est toujours là,» répondit le concierge, et, voyant Camille plier

le papier, sur lequel elle avait, d'une main fiévreuse, griffonné

quelques lignes: «Je comprends,» dit-il, «vous allez glisser le billet

sous la porte... Ça ne fera toujours pas sortir la dame... Si j'allais

m'empoigner avec le particulier, on nous conduirait tous deux au poste,

et, pendant le temps qu'on s'expliquerait, elle s'échapperait et il n'y

aurait pas de scandale dans la maison...»

--«Ce serait un moyen,» répondit Camille, qui ne put, malgré la gravité

du péril, s'empêcher de sourire à l'idée de ce colletage entre l'homme du

peuple et l'élégant sportsman qu'était Pierre de Bonnivet; «mais je crois

que le mien vaut mieux...»

Déjà elle s'élançait de nouveau dans l'escalier, puis après avoir

carillonné avec la même force que tout à l'heure, elle glissait sous la

porte, comme avait deviné le concierge, le morceau de papier sur lequel

elle avait écrit: «_Mon Jacques, je veux te sauver. Crois, du moins, à

cet amour que tu as trahi. Je veux te sauver. Que te dire de plus?

Ouvre-moi. Je te le jure, B*** est au coin de la rue qui vous guette. Tu

n'as qu'à regarder à droite, tu verras sa voiture. Je te jure aussi que

je vous sauverai..._» Ah! quel billet et que je garde, l'ayant depuis

obtenu de Jacques lui-même, comme un monument d'une si navrante

tendresse! Il m'est impossible de le transcrire sans des larmes! La

sublime amoureuse avait calculé qu'il faudrait bien que Jacques vînt à la

porte pour sortir, ou maintenant ou plus tard. Elle s'était dit qu'elle

attendrait debout contre le mur de l'escalier jusqu'au moment où, ayant

lu cette supplication, il lui ouvrirait. Avec quel battement de cœur

elle vit presque aussitôt la feuille blanche disparaître! Une main venait

de la tirer. Elle entendit le froissement du papier que cette même main

dépliait, et le bruit d'une fenêtre qui s'ouvrait. Jacques regardait dans

la rue, comme elle lui avait dit, pour vérifier par lui-même, malgré

l'ombre grandissante, l'exactitude du renseignement contenu dans cette

étrange missive. Pour la pauvre Duchesse, et quoiqu'elle eût indiqué

elle-même ce moyen de contrôle, cette preuve de défiance, à cette minute

fut vraiment ce qu'est une piqûre dans une blessure--une pointe de

douleur plus aiguë dans une grande plaie si douloureuse! Elle n'eut pas

le loisir de s'attarder à cette nouvelle humiliation. La porte s'était

enfin ouverte, et les deux amants étaient dans l'antichambre, en face

l'un de l'autre: Camille, en proie à cette exaltation de sacrifice et de

martyre si étrangement mêlée de mépris, presque de haine, lui, pâle, les

yeux hagards, dans le désordre d'un rhabillement hâtif, et tout de

suite:

--«Voyons», commença-t-il à voix basse, «que se passe-t-il? Tu sais, si

tu m'as menti et si tu viens ici pour me faire une scène...»

--«Tais-toi! malheureux», répondit-elle sans daigner, elle, assourdir la

voix, «si j'étais une femme à te faire des scènes, est-ce que je vous

aurais manqués, elle et toi, l'autre jour, mardi, à trois heures, quand

vous êtes venus ici?... Oui, j'étais dans l'appartement, là, dans le

cabinet derrière votre alcôve, et j'ai tout entendu, _tout_, m'as-tu

comprise? et je ne suis pas sortie, et je vous ai laissés partir... Il ne

s'agit pas de cela, il s'agit que le mari de cette femme est au coin de

la rue, qu'il vous guette... Tu as regardé par la fenêtre, tu as vu le

fiacre... Ah! je ne veux pas qu'il te tue, malgré ce que tu m'as fait. Je

t'aime trop... Voilà pourquoi je suis ici...»

Molan avait dévisagé l'étrange fille, tandis qu'elle parlait. Tout

soupçonneux qu'il fût,--c'est le châtiment des hommes qui ont trop menti

aux femmes,--il sentit que Camille lui disait la vérité. Il eut alors un

mouvement généreux, le premier. S'il est égoïste, comédien et fourbe, il

ne manque pas de courage. Il s'est battu, à plusieurs reprises, pour des

articles injurieux, très gratuitement et très bravement. Peut-être aussi,

car l'idée de la galerie n'est jamais absente de certaines âmes, même

dans des minutes aussi solennelles, peut-être pensa-t-il au compte rendu

du drame, si drame il y avait, dont retentiraient les journaux. Un mot

qu'il me dit plus tard m'autoriserait à le supposer: «Avoue que j'ai

manqué là une magnifique réclame!...» Mais qui peut savoir sa pensée de

derrière la tête, et si ce n'est pas là une de ces paroles d'après coup

qui servent aux gens de son espèce à dissimuler leurs rares élans de

nature? Toujours est-il que, rajustant sa jaquette et avisant son chapeau

pendu à une patère de l'antichambre, il répondit à voix haute, lui aussi:

--«Je vous crois et je vous remercie. Il suffit. Je sais maintenant ce

que j'ai à faire...»

--«Tu veux descendre?» fit-elle, continuant à le tutoyer, quoiqu'en lui

disant vous, il lui eût indiqué que Mme de Bonnivet les entendait, «tu

veux courir au-devant du danger? Est-ce que cela vous sauvera, réponds,

quand tu seras allé demander à cet homme... quoi?... Ce qu'il fait là?...

Mais ce serait perdre cette femme, et tu n'en as pas le droit. Si

Bonnivet vous a suivis lui-même, il a vu une femme entrer. S'il vous a

fait suivre par quelque agent, il sait encore qu'une femme est ici. Il

faut qu'il voie une femme en sortir avec toi, en fiacre, et se cachant...

Il faut qu'il suive le fiacre et qu'il laisse cette rue libre, pour que

celle-ci s'échappe pendant ce temps... Hé bien! tu vas sortir avec moi.

Il y a une voiture en bas. Je l'ai fait chercher. Nous allons y monter...

Ne me dis pas non. Ne discute pas... Bonnivet nous verra y monter. Son

fiacre nous suivra. Il croira te surprendre avec celle-ci, il te

surprendra avec moi, et tu seras sauvé... Tu seras sauvé!...» Et elle le

prit, malgré elle, dans ses bras, puis, le repoussant avec violence, et

tous bas maintenant: «Nous sommes de la même taille à peu près, elle et

moi, va lui demander son manteau. Elle prendra le mien et elle partira

cinq minutes après nous, quand elle aura vu s'en aller le coupé de son

mari... Dis-lui adieu, et surtout qu'elle ne vienne pas me remercier...

Si je la voyais, je ne serais pas sûre d'avoir la force...»

Elle avait ôté sa longue cape noire qu'elle tendit à Jacques. Ce dernier

prit cette mante sans répondre. Certains sacrifices de femme ont comme

une magnificence de simplicité qui anéantit l'homme qui les reçoit. Il ne

peut plus qu'accepter et avoir honte. D'ailleurs, l'hésitation n'était

pas permise. La nécessité était là, implacable et inévitable. Jacques

entra dans le salon sur lequel donnait l'antichambre, tandis que Camille

demeurait debout dans cette première pièce, appuyée au mur... «J'avais

dans le cœur un couteau», m'a-t-elle dit plus tard, «et cependant comme

une joie sauvage à l'idée que je l'écrasais, elle, par ce que je

faisais--une joie de douleur. Et je l'aimais de nouveau, lui, je

l'aimais!... Je ne l'ai jamais aimé comme à ce moment-là... Ah! j'ai

compris comme c'est doux de mourir pour quelqu'un!... Et en même temps,

j'étais obligée de me dominer pour ne pas entrer insulter cette gueuse,

lui déchirer sa chemise, la battre de mes mains... Dieu! quelles

minutes!...»

Tandis que ce miracle d'amour s'accomplissait ainsi dans le banal décor

de cet appartement de débauche, la nuit avait fini de tomber. La rumeur

de la rue arrivait jusqu'à cette antichambre, avec une espèce de lointain

sinistre, et la pauvre actrice pouvait entendre un chuchotement à

quelques pas d'elle--celui de la discussion engagée dans l'autre pièce

entre le traître pour qui elle se dévouait et le complice de cette

trahison. Enfin, la porte se rouvrit et Jacques reparut. Il avait son

chapeau sur la tête, son collet de fourrure relevé lui cachait à moitié

le visage. Il tenait à la main une jaquette d'astrakan, celle de Mme

Bonnivet, que Camille passa avec un frisson d'horreur. Ce vêtement se

trouvait un peu trop large pour elle à la place de la poitrine. «J'ai

compris qu'elle devait être plus belle que moi, malgré ses apparences si

maigres», me disait-elle en me racontant cette impression toute féminine,

et ce fut de nouveau la piqûre dans la blessure!

--«Allons», reprit Jacques après un nouveau silence. Il l'avait regardée

passer la jaquette avec une expression où brillait une dernière lueur de

cette défiance dont le premier signe avait été l'ouverture de la fenêtre

après le billet pour vérifier si Bonnivet était vraiment là. Ils

descendirent l'escalier sans échanger un mot. Devant la loge, et tandis

que Jacques recommandait au concierge d'aller chercher une autre voiture,

sitôt la première partie, Camille renoua son double voile sur son visage,

et elle se glissa dans le fiacre en cachant son visage avec un manchon

qu'elle montra à Jacques, une fois la portière fermée.

--«C'est de la pauvre peluche» dit-elle en plaisantant, afin de lui

rendre du courage par cette preuve de sang-froid. «Ça ne va guère avec

cette jaquette de millionnaire. Mais, à cette distance et à cette heure,

il n'y verra rien... Regarde maintenant par la petite glace de derrière

la voiture si le coupé qui attendait au coin de la rue ne nous suit

pas...»

--«Il nous suit», dit Jacques.

--«Alors tu es sauvé», répondit-elle. Elle lui serra la main d'une

pression passionnée où se soulageait toute l'anxiété des cruelles minutes

qu'elle venait de traverser, et elle éclata en sanglots. Il continuait à

ne pas trouver de mots pour la remercier, et, afin de se tirer

d'embarras, il voulut, comme il avait fait si souvent lorsqu'ils étaient

en voiture ensemble et qu'ils avaient une discussion, passer son bras

derrière la taille de la jeune femme et l'attirer à lui pour lui prendre

un baiser. Ce geste lui rendit soudain toute sa fureur de rancune et de

jalousie, et, le repoussant avec haine:

--«Non,» dit-elle, «jamais jamais plus...»

--«Ma pauvre Mi-Ca...» fit-il en lui donnant un petit nom à eux deux

qu'il lui disait dans des heures tendres.

--«Ne m'appelez pas ainsi», interrompit-elle, «la femme dont vous parlez

est morte, vous l'avez tuée...»

--«Tu m'aimes pourtant...», insista-t-il, «Ah! Comme tu m'aimes pour

avoir fait ce que tu as fait tout à l'heure!...»

Ce fut à son tour, à elle, de ne pas répondre. Le fiacre avait, sur les

indications de Jacques, traversé le boulevard pour se diriger du côté du

faubourg Saint-Germain, vers l'angle de la rue Oudinot et du boulevard

des Invalides. Il arriva ainsi jusqu'à la hauteur de la rue de Babylone

sans que les deux amants échangeassent maintenant d'autres mots que cette

question, posée de temps à autre par Camille: «On nous suit toujours?» et

cette réponse de Jacques: «Toujours.»

Il y avait dans cette acharnée poursuite du mari jaloux une si évidente

résolution de vengeance que l'actrice et son compagnon se sentaient de

nouveau angoissés comme ils l'avaient été, elle lorsqu'elle avait

reconnu le visage du guetteur sous le rideau mi-baissé du coupé immobile,

lui quand la sonnerie à la porte de son appartement était venue le

surprendre dans les bras de sa maîtresse, Bonnivet allait-il être la dupe

de la ruse imaginée par Camille? Le fait qu'il attendait pour aborder les

deux fugitifs que leur fiacre s'arrêtât témoignait-il chez lui d'une

incertitude encore, ou bien sûr de ne plus perdre le fiacre de vue,

préférait-il avoir une explication avec celui qu'il croyait l'amant de sa

femme dans l'endroit plus écarté où celui-ci descendrait? Enfin, Camille

reconnut l'église Saint-François-Xavier qui dressait dans la brume

maintenant ses deux grêles tours.

--«Voilà une bonne place pour nous arrêter», dit-elle en tapant du poing

contre la vitre. «Vous allez voir l'autre voiture s'arrêter aussi et

Bonnivet en descendre... Il va courir sur nous... C'est maintenant qu'il

faut du sang-froid... Laissez-moi passer la première, et, s'il vous

demande pourquoi nous nous cachons ainsi, parlez de maman.»

La duchesse bleue · 第 14 / 20 段