reprendre la force de continuer: «Rien que la manière dont cet entresol a
été choisi aurait depuis longtemps dû m'apprendre que Jacques s'en
servait pour d'autres. C'est une grande maison double, et l'appartement
se trouve dans le corps de construction sur la rue, avec une loge de
concierge placée assez loin de l'escalier pour que l'on puisse monter
sans être dévisagé par un témoin. A quoi bon de telles précautions s'il
ne s'était agi que de moi? Ne suis-je pas libre? Ai-je à craindre que
quelqu'un me voie entrer, pourvu que ce quelqu'un ne soit pas ma mère? Et
puis, les coups d'œil de ce concierge, son indéfinissable expression de
politesse et d'ironie, sa servilité vis-à-vis de Jacques, tout aurait
démontré à n'importe quelle autre que c'était là un appartement installé
depuis des années. Je le conçois si nettement, à mesure que je vous
parle! Et je ne me rends plus même compte que j'aie pu m'y tromper...
Mais je me perds, mes idées vont, elles vont... J'en étais à mon arrivée
rue Nouvelle, avec ma robe déchirée... Je n'avais pas la clef. Jacques
n'avait jamais voulu me la donner, malgré mes demandes. Quel signe
encore! Mais je savais qu'il en restait une dans la loge du concierge,
pour que cet homme et sa femme fissent le ménage. Un verrou intérieur
permettait, une fois dans l'appartement, de se clore contre toute venue
du dehors, en sorte que, le plus souvent, Jacques ne se donnait pas la
peine de prendre cette seconde clef, qui se trouvait d'habitude dans un
des casiers, et moi, vous devez penser que j'y allais, dans cette loge,
le moins possible. Je préférais, quand j'arrivais après Jacques, monter
tout droit et sonner... Sans ces détails, ce qui m'est arrivé vous serait
inintelligible, et c'est si simple... Cette fois, je vais pour prendre
cette clef dans la loge. Il n'y avait personne. Le mari et la femme
étaient occupés, sans doute, l'un à quelque course, l'autre à quelque
commission dans la maison, et le dernier sorti avait négligé de fermer la
porte. J'avise notre clef à sa place habituelle et je la décroche sans le
moindre scrupule, avec un petit mouvement de joie d'avoir pu échapper à
une rencontre avec le concierge. J'ai besoin de vous le répéter, de vous
le jurer: j'ignorais absolument vers quelle scène je marchais,
absolument, vous entendez!... J'entre dans l'appartement, avec quelle
mélancolie, vous le devinez! Depuis quinze jours déjà nous ne nous y
étions plus retrouvés, Jacques et moi. Les fenêtres en étaient closes. Le
petit salon, avec ses meubles de tapisserie bien rangés, était toujours
le même; toujours la même, la chambre à coucher tendue d'une andrinople
rouge. Je constatai, en cherchant dans un tiroir de la commode où je
plaçais mon panier à ouvrage avec mes petits objets, qu'ils n'étaient
plus là, ce qui m'étonna un peu. Mais il y avait encore un cabinet de
toilette et une autre chambre en arrière, très petite, qui nous servait
quelquefois de salle à manger. Je pensai que le concierge avait, en
nettoyant les meubles à fond, transporté les objets dans cette dernière
pièce, puis oublié de les rapporter. J'y allai et je vis, en effet, le
panier à ouvrage sur un des rayons d'un buffet d'acajou garni d'une
vaisselle très sommaire, la vaisselle de nos dînettes à deux. Je
m'installai donc dans ce réduit et je commençai de recoudre ma jupe. Je
l'avais ôtée pour aller plus vite. Tout d'un coup il me sembla entendre
ouvrir des portes. J'avais bien retiré la clef, mais sans pousser le
verrou. Ma première idée fut que ce visiteur inattendu était Jacques. Ne
m'avait-il pas dit autrefois, et je l'avais cru comme toujours, qu'il
venait quelquefois travailler dans notre appartement, par souvenir de moi
et pour assurer à sa réflexion plus de solitude? Je n'eus pas le temps de
me livrer à la douceur d'émotion que cette pensée éveilla dans mon cœur.
Je venais de reconnaître deux voix, la sienne... et l'autre...»
--«La voix de Mme de Bonnivet?» lui demandai-je, comme elle se taisait
après ce dernier mot à peine prononcé. J'étais aussi remué par ce récit,
qu'elle l'était elle-même. Elle inclina la tête pour me répondre oui, et
elle continua de se taire sans que j'osasse insister. Le tragique de la
situation dont elle venait de me poser si simplement les données me
terrassait. Elle reprit:
--«Je ne peux pas vous décrire ce qui s'est passé en moi, quand j'ai
entendu cette femme qui, se croyant seule avec son amant, riait très haut
et lui disait: tu... Ce fut une douleur aiguë, aiguë, comme si une pointe
de couteau m'avait blessée à la place la plus profonde de mon être, et je
me mis à trembler de tout mon corps sur la chaise où j'étais assise.
Maintenant encore, en y pensant, voyez mes mains... Je voulus me lever,
aller à eux, les chasser, elle comme une drôlesse, l'insulter, lui, comme
un drôle... Je ne pus pas. Je ne pus même pas crier. Il me semblait que
toute ma vie était arrêtée en moi... Et j'entendais et j'écoutais.
C'était une douleur plus forte que la mort, et je crus que j'allais
mourir en effet, là sur place!... Me voici pourtant. Savez-vous pourquoi?
Dans cette étroite chambre où je restais ainsi, sans bouger, et le
premier moment d'épouvantable douleur passé, je me sentis envahie par un
dégoût, par une répugnance inexprimables, une horreur qui allait jusqu'à
la nausée. Sans doute si les paroles de cet homme et de cette femme
m'étaient arrivées toutes, distinctement, le besoin de la vengeance
immédiate eût été le plus fort, mais ce murmure assourdi et confus,
mélangé de mots que je n'entendais pas, et de mots que j'entendais, joint
à l'image de ce que je devinais derrière cette muraille, me causait,
par-dessus cette indicible souffrance, une impression de quelque chose de
trop malpropre, de trop ignoble, de trop dégoûtant, de trop abject! Il y
eut surtout une phrase... Ah! quelle phrase!... Je sentis que je
méprisais Jacques plus encore que je ne l'aimais, et, en même
temps,--comme le cœur est étrange!--je ne pouvais accepter l'idée que si
j'entrais dans la chambre, il croirait que j'étais venue l'espionner.
Cette fierté de mon sentiment pour lui finit par dominer tout le reste...
Et je suis restée immobile, je vous le répète, dans cette chambre, une
heure peut-être!... Et ils sont partis, et je suis rentrée dans la
chambre, vide à présent... Et j'ai vu le lit défait, et les oreillers,
les mêmes oreillers, et les draps, les mêmes draps... Ah!» gémit-elle, en
jetant un cri qui me déchira le cœur, et pressant ses yeux de ses doigts
comme pour en écraser les globes et avec eux une vision horrible d'autres
infâmes détails qu'elle ne voulait pas, qu'elle ne pouvait pas dire, elle
criait: «sauvez-moi de moi-même, Vincent... Mon ami, mon seul ami, ne me
quittez pas, je crois que ma tête va éclater et que je deviens folle!...
Oh! ce lit! ce lit! notre lit!...»
Elle s'était levée en prononçant ces mots, et elle s'était jetée contre
moi, la tête blottie contre mon épaule, les mains accrochées à moi dans
une crise de douleur suprême. Son visage tout entier se contracta dans un
spasme d'agonie, et je n'eus que le temps de la soutenir. Elle tomba dans
mes bras, évanouie.
Cet évanouissement, sans doute, la sauva, et aussi la crise de larmes où
s'épancha sa misère, lorsqu'elle revint à elle-même. Je la vis se
réveiller à la vie et réapprendre cette misère! Sa confidence et la
perte de connaissance qui l'avait suivie, venaient de me secouer trop
profondément pour que je trouvasse rien à lui dire: sinon les paroles
banales dont on réconforte un être que l'on voit souffrir, et on a tant
de peine à les trouver, quand on se rend un compte trop exact des
légitimes raisons que cet être a de souffrir. Camille ne me laissa pas
m'épuiser longtemps à ces inutiles consolations:
--«Je sais que vous m'aimez bien», dit-elle, avec un essai de sourire
navré qui me fait mal après tant de jours, «et je sais aussi que vous me
plaignez sincèrement... Mais il faut me laisser pleurer, voyez-vous. Avec
ces larmes, il me semble, ma folie s'en va... Je voudrais seulement de
vous une promesse, une vraie promesse d'homme, votre parole d'honneur que
vous répondrez oui à la demande que je vais vous faire...»
--«Vous croyez à mon amitié», lui dis-je, vous savez bien que j'obéirai à
toutes vos intentions, quelles qu'elles soient...»
--«Cela ne me suffit pas», fit-elle devant cette réplique évasive
derrière laquelle j'avais, la voyant si exaltée, abrité un dernier reste
de prudence,--qu'allait-elle me demander?--Et elle insista: «C'est votre
parole d'honneur que je veux...»
--«Vous l'avez», lui dis-je, vaincu par la supplication douloureuse de
ses chers yeux bleus où roulaient toujours des larmes.
--«Merci», fit-elle en me pressant la main, et elle ajouta: «Je veux être
sûre que vous ne direz rien à Jacques de ce que je vous ai raconté...»
--«Je vous en donne ma parole», répondis-je, «mais c'est vous-même qui ne
pourrez pas ne pas le lui dire...»
--«Moi», répliqua-t-elle en secouant la tête avec une farouche fierté:
«Je ne lui dirai rien... Je ne veux pas qu'il me soupçonne de l'avoir
espionné. Je me brouillerai avec lui sans lui donner de raisons. J'aurai
du courage contre mon amour, maintenant, à force de dégoût. Je n'aurai
qu'à me rappeler ce que j'ai entendu et vu...» Et un dernier frémissement
secoua tout son corps, tandis qu'elle jetait, avec un accent que Desclée
même n'a jamais trouvé, le mot où Dumas a résumé toute la révolte de la
femelle devant la turpitude du mâle, dans sa célèbre comédie: «Pouah!
Pouah!...»
Ce n'est qu'aujourd'hui et en songeant à l'issue bien singulière de cette
aventure, que l'idée me vient de cette comparaison entre le jeu de la
grande artiste du Gymnase et le cri de nature arraché à Camille par la
plus sincère passion. Sur le moment, je n'eus pour elle qu'une pitié
navrée, qui se changea, elle partie, en une inquiétude sans cesse
grandissante, et le résultat fut une crise de scrupule, horriblement
douloureuse. Allais-je tenir la parole que la pauvre fille m'avait
extorquée de ne pas avertir Molan? Je savais trop ce que valent les
serments des amoureux et des amoureuses pour croire qu'après avoir
assisté cachée à ce rendez-vous de son amant et de sa rivale, elle s'en
tiendrait à cette résolution, qu'elle m'avait dite, d'une rupture
silencieuse et sans vengeance. Une femme a beau porter dans son cœur
l'orgueil de ses sentiments dont elle avait fait preuve d'une façon
presque invraisemblable en ne sortant pas de sa cachette, elle est femme,
et, tôt ou tard, la poussée de l'instinct doit l'emporter en elle sur le
raisonnement et la dignité. Qu'une nouvelle crise de douleur aiguë
s'emparât de l'amante outragée, et qu'en proie au délire de la jalousie,
elle s'avisât d'écrire la vérité au mari de sa rivale? La mémoire me
revint du regard dont Bonnivet avait enveloppé, à sa table, celle qui
portait son nom et qui était maintenant la maîtresse de Jacques. Comment
cette femme si évidemment sèche, si profondément ironique, si peu
impulsive, s'était-elle donnée de la sorte, et pourquoi? La curiosité
d'apprendre le détail de cette coupable aventure n'entrait-elle pas pour
une part dans la tentation qui me saisit, à peine Camille partie, de
courir chez mon camarade? Du moins, je lui crierais casse-cou, et je le
préviendrais contre une surprise qui pouvait être tout à fait tragique.
Je résistai pourtant à ce désir, presque à ce besoin de le prévenir, par
un point d'honneur auquel je n'ai jamais manqué depuis que je me connais.
Ce que c'est que d'être le fils d'un puritain. Un mot de mon père me
revient toujours dans des moments comme celui-là: «On n'interprète pas
une promesse: on la tient...» J'ai ce principe dans le sang, dans les
moelles. Hé bien! je ne me rappelle pas une circonstance où d'observer un
engagement m'ait coûté un tel effort.
Pour rester fidèle à mon serment, je m'étais interdit d'aller chez
Jacques. Ce fut lui qui vint chez moi, le surlendemain même du jour où
j'avais reçu de sa maîtresse cette confidence si difficile à garder sans
en étouffer. Il avait, la veille, passé au théâtre pour saluer Camille.
Il n'avait pas pu lui parler à cause de la présence de la mère. Mais
cette présence même, visiblement voulue par la fille, l'avait un peu
étonné; puis, il lui avait semblé remarquer dans les yeux et aussi dans
le jeu de celle-ci quelque chose d'étrange, une excitation maladive.
Comme il arrive lorsqu'on n'a pas très bonne conscience, ce quelque chose
avait suffi pour l'inquiéter. Il avait donc poussé jusqu'à l'atelier,
avec la vague espérance de rencontrer peut-être Camille et le projet
très certain de me faire causer. Ses épigrammes sur mon rôle de confident
éternel se trouvaient-elles assez justifiées? Il est vrai qu'un prétexte
très simple lui permettait d'expliquer cette visite.
--«Je t'ai fait envoyer une invitation pour la soirée de Mme de
Bonnivet,» me demanda-t-il après les premiers mots, «tu viendras,
n'est-ce pas? Veux-tu que nous dînions ensemble au cabaret, ce jour-là?
Puis nous ferons la corvée de compagnie. Camille t'a raconté qu'elle y
disait quelque chose?...»
--«Oui,» répondis-je, «et j'ai même trouvé cette idée d'un goût
douteux...»
--«Elle n'est pas de moi,» fit-il en riant, «j'ai beau ne pas avoir peur
des complications, j'évite les inutiles, le plus que je peux. C'est déjà
trop des indispensables... Non. C'est Senneterre et c'est Bonnivet qui
ont organisé cette soirée, l'un conseillant l'autre. Ils auront voulu
savoir à quoi s'en tenir sur la nuance de ma cour à la Reine Anne. Étant
donné que Camille est ma maîtresse, ils ont pensé que si Mme de Bonnivet
est vraiment sa rivale, les deux femmes se détestent. Tu suis leur
raisonnement: Mme de Bonnivet dirait non pour ne pas avoir Camille chez
elle. Camille dirait non pour ne pas aller chez Mme de Bonnivet. Je
dirais non pour éviter toute rencontre entre les deux femmes. Et j'ai dit
oui. Camille a dit oui. Mme de Bonnivet a dit oui... J'aurais voulu que
tu visses la stupeur, puis la joie de Senneterre d'abord, de Bonnivet
ensuite. Ah! ce sont des observateurs, des analystes, des psychologues,
comme Larcher ou Dorsenne...» Et après cette ironie de l'éternel
Trissotin à l'égard de l'éternel Vadius, il ajouta négligemment: «A
propos de Camille, il y a quelques jours que je ne l'ai pas vue. Le
portrait avance?...»
--«Tu peux en juger toi-même», m'empressai-je de dire, trop heureux de
saisir ce prétexte pour tromper son interrogatoire, et je retournai, pour
la lui montrer, la haute toile sur laquelle se dessinait la svelte
silhouette de la _Duchesse bleue_ offrant la fleur,--lui offrant sa
fleur, à lui, qui la regarda à peine. A-t-il jamais donné cinq minutes
d'attention à l'effort d'art d'un camarade? Ce jour-là, du moins, il
avait pour excuse cette petite enquête à poursuivre, que rendait urgente
sa situation critique entre ses deux maîtresses. Je ne m'offensai pas
qu'il continuât, sans que le moindre éclair d'intérêt eût animé son
regard, plutôt errant que posé sur la peinture:
--«Vos sublimes continuent à s'amalgamer?... Oui?... Allons... Tant
mieux... Et, dis-moi. Elle est toujours jalouse de Mme de Bonnivet?»
--«Nous en avons peu parlé,» répondis-je, le feu à la joue, de cet
impudent mensonge.
--«Allons. Tant mieux encore...» reprit-il. Puis, sans insister: «Elle
choisirait bien mal son moment. Je dois te dire qu'en fin de compte, nous
avons reconnu, la Reine Anne et moi, qu'il y avait maldonne, et nous
avons renoncé à continuer la partie. Oui... Nous en sommes à une paix
armée... Nous avons mesuré nos griffes, et nous trouvant de force, conclu
l'armistice. Il était écrit que je ne la séduirais pas et qu'elle ne me
séduirait pas. Nous en sommes à la bonne camaraderie, maintenant, et je
crois que nous y resterons. J'aime mieux cela. C'est plus confortable...»
Il m'avait regardé en me débitant ce discours, un peu hésitant, avec une
perspicacité aiguë devant laquelle je ne bronchai pas trop. Si mon visage
exprimait de l'étonnement, c'était de constater son aplomb dans la
comédie. Il l'attribua sans doute à ma surprise devant ses nouveaux
rapports avec celle qu'il continuait d'appeler la Reine Anne, et dont je
savais moi qu'elle méritait d'être brutalement appelée la Fille Anne. Je
comprends aujourd'hui qu'en observant cette étrange discrétion sur son
triomphe, il ne cédait pas seulement à un simple calcul de prudence. Il y
avait de cela, sans doute. Je le croirais sincère, il y comptait bien, et
que je mettrais plus d'énergie à détruire les soupçons sans cesse
renaissants de mon modèle. Il y avait aussi, dans cette discrétion
succédant au cynisme de ses premières confidences, je m'en rends mieux
compte à distance, un singulier détour d'amour-propre. J'ai noté souvent,
chez le personnage que les femmes appellent, dans l'argot de leur
franc-maçonnerie, «l'homme qui parle», cette anomalie. Elle n'est
qu'apparente. Il vous raconte, un par un, en les enjolivant au besoin,
les moindres préliminaires d'une aventure avec une femme, dont même les
plus légères imprudences devraient lui être sacrées. Puis, quand il vous
voit très convaincu qu'il va être l'amant de cette femme, il se défend,
sur ce dernier point, d'une défense qui d'ailleurs la compromet comme un
aveu positif. Ce suprême silence l'empêche, lui, de se juger trop
sévèrement. La même vanité qui l'avait rendu bavard auparavant le rend
silencieux après. Vanité ou remords, calcul ou dernier reste
d'honneur,--quelle que fût la cause de cette subite interruption dans les
confidences de Jacques,--il est certain qu'il ne se départit pas, ce
jour-là, de cette discrétion enfin correcte. J'y gagnai d'avoir moins de
mérite à être discret moi-même. Et, tout de suite, les événements se
précipitèrent avec cette effrayante rapidité des catastrophes où les
discussions, les sous-entendus, les demi-confidences n'ont plus de place.
Je voudrais les raconter, ces suprêmes péripéties, non pas telles que je
les ai vues, mais telles qu'elles me furent dites. Dieu! Si je
retrouvais, pour ce récit, la naturelle et violente éloquence que la
petite Favier eut pour me retracer ces scènes tragiques, comme ce
maladroit récit s'animerait, se teinterait d'une chaude couleur de
passion! Et pourquoi n'ai-je pas jeté aussitôt sur le papier, sous forme
de notes, ces brûlants aveux qui m'ont poursuivi si longtemps?
VIII
Il y a toujours un coin de silence dans les plus sincères confessions des
femmes. Il y en avait un dans celle de Camille. En m'initiant, avec les
halètements d'une jalousie affolée par la certitude, à la dramatique
découverte de l'appartement de la rue Nouvelle, elle ne m'avait pas
révélé la vérité tout entière. Elle était déjà résolue à un projet d'une
audace vengeresse, dans la minute même où elle affirmait qu'elle ne se
vengerait pas. Elle me l'a avoué plus tard et qu'elle avait appréhendé
mes conseils et mes reproches. Parmi les phrases entendues à travers la
mince cloison qui la séparait du lit où sa rivale se donnait à leur
commun amant, elle avait saisi quelques mots plus importants pour elle
que les autres. Ce n'était rien moins que le jour et que l'heure du
prochain rendez-vous. Cette petite Mme de Bonnivet, chez laquelle j'avais
diagnostiqué les signes de la froideur la plus inéveillable,--détail
qu'entre parenthèses Molan devait plus tard me confirmer
brutalement--était, comme la plupart des femmes de ce genre, une coureuse
de sensations. A chaque nouvelle intrigue, ces dépravées sans tempérament
s'acharnent à l'espérance qu'elles naîtront, cette fois, à cette extase
de l'amour toujours désirée, toujours fuyante. J'ai su depuis que c'était
elle qui, malgré le danger,--ou plutôt à cause du danger--avait multiplié
ces rendez-vous dont chacun risquait de se terminer tragiquement. Camille
avait surpris le secret des vraies relations entre les deux amants un
mardi, et, le vendredi, trois jours après, ils devaient se retrouver dans
le petit appartement. Ainsi renseignée sur le moment exact de ce
rendez-vous, une résolution folle avait envahi l'esprit malade de la
pauvre Duchesse Bleue: attendre sa rivale devant la porte de la maison,
l'aborder à la minute même où elle descendrait de fiacre et lui cracher
au visage, là, dans la rue, sur le trottoir, toute sa haine et tout son
mépris. A la pensée que l'arrogante Mme de Bonnivet tremblerait devant
elle, comme une voleuse prise la main sur un couvert d'argent, l'actrice
outragée éprouvait un frémissement de rancune assouvie. Sa vengeance
serait plus complète encore. L'infâme piège où Jacques et Mme de Bonnivet
l'avaient attirée, cette abominable invitation à figurer dans une soirée
chez sa rivale, pour rassurer le mari, allait lui servir. Par prudence et
pour ne pas se compromettre vis-à-vis de ce mari, Mme de Bonnivet devrait
la donner, cette soirée, malgré tout. Et elle, Camille, y paraîtrait!
Elle verrait celle qui lui avait volé son amant trembler devant ses
regards, cet amant lui-même pâlir de la terreur qu'elle ne fit quelque
éclat, et cette épouvante des deux coupables lui était à l'avance une de
ces voluptés atroces comme s'en forge en pensée la haine! Les trois jours
qui la séparaient de ce vendredi s'écoulèrent pour elle dans une attente
grandissante. Je ne la vis pas dans cette crise, car elle mit un soin
jaloux à m'éviter, de peur que je ne dérangeasse son projet. Mais elle
m'a raconté ensuite que, jamais, depuis le commencement de sa liaison
avec Jacques, elle n'avait éprouvé une telle fièvre d'impatience. Elle
passa la nuit du jeudi au vendredi littéralement comme folle, et, quand
elle partit de la rue de la Barouillère pour gagner la rue Nouvelle, il y
avait trente-six heures qu'elle ne dormait ni ne mangeait. Elle avait
entendu Mme de Bonnivet et Jacques fixer le rendez-vous pour quatre
heures. A trois heures et demie, elle était sur le trottoir, en face des
fenêtres du petit appartement, occupée à faire les cent pas, enveloppée
de sa mante, méconnaissable sous le double voile roulé autour de sa
figure, et ne perdant pas de vue la porte par où sa rivale devait passer.
Il y avait alors, à l'angle de la rue Nouvelle et de la rue de Clichy,
une station de fiacres qui devint aussitôt le terme de sa promenade. Car
à chaque fois que sa marche la ramenait du côté de l'horloge de cette
station, elle pouvait voir que l'aiguille marchait, comme elle-même, et
rapprochait l'instant où elle allait enfin étreindre sa vengeance. Trois
heures quarante... Plus que vingt minutes à attendre, moins peut-être.
Trois heures cinquante, encore dix minutes. Quatre heures... Ils sont en
retard... Quatre heures dix... Personne... L'aiguille est maintenant sur
le chiffre vingt et ni Jacques ni Mme de Bonnivet n'ont paru!... Que se
passe-t-il?... Devant ce retard d'autant plus inexplicable que, pour une
femme du rang de celle que sa rancune guettait ainsi, les minutes de
liberté sont comptées, une évidence saisit le cerveau de Camille, et
acheva de l'affoler: les deux amants avaient changé le jour ou l'heure de
ce rendez-vous. Ils avaient eu si souvent le loisir de se revoir depuis
qu'elle les avait écoutés se prodiguer le tutoiement et les mots de
libertinage, à deux pas d'elle! Qui sait? Le concierge l'avait sans doute
remarquée, quand elle était partie, l'autre jour, quoiqu'elle eût
profité, pour remettre la clef, d'un moment où cet homme était de nouveau
hors de sa loge, occupé à causer dans la cour. Sans doute il avait
prévenu Jacques de cette visite?--Quatre heures et demie... Toujours
personne. Camille finit par se convaincre que de rester plus longtemps
sur ce coin de trottoir était inutile, d'autant plus que, par cette fin
d'un jour froid de février, un brouillard tombait, âcre et mêlé de
grésil, qui la faisait grelotter. Elle lança donc un regard désespéré
vers les fenêtres de l'appartement, toujours impénétrables, avec leurs
volets fermés et qu'aucun filet de lumière n'éclairait encore, et elle se
préparait à s'en aller, lorsqu'en fouillant de ses yeux une dernière fois
cette courte rue, elle aperçut, arrêté de l'autre côté, en face de la
station, un fiacre qu'elle n'avait pas encore remarqué, et, penchée hors
de la portière, une figure qui lui donna un de ces accès de terreur où se
dissolvent toutes les forces du corps et de l'âme: elle venait de
reconnaître, sous le rideau à demi baissé du coupé immobile, Pierre de
Bonnivet en personne!